CHAPITRE XI l'évêque du dehors
Malgré les grands actes de vertu dont se compose la vie de Garcia Moreno, son âme chrétienne ne se serait peut-être jamais manifestée dans tout son éclat sans l'événement douloureux qui stupéfia le monde catholique durant sa seconde présidence, je veux dire l'envahissement de Rome par les troupes du roi Yictor- Emmanuel de Savoie. Comme Tintervention de notre héros dans cette question du pouvoir temporel a contribué plus qu'aucun de ses actes à le mettre en relief aux yeux de l'Europe et à le désigner aux colères de la franc-maçonnerie cosmopolite, il convient de raconter en détail ce glorieux épisode de son histoire.
Depuis un siècle, les sociétés secrètes travaillaient sans relâche à jeter bas la puissance temporelle des papes. Sous l'inspiration de Satan, leur maîiro, elles avaient compris qu'une Eglise dépouillée de toute propriété ne peut être qu'esclave ou martyre. De là, la confiscation des biens ecclésiastiques, et surtout la guerre h ce pouvoir temporel qui assure au vicaire du Clirisl indépendance et liherté. La Révolution do 4780 détrône Pie VI ; la « Révolution à cheval» de 1804 emprisonne Pie VII; le carbonarisme tente plusieurs fois d'aballre Grégoire XVI et réussit à renverser Pic IX. Seulement, à chaque nouveau triomphe des bandes révolutionnaires, il apparaissait toujours un roi ou un
congrès de rois pour relever le trône pontifical. Voulant en finir, la franc-maçonnerie enrôla les chefs d'Etat parmi les complices de ses brigandages : Victor-Emmanuel, roi de Piémont, et Napoléon III, empereur des Français, entrèrent dans ses complots. Dès lors commença cette longue série de trahisons, ce long baiser de Judas, qui aboutit au crime de 1870.
Pour colorer l'infâme guet-apens qu'ils méditaient, les conjurés imaginèrent d'en rendre « le pape responsable aux yeux du monde». Le roi de Piémont parla de réformes nécessaires à Rome ; Napoléon, dans un document célèbre ^ précisâtes abus existants et réclama de Pie IX, encore à Gaële, « une amnistie générale pour les insurgés, la sécularisation de l'administration, l'adoption du code-Napoléon, l'établissement d'un gouvernement libéral». Il savait à quoi s'en tenir sur les mérites des gouvernements libéraux, lui qui préparait alors le coup d'Etat du 2 décembre et l'Empire; mais il jouait son rôle en fomentant de nouvelles émeutes contre ce gouvernement pontifical qu'il venait, un peu malgré lui, de restaurer. Quelques années plus tard, au lendemain de la guerre de Crimée, la France, le Piémont et TAnglcterrc, réunis au congrès de Paris, oubliaient la question d'Orient pour remettre de nouveau sur le tapis les abus du gouvernement pontifical, le plus doux, le plus paternel, le plus économique des gouvernements de l'Europe , alors que cette même France, aidée de l'Angleterre et du Piémont, venait « de dépenser deux milliards, soixante-huit officiers supérieurs, trois cent cinquante jeunes gens, la fleur de nos grandes familles, et deux cent mille Français, pour soutenir le grand Turc, l'homme, ou plutôt Tctre qui, entouré de ses huit cents femmes légitimes, ses trente-
* La lettre h Edgar Ney.
six sultanes, et ses sept cent cinquante femmes de harem, mange dans une auge d'or deux cent cinquante millions prélevés sur les sueurs des chrétiens ^ ». Quand on revient de combattre pour perpétuer et consolider en Europe la sentine musulmane, ne faut-il pas avoir un front d'airain ou plutôt de franc-maçon, pour oser dénoncer les abus de la Rome pontificale ?
