LA « DÉFENSE DES JÉSUITES
Durant ces vingt premières années de son existence, l’Équateur avait vécu sous la domination du libéralisme'conservateur, qui consiste à vanter le peuple souverain et à se maintenir au pouvoir envers et contre tous. Ce faux libéralisme est surtout à craindre parce qu’il porte dans ses flancs un fils plus repoussant que lui, je veux dire le radicalisme, ennemi de Dieu, de l’Église, de la famille et de la propriété. Un intrigant, le général Urbina, profita des haines populaires contre les Florès et les Roca pour arborer le drapeau de l’impiété radicale et livrer l’Équateur à ses séïdes.
Comme ce triste personnage va jouer un rôle important dans notre histoire, il convient de rappeler en quelques mots ses antécédents. A dix-huit ans, simple enseigne de vaisseau, on le rencontre dans les antichambres du général Florès, qui l’honorait de ses bonnes grâces et même de son intimité. Le protégé partageait les goûts du maître, et lui rendait, dit-on, des services qui lui valurent bientôt le grade de colonel. En 1837, on le retrouve à Bogota, comme chargé d’affaires. Dans ce nid de francs-maçons, il se lia tout naturellement avec les meneurs de la révolution. Ennemi acharné des institutions religieuses, fougueux partisan des idées anarchiques, on le voyait, au milieu des frères et amis, insulter sans vergogne le général Florès, son bienfaiteur, et même comploter contre le gouvernement qui l’accréditait. Rocafuerte, mis au courant de ses intrigues, l’exila pour cause de rébellion ; mais, en remontant au fauteuil, Florès lui donna le gouvernement de la province de Manabi. En guise de remercîment, Urbina souleva les casernes contre le président au profit de
la révolution du 6 mars 1845, ce qui lui valut le grade de général et la place enviée de gouverneur de Guayaquil.
Dès lors, le second rôle ne suffisant plus à son ambition, il se dit qu’avec son astucieuse habileté, son audace de conspirateur et son habitude de la trahison, rien n’était plus facile que d’arriver à la présidence. A son instigation, la garnison de Guayaquil fit un pronunciamento contre Manuel Ascasubi, beau-frère de Garcia Moreno, qui, depuis l’expiration des pouvoirs de Roca, gouvernait la République en qualité de vice-président. Pour ne point se démasquer prématurément, Urbina proclama chef suprême un certain Diégo Noboa, vieux conservateur sans portée politique, dont il se proposait d’exploiter la simplicité !
Garcia Moreno n’assista point à cette révolution. Fatigué des luttes politiques, il avait quitté l’Équateur à la fin de 1 84D, et fait voile vers l’Europe, non sans prévoir les nouvelles crises dont son pays allait être victime. En passant à Guayaquil, il comprit à la fermentation des esprits qu’une révolution était proche et avertit même son beau-frère de se précautionner contre les mesures d' Urbina. Peut-être avaitil alors l’intention de se lancer dans le commerce, à l’imitation de son frère Pablo ; mais à peine eut-il mis le pied sur le continent européen, que son esprit se reporta dans les régions qu’il habitait depuis longtemps. En parcourant l’Angleterre, la France et l’Allemagne, il étudia l’état politique de ces pays presque aussi révolutionnés que l’Amérique et en plein désarroi depuis le cataclysme de 1848. Ce qui le frappa surtout en France, ce fut le retour aux idées religieuses. A la vue du gouffre entr’ouvert, les journaux du libéralisme faisaient leur paix avec l’Église, prônant à l’envi les ordres religieux si souvent insultés par eux, et même cette instruction cléricale toujours bafouée par leur antichrétienne et antisociale Université. Sans doute, l’instinct de conservation, plus que la foi, opérait cette soudaine métamorphose, mais le témoignage de ces impies n’en était que plus concluant pour . tout observateur impartial. Après six mois passés dans la vieille Europe, Garcia Moreno reprit la mer, de plus en plus convaincu que Jésus-Christ est l’unique sauveur des peuples et qu’un État sans religioq est ir-
rémédiablement voué au sabre d'un autocrate ou au poignard des anarchistes.
