L.\ TYRANNIE REVOLUTIONNAIRE
Bolivar avait aiïranchi l'Amérique de l'Espagne, mais l'avait-il affranchie de la tyrannie, ainsi qu'il l'affirme dans toutes ses proclamations ? Non. Du joug régaliste il l'a fait passer sous le joug plus écrasant des révolu-
lionnaires. Rien de plus vrai que ce dicton trouvé en 1822 sur les murs de Quito :
Despotisme hier, despotisme aujourd'hui : Autre est son nom, mais c'est bien toujours lui '.
Le Libertador et sa chère Colombie vont l'apprendre à leurs dépens.
Grand guerrier et grand orateur, mais politique à. courte vue, Bolivar, comme tous les hommes issus de 1789, identifiait dans sa pensée la monarchie avec le despotisme et la république avec la liberté, confondant ainsi la forme avec le fond. Sa philosophie, c'est le Contrat social ; son évangile, la Déclaration des droits de l'homme ; son principe de gouvernement, la souveraineté du peuple, thème invariable de ses discours, proclamations ou messages : « L'autorité du peuple, disait-il aux guerriers d'Ayacucho, voilà le seul pouvoir qui existe sur cette terre. » Devant le Parlement, c'està-dire devant la majorité qui représente le peuple, tout doit plier ; sous la légalité imposée par elle, tout doit s'incliner. On reconnaît la théorie libérale et parlementaire, véritable résurrection, sous une autre forme, du despotisme régalien. « La loi du monarque, disent les révolutionnaires, a pour principe la volonté de l'homme. » — Un parlement n'est-il donc pas composé d'hommes ? « Un roi pourra renouveler les crimes de Néron ou les folies de Caligula. » — Est-ce qu'une majorité devient infaillible ou impeccable ? Est-ce qu'un parti, parce qu'il arrive au pouvoir, se dépouille de ces passions tyranniques qu'on appelle l'ambition, la cupidité, la vengeance, l'impiété? Le parlement souverain, c'est le despotisme du nombre substitué au despotisme d'un seul, avec cette aggravation qu'un tyran couronné
* Vltimo dia del despolismo Y elprimero de lo mismo.
peut toujours craindre le poignard ou l'insurrection, tandis que les tyranneaux sans couronne de nos assemblées, rouages impersonnels de la machine législative, sont absolument irresponsables. Comment Bolivar pouvait-il ignorer cette vérité, lui qui imprimait ce sanglant stigmate sur le front de la république française : « Le gouvernement républicain de France a creusé sous lui un abîme d'exécration. Les monstres qui dirigeaient ce pays étaient aussi cruels qu'ineptes. » — Très bien ! mais alors ne faites pas de la république le synonyme de la liberté. Vaut-il mieux avoir affaire à la convention de 1793 qu'à Dioclétien ou à Néron ? Il est permis d'en douter.
Pour fonder un gouvernement libre, il faut trouver un frein moral qui bride la volonté humaine, impériale, royale ou parlementaire, lorsque cette volonté emportée par les passions, devient tyrannique. Ce frein do justice n'est autre que la loi de Dieu, interprétée par TEglise, son organe officiel. Seul, Dieu ne peut commander en despote parce qu'il est la vérité souveraine et la souveraine justice. On peut discuter sur le mérite respectif des formes gouvernementales, sur leur convenance relative à tel état particulier; mais au fond le pouvoir, individu ou assemblée, dégénérera toujours en tyrannie si, l'affranchissant des lois divines, vous proclamez sa souveraineté absolue. Cet axiome politique, les libéraux de la naissante Colombie se chargèrent de l'enseigner à Bolivar.
Pendant qu'il combattait pour l'indépendance, un homme qui lui devait ses titres militaires et civils, administrait la Colombie en qualité de vice-président de la république. Le général Santander, démocrate comme Bolivar, entendait autrement que lui la souveraineté du peuple. Bolivar eut volontiers laissé l'Église vivre librement dans l'État libre; mais son lieutenant, en vrai
— Go —
sectaire, pensait que, si l'Etat est souverain, il doit dominer rÉglise et même la briser, pour peu qu'elle résiste aux ukases des majorités parlementaires. x\insidu reste le veut la logique : la Révolution, basée sur le satanique principe de la souveraineté absolue de l'homme, doit fatalement persécuter l'Eglise, laquelle n'abdiquera jamais la souveraineté qu'elle tient de Dieu.
Mais, au sein des populations essentiellement catholiques, comment créer dans les chambres une majorité hostile à l'Eglise? Santander n'ignorait sous ce rap- ,port aucune des manœuvres européennes. D'abord, il .établit à Bogota une loge de francs-maçons, qu'on décora, pour ne pas effaroucher le peuple, du beau nom de « Société des lumières ». On y donnait aux naïfs des leçons d'anglais et de français, puis on les enrégimentait dans la secte, qui bientôt fut très en vogue. A côté de Santander déclaré Vénérable, et des ministres, grands dignitaires de la loge, figuraient des généraux, des commerçants, des avocats, des prêtres et même des religieux plus ou moins libéralisants. On y banquetait, on invectivait contre l'Espagne, l'Inquisition, l'intorlérance des papes, la domination du clergé. « La religion ferait de grands progrès, disait-on à ces apprentis, si le clergé se désintéressait de la politique. » Pour répandre dans le peuple le poison élaboré dans les loges, les journaux de la secte se mirent à saper tous les principes sociaux, à dénaturer l'histoire et à vilipender chaque jour les gens de bien et les membres du clergé. Ces disciples de Voltaire avaient appris de leur maître qu'à force de mentir on finit par infiltrer le mensonge dans les esprits. Se croyant alors en mesure de dresser contre l'Église le formidable engin de la souveraineté du peuple, Santander insinua que pour donner à la Colombie un code vraiment libéral qui l'énianciplït h jamais do sa trop longue servitude, les électeurs devaient écarter
(lu congrès les réactionnaires, les fanaliquos, les partisans occultes du gouvernement déchu. Appuyées de savantes manœuvres électorales, ces perfides déclamalions produisirent un tel eiïet que ce peuple catholique députa, pour lui fabriquer sa constitution, une imposante majorité de francs-maçons.
