‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 61 sur 67 · LA RÉÉLECTION · texte numérisé non relu

LA RÉÉLECTION

Durant les cinq années écoulées depuis que Garcia Moreno avait repris les rônes du pouvoir, le pays changea de face matériellement et moralement, au point que les étrangers ne reconnaissaient plus le triste et pauvre Equateur d'autrefois. La capitale était transformée, les autres villes embellies; la province d'Ibarra, ensevelie six ans auparavant sous les décombres, sortait de ses ruines. Des écoles s'ouvraient dans les moindres villages, des collèges et des pensionnats dans les centres populeux ; une Université dotée de quatre facultés, une Ecole polytechnique, des musées, des laboratoires, un Conservatoire des beaux-arts, un observatoire astronomique, élevaient Quito au rang des villes les plus illustres du continent américain. L'Equateur offrait le spectacle de l'Italie au temps des Médicis. Et encore n'était-ce là que la fleur et comme le vernis de la civilisation nouvelle qui animait le pays. Le froid égoïsme avait fait place à la charité ; les pauvres, les malades, les lépreux, recueillis dans les hôpitaux, y trouvaient secours et consolation ; les orphelins dans les asiles, les jeunes ouvriers dans les ouvroirs, les indiens dans leurs cases, apprenaient à devenir des hommes; les prison-

niers se moralisaient sous raclion bienfaisante de lu religion; les sauvages de l'Orient eux-mêmes se civilisaient, grâce au dévouement de leurs zélés missionnaires; sur toutes les roules, de Quito à Guayaquil, à Manabi, aux plages d'Esmeraldas, des milliers d'ouvriers travaillaient à relier le plateau des Andes aux rivages de l'Océan. Encore quelques années, on aurait vu l'agriculture et l'industrie enrichir ce pays, des émigrants défricher ses bois, des chemins de fer sillonner ses vastes haciendas. L'avenir s'ouvrait aux plus magnifiques perspectives, d'autant plus que l'Equateur, si troublé jusque-là, jouissait depuis ces six années de la paix la plus parfaite.

A l'intérieur, le calme et la tranquillité régnaient dans les esprits, grâce à la constitution qui garantissait tous les droits légitimes et contraignait les méchants à les respecter. En 1871 et 1873, le congrès se réunit, non plus pour organiser l'émeute contre le gouvernement, mais pour l'aider dans ses travaux. Députés et sénateurs, unis d'esprit et de cœur au président, examinaient consciencieusement les projets de lois soumis à leurs délibérations, ne consultant dans leurs votes que le bien public, et non le criminel désir d'assurer le triomphe d'un parti ou de faire échec au gouvernement. Cette harmonie des pouvoirs, phénomène inconnu des républi([ues, jetait le peuple dans une espèce de ravissement. « Autrefois, dit un journal de cette époque, on craignait les congrès comme les tremblements de terre, les épidémies, les calamités publiques. Les chambres se transformaient en concile pour attaquer les droits de l'Eglise, sa discipline, ses propriétés, ou en factions d'opposition, sous l'impression du plus vil égoïsme et quel(|uefois des plus basses vengeances. A leur approche, on faisait des prières pubUrfues, on récitait dus Ulanics, on poussait des cris de terreur, comme

à l'approche d'une invasion. Heureusement ce temps n'est plus ; le congrès et le gouvernement s'unissent dans un seul et même souci : assurer la prospérité du pays sous la sauvegarde de la morale et de la religion'.» Les révolutionnaires avaient bien tenté d'agiter le peuple, mais quelques jours d'état de siège avaient suffi pour les mettre à la raison. « Le peu d'importance de ces tentatives, disait Garcia Moreno au congrès de 1871, déjouées aussitôt que connues, prouve que le peuple, d'accord avec le gouvernement, oppose un rempart inébranlable aux complots des factieux. Si, à l'avenir, quelques-uns de ces brouillons s'enhardissent jusqu'à lever encore contre la patrie leurs mains parricides, je compte sur la loyauté de l'armée et de la garde nationale, sur les sentiments patriotiques du peuple, et pardessus tout sur la protection divine pour en faire bonne et prompte justice. » Les révolutionnaires se le tinrent pour dit et restèrent cois pendant toute cette période, à tel point que le gouvernement, par un décret de d873, rouvrit les portes de l'Equateur à tous les déportés politiques, sans préjudice toutefois de leur responsabilité devant les tribunaux pour crimes de droit commun. Comme la plupart avaient à craindre de sérieux démêlés avec la justice, très peu profitèrent de cet acte de clémence.

