‹ Garcia Moreno, héros martyr. Édition abrégéeChapitre 7 sur 36 · LE VENGEUR · texte numérisé non relu

LE VENGEUR

La joie fut grande à l’Équateur quand on apprit le départ pour l’Europe du général Florès; mais, hélas ! les patriotes apprirent bien vite que, depuis la révolution de 1789, si l’on change souvent de gouvernants, on ne change presque jamais de gouvernement. La majorité des députés mit au gouvernail le président Roca, un commerçant qui profita de son passage au pouvoir pour faire ses affaires et celles des députés qui l’avaient nommé. Dès son avènement, l’agiotage le plus effréné, le plus scandaleux, envahit toutes les branches de l’administration.

Il n’en fallait pas tant pour révolter Garcia Moreno, le rigide patriote que la moindre apparence d’injustice ou de corruption faisait bondir. Au mois d’avril 1 846, quatre mois après l’élection, il lança dans le public un journal humoristique, Le Fouet, véritable fouet de Juvénal, dont il cingla chaque semaine ceux qu’il appelait les vendus, sans en excepter le président Roca. Il prit à tâche de flageller ces vampires qui s’attachent aux flancs des peuples sous prétexte de les représenter ou de gérer leurs intérêts, sans avoir d’autre souci que d’accaparer les emplois, de lancer des spéculations véreuses, et de se gorger d’or aux dépens de leurs mandataires. Trois mois durant, l’implacable pamphlétaire poursuivit ses exécutions. Les journaux du gouvernement tâchaient de panser les plaies des pauvres fonctionnaires, mais aus sitôt le Fouet déchirait les bandages et ravivait les blessures. Le mécontentement allait croissant et tournait à l’aigu quand une échauffourée du général Florès arriva fort à propos pour rendre au gouvernement une certaine popularité, et fournir à Garcia Moreno l'occasion d’entreprendre une nouvelle campagne.

L’ex-président avait quitté l'Équateur, humilié mais non résigné. Vers 1846, se trouvant à la cour d’Espagne, où son prestige d’homme de guerre et d’homme d’État, son bel extérieur, sa conversation spirituelle, éblouissaient les grands et les princes, il conçut le dessein d’équiper une flottille et de reconquérir, avec quelques milliers de mercenaires un pouvoir dont il se croyait injustement dépossédé. La reine Christine lui ouvrit un crédit de dix millions pour armer des vaisseaux et recruter un corps de volontaires, à la condition, dit-on, que Florès accepterait pour chef de l’Equateur un prince espagnol dont il serait le premier ministre et le protecteur.

Malgré tous les soins que l’on prit pour tenir secrets les préparatifs de l’invasion, Roca en fut averti par des communications particulières. Du reste, les journaux annoncèrent bientôt que Florès avait acquis quatre vaisseaux de guerre, enrôlé cinq cents hommes en Irlande, sans compter les officiers et soldats embauchés en Espagne, et que, ses armements achevés, il ferait voile pour Guayaquil.

Ces nouvelles mirent en feu non seulement l’Équateur, mais toute l’Amérique méridionale, dont l’indépendance était menacée si l’Espagne parvenait à rétablir sa domination sur un point quelconque du continent américain. Toutefois, il ne manquait pas d’hommes à l’Équateur qui, par égoïsme, désiraient le retour de leur ancien patron et se montraient disposés à favoriser son expédition. Ils ne faisaient point mystère de leurs espérances, d’autant plus que le peuple, ignorant et indifférent, s’inquiétait assez peu de savoir s’il serait dépouillé par Roca ou par Florès. Dans de pareilles conjonctures, un hardi coup de main pouvait décider des destinées du pays.

Pendant que les patriotes se lamentaient, Garcia Moreno comprit qu’il fallait agir promptement et résolument. La première chose à faire était de sacrifier tout ressentiment, de cesser toute opposition, et de prêter main forte au gouvernement dans une question où il s’agissait de l’existence même de la patrie. Il offrit donc généreusement ses services au président Roca, et, grâce à l’influence qu’il exerçait sur ses amis politiques, on ajourna toute récrimination pour aviser uni-

quement au salut de la nation. Comme il était impossible de résister à une invasion étrangère sans organiser un soulèvement général, une croisade patriotique, Garcia Moreno créa un nouveau journal, Le Vengeur *, dont le programme fut un vrai coup de tocsin :

