LE PRÉSIDENT FLORÈS
De grands évènements avaient bouleversé l’Amérique méridionale pendant la première moitié du dix-neuvième siècle. Après la lutte victorieuse des États-Unis contre l’Angleterre et la proclamation des Droits de l'homme par la Révolution française, on ne parla plus dans les colonies espagnoles que d’émancipation et d’indépendance. Plusieurs tentatives d’insurrection eurent lieu dès les premières années du siècle, mais sans succès. Pour triompher des armées de l’Espagne, il fallait un homme de la taille des Alexandre et des Napoléon : l’Amérique vit surgir tout à coup l’incomparable Bolivar.
Au nom de la souveraineté du peuple, Simon Bolivar jura de délivrer sa patrie de ceux qu’il appelait « les tyrans espagnols. » Il tint parole. Sous le nom de Libérateur , que lui donnèrent ses compatriotes, à 1 $l tête d’une véritable armée de géants, il franchit les fleuves, les' vallées, les montagnes, poussant devant lui les soldats de l’Espagne qui se défendirent avec l’énergie du désespoir. Après douze années de combats incessants, maître absolu du Venezuela, de la Nouvelle-Grenade et de l’Équateur, il forma de ces trois États la grande République de Colombie dont il fut nommé président. Mais cette conquête ne suffisait pas au zèle du Libérateur. En 1822, il reprit sa formidable épée, chassa les Espagnols du Pérou, fonda la République de Bolivie, et ne s’arrêta qu’après avoir vu le dernier ennemi quitter le sol américain. Alors, en 1825, debout sur le sommet du Potosi, prenant en main l’étendard de la Colombie, il rappela aux vieux grenadiers qui l’entouraient leurs mémorables victoires. « Nous
avons jeté parterre, s’écria-t-il, l’édifice de la tyrannie. Nous avons affranchi des millions d’esclaves. Lès pieds sur cette montagne d’argent, dont les veines inépuisables ont rempli durant trois siècles le trésor espagnol, je déclare qu’à mes yeux tous ces biens sont un pur néant si je les compare à l’honneur d’avoir arboré l’étendard de la liberté des plages brûlantes de l’Orénoque au sommet du Potosi, la merveille de l’univers. »
Bolivar était sincère, mais il apprit bientôt à ses dépens que l’étendard de la liberté, dans les mains de la Révolution, n’est que le sombre drapeau d’un despotisme mille fois plus lourd que celui des rois. Pendant qu’il affranchissait le Pérou, la grande république colombienne sombrait dans un abîme de maux. Un parlement composé de Voltairiens et de francs-maçons, au nom de la souveraineté de la nation, opprimait le pays, réduisait l’Église en servitude, substituait à l’enseignement catholique un enseignement impie, et ruinait le peuple en l’écrasant d’impôts. On en était venu à craindre une nouvelle session parlementaire plus qu’un ouragan ou un. tremblement de terre. Bolivar accourut aux cris des opprimés, mais les patriotes francs-maçons lui opposèrent son principe de la souveraineté nationale, l’accusèrent de tyrannie, et le forcèrent à quitter le pouvoir. Victime de son faux libéralisme, il abandonna la présidence et résuma d'un mot l’histoire de ces vingt années : « Concitoyens, nous avons conquis l’indépendance ; mais je vous le dis, le rouge au front, nous avons perdu tous les autres biens. » Son malheur fut d’ignorer qu’il n’y a pas d’autre souveraineté que celle de Dieu et de son Église, et qu’un parlement sans Dieu n’est pas autre chose que le despotisme du nombre substitué au despotisme d’un seul. Moins heureux qu’Alexandre, Bolivar assista de son vivant au démembrement de la grande République, dont ses 'officiers se partagèrent les tronçons. Abreuvé de chagrins, il mourut peu de temps après, le 17 décembre 1830, au moment où il s’apprêtait à passer en Europe. En guise de testament, il laissa aux américains cette prédiction : « L’Amérique est ingouvernable. Travailler sur ce peuple, c’est labourer sur les flots. Ce pays va tomber sous les coups d’une populace sans frein, et passer ensuite aux mains d’im*
perceptibles rongeurs qui le dévoreront sans pitié comme sans vergogne. », L’horoscope se vérifiera jusqu’au jour où paraîtra le vrai libérateur, l’homme assez fort pour chasser les révolutionnaires, assez chrétien pour remplacer la souveraineté du peuple par la souveraineté du Christ, et les droits de l’homme par les droits de Dieu.
La République de l’Equateur naquit du démembrement de la Colombie, cette brillante mais éphémère création du génie de Bolivar. Entre la Nouvelle-Grenade au Nord et le Pérou au Sud, elle comprenait les trois grands départements de Quito, de Cuenca et de Guayaquil, et s’étendait au delà des Cordillères, dans la région sauvage encore, jusqu’aux frontières du Brésil. La jeune République se donna Quito pour capitale, et pour président, le général Florès, un des brillants officiers de Bolivar. D’après la Constitution, calquée sur la charte ultra-libérale de la défunte Colombie, la présidence ne devait durer que quatre ans.