Le gouvernement entretenait aussi des relations, sinon cordiales, du moins pacifiques, avec les états voisins, qui avaient enfin appris à le respecter. Au début de cette période, la Gazette officielle de Nicaragua se permit un jour des insinuations malveillantes au sujet du nouveau gouvernement de l'Equateur, Garcia Moreno demanda des explications : « Il laissait en paix ses voisins, il ne se permettait jamais le langage caus-

< La Verdad, 20 octobre 1873,

tique et injuste dont usait la Gazette envers les magistrats de l'Equateur, magistrats que le peuple a choisis pour faire respecter ses droits indignements trahis. Que signifiaient donc ces perpétuels dénigrements ? » Le gouvernement de Nicaragua s'empressa de répondre qu'il n'avait jamais eu l'intention de blesser les représentants d'un état avec lequel il désirait vivre en paix, et qu'à l'avenir les folliculaires officiels garderaient plus de réserve'. Inspirés par la secte maçonnique, les journaux de la Colombie tâchaient aussi de brouiller les cartes en ressassant les anciennes idées de Mosquera sur le despotisme théocratique de l'Equateur. Ils versaient des larmes de crocodile sur leurs compatriotes du Cauca obligés de vivre dans ce pays disgracié. Garcia Moreno leur fit répondre que si les brouillons se déplaisent généralement à l'Equateur, l'étranger pacifique y trouve toujours bienveillance et cordialité ; que du reste ceux qui ne s'accommoderaient pas des lois du pays ne devaient pas s'y considérer comme dans une prison Mamerline, mais dans une Thobes aux cent portes, par oii chacun peut sortir de cette terre ingrate pour aller respirer les douceurs du paradis colombien-. Quant au Pérou, toujours en ébuUition révolutionnaire, il n'avait pas le temps d'intriguer chez ses voisins ; aussi, malgré les menées, les fureurs, les pamphlets des réfugiés de Lima, Garcia Moreno put-il dire en 187.*) aux membres du congrès : « Rien n'est venu troubler la bonne harmonie que nous voulons conserver avec toutes les nations par l'accomplissement loyal de tous nos devoirs. »

Il y a plus ; on dépit des injurieux libelles que la Ré- .volution vomissait contre lui, la gloire de Garcia More-

< FA yaciomil, 2 janvier 1870.

■■' /.'/ Vrnlittf. :» murs 1873.

no rayonnait dans toute l'Amcrique. « L'Equateur, élisait en 1872 L'ÈcJio des deux Mondes, a eu la sagesse d'unir les biens du passé avec ceux du présent, le droit avec les garanties d'un pays libre. En cautérisant les plaies toujours saignantes dont lavait couvert la démagogie libertine d'une autre époque, il a t'ait comprendre à ses fils que la République n'est pas la Révolulion, ni rindépendance le chaos. » A propos du paiement de la dette américaine, le chargé d'alTaires des Etats-Unis écrivait au journal ofliciel de l'Equateur : « Il n'est point hors de propos de vous présenter mes félicitations sur les progrès matériels accomplis et les entreprises en voie d'exécution. Peu de personnes sont plus aptes que moi pour en parler d'une manière compétente. Aussi est-ce de tout mon cœur que je fais des vœux pour que cette prospérité croisse de plus en plus. » Le ministre plénipotentiaire de la Colombie, Gonzalez Carazo, ayant reçu ses lettres de rappel, disait au président : * « En quittant votre beau pays, je ne puis m'empêcher de vous ouvrir mon cœur. De retour dans ma chère Colombie, je proclamerai hautement que l'Equateur sème partout la précieuse semence de l'instruction publique, ouvre avec une admirable ténacité des voies de communication jusqu'au littoral, administre ses finances avec une probité exemplaire ; qu'ici l'administration de la justice n'est pas une garantie illusoire pour les biens, l'honneur, la vie des citoyens et des étrangers ; que, posée sur ses volcans, d'où peuvent jaillir à chaque instant la ruine et la mort, la nation s'agenouille instinctivement devant Dieu, notre espérance dans tous nos dangers ; que la morale y fleurit magnifiquement sous la protection de la loi, et qu'enfin la bienfaisance officielle, sous l'inspiration de la charité