« Nous n'aurions pas pensé, dit-il, à mettre au jour cette nouvelle feuille, si le danger qui menace jusqu’à notre existence ne nous forçait d’élever la voix pour réveiller le peuple de son sommeil et le préparer à vaincre ou à mourir. L’abandonner dans sa léthargie sur le bord de l’abîme, ce serait une lâcheté et un crime. Le peuple dort, et le tyran s’approche. Le peuple dort, et une horde de flibustiers rapaces s’apprête à fondre sur le beau pays des Incas. Le peuple dort, et dans son sein d’exécrables traîtres ourdissent contre la patrie la plus scélérate des conspirations. Le peuple dort, et les bourreaux cherchent déjà les victimes pour les égorger. L’Amérique dort, et Florès tient dans ses inains les chaînes qui vont* une fois encore nous river au despotisme espagnol.

« Que veut donc Le Vengeur? — Réveiller par ses accents patriotiques tous les cœurs que la servitude n’a point flétris, défendre notre indépendance contre les ennemis de l’intérieur et du dehors, montrer aux républiques américaines qu’elles doivent se confédérer pour sauver leur existence et l’honneur national. Tel sera le cri du Vengeur , et nous espérons qu’il aura de l’écho dans toutes les poitrines républicaines. »

Ce premier article signale déjà le danger qui préoccupait surtout Garcia Moreno : les ennemis de l’intérieur. Florès avait en effet de nombreux partisans, pour ne pas dire de complices, dans les commerçants qu’il avait enrichis, les 1 fonctionnaires qu’il comblait jadis de ses faveurs, les officiers ét soldats dont il autorisait ou du moins tolérait les déprédations; en un mot, dans cette masse de viveurs qui attendaient son retour pour émarger au budget. Le Vengeur ne craignit pas de dénoncer à la vindicte publique ces hommes égoïstes qu’il appelait les « Janissaires » du tyran.

« Chose étrange, disait-il, l’expédition de Florès jette l’alarme dans tous les cœurs américains et en même temps comble

• Et Vengador.

d’allégresse des citoyens de l’Équateur. Le contentement qu’ils éprouvent se peint malgré eux sur leur visage et met sur leurs lèvres un sourire infernal. Ces complices du vaincu de l’Elvira se délectent à l’avance du beau spectacle qu’ils vont avoir sous les yeux. Des campagnes dévastées, des populations affamées, des femmes en deuil poursuivies par de féroces envahisseurs, des poignards levés partout pour immoler les fils de la liberté : voilà ce qui les fait tressaillir d’aise. Ils ont raison du reste : il leur fallait travailler pour vivre, et voici venir l’homme qui va les nourrir à rien faire. Périsse la patrie, pourvu qu’ils profitent de sa ruine!

« Équatoriens, ces janissaires de Florès sont ceux qui déjà ont souillé notre sol de cruautés capables d’épouvanter le bourreau lui-même ; ceux qui ont versé par torrents le sang de nos pères pour éterniser la servitude ; ceux qui, vaincus en 1845, n’ont pas cessé de compter sur des révolutions de casernes pour remonter au pouvoir. Ils supputent déjà les milliers de têtes qu’ils pourront abattre, ils stipendient les assassins qui préparent les voies au tyran, ils rient au spectacle de nos cités fumantes ét de nos campagnes couvertes de cadavres !

« Pour vaincre, Florès compte bien moins sur ses bandits espagnols que sur ses janissaires de l’intérieur. Il sait qu’un traître caché fait plus de mal que cent ennemis luttant à découvert. Si donc nous voulons nous défendre, il faut attaquer d’abord ces satellites de l’envahisseur qui, en ce moment, ruinent l’ordre public, provoquent l’abandçn des emplois et spéculent pour tout oser sur la vénalité des juges. Contre les pirates de Florès, nous avons l’enthousiasme populaire, l’énergie du gouvernement et la valeur de nos généraux; contre les traîtres de l’intérieur, il faut au pouvoir exécutif assez de , fermeté pour les consigner en lieu sûr.