Florès aimait la gloire, mais aussi le plaisir. On l’accusa bientôt de se procurer de l’argent par des spéculations inavouables et de ruiner le pays pour entretenir une armée dont il faisait sa garde. Un des patriotes mécontents, Rocafuerte, souleva la population contre lui, mais Florès écrasa les insurgés et sut gagner les bonnes grâces de l’ambitieux Rocafuerte en le nommant gouverneur de Guayaquil. Les quatre ans révolus, il le porta même, en pesant sur les électeurs, à la présidence de la République, sûr de remonter an fauteuil après lui.
Les patriotes, exaspérés, essayèrent quelques soulèvements partiels, mais Rocafuerte avait la main ferme : il exila les uns et fusilla les autres. Ennemi de la religion et du clergé, il sécularisa l’Université, travailla de toutes ses forces à laïciser les écoles, et même essaya d’introduire le protestantisme à l’Equateur par des machinations indignes de son caractère. A l’expiration de son pouvoir, il céda sa place à Florès et reprit tranquillement son poste à Guayaquil en attendant un nouveau mandat présidentiel.
Mais cette fois il fut trompé dans son attente. Bien que détesté des patriotes, Florès se trouvait bien au fauteuil. En 1843, sous prétexte de créer un gouvernement fort, il con-
voqua une Convention composée de ses créatures, qui modifia la constitution, le nomma président pour huit ans et l’investit d’un pouvoir presque absolu. Impossible de décrire l’exaltation du peuple à la nouvelle de ce coup d’État. Rocafuerte dénonça la « charte d’esclavage, » et demanda la mise en accusation du président.
Et cependant, Florès eût peut-être triomphé de cette formidable opposition, si la Convention n’eût ajouté aux vio-
Vue de Quito.
lences politiques de véritables attentats coütre la religion du pays.
Avec de grands airs d’orthodoxie, les députés glissèrent dans la constitution un article stipulant aue « la religion de l’État est la religion catholique, apostolique et romaine, a l’exclusion de tout autre culte public. » On ouvrait ainsi la porte aux juifs et aux protestants, qui formeraient d’abord
des réunions privées sous prétexte que le culte public seul était interdit, sauf à demander, après le recrutement d’un certain nombre d’adeptes, l’autorisation d'ériger un temple ou une synagogue, autorisation qu’on ne pourrait plus leur refuser. Ainsi s’implantait dans un pays où n’existait pas un seul dissident, le germe des divisions et des haines religieuses. Bientôt ces conventionnels, si pressés d’accorder aux faux cultes des licences que personne ne réclamait, affichèrent leur intolérance envers le clergé catholique en excluant tous ses membres de la représentation nationale. Ouvertes aux fonctionnaires de tout ordre, les chambres étaient fermées aux prêtres et aux évêques, traités en véritables parias.
Le gouvernement allait apprendre à ses dépens qu’on ne violente pas impunément la conscience d’un peuple dont la foi, pure du venin libéral, n’est point paralysée par cette fatale léthargie qu’on appelle l'indifférence. L’Equatorien aime son Église, ses prêtres, ses religieux, son culte, ses cérémonies saintes. Il déteste le judaïsme qui crucifie Jésus-Christ et l’hérésie qui déchire le sein de l’Église. On a beau lui vanter hypocritement les bienfaits delà tolérance : le vieux sang espagnol bouillonne à la pensée que les autels de Baal viendraient souiller ces nobles montagnes où jusqu’ici le catholicisme a brillé sans ombre, comme ce splendide soleil qui resplendit sans nuages au-dessus de ses temples. Et voici que, non content de favoriser les faux cultes, le gouvernement ne reculait pas devant l’ostracisme des ministres du vrai Dieu ! Le peuple tout entier, prêtres et laïques, répondit à cet acte insensé par une protestation solennelle contre la constitution. Comme il fallait grouper toutes ces volontés, impuissantes quand elles restent isolées, terribles si l’on parvient à les réunir en faisceau, des sociétés patriotiques se formèrent dans les grandes cités pour organiser la résistance. Les unes réunissaient les citoyens influents, officiers, avocats, négociants, propriétaires, tous hommes de bon conseil. Les autres se composaient plus spécialement de jeunes gens aptes aux coups domain, parmi lesquels on ne sera pas surpris de retrouver notre Garcia Morenô.