' La Verdad, 8 juin d872.

chrétienne, entretient des hospices presque luxueux^ où le malade oublie ses douleurs et l'orphelin son abandon. »

Tel était l'état florissant de l'Equateur, ses progrès au dedans, sa gloire à l'étranger, quand au cours de l'année 1874, la question de l'élection présidentielle vint de nouveau passionner les esprits. Cette élection, aux termes de la constitution, devait avoir lieu au mois de mai 1875. Or, dans les conditions que nous venons de rappeler, il n'était douteux pour personne que Garcia Moreno, l'idole et le bienfaiteur du peuple, obtiendrait une seconde fois l'immense majorité des suffrages. On disait tout haut que la gratitude autant que la nécessité imposait la réélection. Si, par égard pour quelques énergumènes, l'Equateur abandonnait l'homme de génie et de dévouement dont Dieu l'avait gratilié, l'Equateur serait justement honni du monde entier. D'ailleurs, qui pouvait remplacer Garcia Moreno, terminer ses œuvres, tenir le gouvernail d'une main assez ferme pour préserver le navire des écueils de l'anarchie vaincue mais toujours frémissante ? Quand un homme dépasse à ce point ses contemporains, c'est que Dieu le veut à la tête d'un peuple, et ce peuple, à moins d'avoir perdu le sens, ne se prive point de ses services pour se jeter dans les bras du premier venu. La sagesse de la constitution consistait précisément dans la faculté qu'elle laissait au peuple de maintenir ù sa tête l'homme nécessaire.

Ces idées dominaient tellement le public que les provinces de rE(|natour les manifestèrent (hins des adresses spontanément signées par des milliers d'électeurs, Après un brillant éloge do Garcia Moreno, on démontrait la nécessité de lui continuer le mandat présidentiel pour en finir une bonne fois avec la llévolution. « Votons, disaient les signataires, volons pour le grand homme qui n'appartient point à l'école radicale, mais à

l'Église catholique, apostolique et romaine ; pour l'illustre citoyen dont nous connaissons la noble intelligence, la science étendue, la parole ardente, l'honneur «ans tache, l'indomptable valeur, Tindiscutable patriotisme ; pour le guerrier qui dirigea la glorieuse et salutaire croisade de 4859 ; pour l'homme d'Etat qui a remis l'ordre dans nos finances, propagé l'instruction, • multiplié les établissements de charité, doté le pays de nombreuses voies de communication ; votons pour l'intègre citoyen qui voit dans le pouvoir, non pas une mine à exploiter ni un trépied de vaine gloire mais une <iharge à laquelle il continuera de sacrifier son temps, «a fortune, sa vie même, pour le salut de la patrie'. »