(l'était en 1821, alors que Bolivar, plus préoccupé de battre les Espagnols que de légiférer, entreprenait sa grande expédition de l'Equateur et du Pérou. Les constituants se réunirent à Cucuta sous la direction de Santander. Toujours dans les actes législatifs précédents, figurait un article déclarant la religion catholique religion de l'Etat, à l'exclusion de toute autre. Le congrès biffa cet article sous l'hypocrite prétexte qu'une pareille mention n'a point de raison d'ù\ve dans un pays catholique. En vain la minorité démasquait-elle un sophisme qui voilait mal les desseins des francs-maçons : ceux-ci votèrent la suppression et expulsèrent même du cangrès le docteur lîanos qui refusa d'apposer sa signature au bas d'une constitution « entachée d'un vice capital. »
On n'avait plus à se gêner avec une religion dont les droits étaient exclus de l'acte constitutionnel. Le congrès vota l'abolilion de l'Inquisition et de l'index ecclésiastique, et attribua au gouvernement la censure des livres et des journaux. En preuve de son respect pour l'Eglise, Santander autorisa immédiatement la publication des œuvres de Voltaire, Rousseau, Diderot, Uentham, sans compter bon nombre de pamphlets immoraux et impies. 11 ne recula pas même devant l'organisation d'un schisme. Pour des raisons graves, le Saint-Siège avait accordé aux monarques espagnols des privilèges très étendus relativement à la nomination des dignitaires ecclésiastiques, ainsi qu'à l'administration de leurs biens et revenus, privilèges connus sous le nom
de patronat royal. Evidemment ces concessions gracieuses, octroyées aux rois catholiques, disparaissaient avec la royauté, et l'Amérique républicaine retombait dans le droit commun. Le congrès prétendit, contre toute justice, hériter des rois d'Espagne ces droits et privilèges. On eut beau s'élever contre cette prétention schismatique: la majorité franc-maçonne ne s'en déclara pas moins investie du droit de patronat. Elle compléta l'œuvre de destruction en substituant dans les écoles un enseignement impie à l'enseignement traditionnel. Sous prétexte de faire oublier les erreurs apprises durant les siècles de servitude, le congrès imposa aux facultés universitaires et même aux séminaires un nouveau plan d'études. On introduisit dans tous les cours des auteurs dangereux, quelques-uns ouvertement impies, comme par exemple Bentham, le professeur d'athéisme et de matérialisme. Malheur à qui osait critiquer ce favori de Santander ! Le docteur Margallo fut jeté en prison pour avoir flétri du haut de la chaire cet enseignement impie,, devenu officiel et obligatoire.
Quatre ou cinq ans de ce régime mille fois plus lyrannique que l'absolutisme royal suffirent pour exaspérer les populations. Les plus acharnés défenseurs de la Révolution, comme Restrepo, l'historiographe de la Colombie, sont obligés d'en convenir. « La législation imposée par le congrès, dit cet ami de Santander, dérogeait à des habitudes séculaires, faisait table rase des us et coutumes, ainsi que des préoccupations religieuses de la nation, en un mot constituait une anomalie complète avec les mœurs du pays. Aussi la simple, annonce d'une nouvelle session parlementaire jelait-cllc l'elTroi dans le peu[)lo, comme si on lui eût prédit un ouragan ou un tremblement de teiTe.> Do fait, ces congrès, presque exclusivement composés
d'avocats et de jouvenceaux farcis des théories françaises, ne se préoccupèrent que d'acclimater en Colombie les doctrines de Voltaire et de Rousseau ^ »
Si encore, en échange de leurs blasphèmes et de leurs impiétés, les persécuteurs de l'Eglise avaient travaillé à la prospérité matérielle du pays! Mais, depuis quinze ans, ils avaient accumulé plus de ruines que TEspagne en trois siècles. La Colombie devenait un enfer d'où l'ordre était banni. Plus de lois protectrices du foyer, des personnes, des propriétés ; le brigandage militaire sous toutes ses formes ; les maisons pillées, les couvents transformés en casernes, les églises profanées ; des razzias de jeunes gens opérées à main armée sur les places publiques ; des provinces entières, comme celle de Paslo, livrées à l'extermination pour cause de royalisme : des exécutions de huit cents, de mille prisonniers ; sur toutes les routes, comme dans les villes et les villages, des bandes de soldats en guenilles, perdus de vices, vivant de rapines, excitant le mépris et le dégoût par l'excès de leur immoralité et de leur impiété : voilà le spectacle déshonorant qu'offrait ce malheureux pays. La guerre, la guerre toujours, et par suite plus d'agriculture, plus de commerce, plus de travail, mais des corvées écrasantes, des contributions forcées, la misère partout, la banqueroute en perspective, la ruine infaillible.
Rongé, corps et àme, par cette bande de vautours, le peuple souverain se mit à pousser des cris qui retentirent jusqu'à l'oreille de Bolivar, au moment oîi il descendait de son trépied du Potosi, encore tout enivré de sa victoire sur les tyrans et tout lier du cadeau qu'il avait fait à l'Amérique en la dotant du système parlementaire. Agriculteurs, commerçants, prêtres, magis-
* Restrepo, Historia de la Colombia.
trats, maudissaient le nouveau régime et demandaient un sauveur. Arrivé à Lima, les doléances de son peuple lui parvinrent plus nombreuses et plus vives. Après avoir chassé les Espagnols, il lui restait, disait-on, à débarrasser le pays des tyrans libéralix et de leur exécrable constitution. Les uns lui conseillaient de restaurer la royauté; les autres, de ceindre lui-môme la couronne sous le nom d'empereur des Andes. Son brave Paëz, qu'il avait nommé gouverneur du Venezuela, ennemi personnel de Santander, le sommait d'imiter Bonaparte au retour d'Egypte et de jeter à la porte tous les idéologues du congrès. C'était l'agonie. Sous l'empire du mécontentement général les éléments divers dont se composait la Colombie se désagrégeaient : Paëz travaillait à séparer le Venezuela de l'Union, d'autres ambitieux agitaient les provinces de l'Equateur; la dislocation et la mort s'annonçaient à bref délai. Malgré sa haine pour Bolivar, haine dont il avait donné bien des preuves, Santander se vit obligé de faire appel comme les autres à la puissante intervention du Libertador : « Venez, lui écrivait-il, venez vite, président de la république, libérateur du pays, père de la patrie l Premier soldat de la liberté, premier sujet de la constitution, vous prendrez le parti qui vous paraîtra le plus apte à sauver l'Amérique. La Colombie vous doit sa naissance et son éducation : à vous de la fortifier sous les suaves influences de la constitution. Menacé de mort h son berceau, l'enfant n'a que vous pour le sauver. »
Hélas! nous allons voir le vainqueur de la nature et de l'Espagne, vaincu lui-même par le faux principe dont il s'est fait l'esclave, se débattre en vain contre la tyrannie révolutionnaire. Au nom du peuple souverain, IcsSanlandéristes vont coucher dans le même sépulcre Bolivar et la Colombie.