L'opinion suffisamment préparée, les deux complices entrèrent en campagne. La guerre d'Italie fournit à Victor-Emmanuel l'occasion de mettre la main sur les Romagnes, en échange de la Savoie et du comté de Nice dont il fit la part de son compère. Puis, sous prétexte d'arrêter Garibaldi, son précurseur patenté, le roi de Piémont envahit avec cinquante mille hommes les Marches et rOmbrie, pour assassiner à Castelfidardo la petite troupe pontificale, commandée par La Moricière. L'armée française assiste à cet égorgement, l'arme au bras, se retire devant les troupes piémontaises qui s'emparent de la campagne romaine, et finalement, sur l'ordre de Napoléon, abandonne Rome à l'excommunié. Par la brèche de la Porta-Pia, celui-ci pénètre dans la vieille cité des papes et s'installe cyniquement, aux applaudissements de la Révolution, dans le palais du Quirinal.
On reste stupéfait devant cette violation du droit des gens, mais plus encore peut-être devant la honteuse attitude des puissances européennes qui l'ont encouragée ou tout au moins tolérée. Durant les dix années <iue Victor-Emmanuel consacra, lui et son comparse Garibaldi, à V annexion successive des provinces pontificales, les souverains promulguèrent le nouveau principe de non-intervention, en vertu duquel le fort adroit d'écraser le faible sans qu'il soit permis à qui que ce
♦ Paroles de Mgr Pie dans un entretien avec l'empereur Napoléon. Ilûloire du cardinal Pie, par Mgr Baunard, tome I, p. 666.
soit de s'interposer entre eux. Au reste, avant l'arrivée' à Rome du roi de Piémont, les gouvernements d'Europe l'avaient déjà reconnu comme roi d'Italie. Pendant que ses canons balluient en brèche les murailles de la Ville éternelle, Pie IX, s'adrcssant aux membres du corps diplomatique rassemblés dans ses appartements, leur dit avec tristesse : « Messieurs, je voudrais pouvoir vous dire que je compte sur vous et que quelqu'un d'entre vous aura, comme jadis, l'honneur de tirer l'Église de ses tribulations. Les temps sont changés, le pauvre vieux pape ne compte plus sur personne ici-bas; mais l'Eglise est immortelle, Messieurs, ne l'oubliez pas. >» Les diplomates, qui connaissaient leurs maîtres, restèrent muets. Néanmoins, le vaillant Pontife, du fond de sa prison, dénonça à tous les potentats et à tout le peuple catholique l'exécrable forfait dont il était victime. Dans son encyclique du i" novembre, il raconta comment Victor-Emmanuel avait osé lui proposer la cession volontaire des États de l'Église. « Naboth, disait-il avec un de ses prédécesseurs, défendit sa vigne au prix de son sang; et nous abandonnerions les droits et les possessions de l'Église que nous avons juré de maintenir intacts ! nous sacrifierions la liberté du Siège apostolique, intimement liée à la liberté de l'Église universelle ! » Il ajoutait que, « au mépris de ses protestations, le roi de Piémont avait envahi le lambeau de territoire qui restait encore au pape, dispersé l'armée pontificale, envahi la Ville éternelle, après en avoir abattu les murailles à coups de canon ». Puis, le Vicaire du Christ, en vertu de son autorité toute-puissante, lançait de nouveau l'excommunication contre les auteurs et fauteurs de l'abominable attentat commis contre l'Eglise de Dieu. En môme temps, le cardinal Antonelli, par une circulaire aux représentants du Saint-Siège à l'étranger, protestait au nom des droits politiques
contre l'occupation de Rome, montrant la flagrante injustice dont s'était rendu coupable le roi de Piémont, et la servitude du saint-père désormais à la merci des envahisseurs. Il avertissait néanmoins tous les chefs d'Etat que « malgré les violences du gouvernement italien et ses efforts pour amener les cabinets européens à ratifier l'invasion des Etats pontificaux, chose qui paraissait impossible , le saint-père fidèle à ses serments et à sa conscience, revendiquerait ses droits par tous les moyens en son pouvoir, et affronterait la prison et la mort plutôt que de trahir son devoir ». Ce qui paraissait impossible en fait de lâcheté, les princes leréahsèrent. Les uns, complices de la Révolution, les autres terrifiés par elle, restèrent muets devant le fait accompli ; et les bourreaux du pape allaient enfin s'applaudir d'avoir tué le droit sans soulever d'autre protestation que les larmes impuissantes des catholiques, quand, par hi grâce de Dieu, une voix éclatante, la voix du président de rÉquateur, retentit comme un coup de foudre au sommet des Andes, et vint rappeler à nos rois d'Europe qu'ils peuvent écraser le juste mais que la justice ne meurt pas.