En prouvant aux moins clairvoyants la certitude de la réélection, ces démonstrations populaires exaspérè- Tent la faction libéro-radicale qui, battue en 1869, espérait prendre sa revanche en 1875. Pour ne pas trop <;hoquer le peuple, ils opposèrent au président, non plus un ami d'Urbina, mais le catholique Borrero, le champion (lu libéralisme, l'antagoniste attitré de l'autoritaire Garcia Moreno. En vain ce dernier avait -il cherché, •quelques années auparavant, à désarmer son ancien ami, en le nommant visiteur fiscal des provinces de •Cuenca et Loja : Borrero refusa net, bien résolu à ne tenir aucune charge, si honorable fût-elle, de celui qu'il ■considérait comme absolument fourvoyé. Garcia Moreno ne lui porta point rancune. En 1873, le gouverneur de Cuenca, violemment irrité contre Borrero, le fit saisir et déporter : le président destitua ce fonctionnaire à poigne, et réintégra Borrero dans son domicile. A cette occasion, il lui proposa même une entrevue, mais « le Caton de l'Equateur » allégua des motifs de santé pour décliner cette olTre bienveillante. Entre ces

* Mnnifesto del Azuay, 1874, signé de quatre à cinq raille personnes.

deux hommes, l'un catholique intégral, Tautre catholique libéral, l'union était impossible. Comme on parlait à Garcia Moreno de la fusion des partis, il répondit sans hésiter : « J'ai dit, dès 4861, que la lutte entre le bien et le mal est éternelle; par conséquent, la cause que nous soutenons, la cause du bien, de la religion, de la patrie, nous ne pouvons l'amalgamer avec celle de nos adversaires. Nous accueillerons ceux qui de bonne foi viendront se placer dans nos rangs ; nous ne poursuivrons personne, sinon pour crime ou délit; nous marcherons en avant dans le sentier du bien, brisant toute résistance. Mes convictions sont ancrées dans mon âme, et rien au monde ne les ébranlera. Voilà pourquoi il n'y a pas d'inconséquence dans mes actes. Laissez donc là toute idée de conversion ou de fusion des partis ^ » Borrero l'appelait un égaré, mais il s'agit de savoir qui s'égare, de celui qui adopte les principes de la Révolution ou de celui qui les combat. Toujours est-il que son libéralisme, doublé de son inimitié bien connue pour Garcia Moreno, lui valut l'honneur de figurer en léte des journaux comme candidat de la secte. L'Ère Nouvelle, do Guayaquil, rédigée par des jeunes gens aidés de collaborateurs cachés, jeta feu et flamme en sa faveur.

Celte candidature avait si peu de chances de succès que Borrero lui-mrmo, paraît-il, supplia ses amis de ne pas l'exposer à un échec certain. Aussi les réfugiés de Lima, de liogota, de Santiago, jnc^ionl-ils prudent de venirà la rescousse en essayant d'inliiuidei' les éleclours par une recrudescence d'injures et de menaces contre Garcia Moreno. Dans une prétendue biographie du président de l'Kciuateur, Pedro .Moncayo le représenta comme un tyran aj)puy6 sur l'Eglise pour écraser tous les-

* l-ultrc à Sunatîi', 23 mars lS7t.

hommes libres. « C'est là, dit-il, tout le secret de son catholicisme. Dévot par convenance, il se déclare partisan du Sijllabus afin de commettre à son aise tous les crimes. Communier et fusiller, proscrire, flageller, confisquer : voilà les offrandes qui plaisent au Dieu des jésuites. Aveugle et implacable comme un tyran du Moyen-Age, Garcia Moreno marche audacieusement au but, sans s'arrêter devant n'importe quel obstacle. Conspirateur , il descend jusqu'au parjure et la trahison, foulant aux pieds honneur, religion, conscience, patrie. Vainqueur, il se laisse entraîner par sa passion, et sa vengeance ne connaît point de limites. Sa physionomie révèle la férocité de son caractère : ses yeux, comme ceux de l'oiseau de proie, cherchent des victimes ; sous son regard, la patrie hébétée, affolée, n'a plus qu'une pensée, un cri, une volonté : la hache du bourreau, » Après -avoir lu ce portrait, les électeurs devaient évidemment conclure qu'un tel monstre mérite, non le fauteuil présidentiel, mais l'échafaud.

