‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 13 sur 67 · PREMIÈRES ANNÉES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ANNÉES

Garcia Moreno naquit à Guayaquil le 24 décembre 1821, six mois avant la prise de Quito par les troupes républicaines. Il reçut au baptême le nom de Gabriel, qui était celui de son père.

Il appartenait à une famille ancienne, aussi distinguée par sa noblesse que par ses mérites. Son père, don Gabriel Garcia Gomcz, natif de Villaverde, dans la Vieille-Gastille, avait fait de brillantes études à Cadix: et travaillé quelque temps dans les bureaux d'un do ses oncles ^, lorsqu'il lui prit fantaisie de s'expatrier pour chercher fortune en Amérique. Sur la fin de 479o, il embarqua sur la frégate Notre-Dame des ?iei(/es une importante cargaison dont il était propriétaire, et vint s'établir à Guayaquil, oii il épousa la senora Moreno.

Dona Mercedes était fille de don Manuel Ignacio Moreno, chevalier de Tordre de Charles III, et membre

' Don Martinez de Aparicio, autrefois secrétaire de Charles IV,

inamovible de la municipalité de Guayaquil. Elle eut dans sa parenté deux hommes qui illustrèrent l'Eglise et l'Etat, son oncle, don José Ignacio Moreno, archidiacre de Lima, l'auteur très estimé des Lettres Péruviennes, ainsi que d'un essai sur la Suprématie du Pape, et son frère, don Michel Ignacio Moreno, promu par le roi d'Espagne à l'Audience de Guatemala. Ce dernier fut le père du cardinal Moreno, naguère archevêque de Tolède.

Les deux époux étaient dignes de leurs ancêtres par de rares qualités personnelles et surtout par leur invincible attachement à la religion catholique. Garcia Gomez, homme de foi, serviteur dévoué de l'Eglise, professait un souverain mépris pour ces faux indépendants qui visaient à s'atlVanchir, non seulement de l'Espagne, mais des habitudes religieuses dont elle avait pénétré ses colonies. D'un caractère doux et aimable, il savait au besoin montrer une intrépidité que tous admiraient. Pendant que les révolutionnaires criblaient de balles les maisons de son quartier, on le voyait paraître au balcon avec un calme imperturbable. En témoignage de leur estime, ses concitoyens le nommèrent procureur municipal. La senora Mercedes, son épouse, se signalait par la supériorité de son esprit, sa solide piété, la dignité de son caractère, et je dirai presque l'austérité de sa conduite. Aussi ardente royaliste que son mari, elle refusa jusqu'à la fin de sa vie d'illuminer et de pavoiser sa maison le jour de la fêle de l'Indépendance, aimant mieux payer l'amende imposée aux conlrovenants que de paraître se réjouir au souvenir d'une révolution.

Dieu récompensa les vertus do ces généreux chrétiens par une magnifique couronne d'cnfantg qui tous firent leur consolation et dont le plus jeune sera éternellement leur gloire. L'aîné se consacra au service des

autels. Le seconrl, bien que laïque, lit une étude approfondie de la liturgie catholique. Le troisième, don Pedro Pablo Garcia Moreno, un des grands propriétaires do l'Equateur, aida son jeune frère, devenu président do la République, à réaliser ses grandes entreprises. Plus tard, témoin de l'ingratitude de ses concitoyens, il lui disait souvent: « Retire-toi n'importe Qù hors de l'Equateur, et puise dans ma bourse autant que tu voudras. » Mais don Gabriel répondait invariablement : « Dieu ne m'a pas créé pour faire le bien nimporte où, mais à l'Equateur. » Le quatrième fut Michel Garcia Moreno, que le président préposa plus lard à l'administration des salines de l'F^tat. Homme intègre et habile, au lieu de proliter de sa position pour s'enrichir, il ne voulait pas même s'attribuer, comme ses prédécesseurs, les déchets' que la loi lui accordait. Don Gabriel avait aussi trois sœurs, Rosario, Mercedes et Carmen. Toutes trois ont été la joie et l'ornement de leur famille, l'honneur de la Vierge bénie, dont elles portaient les noms ; toutes trois n'ont quille la terre qu'après l'avoir édiliée par une vie sainte et irréprochable.

Gabriel Garcia Moreno fut le dernier rejeton de cette nombreuse et intéressante famille au sein de laquelle il puisa ces sentiments de foi vive, d'honneur chevaleresque, et surtout cette noble passion du devoir qui caractérisent sa vie entière. Du reste, pour mieux tremper son âme et la préparer au rôle exceptionnel qu'il lui destinait, Dieu prit soin d'ajouter aux enseignements de la famille les rudes leçons de l'adversité.

Par suite des révolutions incessantes qui bouleversaient l'Amérique, don Garcia Gomez essuya de grands revers de fortune. D'opulente qu'elle était, sa famille

* Déchets du sel, vxerma de Ui sal.