De retour à Panama, il fit une rencontre qui, malgré les bonnes résolutions qu'il avait prises, le rejeta immédiatement dans la lutte. Au moment de s’embarquer pour Guayaquil, il aperçut un certain nombre de religieux tristement groupés près d’un navire à destination de l’Angleterre. C’étaient des religieux de la compagnie de Jésus que le gouvernement franc-maçon de la Nouvelle-Grenade venait d’expulser, sans autre raison que la haine de cette Eglise catholique dont les jésuites sont partout les plus ardents défenseurs. Appelés six ans auparavant par le parti conservateur, alors au pouvoir, leur crime était d’avoir fondé plusieurs collèges dans les villes et un centre d’apostolat dans la région encore sauvage du pays. Naturellement les radicaux avaient dénoncé le grand péril que courait la liberté, non seulement à Bogota, mais dans toute l’Amérique ; et il s’était trouvé un congrès pour chasser ignominieusement les jésuites, après les avoir couverts de calomnies et d’outrages. A la recherche d’un sol plus hospitalier, les victimes allaient quitter l’Amérique quand Garcia Moreno se présenta devant le supérieur pour lui faire une proposition aussi simple qu’inattendue. Se demandant pourquoi l’Equateur ne profiterait pas du crime stupide de ses voisins, il offrit aux exilés un refuge à Quito, où depuis longtemps nombre de familles désiraient leur confier l’éducation de la jeunesse. Il leur rappela qu’en différentes circonstances des démarches avaient été faites à cet égard, démarches restées infructueuses faute du personnel nécessaire à la fondation d’un nouveau collège. Or, grâce à l’injustice de leurs persécuteurs, ce personnel longtemps cherché était maintenant trouvé. .
Habitués de longue date à suivre le précepte du Maître : « si l’on vous chasse d’une ville, allez dans une autre », les jésuites se montrèrent tout disposés à s’embarquer pour l’Equateur sous l’égide de Garcia Moreno ; mais pouvait-il assurer que les autorités de son pays ne s’opposeraient pas à leur débarquement ? La question était douteuse ; toutefois, Garcia Moreno opinait pour l’affirmative. Il connaissait particulièrement Diégo Noboa, le nouveau chef suprême, esprit
débonnaire disposé par goûta favoriser le catholicisme. Sans doute ce bon vieillard était à la merci d’Urbina, qui l’avait élevé au pouvoir pour gouverner sous son nom et le supplanter à la première occasion ; mais, avec un peu d’adresse, on pouvait obtenir le placet du bienveillant Noboa avant qu’il eût le temps de consulter son mauvais génie. Garcia Moreno exprimant le ferme espoir de réussir, les jésuites prirent place sur le vaisseau.
Ni les religieux, ni leur guide, ne se faisaient une idée de la rage obstinée des francs-maçons de la Nouvelle-Grenade. Pendant la traversée, Garcia Moreno remarqua, parmi les passagers, un personnage qui l’observait attentivement tout en se dissimulant de son mieux. Quel ne fut pas son étonnement de reconnaître le général Obando, l’un des plus acharnés persécuteurs des jésuites et le principal auteur de leur expulsion ? Evidemment cet espion, chargé de les suivre, allait leur fermer tous les ports de l’Amérique ; il n’aurait qu’à faire un signe au général Urbina pour leur interdire l’entrée de Guayaquil. Cette découverte ne laissa pas que de déconcerter un peu le protecteur et les protégés; mais les difficultés ne faisaient que stimuler le courage de Garcia Moreno.
Arrivé au port de Guayaquil, il s’empressa de débarquer avant tous les voyageurs, courut, sans perdre une minute, chez Noboa, lui parla chaleureusement de la bonne rencontre qu’il venait de faire et lui demanda l’autorisation d’introduire à Quito les religieux expulsés. Toute la république saurait gré au nouveau chef suprême de cet acte d’humanité et de justice.
Préoccupé de se concilier l’opinion, surtout dans la capitale, où le congrès allait procéder à l’élection présidentielle, le bon vieillard accueillit favorablement cette requête. Quelques heures après, la petite caravane s’embarquait précipitamment sur le fleuve Guayas pour gagner les Cordillères. Quand Obando vint à son tour, au nom de son gouvernement, réclamer l’interdiction des jésuites, on lui répondit qu’il était trop tard, et que d’ailleurs l'Équateur n’avait pas à s’immiscer dans les querelles politiques ou religieuses de la N ouvelle- Gren ade»
Dès ce moment, la question des jésuites fut à l’ordre du jour et passionna tous les esprits. La convention nationale en fut saisie immédiatement après le vote de la convention et l’élection définitive de Noboa comme président de la république. Devait-on faire une loi de rappel ou confirmer le décret de bannissement de Charles III édicté contre les jésuites au siècle précédent ? telle était l’alternative posée aux législateurs. La discussion fut longue, l’opposition violente, mais enfin la majorité, cédant au vœu populaire exprimé par des pétitions aussi pressantes que nombreuses, vota l’acte solennel de réparation. La foule salua le décret par des applaudissements enthousiastes. On rendit à la compagnie de Jésus l’église qui lui avait appartenu avant la suppression ; on lui alloua de plus un couvent spacieux, ainsi que l’hôtel de la Monnaie pour y établir un collège. Un article du décret portait en outre que les pères rentreraient en possession de tous leurs biens non aliénés. Le jour de leur réinstallation dans l’église du Jésus, après un exil de quatre-vingt trois ans, fut pour les jésuites un jour d’ovation triomphale. Les rues de la capitale étaient tapissées de draperies ; la foule se pressait joyeuse sur leur passage. Pour la première fois depuis près d’un siècle, on revoyait à l’autel ces hommes de Dieu dont le dévouement et la science étaient connus de tous, ces héroïques missionnaires qui n’avaient pas craint de s’aventurer dans les déserts et les forêts de l’Amazone, pour y fonder d’admirables réductions , aujourd’hui anéanties. A voir l’émotion et l’enthousiasme de la population, on eût dit que chaque famille retrouvait un ami et un père.