Un autre pamphlet, imprimé à Lima, fait l'histoire de l'Equateur pour montrer que ce vaillant pays a toujours su se débarrasser des monstres qui l'opprimaient. L'auteur termine par cet appel sauvage aux meurtriers : « La nation qui a exterminé tant de tyrans possède assez d'énergie pour s'affranchir du plus détestable despotisme. Que le féroce terroriste et ses complices tremblent devant la juste indignation du peuple souverain. Les jeunes gens, les foules n'ont pas besoin de chef pour les pousser au combat. Quand la souffrance arrive à un certain degré d'intensité, le martyr se lève seul et sans armes pour abattre l'oppresseur ^ »

L'impie Montalvo publia La Dictature perpétuelle , véritable tissu d'outrages et de blasphèmes. Garcia Mo-

• El Ei'iuulor ij lus Hichos.

renoy est traité de tyran, de voleur et d'anthropophage. Il l'accuse d'avoir provoqué des suicides en séquestrant au Bon-Pasteur les filles de mauvaise vie, se moque cyniquement de la consécration au Sacré-Cœur, et présente l'Equateur sous Garcia Moreno comme un vaste couvent d'idiots, au milieu duquel se dresse un échafaud en permanence. Chacune des pages de cette ignoble brochure est un appel à la haine, au poignard, à l'assassinat, motivé par des calomnies si révoltantes qu'un ex-consul des Etats-Unis à l'Equateur * crut devoir les démentir. « Ces accusations, dit-il, feront sourire de pitié et de mépris ceux qui connaissent l'homme et son histoire. Ayant résidé à l'Equateur durant de longues années, parfaitement au courant de ce qui s'y est passé, je parle en parfaite connaissance de cause et je n'exagère pas en disant que Garcia Moreno me paraît l'homme le plus illustre de l'Amérique du Sud. » Il prouve sa thèse par un magnifique tableau des œuvres de civilisation accomplies par « cet homme que ses ennemis se plaisaient à vilipender, et dont les actes sont tous les jours dénigrés avec la plus criante injustice. » Garcia Moreno, moins susceptible que cet étranger, supportait avec patience, je dirais presque avec joie, ce déchaînement de l'enfer. Ecrivant à un ami sur les progrès matériels réalisés en ces derniers temps, il ajoute : « Pour comble de bonheur, Dieu a permis qu'il parût une brochure de Montalvo contre moi et contre les évoques, contre le clergé et l'Eglise catholique, dans laquelle, me dit-on, je suis qualilié de tyran et de voleur. J'ai des raisons de croire que cet opuscule, répandu à deux mille exemplaires, a été inspiré par la franc-maçonnerie. Mais encore une fois, grâces à Dieu, puisque j'y suis calomnié comme catholique. »

* M. Carlos Welle, dans le Sun FnincUco Cronicle.

D'ailleurs, les déloyales manœuvres employées pour empêcher sa réélection l'impressionnaient d'autant moins qu'il ne la désirait pas. Celte assertion pourra scandaliser les libéraux qui, dans leurs journaux et libelles, se sont évertués à dénoncer le « dictateur perpétuel, » l'ambitieux dévoré de la soif du pouvoir, le tyran menant comme un troupeau de moutons les électeurs aux urnes : elle n'étonnera pas ceux qui connaissent à fond l'âme de Garcia Moreno. Sans se dissimuler que sa retraite pourrait mettre en péril les institutions de l'Equateur, il comptait sur Dieu, sur le peuple et, au besoin, sur son épée, pour les défendre. Il consentit donc à la réélection si telle était la volonté de la nation, mais défendit strictement à ses subordonnés toute propagande en faveur de sa candidature. Nous avons de ce dernier fait une preuve irrécusable. Le 29 juillet 1874, son beau-père, Ignacio de Alcazar, lui exprimait par lettre combien il était peiné de lui voir cette indifférence pour son élection, s'élevant avec force contre le système de neutralité qu'il imposait à ses amis : « Si la secte radicale triomphe, disait-il, la religion sera persécutée, les travaux publics abandonnés, la guerre civile reprise avec fureur, sans compter qu'ils vous assassineront pour n'avoir pas à vous combattre de nouveau. Descendez au rang de simple particulier, je ne vois pour vous d'autre moyen d'échapper au poignard que de quitter le pays. » Mécontent de cette insistance, Garcia Moreno lui répondit de manière à ne lui laisser aucun doute sur ses sentiments : Tu as oublié, paraîtil, que je ne brigue pas la présidence et que, même si je la désirais, je ne dois rien faire pour obtenir les votes des électeurs. Si, par crainte de la mort et des autres malheurs que tu me prédis, je faisais travailler à ma réélection, je me croirais un lâche et un ambitieux, indigne par là même d'être réélu. Il est inutile qu'on me

