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LES MISSIONS

L'œuvre civilisatrice de Garcia Moreno gagnait du terrain; les villes et les villages avaient leurs pasteurs; toutes les classes de la population, l'enseignement à tous les degrés; les orphelins, un asile pieux pour s'abriter et se former à la vie chrétienne; les pauvres malades, des sœurs ou plutôt de véritables mères pour les soigner; môme les parias de ce monde, filles perdues, vagabonds ou crirriinels, des moyens de réhabilitation. Cependant, dans sa sollicitude universelle, Garcia Moreno n'oubliait pas qu'à côté de ces malheureux, si déshérités qu'ils fussent, existait une autre classe d'Equatoriens bien autrement disgraciée.

Par delà les Cordillères et le versant oriental des grands pics neigeux, s'étend une immense plaine de douze mille lieues carrées. Dans ce territoire, qui confine au Brésil, au milieu de forêts vierges, sur les bords du Napo, du Maranon, du Pulumajo, des autres fleuves et rivières tributaires do l'Amazone, vivent deux cent mille indiens sauvages, presque tous nomades, la plupari d'un naturel simple et bon, quelques-uns, tels que les .livanis, cruels et l)elli(|ueu\. Leur religion consiste en certaines fables exlruvaganlos, au milieu des(iuclles

domine cependant la croyance à un Esprit supérieur dont l'homme se rapproche dans une vie future, s'il échappe aux influences de TEsprit mauvais.

Au siècle dernier, pénétrant dans ces régions loinlaines, les jésuites y avaient implanté, comme au Paraguay, une véritable civilisation, La province de Maranon comptait six grandes divisions, soixantequatorze peuplades, cent soixante mille néophytes. On suit sur la carte les traces de leur passage par les noms des localités où s'étaient formées des agglomérations de chrétiens. C'est le nom de Jésus, le nom de Marie, la Trinité, saint Michel, Loreto, Santa-llosa, San- Salvador, noms bénis qu'on ne peut lire sans se rappeler le dévouement de ces généreux missionnaires qui plantaient leur tente et passaient leur vie au milieu des tribus indiennes pour les transformer non seulement en peuplades civilisées, mais en chrétientés dignes de la primitive Eglise. Naturellement la philosophie libérale s'emporta contre ces empiétements de la religion sur le monde sauvage. Les jésuites furent chassés, et les indiens rendus à la vie nomade. On essaya bien de substituer aux religieux des prêtres séculiers, mais les uns se sentaient peu de goût pour l'habitant des grands bois, les autres n'avaient ni le sens ni le tact nécessaire pour gouverner les Réductions. Peu à peu les pasteurs disparurent, et les indiens quittèrent les villages pour reprendre leurs habitudes et leurs superstitions.

Dès 18G2, Garcia Moreno conçut le dessein de tenter à nouveau l'évangélisation du Napo. C'est pourquoi, dans son traité avec la compagnie de Jésus, il assignait \\n double but aux religieux : fonder des collèges à l'intérieur, et des missions dans la province d'Orient. De fait, moyennant les ressources fournies par les évoques et par l'Etal, les jésuites s'établirent dans quatre centres principaux, Macas. Napo, Gualaquiza et

Zamora, d'où ils rayonnaient au milieu des tribus nomades.

En 1864, le P. Pizarro, déjà nommé Vicaire apostolique, évangélisait avec ses missionnaires les bords du Napo, lorsque les complices de Maldonado, Jaramillo, Lamolha et consorts ayant été condamnés à la déportation, comme nous l'avons raconté en son lieu, firent invasion dans ce pays et se ruèrent sur la maison des jésuites, qu'ils appelaient les complices du tyran. Les missionnaires furent enchaînés, bafoués, accablés d'insultes et de mauvais traitements. Après avoir dévasté la chapelle, souillé les vases sacrés et commis les plus odieuses exactions, ces forcenés se disposèrent à gagner les frontières du Pérou, emmenant avec eux les missionnaires de la naissante chrétienté. Ils les forcèrent à monter dans le canot qui devait les emporter, en présence des indiens qui, debout sur la rive, pleuraient à chaudes larmes. Un de ces pauvres indigènes, voyant les prisonniers enchaînés comme des criminels, s'écria comme pour les consoler : « Pères ! Jésus est mort sur la croix I » Quand l'embarcation s'éloigna, les sauvages se mirent à pousser des cris de désespoir, demandant à genoux une dernière bénédiction, puis ils coururent le long du fleuve pour suivre le canot jusqu'au moment où ils le perdirent de vue *. On se demandera quels étaient les vrais sauvages, de ces indiens qui pleuraient leurs bienfaiteurs, ou de ces civilisés qui les leur enlevaient en haine du nom de Jésus. La pire des sauvageries, c'est le satanisme révolutionnaire