Garcia Moreno avait suivi, scène par scène, la passion de Pie IX. Il avait applaudi aux touchantes mais fermes protestations de l'agneau luttant contre les loups ; la croisade des zouaves pontificaux contre les nouveaux sarrasins l'avait transporté d'admiration. Combien de fois ne lui arriva-t-il pas de s'écrier, en variant un peu le mot de Clovis : « Que ne suis-je à la tête des Francs ! » Mais, s'il lui manquait l'épée de Clovis ou de Charlemagne, le grand co'ur de ces héros battait dans sa poitrine. Quand le crime fut consommé, il résolut de pousser au moins le cri du centurion romain, sur le Calvaire: « C'est le Fils de Dieu que vous avez attaché à la croix. » Les révolutionnaires aiguiseront leurs poignards, les
grands rois d'Europe frémiront de colère à la pensée de ce principicule américain qui les dénonce à l'indignation du monde civilisé : qu'importe ? Dieu ne meurt pas. L'encyclique du Pape parut à l'Equateur dans les premiers jours de janvier 4871 ; le 18, on lisait au journal officiel cette énergique protestation, adressée selon la forme constitutionnelle, au ministre de Victor- Emmanuel :
« Le soussigné, minisire des affaires extérieures de la République de l'Equateur, a l'honneur d'adresser la protestation suivante à Son Excellence le ministre des affaires étrangères du roi Victor-Emmanuel, à l'occasion des événements douloureux survenus depuis septembre dernier dans la capitale du monde catholique.
« L'existence même du catholicisme étant attaquée dans la personne de son auguste chef, le représentant (le l'unité catholique, lequel s'est vu dépouiller de son domaine temporel, unique et nécessaire garantie de sa liberté et de son indépendance dans l'exercice de sa mission divine, Votre Excellence reconnaîtra que toul catholique, et à plus forte raison tout gouvernement qui régit une notable portion de catholiques, a non seulement le droit mais le devoir de protester contre cet odieux et sacrilège attentat.
« Cependant, avant d'élever la voix, le gouvernement de l'Equateur attendit la protestation autorisée des états puissants de l'Europe contre l'injuste et violente occuj)ation de Rome, ou, mieux encore, que Sa Majesté le roi Victor-Emmanuel, rendant spontanément hommage à la justice et au caractère sacré du noble Pontife qui gouverne l'Eglise, restituât au Saint-Siège le territoire dont il l'a dépouillé.
(( Mais son attente a été vaine : les rois du vieux continent ont jusqu'ici gardé le silence, et Rome continue à gémir sous l'oppression du roi Victor-Emmanuel.
C'est pourquoi le gouvernement de l'Equateur, malgré sa faiblesse et l'énorme distance qui le sépare du vieux monde, accomplit le devoir de protester, comme il proteste, devant Dieu et devant les hommes, au nom de la justice outragée, au nom surtotit du peuple catholique de l'Equateur, contre l'inique invasion de Rome et l'esclavage du Pontife romain, nonobstant les promesses insidieuses toujours répétées et toujours violées, nonobstant les garanties dérisoires d'indépendance au moyen desquelles on entend déguiser l'ignominieux asservissement de l'Eglise. Il proteste enftn contre les conséquences préjudiciables au Saint-Siège et à l'Eglise catholique, qui ont déjà résulté ou résulteront encore de cet indigne abus de la force.