parle de réélection. Si, par la volonlé do Dieu, le peuple me donne ses sullrages, j'accepterai, parce que, dans ce cas, je ne pourrais refuser sans manquer au devoir. )> Ignacio no se tint pas pour battu : le 12 septembre, il revint à la charge, se plaignant amèrement de ce que « le ministère restât inactif pendant que les radicaux travaillaient avec acharnement contre la réélection. » — « Je ne comprends pas, lui répondit Garcia Moreno,^ ce que tu voudrais voir faire aux ministres. Comme particuliers, ils sont libres d'agir àleur fantaisie; comme fonctionnaires, ils n'ont rien à faire, et j'exige formellementqu'on s'abstienne do toute propagande. » Si l'onveut bien remarquer que Garcia Moreno parlait ainsi, non au public, mais à un parent, à un ami qu'il aimait tendrement et qui possédait toute saconliance, on verra clairement que Garcia Moreno a subi mais n'a pas désiré sa réélection.

Il n'en était pas de môme du peuple, qui la voulait à tout prix, et dont les manifestations croissantes déconcertaient les partisans de Borrero. En vain énuméraientils ses titres à la présidence : sa candidature ne gagnait pas de terrain et visiblement n'en gagnerait pas si l'on n'écartait Garcia Moreno de l'urne électorale. L'Ère Nouvel/e onlveprii à cet otret une dangereuse campagne. Il s'agissait, premièrement, de montrer aux éloctcurs^ que l'Equateur n'avait nul besoin de Garcia Moreno, et secondement d'attaquer la constitution de 18G9, qui autorisait la réélection du président. Les adresses des électeurs exaltaient Garcia Moreno comme l'homme nécessaire au maintien de la paix, de la religion, de la morale, au progrès nialériol et intellectuel de l'Eciuatcur. « Or, disaient les IJorrérisles, la paix fondée sur une individualité ne sera jamais (ju'unc trêve, un armistice, une oppression ; la religion et la morale, personne ne les attaque à riv|ualoMr, lo piiys le plus reli—

giciix du monde; quant aux progrôs réalisés dans cesderniers lomps, ils sont l'œuvre de la loi, non du président : l'Equateur progresse comme tous les peuples progressent, et peut fort bien se passer de Garcia Moreno. Cela étant, pourquoi soutenii une réélection inconciliable avec le principe démocratique de la présidence alternative, avec la liberté du vote que le prestige d'un président-candidat paralyse absolument, avec la République dont le caractère pro[tre Q^i d'empêcber la perpétuité du pouvoir? La constitution, il est vrai, autorise la réélection, mais tout le monde sait que cette charte anti-républicaine émane d'une convention uniquement préoccupée d'assurer à Garcia Moreno la présidence éternelle. » Après cette charge à fond contre la loi fondamentale, les Borréristes tombaient sur la nation « assez oublieuse de ses droits pour pétitionner en faveur de la réélection^ sur l'ordre des autorités locales , contre ses convictions et sa conscience. Un peuple ainsi tremblant devant la menace est un peuple mort. Sur sa tombe, on gravera son nom ; mais la postérité ne l'appellera pas un peuple libre. Avant d'expirer sous le poignard de Brutus, César se couvrit la tête de son manteau : les peuples qui succombent sous un coup de force doivent au moins s'envelopper du manteau de la loi et réclamer leurs droits jusqu'au bord du sépulcre. » Dans ces conditions de servilisme, ajoutait /'^re Nouvelle, « nous retirerons la candidature du citoyen Borrero. Du moment que le système électoral dégénère en farce ridicule, nous ne voulons pas que le nom d'un illustre citoyen ligure dans cette farce. Qu'ils courent au scrutin, ceux qui préfèrent la main qui donne du pain à celle qui donne la liberté. Garcia Moreno aura le fauteuil qu'il convoite malgré la volonté du vrai peuple, mais ii tombera vite, parce que son gouvernement, discrédité^ d'avance, n'aura point d'appui dans l'opinion ».