Lors de sa rentrée au pouvoir en 1870, (larcia Morcno, que rien ne décourageait, établit l'cruvre des missions sur des bases plus sérieuses. Sans tenir compte de ranimosilé sectaire contre les jésuites, il investit le

< Lettre du I*. Pizarro, Correo del Ecuador, 2 nov. 18G4.

Vicaire apostolique de pouvoirs civils très étendus. Le 21 avril 4870, parut le décret suivant, qui fit bondir les libéraux : « Comme il est impossible d'organiser un gouvernement civil parmi des peuplades sauvages; que, d'ailleurs, sans une autorité quelconque la vie sociale est impossible, les pères missionnaires établiront un gouverneur dans chaque centre de population et Tinvestiront du droit de maintenir l'ordre et d'administrer la justice. Ils pourront imposer des peines légères pour les délits ordinaires, bannir du territoire de la mission les perturbateurs incorrigibles, et transférer à Quito les homicides pour y être jugés. Dans chaque centre, une école, fondée aux frais du gouvernement, sera obligatoire pour tous les enfants au-dessous de douze ans. On y enseignera, outre la doctrine chrétienne, la langue espagnole, l'arithmétique et la musique. » Le gouvernement prohibait ensuite la vente à crédit, sous peine de confiscation des objets vendus et de bannissement du territoire oriental. C'est que les vendeurs à crédit, spéculant sur la simplicité des indiens, exigeaient d'eux des intérêts tellement usuraires qu'ils ne dilTéraient en rien de la spoliation pure et simple. Le décret accordait enfm aide et protection aux missionnaires, promettant de les faire respecter, et môme de les défendre par la force.

Cette dernière clause n'était pas superflue. Dès l'inauguration de la mission, les marchands, vexés dans leurs intérêts, calomnièrent les missionnaires près des indiens. Ces gens simples et candides, s'imaginant que la vente à crédit leur procurait de grands avantages, incendièrent la maison des jésuites. Mais une compagnie de soldats envoyée par le gouvernement rétablit l'ordre et fit repasser les montagnes aux indignes trafiquants. Les indiens se soumirent, à l'exception d'une tribu, celle des Jivaros. « Le jour n'est pas loin, disait

Garcia Morcno au congrès de 1871, où nous aurons à poursuivre ces perfides anthropophages, pour les chasser de notre sol et les disséminer sur nos frontières. Nous coloniserons ensuite ces fertiles contrées, ainsi que d'autres parties de notre territoire dénuées de population, en faisant appel aux émigrants catholiques d'Allemagne, qui nous arriveront en grand nombre si vous m'accordez les fonds suffisants. »

A partir de ce moment, les travaux des missionnaires produisirent les mêmes fruits que par le passé. On put former de nouveaux groupes de convertis à Loreto, Archidona, Avila, La Concepcion, ouvrir des écoles où des milliers d'enfants reçurent l'instruction, fixer des centres ou points de ralliement pour les nomades que les pères évangélisaient à certains jours. Deux ans après, la mission du Napo comptait déjà une vingtaine de villages et près de dix mille chrétiens. Ilélas ! Garcia Moreno disparut alors qu'il allait livrer au commerce et à l'industrie ces contrées aussi remarquables par leur immensité que par leurs richesses et leurs pittoresques beautés. L'œuvre était déjà si avancée qu'il insistait près du Saint-Siège pour obtenir un second vicariat apostolique. Avec lui s'évanouirent ces magnifiques perspectives. Les trafiquants rentrèrent au Napo, chassèrent les jésuites, et dispersèrent les réductions. Des religieux isolés parvinrent à demeurer quelque temps au sein des tribus errantes, mais dans une impuissance presque absolue de faire le bien par suite des obstacles que suscitaient leurs rapaces ennemis.

