CHAPITRE III
l’avocat.
Avant d’aborder les études spéciales, don Gabriel dut penser au choix définitif d’un état de vie. Ses sentiments religieux n’avaient subi aucune altération depuis son entrée dans la carrière ecclésiastique; mais son caractère, ses aptitudes, ses pressentiments, les conseils de ses maîtres et de ses amis, le poussaient vers un poste plus pailitant. L’avenir nous montrera que Dieu l’avait créé, non pour être prêtre, mais pour escorter le prêtre, l’épée à la main, c’est-à-dire pour être l’évêque du dehors, selon la belle expression de l’empereur Constantin. Garcia Moreno ne devinait point encore cette mission ; il s’y prépara néanmoins en se décidant à suivre le cours de droit, comme acheminement à la vie publique.
Malheureusement, de nos jours, étudier le droit, c’est souvént désapprendre les notions du vrai et du juste, surtout quand il s’agit du droit social, politique et religieux. La Déclaration des droits de l’homme a purement et simplement biffé de nos codes les droits de Dieu, de l’Église, de la famille, principes fondamentaux de la société, pour concentrer tous les pouvoirs dans les mains du dieu-État. En conséquence, dans les universités sécularisées par la Révolution, on a supprimé les cnaires de droit naturel et de droit canonique comme n’ayant plus d’objet. Rien de plus logique, car si le peuple est l’unique souverain, il est aussi l’unique législateur, et le droit se trouve tout entier dans le Bulletin des lois ; le droit naturel devient une fiction, et le Corpus jwns un anachronisme. De là cette race d’avocats ignorants et impies qui, dans les deux mondes, oppriment l’Église et ïa société au nom d’une légalité absurde et souvent infâme.
Pour un jeune homme désarmé, l’étude du droit n’est aujourd’hui que l’apprentissage systématique de la tyrannie.
Quand don Gabriel prit ses inscriptions à l’Université de Quito, la Révolution triomphante avait détrôné l’Espagne. Elle enseignait à l’Équateur comme partout la suprématie absolue de l’État. Dans les rapports de l’Église 'avec le pouvoir temporel, elle investissait la république des franchises et privilèges accordés autrefois aux rois d’Espagne sous le nom de patronat royal, prétention évidemment schismatique, qu’aggravaient encore d’autres usurpations calquées sur nos articles organiques, par exemple le recours comme d’abus devant les tribunaux séculiers.
Un jeune homme de vingt ans, même aussi chrétien que don Gabriel, se soustrait difficilement à l’infection de ces doctrines corruptrices. Sans doute le bon sens naturel éclairé par la foi proteste instinctivement contre cette servitude de l’Église ; mais comment réagir à cet âge contre l’autorité des auteurs, l’ascendant des maîtres, les institutions et la législation du pays? Avec son esprit investigateur, don Gabriel comprit vite qu’il y avait là des mystères à élucider, des compétitions à concilier. Toutefois, ne se sentant pas de force à débrouiller des questions aussi ardues, il fit comme tout le monde : il accepta les textes officiels sans se mettre beaucoup en peine de les confronter avec les lois de l’éternelle justice.
Réduite à ces proportions, l'étude, du droit n’est plus qu’une affaire d’emmagasinage : il s’agit de se bourrer la tête d’une formidable nomenclature de titres, de chapitres et d’articles. Don Gabriel n’eut qu’à mettre à contribution son incomparable mémoire pour éclipser tous ses rivaux ; encore réservaitil le meilleur de son temps à ses études favorites.
Ce qui caractérisa cette période de sa vie, ce fut le développement progressif de l’énergie morale dont il avait déjà donné tant de preuves. L’étudiant comprenait que, pour être un vrai justicier au milieu du monde, un jurisconsulte ne suffisait pas; qu’il fallait un Bayard, un chevalier sans peur et sans reproche, décidé à briser toute opposition et toute insurrection pour arriver au triomphe du droit. Aussi travaillait-il à devenir cet homme de fer, dont parle Horace,
qui ne broncherait pas même devant l’écroulement d’un monde.