Garcia Moreno triomphait : il pouvait espérer en effet que la loi de rappel, réclamée par un pétitionnement général de la capitale et des provinces, votée par la convention après un débat contradictoire, sanctionnée par le président de la république, fêtée par les acclamations de tout un peuple, il pouvait espérer, dis-je, que cette loi serait respectée de l’opposition prétendûment libérale. Mais les frères et amis, furieux jusqu’à l’exaspération, se chargèrent de lui prouver une fois de plus, et d’une manière péremptoire, qu’ils s’inspirent, non des volontés du peuple, mais uniquement de leur haine contre l’Église et ses institutions. Ils dressèrent
aussitôt un plan de campagne d’une simplicité remarquable : il s’agissait d’abattre révolutionnairement Noboa, puis de jeter brutalement les jésuites hors de l’Equateur,
Lè général Urbina ne demandait pas mieux que de profiter de cette excellente occasion pour renverser et remplacer le faible Noboa. Ses journaux représentèrent le président comme un esclave des jésuites, et de plus unfloréano déguisé. « Il avait évidemment manqué à tous ses devoirs en sanctionnant la loi de rappel. Quelle honte pour le pays de se voir courbé de nouveau sous le joug odieux du jésuitisme ! D’un autre cèté, quoi de plus inopportun et de plus funeste pour l’Équateur que cet espèce de défi jeté à la Nouvelle-Grenade ? Car n’était-ce point condamner audacieusement la politique d’un gouvernement voisin, politique vraiment progressiste et vraiment libérale, que d’ouvrir ses portes à des religieux expulsés comme fauteurs de troubles et de rébellion ? »>
Encouragé par ces insinuations et d’autres non moins antipatriotiques, le gouvernement grenadin, qui s’entendait avec Urbina, ne craignit point de soulever un conflit international et de réclamer le bannissement des jésuites au nom de je ne sais quelle théorie franc-maçonnique. Ôn lui rér pondit, comme on devait le faire, en envoyant une division à la frontière.
Les radicaux ne connurent plus de bornes. La patrie était menacée, et cela pour l’amour des jésuites, ces hommes exécrés du monde entier. Furieux de son échec, l’agent diplomatique de la Nouvelle- Grenade s’oublia jusqu'à publier contre la compagnie de Jésus un pamphlet odieux, dans le goût et le style de ces venimeuses productions tant de fois rééditées depuis un siècle. Les constitutions de l’ordre, sa doctrine, sa morale, la conduite de ses membres, leurs actes à la Nouvelle-Grenade, y étaient représentés comme des monstruosités. Ces mensonges, ajoutés à d’insolentes menaces, ne laissaient pas que d’impressionner la masse des conservateurs, trop souvent timides et faibles. Aussi le champion du droit, le chevaleresque Garcia Moreno comprit-il qu’il était de son devoir d’intervenir. Introducteur des jésuites dans son pays, c’était à lui que revenait la tâche et l’honneur de les défendre. Reprenant donc sa plume vengeresse, il
opposa au pamphlet du diplomate sa Defensa de los Jesuitas' un des plus beaux plaidoyers qui aient été composés en faveur de la compagnie de Jésus. On reconnaît l'homme à la déclaration qui termine la préface :
« On m’appellera fanatique et jésuite, parce que j’ai consacré mes loisirs à écrire celte défense, mais cela m’importe peu. Je suis catholique et fier de l’être, bien que je ne puisse compter au nombre des chrétiens fervents. J’aime ma patrie avec passion, et j’estime que c’est un devoir de travailler à son bonheur. Chrétien et patriote, je ne puis garder le silence sur une question qui intéresse au plus haut degré la religion et la patrie. D’ailleurs, mon caractère me porte naturellement à prendre en main la cause du faible et de l’opprimé. La tyrannie me révolte partout où je la rencontre, et je déteste la froide barbarie de ces hommes qui savent rester neutres entre la victime et le bourreau. »
Après cette profession de foi, empreinte de tant de noblesse et de grandeur, commence l’exécution de l'étourdi pamphlétaire :
« L'auteur d’un écrit calomnieux, récemment publié contre les jésuites nous avertit qu’il est jeune encore, et il le prouve incontinent par un début tout à fait enfantin. Selon lui, nous sommes obligés de le croire, pour plusieurs raisons: d’abord, parce qu’il a vu ce qu’il raconte; puis, parce qu’il se présente comme interprète de son siècle ; ensuite, parce qu’à son âge on est d’une sincérité ingénue ; enfin parce qu’entre républicains démocrates régnent toujours la franchise et la loyauté. On enseignait autrefois que pour mériter créance, il faillait simplement ne pas se tromper et ne pas vouloir tromper les autres, savoir ce que l’on dit et dire ce que l’on sait. Mais comme cet ingénu ne sait pas toujours .ee qu’il dit et dit encore moins ce qu’il sait, iji a inventé ces motifs de crédibilité plus que puérils, afin de déraisonner et de mentir à son aise.