Bolivar connaissait à fond le mal dont soulTrail son
pays. A la conslilulion anarchiste, antisociale et anlireiigieuse de Gueula il eût voulu substituer le système bolivien : un président à vie investi de pouvoirs étendus, un sénat inamovible, une chambre élective, en un mot une sorte de royauté constitutionnelle, moins l'hérédité dans le chef de l'Etat. Ce moyen terme entre la vraie république et la vraie monarchie lui paraissait répondre aux exigences du tempérament américain, aux souvenirs du passé comme aux aspirations du présent. Le 23 mai t826, il le déclarait nettement au général Paëz, qui voulait faire de lui un Napoléon : « La Colombie n'est pas la France, lui disait-il, et je n'ai ni la taille ni l'ambition de Napoléon. Je crois qu'au temps marqué pour la réforme des lois constitutionnelles, il faudra les améliorer notablement dans le sens <lu principe conservateur, mais sans sortir du système républicain. Je vous enverrai un projet de gouvernement élaboré pour la Bolivie, lequel réunit toutes les garanties de stabilité, d'ordre et de vraie liberté. Si vous l'approuvez, tâchez de former l'opinion dans ce sens : c'est le plus grand service que nous puissions rendre à la patrie. »
Pour opérer cette évolution, il comptait sur son influence, sur la sagesse d'un futur congrès, peut-ôtre aussi sur un reste de dévouement patriotique delà part des Santandéristes ; mais il prétendait ne pas sortir de la légalité pour imposer ses vues. Au mois de septembre 1826, il arrivait à Guayaquil, en marche sur Bogota. Les autorités des trois départements de l'Equateur le supplièrent de prendre en main le pouvoir dictatorial, nécessaire, à leur avis, pour combattre avec succès les anarchistes de la Colombie elles révoltés du Venezuela. Enchaîné par son principe de la souveraineté des majorités, Bolivar répondit « que la légalité suffisait pour sauver le pays et qu'il ne voulait pas entendre
parler de dictature. » Puis, dans une proclamation aux colombiens, il poussait ce cri plutôt d'un père que d'un maître : « Le bruit de vos discordes est arrivé jusqu'à moi. Je viens à vous, avec une branche d'olivier à la main. Cessez vos funestes dissensions, ou bientôt la mort, succédant à l'anarchie, planera sur des déserts et des ruines. »
Les libéraux de Bogota, Santander en tête, se moquaient bien de sa branche d'olivier. Afm de paralyser d'avance les efforts du réformateur, ils invectivèrent dans leurs journaux contre le despote « qui brûlait de ceindre la couronne et d'imposer au peuple la charte d'esclavage dont il avait doté la Bolivie. » Santander échauffa si bien ses avocats, ses étudiants, sa populace, que Bolivar, après cinq ans de triomphe et d'ovations à travers l'Amérique, fut reçu comme un ennemi dans son propre pays. Aux portes de la capitale, l'intendant du département, entouré de la municipalité, crut devoir le haranguer sur le respect du à la constitution et sur le devoir qui s'imposait à tous de garder les serments prêtés. Indigné d'uu(î telle audace, Bolivar répondit « qu'en arrivant on Colombie à la tête d'une armée couverte de lauriers, il avait droit de s'attendre à des félicitations et non à d'intempestives rodomontades sur la constitution et les lois. » Un peu plus loin, il lut sur un écriteau gigantesque ces mots significatifs : « YiA'e la constitution pour dix ans ! » Au palais, le vice- président Santander le complimenta sur ses triomphes militaires, déclarant <( (jue lui, Santander, avait mis sa gloire, pendant ces cin(j années, à gouverner selon la loi. Du reste il serait toujours l'eselavo de la constitution et grand admirateur (lo Bolivar. »
A ces démonstrations, le Libei'lador comprit la nécessité de tenir dans l'ombre, au moins pour le moment,
'son plan de réforme. Il parla de l'indépendance, de l'armée, de l'union, de la volonté nationale* « souveraine et infaillible, » et enfin de la constitution, « le livre sacré, l'évangile du peuple colombien ». — « On m'accuse d'aspirorau trône, ajouta-t-il : on devrait savoir que le nom de Libertador me suffit, et que je n'aspire pas à descendre. » Là-dessus, il reprit sa glorieuse épee, et partit au Venezuela pour ramener de gré ou de force les séparatistes à l'union.
En applaudissant aux déclarations libérales de Bolivar, les Santandéristes n'ignoraient pas sa pensée intime sur leurs lois exécrables, ni son grand désir d'une révision. Ils l'avaient appelé pour mettre Paëz à la raison, mais avec la volonté bien arrêtée de renverser leur sauveur quand ils n'auraient plus besoin de son appui. A peine eut-il quitté Bogota que les journaux recommencèrent à hurler contre le tyran et à cribler de leurs sarcasmes la constitution de Bolivie. Pour monter les têtes, Santander publia une adresse au président, signée par un grand nombre d'habitants et de fonctionnaires de Bogota, dans laquelle, au milieu de louanges plus ou moins venimeuses, on le suppliait de ne pas changer le système de gouvernement. A force d'intrigues, il parvint même à soulever contre Bolivar la division colombienne qui l'avait suivi au Pérou. Le colonel Bustamante et soixante-dix officiers, ses complices, emprisonnèrent leurs chefs, sous prétexte que la République était en danger, à Lima aussi bien qu'à Bogota. « Leurs chefs, disaient-ils, traîtres à la patrie, se faisaient les auxiliaires de Bolivar pour déchirer le pacte constitutionnel. » Au lieu de destituer l'auteur de cet indigne pronunciamento, Santander lui envoya ses félicitations, le remerciant du bon exemple qu'il avait donné. De pareilles manœuvres exaspérèrent tellement Bolivar qu'il résigna immédiatement ses pouvoirs. « On
parle d'usurpation lyrannique, écrivit-il an congrès en signifiant sa démission, on dit que tous mes pareils sont ambitieux : l'exemple de Washington aurait dû me protéger contre cette imputation. Je suis décidé à quitter le pouvoir, et je vous avertis que ma décision est irrévocable. »
Le congrès n'en examina pas moins la question de savoir s'il convenait, oui ou non, d'accepter la démission du président. Les Bolivaristcs, ou partisans de la révision, opinèrent pour la négative, alléguant la nécessité d'un bras puissant et fort dans les circonstances difficiles où se trouvait la Colombie. Les Santandéristes, furieux,, se prononcèrent pour l'acceptation : « Les Colombiens, disaient-ils, répugnent à l'esclavage ; il n'y a pas d'homme nécessaire ; et d'ailleurs pourquoi refuser à Bolivar un repos qu'il a si bi(Mi mérité ? » Un député ajouta « qu'ayant l'honneur d'appartenir à l'espèce humaine, il voterait contre Bolivar, attendu que le code bolivien ne convenait qu'à des bétes de somme. » Après ce coup de massue, on passa au vole, mais pourtant cinquante députés contre vingt-quatre refusèrent d'accepter la démission.