« En vous adressant cette protestation par ordre formel de l'Excellentissimc président de cette République, le soussigné veut espérer encore que le roi Victor-Emmanuel réparera noblement les déplorables effets d'un moment de vertige, avant que le trône de ses illustres aïeux soit réduit en cendres par le feu vengeur des révolutions '. »
Garcia Moreno ne se contenta pas de cette protestation personnelle. Il en envoya copie à tous les gouvernements d'Amérique, les exhortant vivement à réprouver avec lui «la violente et injuste occupation dé Rome. » « Une violation si flagrante de la justice contre l'auguste chef de l'Eglise calholi(iue, disait-il, ne peut être regardée avec indillérence par les gouvernements de la libre Amérique. Si les rois du vieux monde ne lui opposent (jue le silence, elle doit encourir dans le nouveau l'énergique réprobation des peuples et des gouvernements ([ui les représentent. »
llélas! aucun clief d'Etat, pas j)lusen Amérique qu'c»
' El Nacional, 18 janvier 1871.
Europe, ne fit écho au grand justicier. Du reste, il ne se faisait aucune illusion sur le résultat de sa démarche: « Je n'cspore pas, écrit-il à un ami, que les républiques sœurs répondent à notre invitation de protester contre la sacrilège et mille fois infâme occupation des Etals pontificaux. Par cette invitation, dailleurs, je n'ai eu en vue que d'accomplir mon devoir de catholique et de donner à notre protestation la plus grande publicité possible. La Colombie m'a remis une réponse négative en termes modérés ; Costa-Rica, une réponse également négative en termes insolents ; la Bolivie m'a fait dire avec une grande courtoisie qu'elle prendrait mon projet en considération; quant au Chili, au Pérou, et aux autres états, ils n'ont pas môme daigné m'adresser un accusé de réception. Après tout, qu'importe? Dieu n'a besoin ni de nous, ni de rien, pour accomplir sa promesse, et iU'accompliracn dépit de l'enfer et de ses satellites francs-maçons qui, par le moyen des gouvernants, sont plus ou moins les maîtres de l'Amérique à l'exception de notre patrie. »
Si les rois et les présidents de république firent la sourde oreille, l'effet de cette protestation fut immense sur les peuples. A l'Equateur, elle provoqua une grande manifestation nationale, à laquelle s'associèrent tous les dignitaires de l'ordre civil, militaire et judiciaire. Dans de magnifiques adresses au délégat apostolique, tout le peuple disait comme les habitants de Quito :
« Nous ne pouvons rien contre ces odieux attentats, mais nous les réprouvons, nous les condamnons de tout notre cœur, et nous demandons au Dieu des nations et des armées d'abréger ces temps de tribulation, en rendant au chef de l'Eglise sa liberté et son indépendance. »
Après avoir flétri la spoliation, l'adresse du clergé en appelait « aux souverains de cette Europe qu'on appelle
civilisée, à ces puissants qui gouvernent des millions de catholiques dont le bonheur est intimement lié à l'indépendance du chef de l'Eglise. Comment, disait-elle, le pontife romain peut-il être indépendant et sujet d'un roi, d'un roi qui depuis dix ans opprime l'Eglise et foule aux pieds ses saintes lois ? Il nous paraît impossible que vous approuviez l'immoral et monstrueux principe que le fort a toujours droit et que l'indépendance des peuples n'est qu'une affaire de coups de canon. Nous voulons croire, avec l'Ecriture, que vous êtes assis sur un trône de justice et qu'un éclair de vos yeux dissipera les méchants ^ » Ainsi, sous la puissante impulsion de son chef, l'Equateur se levait comme un seul homme pour flétrir l'iniquité triomphante et consoler le prisonnier du Vatican.