En publiant cette diatribe, les i^éd acteurs avaient trop compté sur la patience de Garcia Moreno. InditTorent aux outrages de l'exilé Monlalvo, il ne pouvait permettre au premier venu de l'injurier en face, d'insulter la constitution, les agents de l'autorité, les milliers d'électeurs décidés à voter la réélection, et enfin ce peuple de l'Equateur qui, grâce à lui, marchait à la tête de la civilisation. En vertu de son droit, il traduisit les deux ■éditeurs rcsponsabl'îs, Proano et Valverde, devant le fiscal de Guayaquil, pour avoir à répondre d'articles séditieux et injurieux envers la personne du président de la République. Le malheureux juge, croyant déjà la Révolution victorieuse, prit peur et rendit une ordonnance de non-lieu. Indigné, Garcia Moreno en appela de sa sentence au tribunal de Quito.

Sur CCS entrefaites, des lettres de Cuenca l'avertirent qu'un coup de main se préparait à Guayaquil en faveur de Borrero. Ne pouvant lutter au scrutin, on allait essayer de l'émeute. Deux jeunes gens, parents de Borrero, partis de Cuenca pour Guayaquil, devaient s'y rencontrer avec le colonel Polanco, chef de l'artillerie, et préparer avec lui le pronunciamento. Des renseig^nemonls de Guaya(juil l'informaient que les jeunes gens avaient en ell'et conféré avec le susdit colonel, et que certainement il se tramait une conjuration. Le gouvernement destitua aussitôt Polanco. Survint alors le jugement du tribunal de Quito dans le procès de ]!Ere Nouvelle. Pour ne pas se compromettre, les juges de Quito, à l'imitation du très pruihMit liscal de Guayaquil, acciuittèrent les [)révonus. Mais Garcia Moreno n'était pas homme k désarmer au moment d'une bataille : « Si chacun, s'écria-l-il, |)arce (jue je suis président, peut m'insniter avec impunité, et ni les ministres de la loi ne me doivent aucune justice, je me ferai justice à moi-même. » Après avoir dénoncé au pays le danger

de nouveaux troubles et pris l'avis de son conseil d'État, il mit en état de siège les provinces de Cuenca. et de Guayaquil, fit comparaître devant lui les deux rédacteurs incriminés, Proano et Valverde, leur ordonna de désavouer publiquement leurs injures, et, sur leur refus, les exila au Pérou. Le docteur Arizaga, l'aller ego de Borrero, soupçonné d'avoir collaboré à VEre Nouvelle et tramé dans la conspiration, fut interné à Quito.

Cet incident eut lieu au mois de janvier 1873. Cinquante jours d'état de siège suffirent pour calmer la secte libérale. Impuissants à démolir « le tyran », les Borréristes se retirèrent du combat, laissant « aux vils esclaves » le soin de le réinstaller au fauteuil. L'élection se fit en mai avec la plus grande tranquillité. Sans promesses ni menaces, sans excitation d'aucune sorte, ainsi que l'avait voulu Garcia Moreno, vingt-trois mille électeurs, librement et spontanément, se prononcèrent pour la réélection du président»

Les Borréristes se consolèrent en portant à leur actif les nombreux abstentionistes, dont pourtant les deux tiers, en cas de concurrence, auraient sûrement voté pour Garcia Moreno. Les radicaux, moins portés à l'illusion, préparèrent leurs revolvers et leurs poignards.

en A PITRE XIII

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