Les Santandéristes battus, lîoh'var garda le pouvoir et convoqua une grande convention (jui terminerait tous les dilîérends en tranchant la question des réformes constitutionnelles. Toujours respectueux de la souveraineté nationale, il recommanda aux agents du gouvernement de proposer au choix des électeurs des hommes de probité et de patriotisme, puis de laisser à chacun sa liberté. Là-dessus, ces fonctionnaires se croisèrent les bras, pendant (ju'une h'gion de Santandc'ristes dénonçaient aux villes et aux villages le tyran, l'usurpateur, l'ennemi de la patrie. Comme d'ordinaire, le peuple trompé prit parti pour les plus actifs et les plus audacieux, et députa à la convention une forte majorité
de Saiitandéristes. L'assemblée se réunit à Ocagna le G avril d828. Toujours en campagne contre les insurgés, Bolivar adressa aux députés un message fortement motivé, sur la nécessité de fortilier le pouvoir exécutif. Après avoir énuméré les réformes qui lui paraissaient indispensables, il concluait en ces termes : « La patrie réclame un gouvernement juste et fort. Cinquante mille hommes morts pour sa délivrance vous demandent, du milieu des tombeaux et des ruines, que leur sang n'ait pas été inutilement versé ; et moi, qui ai voué un culte à ma patrie et à la liberté, je vous adjure de constituer un pouvoir capable de faire observer la loi et de rendre le peuple libre. N'oubliez pas que l'énergie de la force publique est la sauvegarde de la faiblesse individuelle, l'espérance des bons, et la terreur des méchants. »
L'assemblée écouta ce message dans un profond silence ; mais bientôt les Santandéristes vomirent un flot d'injures contre le dictateur, réclamant à grands cris sa déchéance. Sanlander avait du reste affirmé qu'il se ferait sujet du Grand Turc, plutôt que d'obéir à BoHvar. En présence de ce parti pris, la minorité refusa d'assister aux sessions, ce qui, faute du nombre requis pour délibérer, entraîna la dissolution de l'assemblée. Les Santandéristes eurent beau affirmer avec leur Ben- Iham « qu'en aucun cas on ne peut résister à la majorité, même quand elle légifère contre la religion et le droit naturel, môme quand elle commande aux enfants d'immoler leur père^ » on les laissa débiter leurs extravagances pour aviser au moyen de sauver la patrie.
La situation devenait très grave. Les libéraux parlaient d'exiler ou même d'étrangler Bolivar. Dans une pareille extrémité, le colonel Herran, chef du départe-
' Traité de législation, tome I, p. 298.
ment, convoqua une junte populaire, « à l'effet, disaitil, de sauver la République insultée par le Pérou, menacée par l'Espagne, et trahie par une assemblée qui refusait au Libertador les pouvoirs nécessaires pour remplir sa mission. » Le peuple décréta d'emblée la dissolution du congres et la dictature temporaire du président. Aussitôt le conseil d'Etat, les autorités civiles et militaires se rallièrent à la junte, et Bolivar rentra dans la capitale au milieu d'un peuple en liesse. Il consentit à prendre le pouvoir jusqu'au 2 janvier 1830, date fixée pour la convocation d'un nouveau congrès.
Mais la Révolution ne désarme jamais : ceux qu'elle ne peut abattre, elle les assassine. Un mois après leur échec, le 23 septembre 4828, vers minuit, une bande d'insurgés et de soldats mutinés assaillirent le palais présidentiel en vociférant contre le tyran. Déjcà ils avaient forcé la porte et se dirigeaient, le poignard à la main, vers la chambre de Bolivar, lorsque celui-ci, réveillé par le tapage, s'enfuit par une issue secrète. Ayant ainsi manqué leur coup, les assassins furent enveloppés par la troupe et jetés en prison. On fusilla les plus coupables, et Santander lui-même, convaincu d'avoir trempé dans l'assassinat, fut banni.
Bolivar comprit alors la tyrannie révolutionnaire et la triste situation d'un peuple livré sans défense aux ambitieux et aux scélérats qui l'exploitent. Ne consultant que la justice et l'intérêt de la patrie, il dicta ces deux décrets : « Considérant 4° que l'impunité accordée aux cri mincis et aux pervers amènerait à bref délai la dissolution de l'Etat, je prends en main l'autorité dictatoriale que le peuple m'a confiée. Considérant 2° que les so(Mélés secrètes ont pour but ])riiicipal de pri'parcr les révolutions politiijucs et (|iie le mystère dont (»lles se couvrent révèle suflisammeut leurcaruclôro nuisible,
j'ordonne la dissolution de ces sociétés et la fermeture des loges. » Afin de rétablir l'union intime entre l'Eglise et l'Etat, union qu'il avait appelée jadis l'arche d'alliance, il exhorta vivement le clergé à prêcher sans cesse la morale chrétienne, la concorde et la paix. « Parce qu'on a déserté les vrais principes, disait-il, l'esprit de vertige s'est emparé du pays. Pour neutraliser les doctrines criminelles dont on a saturé le peuple, il faut que les pasteurs prêchent à tous l'obéissance et le respect. » Enfin, persuadé que l'enseignement universitaire empoisonnait la jeunesse, il en ordonna la réforme complète, expulsa des écoles les auteurs dangereux, et y introduisit l'étude approfondie de la religion, « afin de fournir aux jeunes gens des armes contre les attaques de l'impiété et l'entraînement de leurs propres passions. »
Bolivar avait pour lui la raison, mais non pas la logique. L'homme de 1789 avait trop caressé, trop vanté, trop divinisé la Révolution, pour qu'elle se laissât finalement nmseler par lui. La mégère poussait des hurlements furieux ; sous ses efforts, l'édifice colombien craquait de toutes parts, le Pérou menaçait même de l'envahir. En vain Bolivar se muUipliait-il pour réparer les brèches, pacifiant en personne le Cauca soulevé, triomphant du Pérou par ses généraux Soucrc et Florès : la date solennelle du 2 janvier 1830 allait le remettre en présence du peuple souverain.
Durant l'année entière, ses ennemis avaient employé les moyens les plus ignobles pour le discréditer auprès des électeurs. A force d'entendre dire que la dictature était le marche-pied du trône, le peuple s'imagina qu'en votant pour des partisans de Bolivar, il voterait le rétablissement de la royauté ; et les Santandéristes triomphèrent sur toute la ligne. Outré d'une pareille ingratitude, brisé de fatigue, malade, Bolivar succomba sous
le poids du découragement et du chagrin. Ne voyant aucun moyen légal de résistance aux oppresseurs de sa patrie, il laissa dire et faire. A un ami qui lui proposait de rédiger un plan de constitution, il répondit qu'il avait déjà fabriqué trop de constitutions et qu'il abandonnait le congrès à ses inspirations. Dans une proclamation au peuple, il annonça que chacun restait parfaitement libre d'exprimer ses idées sur la forme comme sur le personnel du futur gouvernement ; pour lui, sa décision irrévocable était de rentrer dans la vie privée. Son conseil d'Etat d'accord avec les diplomates étrangers, projeta un instant de lui oiïrir la couronne, afin d'arracher la malheureuse Colombie aux ambitieux qui brûlaient de s'en partager les lambeaux ; mais il menaça de quitter immédiatement le pouvoir si ce projet n'était point abandonné.