Les états libéraux de l'Amérique méridionale ont tous, dans leur partie orientale, une province sauvage. Seul, Garcia Moreno entreprit de porter le flambeau de la civilisation au delà des Cordillères, prouvant une fois de plus aux prétendus amis de l'humanité que le chrétien possède un cœur assez large pour embrasser tous les

peuples et assez généreux pour leur porter, au prix d'immenses sacrilices, les biens dont le Christ l'a comblé.

Sous l'inspiration de ce même zèle, le président s'efforça de raviver la foi, non seulement dans les pays sauvages, mais chez les chrétiens de l'intérieur. Les habitants des montagnes n'étaient guère moins dénués de secours religieux que les riverains de l'Amazone. A peine de temps en temps un prêtre venait-il les visiter dans leurs solitudes lointaines. Ne recevant qu'un traitement insuilisant pour vivre, le curé ne se croyait pas obligé de résider dans sa paroisse. Retiré chez ses parents ou dans une ville voisine, il faisait acte de présence trois ou quatre fois Tan, afin d'être autorisé à percevoir les fruits de son bénéfîca. Les familles croupissaient dans l'ignorance, les malades mouraient sans sacrements, les enfants n'étaient pas même baptisés. Pour rendre la vie à ces paroisses abandonnées, Garcia Moreno augmenta le nombre des pasteurs, les pourvut d'un traitement convenable, et les astreignit à la résidence. Les gouverneurs avaient ordre de veiller à ce que le service paroissial se fît régulièrement et de rendre compte à qui de droit des moindres infractions.

Sur le littoral, les deux provinces d'Esméraldas et de Manabi languissaient aussi par suite de l'éloignement de Quito et de Guayaquil, chefs-lieux de leurs diocèses respectifs. Vingt ou trente paroisses assez populeuses se trouvaient pour ainsi dire privées de vie et de mouvement. Le président supplia le souverain Pontife d'en faire le centre d'un nouveau diocèse, vrai diocèse de missions, dont le chef-lieu serait Portoviejo. Un évêque vint se fixer au milieu de ces brebis sans pasteur, des prêtres zélés parcoururent les paroisses ea prêchant la parole de Dieu, et la vie chrétienne circula de nouveau dans ces régions si longtemps désolées.

Enfin, dans les villes et les campagnes on rencontrait beaucoup de chrétiens qui n'accomplissaient plus leurs devoirs religieux. L'ignorance, les passions vicieuses, le respect humain, l'impiété révolutionnaire, quelquefois toutes ces causes réunies les arrêtaient sur le seuil de l'église. Le petit nombre de pasteurs, trois cents à peine, dispersés et comme perdus dans ces immenses paroisses, explique aussi l'indifférence des ouailles, surtout dans les communes rurales, où le prêtre était à peine connu. Garcia Moreno comprit que l'œuvre des missions devait nécessairement s'adjoindre au ministère paroissial pour ramener à la pratique de la religion ceux qui l'avaient abandonnée depuis longtemps. Il fit appel aux religieux du Trôs-Saint Rédempteur, ces enfants de saint Alphonse de Liguori, dont la vocation spéciale est déporter à tous, surtout aux plus délaissés, le bienfait de la rédemption. Deux colonies de rédemptoristes français s'établirent l'une à Cuenca, l'autre à Riobamba, pour rayonner de ces deux centres, sur les flancs comme dans les vallées de l'Azuay et du Chimborazo. Grâce à la générosité du président, qui se chargea des frais de voyage et souvent d'entretien, et sous les auspices des évoques dont le zèle seconda leurs efforts, les missionnaires réussirent en peu de temps à créer dans les villes des foyers de véritable piété et à réveiller les campagnes de leur torpeur. Ils s'en allaient deux à deux, ù cheval, au-devant d'une peuplade loinlaine perdue dans les bois ou perchée sur les flancs d'un volcan. Souvent ces pauvres gens, à l'annonce d'une mission, abandonnaient leur cabane et leur Ira- Vjftil, et faisaient un voyage de cinq à dix lieues pour assister aux saints exercices, hh où il n'y avait pas d'église, on construisait à la lu\te une tente de feuillage. Durant quinze jours, le peuple se pressait dans ce sanctuaire improvisé pour entendre les instructions, réciter

le rosaire et chanter de pieux cantiques. Tous, après avoir pleuré leurs péchés et reçu leur Dieu, se consacraient à la Vierge-Mère, en réclamant son perpétuel secours pour eux et leurs familles. Alors venait la séparation, accompagnée souvent de scènes déchirantes. Ces braves gens ne pouvaient se faire à l'idée de ne plus entendre les envoyés du ciel qui les avaient tirés de l'abîme pour les remettre sur la voie du salut. On les vit (quelquefois au moment du départ, se jeter à genoux, barrer le passage aux chevaux, et conjurer en sanglotant ces pères de leurs âmes, comme ils les appelaient, de rester avec eux.