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tomba dans la médiocrité puis dans la gêne, et bientôt ce fut la pauvreté avec son cortège de privations d'autant plus pénibles qu'elles se dissimulaient à tous les yeux. Les deux époux en souffrirent surtout pour le petit Gabriel. Leurs aînés avaient terminé leur éducation, ils pouvaient prendre leur volet se frayer un chemin dans le monde ; mais qui s'occuperait du pauvre déshérité ?

Dona Mercedes comprit la tâche que les circonstances lui donnaient à remplir. Elle se chargea de former l'esprit et le cœur de l'enfant, comptant sur Dieu pour son avenir. Entouré des soins les plus tendres, il s'habitua, sous la direction de cette bonne mère, à vivre dans la piété, l'amour du devoir et de la régularité, surtout à ne jamais se plaindre dos peines de la vie. Dona Mercedes se fit de plus son institutrice assidue, et l'enfanl profita si bien qu'à sept ans il savait parfaitement lire et écrire. Son intelligrace trop précoce se développa aux dépens de ses forces physiques ; il devint chétif et maladif, ce qui redoubla encore les sollicitudes maternelles. Le petit Gabriel, dont le cœur s'épanouissait au contact de cette noble femme, comprenait tous les sacrifices qu'elle s'imposait pour lui. Il aimait sa mère avec passion, et jamais il n'oublia l'admirable dévouement dont elle lui donna tant de preuves pendant cette période de sa vie. Plus tard en parlant de Guayaquil, la cité par excellence des révolutions et des pronunciamenlos, il disait agréablement : « Je n'y connais que doux bonnes choses : ma mère et. .. . la banane' ! »

(iliose étrange ! l'homme qui plus tard étonna lo monchî par son audace, se montra dans son enfance liniido vX craintif à l'excès. Les ténèbres, les tempêtes, les nioils surfont lui causaient do niortolles frayouu^y

< En Ouuijaquil no liai sino dus cnbezas bucnas, la de mi madré y la. .. dcplulawis. Iiilr.uliii-jiblc ou friuirais. ;

à tel point que son père, vrai chevalier sans peur, crut devoir employer les moyens les plus énergiques pour le guérir d'une pusillanimité qui l'inquiétait à bon droit. Un jour que l'ouragan ébranlait les maisons de la ville, il enferma dans un balcon l'enfant affolé, et le laissa seul s'accoutumer aux bruits du vent, des vagues et du tonnerre. Dans une autre circonstance, un cadavre gisait au milieu d'une chambre isolée; quatre cierges éclairaient seuls, au milieu de la nuit, la face du défunt; Garcia Gomez commanda au petit Gabriel d'aller, de ses mains tremblantes, allumer une bougie aux terribles veilleuses qui, bon gré mal gré, lui mirent devant les yeux le spectre redouté. Du reste, les événements dont Guayaquil fut le théâtre en ces temps troublés, n'aidèrent pas peu à dissiper ces terreurs imaginaires et initièrent l'enfant à la vie tourmentée qui l'attendait. On peut dire qu'il fut élevé au bruit de la fusillade et du canon. A peine âgé de neuf ans, sans avoir quitté sa ville natale, il avait passé par quatre nationalités successives. Sujet, à son entrée en ce monde, de la grande République colombienne, il devint, en 1827, mombre de la Republiquita de Guayaquil, libre et indépendante ; puis, citoyen du Pérou qui, dans sa lutte contre Bolivar, avait trouvé bon de s'annexer cette « perle du Pacifique ». Enfin, en 1830, lors des derniers déchirements de la Colombie, on l'improvisa citoyen de la République de l'Equateur, cojislituée définitivement en état souverain. Ces changements à vue, fruits d'insurrections de caserne ou d'invasions triomphantes, ces hordes qui passaient et repassaient en hurlant contre les tyrans, ces bombardements dont la ville était sans cesse menacée, familiarisèrent l'enfant avec les révolutions, les coups de main, les dangers de tout genre, et contribuèrent sans doute à doter son âme de cette insensibilité stoïque qu'on remarqua

bientôt en lui, même dans les conjonctures les plus périlleuses.

A cette époque, un nouveau malheur, plus grand que tous les autres, acheva de désoler l'enfant et sa mère : Garcia Gomez fut ravi à leur amour au moment où son appui devenait plus nécessaire que jamais. C'était le temps pour le jeune Gabriel de fréquenter les écoles, d'apprendre les langues, et d'acquérir cette science dont son âme avait déjà soif. Or, la mort de son père, en privant la famille de son unique soutien, ne permettait plus à l'enfant d'aspirer à une instruction quelconque. Combien de fois, les larmes dans les yeux, il suivit du regard ses jeunes camarades plus heureux, mais inconscients de leur bonheur, (juand ils allaient chercher la leçon du maître ? Désespérée de cette pénible situation. Doua Mercedes n'avait d'autre ressource que de se plaindre au ciel, quand le Dieu qui compte les larmes des mères vint à son secours d'une manière inattendue.