Le IT) janvier 1830, eut lieu l'ouverture du congrès. Aussitôt Bolivar envoya sa démission dans des term^'s (jui ne laissaient aucun doute sur ses intentions. Après avoir déploré l'instjibilité des institulions et l'uiiarcliie ((ui en résultait, il déclara que ses fonctions politiques avaient cessé pour toujours. « Que mon dernier acte, ajouta-t-il, soit de recommander au congrès de protéger toujours notre sainte religion, cette source féconde des Ix'iK'dictions du ciel, et de restituer à l'instruction publique, dont on a fait le chancre de la Colombie, ses droits sacrc's cl imprescriptibles. » Puis, d'un mot (\m résumait l'histoire des vingt dernières années, il établit ce triste mais fatal bilan de la tyrannie révolutionnaire : « Concitoyens, je le dis, le rougi; au front, nous avons coïKjuis l'indépendance, mais au prix de tous les autres biens. » Sans tenir compte; des instances du congrès qui le priait de garder le pouvoir jus(ju'après le vote de la constitution et l'élection des auloriti's nouvelles, il fil paît an pi'M])Ic de .sa retraite dclinilive. » J'ai servi
vingt ans, disait-il, en qualité de soldat et de magistrat. Durant cette longue période, nous avons reconquis la patrie, délivré trois républiques, conjuré bien des guerres civiles, et quatre fois j'ai remis au peuple, dans les cougrès constituants, le pouvoir suprême qu'il m'avait confié. Aujourd'hui je crains d'être un obstacle à votre bonheur, et je me dépouille une dernière fois de la magistrature que je tiens de votre bienveillance. J'ai vu peser sur moi les soupçons les plus indignes, et cela sans pouvoir me défendre. Des hommes qui rêvent pour eux le pouvoir suprême n'ont pas rougi de me prêter des aspirations à une couronne qu'ils m'ont olVerte plus d'une fois et que j'ai toujours refusée avec l'indignation d'un vrai républicain. Jamais, je le jure, l'ambition du trône n'a souilb'; num unie. Colombiens, n'écoutez ])as les calomnies de mes détracteurs. Au nom de la Colombie, je vous en conjure, entendez mon dernier viDu : restez unis, et ne devenez pas les assassins de la patrie. »
Le 8 mai, Bolivar partit pour Carthagène avec le dessein de j)asser en Europe. Des bords de la mer où il s'était rendu pour rétablir sa santé délabrée, il vit s'écrouler l'édilice ({u'il avait bâti. Le Venezuela s'organisait en républi{|ue indépendante sous la présidence du général Paëz. Les trois départements del'Equateur, Quito, Cuenca, et Guayaquil, brisant à leur tour la chaîne qui les attachait à la Colombie, se déclaraient autonomes sous les ordres du général Florès. Moins heurtnix qu'Alexandre, Bolivar assistait de son vivant au démembrement de sa grande république, dont ses officiers, jaloux les uns des autres, se disputaient les débris. On lui apprit bientôt que le maréchal Soucre, le vainqueur d'Ayacucho, son meilleur ami, avait succombé dans les sombres défilés du Cauca, lâchement assassiné par des rivaux. Emu jusqu'au fond de l'àme, le Libertador
sécria : « C'est le sang d'Abel qu'ils ont versé ! » Du reste ces Gains commettaient à Bogota des infamies non moins révoltantes. Les étudiants s'amusaient à fusiller le portrait de Bolivar ; les soldats libéraux insultaient ses amis, qu'on qualifiait de servîtes. Le désordre prit de telles proportions que le général Urdaneta. s'étant rendu maître de la ville par un coup de force, institua un gouvernement provisoire, dont le premier acte fut d'envoyer une commission à Bolivar pour le supplier de reprendre le commandement. « Une barrière de bronze, répondit-il, me sépare du pouvoir : la légalité, .le ne puis m'arroger une autorité dont un autre est investi. » Ses amis insistaient au nom de la patrie expirante : « Il n'y a plus de salut pour la pairie, répliquat-il : c'est ma conviction et mon désespoir. Tout est perdu, et pour toujours ! Que peut un homme contre un monde ? Et puis, il n'y a plus de patrie pour moi : les tyrans m'en ont chassé ! »
Non seulement ils l'avaient chassé, mais ils l'avaient tué. Quelques mois de cette agonie morale suffirent pour le conduire au tombeau. Le 8 décembre, dans la ville de Santamarta, oii ses amis l'avaient conduit pour réparer ses forces avant de prendre la mer, il se sentit défaillir. Averti par l'évèque que la mort approchait il reçut les derniers sacrements de la manière la plus édifiante; puis il dicta ses derniers adieux au peuple colombien : « A^ous avez été témoins de mes efforts pour implanter la lib(M-lé là où régnait autrefois la tyrannie. Je n'ai cherché ni le repos ni la fortune, et j'ai quitté le pouvoir quand j'ai cru n'avoir plus votre confiance. Mes ennemis ont abusé de votre crédulité pour détruire ma réputation et attaquer mon libéralisme, deux choses qui me sont plus chères que la vie. Victime do mes persécuteurs, je leur pardonne avant de mourir. El maintenant au moment de (juitter ce monde, je vous
adresse mes derniers vœux pour la gloire et la consolidation de notre chère Colombie. Travaillez tous, je vous en conjure, à rétablir l'union : citoyens, en obéissant au gouvernement, ministres de Dieu, en élevant vos prières vers le ciel, soldats, en vous servant de votre épée pour défendre la société. Colombiens, ma dernière pensée est pour la patrie. Si ma mort peut contribuer à vous rendre plus u«is, volontiers je descends au tombeau. »
Le 17 décembre 18,30, il rendit le dernier soupir. Agé seulement de 47 ans, que de services Holivar eût pu rendre à son pays sans les misérables qui empoisonnèrent sa vie et hâtèrent sa mort ! Du reste, iils de la Révolution, il devait s'attendre à être dévoré par elle : n'est-ce point le sort qu'elle réserve, comme Saturne, à tous ses enfants ?
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UN LlBÉKMF.im.
En dépit du glorieux titre de Libertadoy, lîolivar no fut donc pas un vrai libérateur. S'il chassa de l'Amérique les tyrans qui l'opprimaient au nom de l'omnipotence royale, ce fut pour la livrer à une horde de tyranneaux qui l'écrasèrent au nom du peuple souverain ; s'il lui donna l'indépendance, « ce fut au prix de tous les autres biens, » comme lui-même l'avouait à la lin de sa carrière. Pour sauver l'Amérique, il fallait un autre Bolivar, assez fort pour chasser les révolutionnaires, assez chrétien pour remplacer la souveraineté du peuple par la souveraineté du Christ et les droits de l'homme par les droits de Dieu. Mais est-il possible
aujourd'hui de détrôner le peuple souverain pour replacer la société sur la base divine? Bolivar ne le pensait pas. En voyant les éléments de discorde qui bouillonnaient dans la fournaise, les hommes qui attisaient le feu, le combustible dont ils disposaient, son impuissance à réagir en faveur de l'ordre et de la religion, il prophétisa que les républiques nées du démembrement de la Colombie aboutiraient comme la Colombie ellemême, à un épouvantable cataclysme. « L'Amérique est ingouvernable, disait-il peu de jours avant sa mort; travailler sur ces peuples, c'est labourer sur les flots. L'américain n'a qu'une chose à faire : émigrer. Ces pays vont tomber sous les coups d'une populace sans frein, et passer ensuite aux mains d'imperceptibles rongeurs qui les dévoreront sans pitié comme sans vergogne. S'il se pouvait qu'une partie du globe retombât dans le chaos primitif, telle serait la dernière phase des révolutions américaines. Tout est perdu, et perdu pour toujours : que peut un homme contre un monde ! »
De fait, tout le continent américain, du Pacifique à l'Atlantique, des plaines de La Plala aux forêts du Haut-Canada, exaltait la Révolution. Le Venezuela, la Nouvelle-Grenade, l'Equateur, le Pérou, la Bolivie, le Chili, la République Argentine, érigés en Etals indér pendants, avaient adopté dans ses grandes lignes la fameuse conslitution de Cucuta, basée sur lasouvorainolé du peuple et la subordination de l'K.glise à l'Etat. Le Brésil, avec sa moiuuchie parlementaire Iroj) souvcMit dirigée par une majorité de francs-maisons, et, pardeljï les Antilles, la grande fédération des Etats-Unis exalr tant les droits de l'homme et du citoyen, se trouvaient en par fil it accord avec les républiques sœurs du Pacifique. .Malheur à qui dès lors ofilosé, sur le continentde Colomb, médire du peuple souverain, le grafld, , dixju des deux Aniérifjucs, ou affirmer (|up l'i'lglise est au-
dessus de l'Etat; la loi évangélique, au-dessus des décrets du parlement.