Le monde catholique applaudit également à la noble protestation du président, dès lors regardé comme un héros. « L'Equateur, disait un journal de Bogota, ne serait rien sans Garcia Moreno, et cet homme illustre, malgré son génie, ne serait rien lui-même sans son intrépide défense de l'Eglise romaine. Honneur et gloire à celui qui a osé dire : un peuple catholique ne peut renier socialement Jésus-Christ. En le voyant protester officiellement contre la plus grande injustice des temps modernes, l'usurpation sacrilège des Etats pontificaux, quelques-uns riaient de cet acte; mais bientôt sa voix retentissait dans le monde entier, éveillant partout des échos assez puissants pour faire trembler les spoliateurs. Cet homme a sauvé l'honneur de notre siècle ; et, dans le nimbe de gloire qui le couronne, on oublie la faiblesse de la nation qui a pris pour elle de parler pour toutes 2. » Un journal espagnol, La Cruz. fit ressortir
* Proverbes, II, 8.
' El Tradicionisla, cilé par£/ Nacional, 18 novembre 1873.
l'acte de Garcia Moreno dans des termes si glorieux pour lui que nous ne résistons pas au plaisir de les citer : « Le vieux monde, couvert de stigmates honteux, régi par des monarques qui ne rognent ni ne gouvernent, toujours prêts au moment du péril à jeter leur couronne pour sauver leur tête, ce vieux monde avili a laissé le Vicaire du Christ entre les mains des nouveaux Judas : il s'est fait le complice des déicides du Golgotha. Nos gouvernants libéraux ont assisté tranquillement, peut- <^tre même joyeusement, au triomphe de la liberté du mal, sans môme envoyer une parole de consolation au captif du Vatican. Mais, de l'autre côté des mers, existe un pays où s'est conservée la langue et la foi de la vieille Espagne ; une nation dont le gouvernement, les lois et les mœurs sont fondés sur le catholicisme, un peuple qui, bien que républicain, a su vomir le poison libéral. Celte nation, la seule qui ait écouté la grande voix de Pie IX, la seule qui ait protesté par un acte officiel, solennel, énergique, contre les sacrilèges spoliateurs de Rome, la seule qui ait censuré par son exemple l'humiliante apathie de ceux qui devaient et pouvaient aller au secours du souverain pontife, la seule qui arbore sans crainte le glorieux drapeau de la croix ; cette nation, dis-je, ne figure pas au nombre des nations do l'Europe, ni de ces royaumes qui s'intitulent, on ne sait pourquoi, très chrétien, très fidèle, très catholique ; ni <le ces empires que la multitude des guerriers ou des canons rend invincibles : c'est la petite république de l'Equateur, petite matériellement, grande par sa foi. Honneur et gloire à son noble chef qui, fidèle interprète des aspirations populaires, a su venger l'Église opprimée, la religion outragée, Rome envahie par des hordes sauvages mille fois plus dignes de malédictions que les hordes d'Attila. » La presse catholique française ne ménagea pas non plus son admiration au vaillant dé-
fenscur de rÉglise. L'Univers le cita comme exemple à rassemblée de 1871 qui, élue pour faire la monarchie, glissait déjà vers la République. Il lui proposait d'imiter par sa foi cet état de l'Equateur, « le seul catholique, ieseul qui profite du droit d'un pays libre pour protester contre la violation du droit des gens, le seul qui fasse entendre à la cour de Florence le ferme langage de la justice, ce qui vaut aujourd'hui à son président les félicitations du monde entier ».