Non loin de la maison qu'elle habitait alors, se trouvait un vieux couvent de Notre-Dame de la Merci. L'un des religieux de ce couvent, le P. lîélancourt, confident des secrètes anxiétés de la senora Mercedes, s'offrit à donner à l'enfant des leçons de grammaire. Au comble de la joie, le petit Gabriel se jeta sur le rudiment avec une véritable fureur. En dix mois, il acquit une connaissance approfondie de toutes les règles de la langue latine ; en quelques années, il parcourut le cercle entier des études élémentaires. Le P. Bélancourt admirait dans son élève une singulière pénétration qui lui faisait saisir au premier coup d'œil les questions les phis difficiles, une mémoire qui tenait (lu prodige, une passion du travail qu'on rencontre rarement à cet Age, môme dans les natures privilégiées. Il avait évidemmeut devant lui une intelligence

d'élite à exploiter ; mais oii trouver les ressources nécessaires pour lui donner la culture dont elle était susceptible ?

L'enfant allait atteindre sa quinzième année. Son digne professeur ne pouvait continuer une éducation qui lui demandait trop de temps et d'efforts, et, d'un autre cùté, Guayaquil ne possédait point alors de collège où l'on trouvât un enseignement complet. L'unique moyen d'arriver à la science était de se transporter à Quito pour fréquenter les cours de l'Université. En dépit des obstacles et des impossibilités, le jeune Gabriel décida qu'il continuerait ses études à l'Université. On eut beau lui remettre sous les yeux que jamais sa mère ne pourrait pourvoir aux frais d'un long séjour dans la capitale : rien n'ébranla sa volonté de fer. Les moyens lui restaient inconnus, mais il déclara qu'il arriverait au but. En attendant, il dévorait les livres.

A force de chercher, ce fut encore le P. Bétancourt qui triompha d'une difficulté en apparence insurmontable. Le vénérable religieux se souvint qu'il avait à Quito deux sœurs aussi bonnes et aussi charitables que lui, d'une fortune plus que modique, mais d'un cœur excellent, près de qui son jeune protégé trouverait, outre le logement et la nourriture, toutes les facilités pour suivre, sans frais et sans périls, les cours de l'Université. Les deux sœurs saisirent de grand cœur l'occasion d'être utiles à un jeune homme de brillant avenir, et il fut convenu qu'à la rentrée des classes, Garcia Moreno prendrait le chemin de la capitale.

Il quitta donc sa famille pour se rendre à Quito, au mois de septembre 183G. Il était au comble de ses vœux ; mais comment peindre l'émotion douloureuse qu'il éprouva en disant adieu à sa mère tendrement aimée, à sps frères et sœurs, ses seuls amis en ce mon- 4e>.et ft ce bon religieux qui depuis plusieurs années,

remplaçait ici-bas le père que Dieu lui avait enlevé? Pour apprécier les angoisses de cette première séparation, il faut se rappeler que l'Amérique a conservé les mœurs patriarcales d'autrefois, et surtout la vie de famille avec sa douce tendresse, sa cordiale hospitalité, ses habitudes religieuses, sa naïve et franche expansion. Comment quitter sans déchirement de cœur le foyer tout embaumé de ces purs et nobles sentiments ?

Mais à quinze ans on sèche vite ses larmes, surtout quand on entreprend un long voyage avec l'inconnu devant soi. Seul avec les rudes muletiers auxquels on l'avait confié, insensible aux fatigues et aux périls du voyage, le jeune Gabriel s'élança plein d'ardeur sur cette route de Guayaquil à Quito, dont les accidents aussi variés que pittoresques exaltent l'imagination des touristes les plus blasés. De ce beau fleuve Guayas qui l'entraînait vers la tierra fria ^, il voyait se rapprocher les cimes neigeuses des Andes, ces géants qu'il avait contemplés de loin, au milieu desquels il allait maintenant habiter. Des hauteurs du Chimborazo, il envoyait une dernière pensée à sa chère cité de Guayaquil, ensevelie au loin dans les brumes de l'Océan, puis ses idées se concentraient sur la vieille capitale des Incas, le pays de ses rêves et de ses espérances.

A Quito il fut reçu à bras ouverts par ses nouvelles mères, tout heureuses de faire retrouver sous leur toit à cet étudiant, devenu leur enfant, les soins et les douceurs de la maison paternelle.

' On distingue \ rKqualeiir la plaine maritime exposée au.x ardeurs d'un soleil brillant, /icrrci caliente, et la région montagneuse nalun'llt'MU;nt plus froide, tiora fria. La plaine s'appelle lacosla et la montagne /a s l'e .•'»''»

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