L'ancien monde, infatué plus que le nouveau des conquêtes de 1781), tendait la main aux rtWolulionnaires d'outrc-mer. Sous les noms barbares de sécularisation, de laïcisation, euphémismes qui signifient répudiation, les peuples européens n'ont-ils pas tous, comme les américains, brisé les liens qui les unissaient à Jésus- Christ et à son Eglise? S'il existe encore des princes chrétiens dans leur conduite privée, vous n'en trouvez plus un seul qui, en tant que législateur et chef d'Etat, accepte la direction de l'Eglise. On a remplacé le Dieu en trois personnes par celte divinité à sept ou huit cents tètes qu'on appelle le parlement, déclaré le Sinaï moins respectable que la tribune des députés, et abrogé le Décalogue éternel pour lui substituer le Bulletin des lois. L'Europe entière en est là, aussi bien dans les monarchies que dans les républiques, à Londres comme à Paris, à Rome comme à Madrid. Les quelques empereurs encore debout devant le peuple souverain, mettent en avant, non pas la souveraineté de l'Eglise, mais leur propre omnipotence. Du reste, la démocratie entend bien les courberions à ses pieds, vivants ou morts. Parlementarisme ou nihilisme, constitution ou dynamite : Sire, faites votre choix!
Ce n'est donc pas un monde, comme le disait Bolivar, ce sont les deux mondes qui se dresseraient devant l'homme assez audacieux pour replacer une nation dans son état normal, c'est-à-dire à genoux devant Dieu. Les partis qui divisent l'opinion se réuniraient en une armée compacte pour sauver le principe sacro-saint de la souveraineté du peuple, le palladium des sociétés modernes. Sans doute, libéraux et radicaux se font la guerre pour savoir qui gouvernera l'État, mais ils s'entendent à merveille pour proclamer la suprématie abso-
lue de l'Etat et son divorce avec l'Eglise. La seule différence entre ces frères et amis, c'est que les radicaux par amour de l'Etat, voudraient tuer l'Eglise afin de se débarrasser à jamais de ses revendications, tandis que les libéraux consentent à la laisser vivre, sauf à la jeter en prison toutes les fois qu'elle oppose les lois divines aux ukases du peuple souverain. Il y a plus : ces principes rationalistes ont tellement pénétré l'opinion qu'on voit nombre de catholiques s'y rallier : chrétiens, l'Eglise est leur mère, ils consentent à lui obéir ; citoyens, ils la regardent comme une étrangère dont ils n'acceptent pas la suprématie. Que l'Eglise catholique soit libre comme le protestantisme, le judaïsme, le mahométisme; mais que l'Etat soit libre aussi, et absolument indépendant. Ce droit moderne constitue pour ces politiques un progrès dans la civilisation, de sorte qu'on ne peut plus même travailler à rétablir le droit ancien sans mériter l'épithète de réactionnaire et de rétrograde.
Comment donc faire remonter le courant révolutionnaire ù ce monde épris de 1789? La solution du problème qui désespérait Bolivar, apparaîtra plus difficile encore si l'on considère l'inanité des efforts tentés depuis un siècle pour désabuser les princes et les peuples. La première autorité de ce monde, l'Eglise, n'a pas manqué de s'opposer de tout son pouvoir aux envahissements de la Révolution. Chaque pontife en passant a jeté l'anathèmc à cotte grande hérésie non moins antisociale qu'anlicliréticnnc. Pie "VI, dès 1791, flétrit « Iqs prétendus droits de l'homme, la liberté absolue, ,^\e droit de professer n'importe quelle opinion religieuse, le pouvoir de penser, d'écrire et même d'imprimer arbitrairement en matière de religion ce qui plaît à chacun. » Pie VII reproche à INapoléon de rompre l'union de l'Eglise et de l'Etat en soumettant l'Eglise à l'oscla-
vage des articles organiques. En~"1814, à l'aurore de la Restauration il réprouve un projet de constitution dans lequel, au lieu de reconnaître les droits exclusifs de l'Eglise à la protection des lois, on autorise la liberté (le conscience, et l'on promet appui et protection aux ministres de ce qu'on appelle les cultes, mettant ainsi au rang des sectes hérétiques et de l'impiété judaïque, l'Epouseimmaculôe du Christs « Los princes et les puissances, s'écrie Léon XII, sont établis de Dieu pour défendre la foi, protéger TP^glise, ot procurer par tous les moyens convenables la soumission aux (Constitutions apostoliques. » Dans une Encyclique mémorable, Grégoire XVI condamne solennellement l'indiiTérentismc en matière de religion, ot ne craint pas de qualilier de délire, « cette fausse et pernicieflse maxime qu'on doit procurer et garantir à chacun la liberté de conscience et la liberté absolue des opinions'-. » De nos jours enfin. Pie IX et Léon XIII ont poursuivi l'erreur libérale jusque dans ses ramifications les plus éloignées. Le Sijllabus a foudroyé ce naturalisme maudit qui prétend gouverner la société humaine sans» tenir plus compte de la religion que si elle n'existait pas. ou du moins sans faire aucune différence entre la religion vraie elles religions fausses. « Aujourd'hui comme aux siècles passés, lisons-nous dans ce célèbre document, il est expédient de déclarer la religion catholique religion de l'Etat à l'exclusion des autres cultes. La liberté civile de tous les cultes et le pouvoir accordé à chacun de manifester publiquement ses idées et ses opinions corrompt les mœurs, pervertit l'esprit, et propage le fléau de l'indifférence. Aussi le pontife romain ne peut ni ne doit se réconcilier ou transiger avec le progrès, le libéralisme
' Lettre de Pie VII à Mgr de Boulogne, 29 avril 1814. * Encyclique Mirari vos, 15 août 1832.
et la civilisation moderne', » c'est-à-dire avec les prin- «ipes de la Révolution. Résumant les définitions de ses prédécesseurs-, le docteur du XIX* siècle, Léon XIII, les harmonise et les fait resplendir dans sa magistrale Encyclique sur la Constituiion chrétienne des Etats, où la philosophie, le droit canonique et l'histoire prêchent d'un commun accord la nécessité de rétablir l'union entre le sacerdoce et l'empire, union qai a fait l'Europe si l'on ne veut aboutir à d'épouvantables catastrophes.