Au milieu des insultes qui lui furent prodiguées par les journaux révolutionnaires, Garcia Moreno se réjouil d'avoir donné, pour ainsi dire, une voix à la conscience publique, mais surtout d'apprendre que sa protestation avait grandement consolé et fortifié le captif du Vatican. A la lecture de cette énergique réprobation des sacrilèges apostats qui l'avaient trahi, Pic IX s'écria : « Ah ! si celui-là était un roi puissant, le pape aurait un appui en ce monde !» Le 21 mars 1871, il envovait au président ce bref de félicitation et de reconnaissance : « Aux nombreux et magnifiques témoignages de pieux dévouement que vous nous avez donnés dans raccomplisscmcnt des devoirs de votre charge, vous ajoutez une preuve éclatante de fidélité au Siège apostolique et à notre humble |)ersonnc.' Dans un temps désastreux pour la sainte Église, vous n'avez pas craint de condamner publiqiumient, aux acclamations de tous les cœurs honn('^tes, l'usurpation de noire j)ouvoir temporel que des hommes ingrats et [)erfi(le8 viennent de perpétrer. Cet acte d'énergie nous a souverainomeni consolé au milieu des afllictions qui nous accablent : aussi avons-nous résolu, en lénioignage de n(dro all'ectucuse bienveillance et pour vous slimuicr à de nouveaux actes de générosilé envers IK.glise callioliijne. de vous créer, comme nous vous créons en ellVI par les présentes lettres, chevalier de première classe de l'ordre
de Pie IX. Admis dans celle illustre corporalion, vous pourrez porter désormais la grande décoration de cet crdre et jouir de toutes les distinctions et privilèges dont nous l'avons enrichi ».
Pie IX ne pouvait trouver un cœur plus brave ni j.lus catholique pour y placer la croix de chevalier, (larcia Morcno remercia le Pape avec effusion. Il ne se croyait pas digne d'un tel honneur, il trouvait tout naturel d'avoir accompli ce qu'il appelait un devoir de sa charge. « Si le dernier des Equatoriens, disait-il au congrès de 1871, avait à subir dans sa personne ou ses biens, les vexations d'un gouvernement puissant, nous croirions devoir protester hautement contre l'abus de la force, pour ne pas autoriser l'injustice par la complicité de notre silence. Je ne pouvais donc pas me taire, alors qu'en ôtant au pape son indépendance et sa liberté, les usurpateurs du pouvoir temporel violaient le droit le plus précieux de tous les habitants de l'Equateur, le droit de la conscience et de la liberté religieuse. » La protestation n'était que l'accomplissement d'un devoir strict; il fallait au nouveau chevalier, pour légitimer son tilre à ses propres yeux, un acte de générosité plus significatif et plus spontané. L'usurpation du pouvoir temporel lui en fournit l'occasion.
Le pape dépouillé de ses Etats, par conséquent de ses revenus, était parle fait même réduit à la mendicité. Pour subvenir aux frais de son immense administration, les catholiques avaient créé l'œuvre du denier de saint Pierre alimentée par la charité des particuliers. Garcia Moreno se demanda pourquoi le gouvernement, en sa qualité de catholique, n'enverrait pas son obole au pape, aussi bien que les familles, aussi bien que les individus. Au congrès do 1873, après avoir montré la renaissance de l'Equateur, sous l'influence du catholicisme, l'état des finances de plus en plus prospère, U*»,
nécessité de multiplier les missionnaires sur les rives du Napo, il formula nettement sa proposition :
« Il n'est pas moins impérieux, dit-il, le devoir qui nous incombe de secourir Notre Saint-Père le pape maintenant qu'on l'a dépouillé de ses domaines et de ses revenus. Vous pouvez lui destiner le dix pour cent sur la partie de la dîme concédée à TEtat. L'ollVande sera modeste, mais elle nous permettra au moins de prouver que nous sommes les fils loyaux et aiïectionnés du père commun des fidèles. Nous le lui prouverons tant que durera le triomphe éphémère de l'usurpation italienne.
« Puisque nous avons le bonheur d'être catholiques, soyons-le logiquement, ouvertement; soyons-le dans notre vie publique comme dans notre vie privée; confirmons la vérité de nos sentiments et de nos paroles par le témoignage public de nos œuvres.