Don Gabriel était alors un jeune homme accompli. De haute taille, d’une figure régulière et expressive, son âme se peignait dans sa physionomie. On voyait briller dans ses grands yeux noirs la flamme de son intelligence, et sur son large front une franchise et une loyauté qui lui gagnaient tous les cœurs. Ses brillants succès, son caractère ouvert, expansif même dans les conversations intimes, le faisaien naturellement rechercher de la société. Jusque-là son idole, je veux dire la science, l’avait écarté des salons. S’il y paraissait quelquefois, c’était pour lier conversation avec les livres étalés sur la table, dont il feuilletait avidement les pages tout en répondant aux interpellations qui lui étaient adressées. Mais vers ce temps, soit lassitude d’esprit, soit diminution de ferveur, soit entraînement naturel à son âge, on s’aperçut qu’il prenait goût aux réunions plus ou moins mondaines et sacrifiait moins à ses chers livres. A Quito comme à Guayaquil, on ne trouve ni cafés ni théâtres, excepté quand une troupe d’infortunés comédiens, chassée de partout, se décide à escalader les montagnes pour dresser ses tréteaux dans la capitale durant quelques semaines ; on passe les soirées au salon à dire ces mille riens spirituels qui font couler de longues heures sans qu’on s’en aperçoive. Invité partout, choyé de tous, don Gabriel se laissa prendre au charme des doux amusements, et le sauvage finit par s’apprivoiser. Il le voyait, il se reprochait ces heures perdues ; mais une fois dans les liens du monde, comment les briser ?
Pour couper court à toute tergiversation, l’étudiant prit une résolution héroïque : il se fit raser la tête comme un moine et s’enferma chez lui durant six semaines sans donner signe de vie. Rien de plus radical ni de plus efficace pour rompre une habitude. Mentor jeta Télémaque à la mer pour l’arracher à une enchanteresse : don Gabriel fut à lui-même son Mentor. On peut le qualifier d’original, on ne lui réfusera pas la virilité de l’âme. Avis à ces jurisconsultes en herbe, moins assidus aux cours de droit qu’aux bals de barrières, aujourd’hui étudiants sans livres et demain avocats sans causes !
Fort contre lui-mêtae, don Gabriel n’était pas moins intrépide quand il s’agissait de tenir tête à un adversaire. Chez lui l’énergie dégénérait alors en audace et quelquefois en violence. Un jeune officier l’apprit un jour à ses dépens. Dans une discussion avec l’étudiant il s’emporta jusqu’à le provoquer en duel. Oubliant son devoir de catholique, l’étudiant releva le gant, et l’on prit jour pour une rencontre. Mais l’officier, trop prudent, conta l’affaire à son colonel qui tout naturellement le consigna à la caserne, la loi interdisant le duel sous les peines les plus sévères. Au jour et à l’heure convenus, don Gabriel se rendit sur le terrain ; à sa grande surprise, l’adversaire si prompt à le défier ne parut point. Évidemment il s’était fait interner pour n’avoir point à combattre . l’étudiant furieux courut à la caserne, le traita de lâche, et, dans l’exaspération de sa colère, lui appliqua un vigoureux soufflet ; puis, il quitta la place, laissant le bravache à ses réflexions. On applaudit à cet acte de violence; mais l’emportement n’est pas de la force, pas plus que le faux point d'honneur n’est de la dignité. Don Gabriel le savait mieux que tout autre ; il avouait que s’il est beau de ne pas craindre l’homme, c’est une folie de ne pas craindre Dieu.
Il voulait arriver à cette intrépidité que rien n’émeut, pas même l’imminence d’un péril grave, pas même la subite apparition de la mort. Et comme la nature, en pareil cas, excite dans l’âme des impressions instinctives dont la volonté n’est pas maîtresse, il essayait de se raidir contre ces mouvements indélibérés en se familiarisant avec le danger. Un jour qu’il se promenait à la campagne un livre à la main, il se trouva en face d’un énorme rocher qui formait une voûte naturelle sous laquelle les rayons du soleil ne pouvaient pénétrer. Profitant de cet abri pour prendre un instant de repos sans discontinuer sa lecture, il s’aperçut tout à coup que ce bloc gigantesque, suspendu au-dessus de sa tête, était presque entièrement détaché de sa base et pouvait à la moindre commotion le broyer dans sa chute. Mû tomme par un ressort, il s’élança d’un bond hors de cette dangereuse caverne. Mais aussitôt, rougissant d’avoir cédé à la peur, il retourna s’asseoir sous la roche branlante et y demeura
durant une heure. Plusieurs jours consécutifs, afin d'assujettir l’instinct à la volonté, il revint faire sa lecture au même endroit. Évidemment un homme de cette trempe ne reculera pas devant le poignard d’un bravo ni la fureur d'une assemblée.
L'expédition qu’il entreprit en 1845, de concert avec le docteur Wyse, peut-être la plus aventureuse qu’on ait jamais risquée par amourde la science, témoignera mieux encore de son audace. Il s’agissait d’explorer l'intérieur du Pichincha, le terrible volcan dont les éruptions ont fait plusieurs fois de la ville de Quito un monceau de ruines.
Vue du Pichincha.