« Le gouvernement tient du congrès les pouvoirs nécessaires pour sauver notre indépendance. S’il les juge insuffisants, qu’il fasse usage de ceux que la nécessité confère. C’est un axiome connu de tous que le salut du peuple est la loi suprême 1 . Des politiques à courte vue, des janissaires dégui-

1 Salus popali supreraa lex esto.

sés vous diront que la constitution est inviolable en toute circonstance et dans n’importe quel danger public, comme si la constitution, qui doit assurer la vie de la société, ne cessait pas d’obliger quand elle se transforme en lacet fatal qui l’étrangle. La constitution pour le peuple, et non le peuple pour la constitution ; la médecine pour le malade, et non le malade pour la médecine : voilà ma devise. Quel imbécile aimerait mieux mourir que de violer les ordonnances de nos modernes hippocrates? Le premier objet d’une constitution, c’est sans contredit de sauvegarder la nationalité, je veux dire l’existence d’un peuple. Donc, la constitution cesse d’exister quand elle devient impuissante à sauver la nation.

« Si nous étions le gouvernement, nous mettrions l’Océan entre les janissaires et nous,, et, en cas de récidive, l’éternité. Nos conseils sont d’autant plus faciles à suivre, que peu d’Équaloriens se vantent d’appartenir à Florès. Qu’ils s’en aillent donc, emportant avec eux les malédictions de la patrie et le mépris de tous les siècles. Au surplus, ils ne doivent pas oublier que, si nous avons été cléments après la victoire, ils nous trouveront implacables au moment du danger. Nous présenterons nos poitrines aux balles de l’étranger, mais après avoir arraché le poignard des mains des fratricides.

« Et maintenant, union et courage ! Au lieu de nous terrifier, les rugissements du lion de Castille réveilleront- notre ardeur. Les canons de l’Espagne ne prévaudront pas contre les lances américaines. Janissaires ! en dépit de vos malédictions et de vos sourires, le peuple se sauvera sans vous et contre vous. Nous jurons de défendre la patrie jusqu’à la dernière goutte de notre sang. Plutôt la mort que l’esclavage! »

Dans la composition de l’armée qu’il voulait opposer à Florès, le gouvernement, aveugle et indécis, semblait ne pas tenir compte de ce péril intérieur. Obéissant à des considérations de convenance ou d’amitié, il nommait aux différents commandements des chefs plus ou moins dévoués àl’ex-président. Garcia Morenone craignit pas de dénoncer cette fausse manœuvre comme une imprudence et une trahison : « Qu’attendez-vous donc de ces officiers? s’écriait-il. De la loyauté? ils vous en ont donné depuis trente-trois ans des

preuves inoubliables. Vous devez attendre d’eux l'infidélité et la trahison : le passé vous pronostique l’avenir. Pour les janissaires, il ne devrait y avoir que deux chemins : le chemin de l’exil ou celui de l’échafaud. »

Pendant que, soulevé par ces virulentes catilinaires, le peuple courait aux armes, Garcia Moreno suscitait à l’envahisseur des adversaires dans toutes les républiques américaines, et s’efforçait même d’intéresser les cours de l’Europe à la cause de l’Équateur. Le Vengeur lança ce projet de coalition dans une suite d’articles où la violence se combine très habilement avec toutes les finesses de la diplomatie.

« Sans doute, disait Garcia Moreno, nous devons fortifier Guayaquil, la clef de nos provinces; mais le Pérou n’est pas moins obligé de fortifier ses ports, en particulier le Callao 1 , et d’équiper une armée pour couvrir sa capitale à l’approche de Florès. L’escadre des quatre républiques du Pacifique, pourrait anéantir en un combat toutes les forces expéditionnaires. Que notre gouvernement se mette donc d’accord avec les républiques sœurs, puisque tous manifestent hautement leur volonté d’assurer envers et contre tous le triomphe de l’indépendance américaine.

« Nous appelons, en outre, l’attention de tous les Américains sur la perfidie du cabinet de Madrid, de ce cabinet assez cynique pour se faire le complice d’une odieuse invasion. Sans respect pour la souveraineté de l’Équateur reconnue par la mère-patrie, sans considération pour les liens d’amitié qui unissent les deux pays, au mépris des règles les plus vulgaires de l’honneur et de la civilisation, l’Espagne souffre qu’on embauche des troupes sur son territoire contre une nation pacifique et amie. Devant un procédé qui équivaut, à une rupture, l’Équateur insulté n’a que deux partis à prendre ; employer la force pour se faire rendre justice ou dénoncer le traité d’union. Le premier est impossible pour le moment; reste donc à réaliser le second sans délai. Rappelons notre représentant de Madrid, fermons nos ports aux vaisseaux espagnols, et poussons tous les états d’Amérique à prendre des résolutions semblables. Ce sera le châtiment

1 Le poi l de Lima, capitale du Pérou.

delà déloyauté castillane et le dernier coup porté au commerce de la péninsule. »