K En tout temps une pareille conduite devrait être celle d'un peuple catholique, mais aujourd'hui, à cette époque de guerre implacable et universelle contre notre sainte religion, aujourd'hui que les apostats en viennent à renier dans leurs blasphèmes la divinité de Jésus, notre Dieu et notre Seigneur, aujourd'hui que tout se ligue, tout conspire, tout s'acharne contre Dieu et son Christ, qu'un torrent de méchanceté et de fureur jaillit du fond de la société bouleversée contre l'Eglise et contre la société elle-même, comme dans un tremblement de terre surgissent de profondeurs inconnues des rivières de fange; aujourd'hui, dis-je, celle conduite conséquente, résolue, courageuse, s'impose absolument, car l'inaction pendant le combat est une trahison ou une lAcheté.
« Continuons donc; noire iruvro avec une invincible lidélilù, heureux, mille fois heureux si le ciel veut bien à ce prix combler notre chère patrie de ses béné-
dictions, heureux moi-même si je parviens à mériter ainsi la haine, les calomnies et les insultes des ennemis de Dieu et de notre foi. »
Electrisé par la sublimité de ces sentiments, le congrès vota le projet, après que les différents orateurs eurent exposé les raisons de droit naturel et de droit divin qui obligeaient les nations catholiques à soutenir le souverain pontife. « De même que chaque nation doit subvenir aux nécessités de l'Etat, de même chaque état, partie de cette immense association qui s'appelle l'Eglise, doit pourvoir aux besoins du chef qui la régit. Du reste, l'Equateur y est obligé par gratitude autant que par justice, car la dîme appartient tout entière à l'Eglise, et c'est grâce à la générosité du saintpère que l'Etat peut s'en approprier une partie. Enfin, par ailleurs, l'Equateur doit témoigner sa reconnaissance à ce Pontife magnanime qui, lors du tremblement de terre d'Ibarra, vint si généreusement à notre secours, comme il le fait du reste toutes les fois qu'il s'agit de soulager quelque grande infortune. » Sous l'empire de ces considérations, le congrès alloua au saint-père une somme de dix mille piastres ', à titre de don national, « chétive offrande de notre petite République, disaient les représentants au délégat apostolique, que nous vous prions de faire agréer à l'immortel Pie IX, de la part d'un peuple qui vénère ses vertus et admire sa grandeur. » — «Cessez, répondit le délégat touché jusqu'aux larmes, cessez de me représenter votre République comme humble et petite : ils ne sont pas petits les états qui savent s'élever à une telle hauteur. »
En recevant le message du président et le don filial de la République équatorienne, le bon Pie IX ne fut • pas moins ému que son délégat. Sa réponse au prési-
* Environ \\'2 mille francs.
sion cet héroïque pontife toujours sur la brèche pour défendre les droits de l'Église, ce nouveau Grégoire VII qui, dans notre siècle d'indifférence et de rationalisme eut assez de courage et de prestige pour imposer le Syllabus, organiser une croisade, et célébrer le concile du Vatican. Ces deux âmes n'en faisaient qu'une dans l'amour de la vérité intégrai : Pie IX, l'Evêcjue du dedans, prêchait cette vérité; Garcia Moreno, l'Evêque du dehors, se levait pour lui prêter main-forte, et lui offrir au besoin le sacrifice de sa vie. Il écrivait un jour à un de ses amis qui venait d'être admis à l'audience de Pie IX : « Je te porte envie pour le bonheur que tu as eu de baiser les pieds du Vicaire de Jésus- Christ et de converser avec lui, lui que j'aime plus que mon père, car pour lui, pour sa défense, pour sa liberté, je donnerais même la vie de mon fils. »
Pie IX et Garcia Moreno, ces deux justes du XIX' siècle avaient mérité tous deux le suprême honneur de partager la passion de Jésus-Christ : l'un fut livré aux geôliers de la Révolution, l'autre à ses sicaires.