En suivant un chemin plein de détours pour éviter les profonds ravins qui sillonnent les flancs de la montagne, ils arrivèrent après deux jours de marche à une altitude d’environ quatre mille cinq cents urètres, en face du cratère. L’immense cavité du vôlcan présente deux orifices semblables à deux entonnoirs, l’un à l’est, l’autre à l’ouest. Ils descendirent d’abord dans le cratère oriental, chargés de leurs instruments et accompagnés du seul indien qui eût osé les suivre, puis ils s’enfoncèrent dans le cratère occidental jus-
qu’à une profondeur de quatre cent quinze mètres. Ensevelis vivants dans ces abîmes, ils y passèrent plusieurs jours, au milieu de quartiers de roche mesurant jusqu’à quatre mètres de côté, et de soixante-dix soupiraux d’où s’échappait une fumée assez chaude pour brûler, assez épaisse pour asphyxier. Ces énormes rochers noircis par le temps, l’obscurité des cratères dans lesquels les rayons du soleil ne pénètrent que cinq ou six heures par jour, ces bouches volcaniques lançant des colonnes de fumée d’un gouffre de sept cent cinquante mètres de profondeur, le sifflement que produisent les gaz en s’échappant des cheminées, semblable à celui qui jaillit de la soupape d’une machine à vapeur, tout donnait à ces cavernes un aspect mystérieux et terrible.
Après quatre jours d’exploration, ils quittèrent le fond du cratère occidental, mais l'ascension se fit péniblement à cause d’un brouillard très épais qui les empêchait de voir à dix pas devant eux. Pour comble de malheur, la pluie ne cessa de tomber durant toute la journée. A un moment donné, Garcia Moreno et l’indien échappèrent à la mort comme par miracle. Ils montaient un ravin et changeaient de direction lorsqu’un coup de tonnerre épouvantable retentit dans la hauteur, et aussitôt une nuée de gros projectiles s’abattit avec un fracas et un sifflement horribles à deux mètres de leurs têtes. Quelques pas de plus, et l’avalanche les emportait au fond du gouffre.
Vers cinq heures du soir, trempés par la pluie, brisés de fatigue et couverts de blessures, ils atteignirent le fond du cratère oriental. Force leur fut cependant de passer encore la nuit au fond du volcan, car leurs jambes endolories et engourdies refusaient de les porter. Ils prirent un peu de glace pour leur souper; puis blottis derrière un rocher, la tête entre les genoux à la mode des indiens, ils essayèrent de dormir. Au point du jour, lorsqu’ils se remirent en route, ils éprouvaient une telle difficulté à se mouvoir qu’ils crurent leurs membres paralysés et comme pétrifiés. Garcia Moreno courut encore à ce moment un grand danger. Tandis qu’il montait un plan très incliné, le pied lui manqua, et il glissa sur le dos la longueur de dix mètres, jusqu’à la rencontre d’urie pierre contre la quelle il vint heurter. Enfin, après des
fatigues et des peines inouïes, ils arrivèrent vers neuf heures au sommet du volcan
Au milieu de ces distractions scientifiques et des luttes politiques auxquelles son nom était déjà mêlé, don Gabriel avait achevé ses quatre années de droit, conquis à vingttrois ans le grade de docteur, et commencé son stage au barreau sous la direction du savant jurisconsulte Joachim Henriquez. On connaîtra le jugement que portaient alors sur Garcia Moreno les hommes les plus compétents, et le prestige dont il jouissait à Quito, par le certificat qu’Henriquez signa de sa main le jour où son pupille, après quelques années de jurisprudence pratique, fut reçu dans l’ordre des avocats. Mettant en relief ses talents, déjà de notoriété publique, il s’exprime ainsi : « Ses conférences ne se bornent point à élucider une thèse ou à démontrer par de bonnes raisons les questions qu’il a entrepris de prouver : son rare jugement lui fait mettre le doigt sur toutes les réformes à introduire dans nos codes pour améliorer la procédure et arriver à une plus parfaite équité dans les arrêts. Sa constante application à étudier la jurisprudence, son tact exquis du bien et du juste, en font un maître distingué dans sa profession, un jurisconsulte éminent à quil’on peut confier sans crainte le soin de défendre la propriété, l’honneur et la vie de ses semblables. En outre, chacun sait que Gabriel Garcia Moreno possède des connaissances très étendues en littérature et surtout des vertus très rares dont la République a le plus grand besoin. Le bien général, le progrès, la gloire de l’Équateur, voilà les idoles de ce noble fcœur, et c’est à ces grands objets qu’il a consacré jusqu’aujourd’hui ses travaux et ses efforts. »
Garcia Moreno exerça peu ses fonctions d’avocat : à la date de ce certificat si plein d’éloges, les affaires publiques absor-» baient déjà son attention. Jamais cependant, il ne refusa
*Le compte-rendu de cette exploration, signé Sébastien Wyse et Garcia Moreno, publié par l 'Êquatoriano de Quito, puis par les Nouvelles Annales des voyages, fut communiqué à l’Académie des sciences, le 6 juillet 1846- On le retrouve dans les Lectures Géographiques deC. Raffy, 1867. Laissant de côté la partie scientifique, qui est très remarquable, nous y avons puisé les détails qui intéressent l’historien.
d’aider le pauvre qui réclamait son appui, et c'est ainsi que le plus grand nombre de ses clients furent des malheureux dont il se constitua gratuitement le défenseur. La charité fut toujours sa vertu favorite : nous en citerons plus tard des traits sublimes.