« Apprenez donc, jeune homme, que pour avoir droit à notre foi, un témoin oculaire doit se montrer encore témoin Intelligent et rapporteur fidèle. Trop souvent en effet l’esprit
• Opuscule de 60 pages in-8”. Quito, 1851.
de parti fait de notre instrument d’optique un prisme trompeur. — Vous pariez, dites-vous, au nom de vos contemporains : mais il y en a qui mentent en parlant au nom de Dieu ! — Cinq lustres à peine pèsent sur votre tête, et à cet âge on est candide: à cet âge les vices les plus honteux peuvent déshonorer le cœur de l’homme ; à cet âge, Néron avait tué sa mère, sa femme et ses maîtres, brûlé Rome pour s’amuser, puis calomnié les chrétiens pour avoir le plaisir de les brûler aussi. — Vous affirmez que les républicains se doivent la vérité les uns aux autres : sont-ils donc si francs, les républicains ? Dans leur bouche hypocrite, patriotisme n’est-il pas souvent synonyme d’ambition, liberté de tyrannie, justice et progrès de vol et de vengeance ? Combien de constitutions républicaines où l’on parle de garanties qui ne garantissent rien, et d’un peuple souverain toujours couronné d’épines, vêtu de haillons et entouré de bourreaux? En tout cas, si vous êtes franc et loyal avec vos amis, il n’y paraît guère, jeune homme, dans votre pamphlet.
« Vous prétendez nous faire croire que vous exterminez les jésuites par amour et pour la plus grande gloire du catholicisme. — Fourberie et mensonge 1 Vous ne frappez les jésuites que pour atteindre le catholicisme. C’est une vérité désormais historique que tous les ennemis de l’Eglise abhorrent la compagnie de Jésus. Vous dites avec Calvin : «Les jésuites sont nos grands adversaires ; il faut les tuer, ou les chasser, ou les écraser sous le mensonge et la calomnie, » Avec d’Alembert : « La ruine de l’Eglise suivra de près l’anéantissement des jésuites. » Avec Manuel de Roda : '« L’opération ne laisse rien à désirer ; nous avons tué la fille, il ne nous reste plus qu’à tuer la mère, notre sainte Église romaine. » Vous voulez ébranler les colonnes pour renverser le temple, et désarmer l’Église avant de l’opprimer. »
Entrant alors dans le vif du débat, Garcia Moreno poursuit son adversaire pied à pied, jetant par terre tout son échafaudage de calomnies. A propos des tendances politiques de l’institut, qui, d’après le jeune diplomate, « élève son pouvoir sur des monceaux de cadavres et offre des sacrifices sanglants sur l’autel du Sacré-Cœur, » le vigoureux polémiste lui lance celte apostrophe :
« Comment osez- vous publier ces grossières impostures quand il est notoire qu’à la Nouvelle-Grenade, comme du reste en tous lieux, les jésuites ont uniquement prêché la morale évangélique, le respect dû aux autorités, et même la soumission à la loi quand cette loi les condamnait injustement à l’exil ?Ils fomentaient, dites-vous, les passions politiques: mais, à leur arrivée dans votre pays, deux partis se faisaient une guerre sans merci, et tel fut sur tous l’ascendant de ces religieux, telle fut la puissance de leur prédication que, pendant les six années de leur résidence à la Nouvelle- Grenade, la concorde et l’union n’ont pas cessé d’y régner, tandis que leur départ devient le signal de nouvelles guerres. Hommes étranges, n’est-ce pas? qui maintiennent l’ordre en prêchant le désordre, et font naître la discorde aussitôt qu’ils ne la prêchent plus. Malheureux ! si vos provinces du sud sont en conflagration, la fauté n’en est pas aux jésuites, mais au général Obando qui, en lançant sur elle une horde de brigands, a mis les citoyens dans la nécessité de recourir aux armes pour défendre leur honneur, leurs biens et même leur vie. »
L’impitoyable athlète poursuit ainsi son adversaire durant soixante pages, l’enserre dans les liens de sa logique de fer, et finit par l’écraser sous le poids du ridicule. Sa conclusion, c’est le cri d’indignation d’un vrai patriote :
« Des calomnieuses et audacieuses invectives lancées contre la compagnie de Jésus, vous inférez que votre gouvernement a le droit d’exiger de nous le renvoi des jésuites. Or, nous venons de voir que vos accusations ne sortent jamais du vague ou de la déclamation, et que si d’aventure vous hasardez une preuve, c’est un texte falsifié. Votre prétendu droit repose donc surane fiction et votre justice sur un mensonge.