Voilà donc le libéralisme d'Etat réprouvé par les papes comme attentatoire aux droits de Jésus-Christ et de son Église. Devant les anathèmes pontificaux, la Révolution a-t-elle reculé? Non. Les avancés ont rejeté le droit chrétien au nom de la thèse naturaliste, et les modérés l'ont déclaré de tout point inapplicable, vu l'hypothèse des divisions religieuse? et politiques au sein desquelles se meut le monde moderne. Sans doute, on trouve encore des catholiques qui ne feront jamais leur deuil de la constitution chrétienne des Etats; des poUtiques qui, tout en distinguant le fait et le droit, travaillent de toutes leurs forces à la restauration des vrais principes sociaux; mais, pour accabler ces revenants d'un autre âge, quelle rage et quelle entente de tous les partis ! Peu s'en faut que ces champions du droit ne soient rendus responsables des maux qui désolent l'Église et le monde.
Nous étonnerions peut-être nos lecteurs en affirmant que l'instinct révolutionnaire l'emporte, dans les classes dirigeantes, non seulement sur l'esprit catholique que les pontifes tâchent en vain de réveiller, mais même sur l'instinct naturel de la conservation. Toujours pro-
* Derniers arlicles du SyUabus.
' I.ire sur ce sujet l'Khcycliquc Immorlale Dci, l»' novembre
phètes, les pap«s ont dépeint la Révolution comme le puits de l'abîme d'où jaillit, au milieu d'affreuses convulsions, la lave impure qui obscurcit le soleil. Convulsions de 1789 et de 4793, convulsions de 1800 et de 1815, convulsions de 1830 et de 1848, de 1852, et de 1870; déchirements intérieurs, pillages, incendies, commune de Paris; catastrophes militaire>, telles que Waterloo et Sedan : la France s'agite comme une bacchante échevelée, ou plutôt comme ic lunatique de l'Evangile. Elle aussi tombe du mal caduc depuis son enfance; c'est-à-dire depuis l'origine du droit révolutionnaire. Elle le sait, elle voit son état d'épui»ement, de temps en temps elle jette un cri comme pour ap])e- 1er l'homme qui pourrait la sauver de ses propres fureurs; puis, la crise passée, elle s'étourdit en poussant de nouveau des hourrahs frénétiques en l'honneur du progrés et de la liberté. Deux faits, aussi étranges l'un que l'autre, prouvent jusqu'à quel point princes et peuples subissent la fascination du serpent révolutionnaire.
Eu 1852, à deux doigts de sa ruine, la France éperdue se jeta dans les bras de Napoléon III. Acclamé par huit millions de suffrages, Napoléon pouvait tout, puisqu'il osa restaurer l'empire; il recula cependant devant une restauration chrétienne de la société, ne se croyant pas de force à lutter contre l'Université, les sociétés secrètes, et l'opinion publique travaillée par ces deux formidables puissances. Le célèbre évoque de Poitiers essaya de lui donner du courage : « Ni la Restauration, ni vous, lui dit-il un jour, n'avez fait pour Dieu ce qu'il fallait faire, parce que ni l'un ni l'autre n'avez relevé son trône, parce que ni l'un ni l'autre n'avez renié les principes de la Révolution, parce que l'Evangile social dont s'inspire l'Etat est encore la Déclaration des droits de l'homme, Uicjuclle n'est autre
chose que la négation des droits de Dieu. Notre constitution n'est pas celle d'un Etat chrétien et catholique. Notre droit public établit bien que la religion catholique est celle de la majorité des Français, mais il ajoute que les autres cultes ont droit à une égale protection. N'est-ce pas proclamer équivalemment que la constitution protège également la vérité et l'erreur? »
L'Empereur répondit par l'argument des faibles : « Croyez-vous que l'époque où nous vivons comporte cet état de choses et que le moment soit venu d'établir le règne exclusivement religieux que vous me demandez ? Ne pensez-vous pas que ce serait déchaîner les mauvaises passions ? »
L'Evêque avait d'autres idées, lui qui écrivait un jour : « Jamais je n'accepterai pour la France la nécessité absolue et définitive de ce qu'on appelle l'hypothèse, en haine de la thèse chrétienne. J'estime trop mon pays pour le croire irrémédiablement assis dans le mensonge. La France n'est point apostate à toujours. On ne parle ainsi qu'auprès d'un moribond désespéré ou d'un criminel incorrigible. » Cependant, ne voulant point entamer de controverse, il se contenta de celte prophétique réponse : « Sire, le moment n'est pas venu pour Jésus-Christ de régner : alors le moment n'est pas venu pour les gouvernements de durer'. »
Le second fait est plus caractéristique encore. En 1870, la Révolution mit ù la porte l'homme qui avait tremblé devant elle : Napoléon eut le sort de lîolivai*, et la France tomba dans cette effroyable anarchie qu'on appelle la Commune, Sur le point d'expirer, elle chercha im sauveur. Depuis un demi-siècle, au moment des grands iiérils. le noble dcscenclanl des rois do France, exilé par la Hévolutioîi, lui tendait la main par-dessus
• Le cardinal Pie, par Mgr Baunard, loin. I, pages 068-609.
la frontière. Cette fois encore, il se présenta pour prendre les rênes, mais comme roi très chrétien, comme fils de saint Louis. « L'avenir est au.^ hommes de foi, écrivait-il, à la condition d'oser dire à la Révolution triomphante ce qu'elle est dans son essence et dans son esprit, et à la contre-révolution ce qu'elle doit être dans son œuvre de réparation et d'apaisement. Je veux sauver la France, mais il faut que Dieu y rentre en maître pour que j'y puisse régner en Roi. » Los représentants de la France lui préférèrent un bourgeois révolutionnaire. Quand Thiers eut reconduit le pays sur le bord de l'abîme, le Roi cria encore : « Ouvrez, je suis le sauveur ! — Abdiquez le vieux droit, lui cria-t-on de toutes parts, et prenez en main l'étendard de 1789. — Jamais, répondit-il, je ne serai le roi légitime de la Révolution. — Restez donc en exil; la France aime mieux retomber dans le chaos primitif que d'être gouvernée par un saint Louis. »
La conclusion qui semble s'imposer comme la résultante forcée de cet état des esprits, n'est-ce point celle de Bolivar : les peuples doivent périr parce qu'aucun homme au monde n'est assez fort pour les tirer des griffes de la Révolution ? — J'écris ce livre pour protester contre cette conclusion désespérante et pourtant si logique en apparence. Non, la Révolution n'a pas tellement assujetti et abêti les peuples qu'un Hercule chrétien ne puisse encore les arracher à son joug pour leur rendre Jésus-Christ et son Eglise, et c'est précisément pour relever nos courages abattus que Dieu suscita, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, ce phénomène politique qui s'appelle Garcia Moreno.