Cet appel chaleureux fut entendu. Les états du Pacifique s’unirent à l’Equateur pour repousser l’ennemi commun. Le Pérou arma des vaisseaux pour défendre ses ports ; le gouvernement chilien proposa aux chambres de suspendre toute relation commerciale avec l’Espagne et de négocier une alliance offensive et défensive avec l’Equateur; le président de la nouvelle-Grenade, Thomas Mosquera, adressa au peuple une proclamation énergique, dans laquelle il déclare marcher avec les peuples du Pacifique contre « les sacrilèges profanateurs du sol américain. » Cette ligue se montrait si belliqueuse qu’au printemps de 1847, les nouvelles devenant plus alarmantes, Garcia Moreno put dire sans trop d’outrecuidance :

« Florès arrive avec ses flibustiers. Partira-t-il des côtes d’Espagne ou des côtes d’Angleterre? on l’ignore; mais enfin dans quelques mois il apparaîtra sur nos rivages. Qu’il vienne donc : nous tâcherons de le bien recevoir et de lui préparer une tombe assez profonde pour l’ensevelir, lui et ses crimes. Qu’il vienne : nous irons à sa rencontre pour exterminer la race des traîtres ! Qu’il vienne : nous argumenterons contre ses bandits avec des raisons subtiles comme la lance et solides comme' le plomb. Qu’il vienne, et de toutes les poitrines sortira ce cri vainqueur : mort aux envahisseurs et vive l’Amérique ! »

Cette levée patriotique de tous les peuples du' continent sud-américain força les diplomates européens à se préoccuper d’une expédition réprouvée par le droit des gens, d’autant plus que Le Vengeur excitait les républiques confédérées à fermer leurs ports, non seulement à l’Espagne, mais à tous les pays où Florès avait recruté ses vaisseaux et ses soldats. L’Angleterre se sentit atteinte dans ses intérêts, et dès lors l’expédition fut très compromise. Au moment même où la petite flottille allait quitter les ports de la Grande-Bretagne, les journaux supplièrent le gouvernement de mettre l’embargo sur les vaisseaux. Tremblants pour leurs comptoirs d’Amérique, les commerçants de la Cité présentèrent un mémoire à lord Palmerston dans lequel on rappelait que « le

général Florès, manifestement d'accord avec le gouvernement espagnol, se préparait à envahir l’Amérique du Sud ; que l’expédition comptait déjà quatre mille hommes bien armés, des vapeurs de grande force et des transports de guerre; que cet armement se faisait, au vu et au su de tout le monde, en Angleterre aussi bien qu’en Espagne et au Portugal; que d’ailleurs, les produits des manufactures anglaises se consommant surtout en Amérique, et de nombreux emprunts ayant été contractés en Angleterre par les républiques du Pacifique, les intérêts britanniques seraient évidemment très menacés par cette expédition. » En conséquence, les négociants de la Cité priaient instamment le ministre de s’opposer à une invasion tout à fait désastreuse pour ses nationaux.

Garcia Moreno avait touché la corde sensible. Lord Palmerston s’occupait peu du droit des gens, mais les représentations du commerce anglais devaient toucher son cœur. Le gouvernement mit l’embargo sur la flottille expéditionnaire, et Florès, obligé de licencier ses Irlandais et ses Espagnols, dut ajourner sa téméraire et coupable entreprise.

Jette nouvelle inattendue fut saluée dans toute l’Amérique par un cri d’allégresse. A l’Equateur particulièrement, on se félicitait d’en avoir été quitte pour la peur, grâce à la vaillante attitude des patriotes, et surtout de l’homme énergique qui avait conduit la campagne. Tout en se réjouissant avec le public de cet heureux dénouement, Garcia Moreno prétendait que cet insuccès ne décourageait ni Florès ni ses partisans. Il conseillait donc au gouvernement de surveiller plus que jamais les « janissaires ». « L’avortement de l’expédition, disait-il, dans un des derniers numéros du Vengeur , n’est pour Florès qu’un contre-temps, et non comme on se l’imagine trop facilement, le renversement absolu de ses projets. Son auguste protectrice fera de nouveaux sacrifices d’argent, ne serait-ce que pour ne pas perdre les millions déjà déboursés. N’eût-il que vingt hommes à sa disposition, il tentera quelque mauvais coup, car il sait, lui, que sa grande force, c’est la bande de traîtres disséminés dans nos cités. Fort de cette avant-garde, il n’abandonnera jamais ses idées de conquête. Si le gouvernement veut annihiler les forces de Florès