Dans les villes, les missions n'excitaient pas moins d'enthousiasme. En 1873, les rédemptoristes prêchèrent les saints exercices dans la capitale à un immense auditoire fourni par toutes les classes de la population. Le président, à la tète de son peuple, assistait à toutes les prédications. Après avoir ramené à Dieu plusieurs milliers d'âmes, la mission se termina par la Plantation de la croix, cérémonie qui donna occasion à une scène digne des temps antiques. La vaste église métropolitaine ne pouvait contenir les flots du peuple qui s'y pressait. A la place d'honneur figurait le président, entouré des autorités civiles et militaires. Avant le départ de la procession, un des pères missionnaires parut en chaire. Il parla du signe auguste de la rédemption et des respects qui lui sont dus; il dit que la procession de la croix à travers les rues de la capitale devait être le triomphe du Dieu Sauveur ; il rappela que l'empereur lléraclius n'avait pas dédaigné de porter sur ses épaules le bois sacré du Calvaire : « Et j'espère, ajouta-t-il en s'adressant aux hommes, que tous, foulant aux pieds le respect humain, vous envieriez le même honneur. » A peine avait-il dit ces mots que le président, revêtu de tous ses insignes, quitte sa place, s'ap-

proche de la croix, et, conjointement avec ses ministres, se charge du précieux fardeau. Il traverse ainsi la capitale portant sur ses épaules, aux yeux de tout le peuple, l'étendard du Dieu qu'il voulait faire régner dans les lois et dans les cœurs. Quelle leçon pour ces républicains d'Europe qui se font une gloire d'abattre la croix dans nos écoles, sur nos places publiques, et jusque dans nos cimetières I

Ce zèle du président pour la régénération religieuse du pays fut couronné du plus magnifique succès. Qu'on en juge par le témoignage du P. Lorenzo, supérieur d'une nouvelle société de missionnaires capucins, établie à Ibarra, la malheureuse cité victime du tremblement de terre de 1868 : « La religion, écrit-il, est ici partout en honneur. De tous côtés s'élèvent de nouveaux temples. La population, accourue au-devant de nous, à plusieurs lieues de la cité, nous a reçus avec enthousiasme. Plus de cinquante arcs de triomphe se dressaient sur notre route, et la musique nous accompagnait de ses joyeux concerts. Ibarra est en pleine reconstruction, le gouvernement bâtit un vaste hôpital, l'évéque rélève sa cathédrale, les dominicains leur couvent, le président nous donne mille piastres pour réparer celui de saint François. Ici tout respire la piété ; on n'entend ni blasphèmes, ni malédictions; on y sanctifie les dimanches et fêtes ; l'armée elle-même observe la loi de Dieu et fait chaque année les exercices spirituels ^ »

Garcia Moreno jouissait du prodigieux changement dont il était le promoteur et le témoin. Après la mission de Quito, il écrivait à un ami - : « Dieu nous bénit, car le pays progresse véritablemciil. Partout, se manifeste la réforme dos mœurs, grâce aux jésuites, aux

< En juin 1873.

« La Verdad, 26 février 1874.

dominicains, aux rédemptoristes, aux observantins, et autres religieux qui aident nos bons prôtres, eux-mêmes pleins de zèle. Incalculable est le nombre de ceux qui, durant le carême, se sont régénérés par la pénitence. Dans notre jeunesse, on comptait ceux qui remplissaient leurs devoirs religieux ; aujourd'hui l'on compte ceux qui les négligent. D'autre part, le progrès matériel est non moins admirable. On dirait vraiment que Dieu nous soulève de sa main, comme fait un tendre père pour son enfant quand il l'aide à essayer ses premiers pas. »

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