Il y a dix ans, les journaux signalèrent la mort d'un personnage étrange. Il était président de la République de l'Equateur, un de ces Etats révolutionnaires que nous avons vus naître du démembrement de la Colombie.
Trente ans seulement après Bolivar, sans aucun respect pour les immortels principes, cet homme avait par un coup de force balayé les misérables qui s'engraissaient au dépens du peuple souverain, installé dans son pays un gouvernement aussi catholique que celui de saint Louis, et tiré la nation du chaos oii elle expirait. En 1862, en dépit des libéraux et des émeutiers, il signait un concordat qui restituait à l'Église son entière liberté, et, en 1867, une constitution destinée à faire de son peuple, au milieu des nations sans Dieu, le vrai peuple du Christ. En 1870, il eut la hardiesse de protester seul contre l'envahissement des Etats pontificaux, alors que, par la reconnaissance ofliciellc d'un pouvoir usurpateur, les rois se faisaient les complices des brigandages italiens; il obtint même du congrès, en 1873, un subside national en faveur du pontife captif et dépouillé. En même temps, il consacrait la RépubUque au Sacré-Cœur de Jésus, et ordonnait de placer aux frais de l'État dans toutes les cathédrales une pierre commémorativc de ce grand événement. Dans un pays pauvre et ruiné, il trouva moyen de réaliser en dix ans, au point de vue matériel et intellectuel, des prodiges tels que l'imagination la plus audacieuse n'eût osé les concevoir. Naturellement les démocrates qu'il avait évincés du gouvernement, et même les théoriciens de l'Église libre dans l'État libre firent rage contre lui; mais son bras de fer les écrasa toutes les fois qu'ils ouvrirent leurs serres pour ressaisir leur proie. Enfin, comme le peuple reconnaissant envers son bienfaiteur venait de lui confier une troisième fois la suprême magistrature, sa mort fut décrétée dans les loges maçonniques. Il l'apprit, et écrivit au pape celte parole sublime : « Puiss6-je être jugé digne de verser mon »ang pour la cause do l'Eglise et de la société ! »
Dieu l'en jugt'a digne : le G août 187"), il tomba sous
le poignard delà Révolution. Sa dernière parole fut le cri du martyr : « Dios no mucre. Dieu ne meurt pas ! » A l'Equateur, des jours de deuil etde désespoir suivirent l'exécrable assassinat. En Europe, aussi bien qu'en Amérique, retentit le nom à jamais mémorable de Garcia Moreno. Pie IX éleva une statue au nouveau Charlcmagne dans cette Rome dont il avait si noblement revendiqué les droits, et le congrès de l'Equateur lui décerna ce solennel hommage :
« Considérant que l'excellentissime seigneur don Gabriel Garcia Moreno, par sa puissante intelligence comme par ses hautes vertus, a mérité d'occuper la première place entre tous les enfants de l'Equateur;
« Qu'il a consacré sa vie et son génie à la régénération et à la grandeur de la République, en basant les institutions politiques sur le fondement solide du principe catholique ;
(( Qu'avec la magnanimité des grands hommes, il affronta sans crainte la diffamation, la calomnie et les sarcasmes impies, donnant air.si au monde l'exemple unique d'une inébranlable fermeté dans l'accomplissement du devoir ;
« Qu'il aima la religion et la patrie jusqu'à souffrir le martyre pour elles, léguant à la postérité une mémoire illustrée de l'immortelle auréole dont le ciel couronne les vertus héroïques ;
« Qu'il combla la nation d'immenses et impérissables bienfaits dans l'ordre matériel, intellectuel, moral et religieux;
« Et qu'enfin la nation doit gratitude, honneur et gloire aux citoyens qui, sous l'inspiration du plus pur patriotisme, savent ainsi l'ennoblir et la servir :
« L'Equateur, par la voix de ses législateurs, donne à Garcia Moreno le titre de Régénérateur de la patrie et de Martyr de la civilisation. Afin de recommander ce
noble héros à Tcslime et au respect de la postérité, il lui sera élevé une statue en marbre, portant cette inscription : « A rcxcellcntissime Garcia Morcno, le plus grand des enfants de l'Equateur, mort pour la religion et la patrie, la Piépublique reconnaissante ' ! »
Il est donc possible de vaincre la Révolution et d'arracher les peuples à ses mortelles étreintes, puisque Garcia Moreno, dans cette Amérique anarchiste qui désespérait Bolivar, l'a tenue quinze ans frémissante à ses pieds. Seulement, pour délivrer les peuples de cette robe empoisonnée dont la Déjanire de 1789 les a revêtus, il ne faut point qu'Hercule, je veux dire lîolivar, porte lui-même la tunique dévorante ; autrement, il mourra comme son peuple dans les convulsions d'une ailreuse agonie; il faut un Hercule chrétien, un Garcia Moreno, couvert de l'armure du Christ, c'est-à-dire des vérités sociales dont l'Eglise seule a le dépôt. Le vrai, le seul libérateur, c'est Jésus-Christ, parce qu'il est la vérité, et que la vérité seule peut délivrer les peuples : Veritas liherabit vos.
Seul de tous les chefs d'états, depuis le péché originel de 1789 et la déchéance des sociétés qui en a été la suite, Garcia Moreno a restauré le gouvernement chrétien et mérité le nom glorieux de rcgénéralew de la potric; seul, au milieu des rois soliveaux, des princes décrépits, des vils flatteurs d'une vile populace, en dépit des calomniateurs et des assassins, il a donné au monde le noble exemple d'une invbranlnhle fermelv dans l'accomplissement du devoir; seul, au milieu des tyrans et des anarchistes qui s'abattent tour à tour sur les peuph^s pour vider leur bourse, leur esprit et leur cœur, il (i conihlr an nation d'immenses et imprrissahles bienfaits dans l'ordre matériel, intellectuel, moral ci reli-
« Ih'rrrI ihi ('uniirr'i, iC, ■H.M.Iriiiln-.' |H7;;.
qicux; seul enlin, héroïque martyr de la civilisation catholique, il a donné son sang pour la noble cause qu'il a défendue : il apparaît donc comme le grand politique du dix-neuvième siècle, comme le type trop longtemps perdu d'un sauveur de peuples.
Voilà pourquoi nous avons cru que Garcia Moreno ne devait point comme un météore passer au milieu de ses contemporains, sans laisser de trace après lui. Ne pas mettre en lumière une telle personnalité, ce serait ravir à Dieu la gloire de ses œuvres, et à cet homme de Dieu l'immortalité, à laquelle il a droit, môme sur cette terre. De plus, ce serait priver l'humanité d'un grand secours, car l'histoire de Garcia Moreno donne au monde une leçon providentielle, la dernière peut-être avant le cataclysme que tout le monde prévoit et que lui seul a essayé de conjurer. Daigne le Dieu « qui ne meurt pas » rendre fécond le sang du noble martyr, et susciter sur sa tombe d'autres régénérateurs assez intelligents pour le comprendre, assez courageux pour l'imiter!