Agé de vingt-trois ans à cette époque, il achevait son
cours de droit. Depuis longtemps, uni de cœur et d’âme avec les patriotes contre la tyrannie, il avait espéré voir la jeune république de l’Équateur s’établir et prospérer à l’ombre de la religion, de la justice, de la science et des arts, sous un gouvernèment honnête, laborieux, dévoué au bien public. Comment aurait-il pu rester indifférent devant la force écrasant la religion et la justice? Il se dit que si la forcera sa raison d’être, elle doit sauver le peuple, non l’opprimer ; défendre la religion, cette clef de voûte de la société, non la détruire. Depuis quelques années il faisait partie d’un cercle littéraire composé de jeunes gens de talent et d’avenir, tels que le docteur' Carvajal, le docteur Nicolas Martinez, etc., dont la plupart s’unirent à lui d’étroite amitié et devinrent plus tard ses appuis et ses collaborateurs dans sa grande œuvre de restauration sociale. Naturellement à leur tête par son éloquence, son esprit de suite, son caractère décidé, il •ne manquait pas une occasion de les exciter à la lutte en mettant sous leurs yeux les erreurs et les fautes du gouvernement. Au lieu d’exercices académiques, il leur commentait avec sa véhémence ordinaire des articles de La Lanterne magique, publication incendiaire qui tous les jours jetait feu et flamme contre le gépéral Florès et ses partisans. Ainsi transformée par son influence en club d’opposition politique, la Société Philanthropique Littéraire , c’était le nom du cercle des jeunes gens, ne tarda pas à porter ombrage au pouvoir et dut même disparaître pour ne pas trop éveiller ses défiances.
La résistance s’ouvrit par une protestation du clergé contre la situation que faisaient à l’Eglise les décrets de la convention. Au nom de la religion catholique et de la dignité de ses ministres, on réclamait à la fois l’abrogation de l’article relatif à la tolérance des cultes et l’éligibilité pour le prêtre comme pour tout autre citoyen. La convention répondit par une fin de non-recevoir, « attendu que l’Inquisition était abolie, que la liberté ne compromettait en aucune manière les intérêts de l’Église catholique bien compris, » et autres rengaines à l’usage des francs-maçons au pouvoir. Quant à l’exclusion du' clergé des chambres législatives, « la convention avait agi dans la plénitude de son droit, et personne n’avait qualité pour faire la leçon au peuple souverain. »
Cette déclaration déchaîna la tempête dans tout le pays Des bandes parcoururent les rues en criant : « Vive la religion ! A bas la constitution! » Au lieu de se rendre aux vœux de la nation, le gouvernement mit au jour un ukase présidentiel enjoignant à tous les fonctionnaires civils, militaires, ecclésiastiques, de prêter serment à la constitution maudite. Un grand nombre de laïques ignorants ou pusillanimes, et même certains membres du c*ergé partisans de la conciliation à outrance, prêtèrent le serment exigé ; mais la masse du clergé résista. Evêques, docteurs en théologie, professeurs, curés, déclarèrent le serment illicite et les décrets attentatoires aux droits imprescriptibles de l’Église, ce qui exaspéra les membres de la Convention. Pour avoir raison des réfractaires ecclésiastiques ou civils, ils les condamnèrent à la privation de leurs droits politiques, emplois ou bénéfices, et même à l'expulsion s’ils devenaient une cause de trouble pour l’ordre public. C’était la persécution de 93, moins l’échafaud.
C’était aussi la guerre civile. « Impossible, dit l’historien de l’Équateur 1 , que la partie la plus éclairée de la nation se résignât à vivre sous cette loi d’esclavage, sans même que la presse bâillonnée pût faire entendre une plainte ; impossible que les curés et bénéficiers restassent indéfiniment privés de leurs emplois et de leurs biens pour avoir refusé de souscrire à une constitution réprouvée par leur conscience ; impossible que les assermentés ne conçussent pas de scrupules en présence de leurs frères plus timorés; impossible que les peuples écrasés d’impôts, vexés et torturés de mille manières se contentassent toujours de pleurer et de gémir ; impossible enfin que les patriotes attendissent huit ans la fin de cette tyrannie, surtout avec la perspective de voir le dictateur s’éterniser au pouvoir. »
Aussi, dès que l’édit de proscription fut connu, le peuple se souleva en masse dans toutes les provinces. Comme le gouvernement, à bout de fonds, avait eu la malencontreuse idée de faire voter par les chambres un impôt de capitation de trois piastres, on poussa le cri de guerre : « Vive la reli-
4 Don P. Cevallos, Historia de.l Ecuador. V. 534.
gion! A bas les trois pesos! » Sur tous les points du territoire eurent lieu des escarmouches entre citoyens et soldats, préludes d’une insurrection générale. Pour lutter avec avantage contre les bataillons aguerris de Florès, il fallait trouver des chefs, de l’argent et des armes ; les sociétés patriotiques se mirent à l’œuvre avec ardeur, s’efforçant par tous les moyens possibles de se ménager des intelligences dans les places fortes et de se procurer des engins de guerre.