« Mais eussiez- vous cent fois raison et les jésuites fussentils cent fois plus criminels que vous ne les faites, de quel droit une nation étrangère vient-elle nous mettre en demeure de les chasser? Qu’on demande l’extradition d’un individu dans les cas prévus par les traités, d’accord ; mais exiger l’expulsion de réfugiés parfaitement inoffensifs que nous avons recueillis par un sentiment de généreuse pitié,
c’est un attentat contre la souveraineté d'un peuple indépendant.
« La Nouvelle- Grenade n’aura garde de . éclamer de l’Angleterre ou des Etats-Unis l’expulsion des jésuites. Elle sait trop bien qu’une pareille prétention serait regardée comme une injure par les gouvernements de ces deux pays ; mais avec l’Equateur on peut tout se permettre. Elle nous outrage parce qu’elle nous croit faibles ; elle nous menace parce qu’elle nous croit tout au plus capables de faire des pronunciamentos. En cela elle se trompe: l’amour de la patrie n’est pas mort dans le cœur des Equatoriens. Au jour du danger, tous les partis s’uniront pour défendre l’indépendance nationale, et le gouvernement s’ensevelira sous les ruines de la république plutôt que de mettre son honneur à la merci de l’injustice : telle est son inébranlable résolution.
« Quant à nous, nous savons que la guerre est déclarée, non pas aux jésuites mais au sacerdoce et à la foi catholique. On proscrira les jésuites, puis le clergé séculier, puis tous les enfants de l’Église. Ainsi sera creusé l’abîme où s’engloutiront la Nouvelle-Grenade, et l’Équateur, et toutes les républiques catholiques, si nous poussons la lâcheté jusqu à nous soumettre aux infernales exigences de la bande rouge. Mais non, cela ne sera pas ; la foi de nos pères ne cessera jamais d’illuminer notre Équateur. Pour la défendre, le clergé ne montrera pas d’apathie, le peuple ne s’endormira point dans une silencieuse résignation. Nous marcherons au combat sous la conduite de l’éternelle Providence. Si nous devons, comme les .hébreux, passer par les flots de la mer Rouge, Dieu ouvrira un chemin à son peuple choisi, et nous entonnerons sur l’autre rive le cantique du triomphe et de la délivrance. »
Cet écrit, jeté au milieu des passions ardentes, commenté d’un bout de l’Équateur à l’autre, accueilli favorablement par les libéraux eux-mêmes, fit sur les ennemis des jésuites l’effet d’un coup de foudre. Leurs machinations étaient déjouées, les prétentions de la Nouvelle-Grenade ridiculisées, le gouvernement affermi dans sa détermination de ne pas capituler devant l’intimidation, les patriotes énergiquement décidés à lui prêter main-forte. Aussi le gouvernement gre-
nadin cessa-t-il d’enfler la voix, le diplomate imberbe disparut de la scène, et l’intrigant Urbina attendit qu’un nouvel incident lui fournît l’occasion de s’asseoir sur le siège présidentiel, convoité depuis si longtemps. Quant au pacifique Noboa, il s’endormit dans une sécurité absolue. Les provinces de l’intérieur avaient confiance dans son gouvernement conservateur ; et, si les provinces maritimes se montraient plus turbulentes, son fidèle Urbina, son cher enfant, comme il l’appelait, n’était-il pas gouverneur de Guayaquil ?