à l’étranger, qu’il commence par détruire son armée de l’intérieur. »

L’évènement lui donna raison. L’année n’était pas écornée qu’on découvrit à Guayaquil un complot ourdi par les F/oréanos 4 , pour renverser le gouvernement au profit de leur ancien maître. Le pronunciamento allait éclater quand les principaux conjurés, dont les mesures avaient été mal combinées, furent saisis et jetés en prison. Ën présence des partis violemment surexcités, le gouverneur écrivit à Roca qu’il ne répondait plus de l’ordre. Comprenant alors la gravité de la situation, le président fit appeler Garcia Moreno et le chargea sous sa responsabilité de pacifier cette cité de Guayaquil, livrée aux fureurs de l’anarchie. Celui-ci, bien que malade, n’hésita pas devant cette redoutable mission et partit à marches forcées pour Guayaquil.

On vit en cette circonstance ce que peut un homme énergique et résolu. Il trouva les têtes montées jusqu’au dernier degré de l’exaltation; l’émeute vaincue, mais frémissante; les patriotes, animés d’une vraie rage contre les Floréanos, se livrant à de véritables actes de sauvagerie. Le colonel Soler, l’un des conspirateurs, avait été poignardé par les soldats chargés de le garder; les autres prisonniers attendaient le même sort. Garcia Moreno n’eut qu’à paraître au milieu de ces insurgés furibonds et de ces soldats en délire, pour imposer à tous le respect de la loi. Froid comme le marbre, il dicta ses ordres d’un ton qui ne souffrait pas de réplique, et tous comprirent qu’il fallait obéir. En huit jours, l’ordre était rétabli, le sort des prisonniers assuré, la conspiration anéantie. Le pacificateur revint à Quito, trop heureux d’avoir rendu service au pays et aussi trop désintéressé pour accepter la rémunération qu’on voulait lui offrir sous forme de solde, ou d’indemnité, ou de récompense civique. Une autre raison pour laquelle il ne voulut rien recevoir du gouvernement de Roca, c’est qu’après l’avoir servi six mois par amour du bien public, il prévoyait que ce même amour le forcerait derechef à le combattre

En effet, Garcia Moreno ne pouvait sympathiser avec cette

1 C'est ainsi qu'on désignait les partisans de Florès.

bande d’agioteurs pour qui l’exercice du pouvoir n’était qu’ui commerce un peu plus lucratif que les autres. L’équipée de Florès avait troublé leur digestion pendant quelques mois, mais Florèé n’était plus à craindre : son parti avait tenté une révolution, mais en somme le gouvernement avait eu le dessus. On pouvait donc se livrer à la joie, drainer la richesse du pays pour la convertir en or et en plaisirs, et puis dormir tranquille. Afin d'effacer tout souvenir importun, le congrès de 1847 vota un acte d’amnistie destiné à jeter le voile de l’oubli sur les rébellions passées. Son naïf président déclara solennellement que « ces insurrections devaient être attribuées à des égarements d’opinion bien plus qu’à une volonté criminelle ou coupable. » Là-dessus, ministériels et Floréanos s’embrassèrent comme des frères en libéralisme. Us avaient échangé des coups de fusil pour savoir à qui appartiendrait le gâteau, mais le plus fort consentait à en céder une partie au plus faible, pour ne pas être troublé dans son fèstin.

Garcia Moreno reprit son fouet. Ses coups furent plus terribles, sa forme plus sarcastique et plus acérée que jamais. Il appela son nouveau journal El Diablo, et comme on lui demandait, à ce diable, ce qu’il voulait, il ne cacha point son but : « Je ne suis, dit-il, ni employé, ni quêteur d’emploi, comme tant de pauvres diables de ma connaissance ; je ne suis pas militaire comme tant de charlatans qui se vantent à tout propos des bons coups qu’ils ont donnés ; je ne suis pas ministériel, n’ayant jamais voulu me vendre ; ni janissaire, parce que le crime me répugne. Ami loyal d’un peuple infortuné qui n'a sur la terre d’autre défenseur que le diable, je viens combattre ceux qui le martyrisent, et dissiper les flots de poussière dont on obscurcit l’air pour couvrir l’arrivée des bandits de Florès. »