On apprit un jour que le général Florès devait expédier une certaine quantité de fusils au gouverneur de Napo. Des troupe? d’indiens étaient chargées d’exécuter ces transports. Garcia Moreno, suivi d’une escouade de jeunes patriotes, s’embusqua dans les montagnes, attendant la caravane et son chargement. Bientôt il vit arriver les naïfs indigènes qui firent halte pour prendre leur repas non loin de l’endroit où il était caché. Garcia Moreno s’approcha du groupe avec quelques-uns de ses compagnons et se mit à raconter des histoirçs jusqu’au moment où, sous l’influence de la fatigue et de la chicha l , ses auditeurs s’endormirent d’un profond sommeil. A leur réveil, ils furent tout étonnés de ne retrouver ni leur joyeux narrateur, ni leur cargaison de fusils. Garcia Moreno les avait mis en lieu sûr.
Enfin toutes les mesures prises, la révolution éclata à Guayaquil, le 6 mars 1845, sous la direction du général Elizalde. Une partie de la garnison essaya de résister, mais les notables, les jeunes gens, les hommes dû peuple assiégèrent les casernes et les forcèrent à capituler. Ce coup de main mit à la disposition des patriotes les troupes de la place, l’arsenal et les embarcations de guerre. Aussitôt tous les pères de famille, réunis en conseil, cassèrent les actes de la convention et prononcèrent la déchéance du président. Un gouvernement provisoire, composé de personnages éminents, Olmédo, Roca et Noboa, se chargea du pouvoir exécutif et fit un appel au peuple en vue de la lutte qui allait s’engager.
A la nouvelle de cette insurrection, Florès dirigea sur Guayaquil un corps d’armée qu’il fit camper dans son hacienda d’Elvira, près de Babahoyo. De là il expédia au gouverne-
1 Bière du pays.
ment provisoire un projet d’arrangement ; mais on lui signifia que le seul moyen pour lui de mettre fin à la guerre civile, c’était de quitter le pays II se décida donc à fortifier l’Elvira, où deux assauts infructueux et sanglants lui furent livrés par les patriotes, ce qui donna lieu à de nouvelles explosions de haine et de vengeance. La lutte aurait pu se prolonger fort longtemps, si la révolution ne s’était propagée comme une traînée de poudre dans tout l’Équateur. Pendant que Florès tenait en échec les troupes de Guayaquil, derrière lui, àLoja, à Riobamba, à Cuenca, on arborait sur les places publiques et dans les casernes le drapeau du 6 mars. Les patriotes de Quito, enrôlés sous la bannière de José Maria Guerrero, soulevaient les provinces du nord. Garcia Moreno était du nombre de ces volontaires qui, après avoir battu les troupes du gouvernement à plusieurs reprises, forcèrent le pouvoir exécutif à quitter la capitale. Chaque jour apportait à Florès une nouvelle alarmante : les communications étaient interrompues, les troupes en révolte, les lettres interceptées par le peuple; de sorte que, ne pouvant lutter contre l’armée et la nation, il prit le parti de capituler.
Le 17 juin 1845, après deux mois de guerre, le gouvernement provisoire conclut avec le général Florès traité de la Virginia. Il fut arrêté que le nouveau gouvernement convoquerait immédiatement une convention pour régler les affaires de l’Équateur, et que l’ex-président passerait deux années en pays étranger, afin qu’en son absence on pût travailler librement à la réforme des institutions. A cette condition, on lui maintiendrait son titre de général en chef, ses dignités, ses propriétés, et la juste considération dont jouissait sa famille. Le 24 juin, monté sur le brigantin Sets de Marzo en partance pour Panama, Florès put entendre les cris de joie mêlés aux salves d’artillerie qui saluaient le triomphe du droit sur le despotisme.
Garcia Moreno avait été l’un des principaux acteurs dans ce drame national. Frappé de l’ascendant qu’il exerçait sur tous, le gouvernement ne craignit point, après la victoire, de lui confier une mission bien délicate nour un jeune homme de
Lu si?; murs.
vingt-quatre ans. Comme il fallait, avant de les licencier, payer aux volontaires l’arriéré de leur solde et que le trésor était à sec, on eut recours à un impôt extraordinaire. Déjà écrasés sous le poids de leurs charges, les contribuables refusèrent de payer. Le gouvernement chargea Garcia Moreno du recouvrement de cette taxe. Celui-ci, par son sang-froid, sa ténacité, son indomptable énergie, triompha de toutes les clameurs et désarma toutes les oppositions. Il s’acquitta de cette ingrate et pénible besogne avec un désintéressement absolu, comptant pour rien les sacrifices personnels, pourvu que son pays sortît enfin de l’impasse où le despotisme l’avait acculé.