Ëxemptes du verbiage ordinaire aux avocats, ses plaidoiries se distinguaient par leur clarté, leur concision, la vigueur du raisonnement et la fermeté des conclusions. Il pensait que l’orateur du barreau n’a pas pour mission d’embrouiller les causes, mais de les éclaircir. Il n’avait pas à surprendre la bonne foi du juge, estimant assez la profession de l’avocat pour ne point la prostituer à la défense de l’injustice. Jamais il n’eût consenti à plaider une cause mauvaise ou simplement suspecte : c'était chez lui une répugnance invinciblé. Le président du tribunal vouiapt un jour lui imposer d’office la défense d’un assassin notoire, il refusa net et se tira d’affaire par cette boutade : « Soyez sûr, monsieur le président, qü’il me serait plus facile d’assassiner que de défendre un assassin. » Il éconduisit de la même manière un espagnol, procureur des procès nationaux, qui, connaissant son grand talent, voulut le charger d’une affaire embrouillée et peu délicate. Après avoir examiné le dossier, don Gabriel refusa son concours, malgré les instances de sôn client, qui plaida quand même et perdit son procès. Le lendemain de sa déconfiture, il exhalait son mécontentement devant Garcia Moreno : « Si j’ai perdu mon procès, c’est votre faute! lui disait-il avec animation. — Vous l’avez perdu parce que votre cause était mauvaise, répondit l’avocat. — N’importe, ajouta l'espagnol, vous l’auriez rendue bonne, si vous l’aviez défendue. »
Avant d’entrer avec lui dans l’arène politique, jetons un dernier coup d’œil sur sa vie intime. Depuis longtemps son esprit transcendant, sa conduite irréprochable, et le brillant avenir qui se dessinait devant lui, avaient fait oublier son humble situation de fortune. Il lui était certainement permis d’aspirer à une alliance honorable dans les familles distinguées de Quito. Ses amis le lui disaient souvent; lui seul avait l’air de n’y pas penser.
Or, dans les premiers mois de 1846, il voyageait un jour
à travers les montagnes pour se rendre à Guayaquil avec un de ses plus intimes amis. La nuit venue, ils s’arrêtèrent dans un tambo, espèce de hutte où l’on recueille les voyageurs. L’ami dormait profondément, quand tout à coup don Gabriel le réveille en sursaut et lui dit très sérieusement : « Sais-tu qu’il y a deux heures j’ai contracté mariage? » Son compagnon lui demanda s’il avait le cauchemar. « Je te dis la vérité, reprit-il : j’ai laissé ma procuration en quittant la ville, et voilà deux heures que le contrat est signé. » Il avait conduit cette affaire, comme toutes les choses graves dont il s’occupait, sans laisser soupçonner ses intentions même à son meilleur ami.
Il épousait la senora Rosa Ascasubi, noble dame dont les ancêtres avaient été mêlés aux luttes de l’Indépendance. Ses deux frères, Manuel et Robert, vivaient en parfaite communauté de sentiments avec Garcia Moreno. Ils aimaient en lui l’ardent patriote, l’homme d’action qui deviendrait au besoin un chef de parti. Outre les biens de la fortune, la senora Rosa lui apportait beaucoup d’esprit et de dignité, et une parfaite conformité d’idées et de caractère avec l’homme dont elle allait partager les destinées. Jamais union n’eût été plus heureuse si les orages de la vie publique n’avaient bien vite troublé les joies intimes du foyer.
Mais, à cette date, Garcia Moreno avait déjà le pressentiment' du rôle important que les circonstances et son amour du bien public allaient lui imposer. A ses amis qui le pressaient d’écrire l’histoire de l’Équateur, il répondit en souriant : «Il vaut mieux la faire. »En effet, son histoire va désormais se confondre avec celle de son pays. Toutefois, pour la comprendre et pour la juçer, il est nécessaire de jeter un coup d’œil rétrospectif sur l’Équateur et ses vicissitudes politiques depuis les guerres de l’indépendance jusqu’à la première révolution à laquelle prit part Garcia Moreno.