Naturellement, la verve railleuse d 'El Diablo s’exerça sur l’amnistie de ces nouveaux iscariotes « saluant la patrie par un baiser avant de lui planter un poignard dans le cœur ; abattant les murs de la moderne Troie pour y faire entrer leur cheval plein de janissaires. » — « Ils chantent l’union, ajoutait-il, boivent à la concorqe, s’endorment dans l’enchantement de leurs rêves d’azur, quand soudain, au signal

convenu, entre dans le port l’eseadi-e de notre Ulysse. Les assassins débarquent en silence et égorgent pendant leur doux sommeil ces naïfs héritiers de la simplesse troyenne. >»

Pour justifier l’amnistie, le congrès avait fait appel aux grands principes d'humanité et de j ustice : El Diablo demanda méchamment « pourquoi, dans ce malheureux ciel tout peuplé d’esprits rétrogrades, il ne se rencontrait pas un génie assez progressif pour solliciter de Dieu un décret d’amnistie en faveur des anges rebelles, ses congénères? » On n’aurait, disait-il, qu’à lui souffler les beaux traits de la harangue sénatoriale « sur ces pauvres disgraciés qui ont erré dans leurs opinions, à la suite de Lucifer. Evidemment Dieu se rendrait à des raisons de cette gravité, l’enfer se dépeuplerait, elle ciel deviendrait un pandémoni um, comme le sera l’Equateur jusqu’à la consommation des siècles.»

Pas une bévue qu’£7 Diablo ne relève avec son infernale malice. Pris subitement d’un tendre amour pour Florès, le congrès avait biffé d'un décret précédent l’appellation d’&zgénéral, pour lui substituer ce titre honorifique : El Senor don Juan José Florès. Le malin, émerveillé de cette exquise politesse, chercha quel pouvait bien en être le mobile. 11 raconta qu’étant de garde auprès d’un mofibond, ci-devant ministre des finances, et peu pressé de rendre ses comptes, il entendit un révérend père qui lui disait d’un ton contrit : « Mon fils, il faut renoncer au démon, si vous voulez vous sauver. » L’agonisant qui avait vécu dans des temps difficiles, était devenu prudent ; d’une voix défaillante, il balbutia ces mots : « Je renie çl Senor don Demonio. » Le bon père, étonné, demanda au pauvre malheureux pourquoi il traitait avec tant de courtoisie un être aussi ennemi de l’&me que Florès l’est de l’Equateur, et le ministère du sens commun. « Ah ! padre mio, répliqua le mourant, je voudrais tant n’être mal avec personne ! » « De là l’urbanité plus que raffinée du congrès envers el Senor don Juan José Florès ; de là aussi l’aveuglement de cet Argus aux cent yeux, dont les uns sont crevés parla vanité stupide, et les autres restent hermétiquement fermés par le narcotique puissant de la popularité malsaine. Et pendant qu’Argus endormi contemple avec amour le fanlême de ses rêves, les hommes clairvoyants Afi-

couvrent les signes avant-coureurs de la tempête, aperçoivent le sillon de l’éclair, et entendent déjà retentir au loin les sourds grondements de la foudre. »

L’apparation d 'El Diablo troubla bien un peu la douce quiétude du président Roca, de ses ministres et fonctionnaires, sans déranger toutefois leurs opérations de finances. Jusqu’à l’expiration de leur mandat, ils continuèrent d’exploiter l’Equateur, dévalisant les contribuables et déportant les mécontents, pendant que Florès parcourait l’Amérique à la recherche d’un gouvernement qui voulût bien épouser sa querelle. Dans ces conditions, l’Equateur n’était plus pour notre implacable satirique « qu’une espèce d’enfer où le désordre et la confusion paraissaient aussi bien naturalisés que dans le bagne éternel. » Et cependant sa grande âme ne perdait pas tout espoir : « A côté des traîtres, disait-il, grandit un peuple courageux, décidé à verser la dernière goutte du sang de ses fils plutôt que de sacrifier l'existence, l’honneur et la liberté de la patrie. » C’était vrai dans une certaine mesure ; mais, à ce peuple que ses catilinaires avaient réveillé, il fallait un chef : où le trouver à cette misérable époque? D’ailleurs, Garcia Moreno ignorait encore jusqu’où peut aller la patience d’une nation livrée aux oiseaux de proie de la Révolution. Dans cet enfer dont parlait El Diablo, comme dans celui du Dante, il y a différents abîmes dont son œil n’avait pas encore mesuré toute la profondeur. Nous allons le voir aux prises avec une race autrement perverse que celle des Florès et des Roca.

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