L ASSASSINAT
Il n'est plus permis aujourd'hui d'ignorer l'existence -d'une société occulte appelée Franc-maçonnerie, dont le secret, très peu mystérieux , consiste à s'unir au démon pour détruire le règne de Dieu sur la terre. Gomme Dieu règne par Jésus-Christ et Jésus-Christ par l'Eglise catholique , les francs-maçoiis font l'horiible serment d'écraser Jésus-Christ et l'Eglise, l'infâme, comme disait Voltaire, un de leurs principaux initiés. Longtemps , en public comme dans leurs premières loges, ils dissimulèrent l'infernale conjuration, parce ^ue ni les peuples, ni les rois n'avaient assez progressé jiour la comprendre, mais aujourd'hui qu'ils régnent sur presque tous les Irùnes et gouvernent les parlements et les ministres, ils travaillent à ciel ouvert. « Le cléricalisme, voilù l'ennemi!» s'écrie l'un des chefs (lu mouvement, aux applaudissements de tousHes adeptes. Et afin qu'on ne s'y trompe pas, la loge prend soin 4'expliquer ù ses membres qu'elle emploie ce mot cléricalisme pour leurrer ceux qui conservent encoreun cerlaiji atlac-lienient à l'I^glisc calholiijue, mais qu'au fond cléricalisme et catholicisme c'est tout un. Du reste, nous ■connaissons aujourd'hui la fninc-uiaçonneric, ses cens-
tilulions, sesrîlucls, ses initiations exécrables, ses serments, dont l'enfer seul a pu donner les formules, et le tout se résume dans le blasphème de Proudhon, Tenfant terrible de la secte :
« Moi je dis: le premier devoir de l'homme intelligent est de chasser incessamment l'idée de Dieu de son esprit et de sa conscience. Esprit menteur, Dieu imbécile, ton règne est fini ; cherche parmi les bétes d'autres victimes. Te voilà détrôné et brisé!... Yiens, Satan, viens, calomnié des prêtres et des rois, que je t'embrasse, que je te serre sur ma poitrine. Il y a longtemps que tu me connais, et que je te connais aussi. Tes œuvres, ô le béni de mon cœur! ne sont pas toujours ni belles ni bonnes, mais elles seules donnent un sens à l'univers et l'empêchent d'être absurde... Dieu, c'est l'hypocrisie et mensonge ; Dieu, c'est tyrannie et misère ; Dieu, c'est le mal ! Toi seul, 6 Satan, ennoblis le travail et mets le sceau à la vertu. »
Tous les francs-maçons ne parlent pas le langage 4c Proudhon, mais tous ont au cœur le même amour du mal, la même haine du bien. Leur bonheur consiste à propager la Révolution, l'œuvre satanique; leur triomphe, à renverser l'Eglise, royaume de Dieu et de son Christ. « Ils ne s'en cachent plus, dit le -pape Léon XIII, ils lèvent audacieusement le bras contre Dieu, ils trament ouvertement et publiquement la ruine de l'Eglise catholique, ils veulent à toute force enlever au monde Jésus-Christ et ses bienfaits ^ »
Avec ces données sur la secte, nos lecteurs comprendront pourquoi tout bon franc-maçon a dû se considérer comme l'ennemi personnel de Garcia Moreno, ce destructeur acharné de la Révolution. Le concordat de 1862, en répudiant le libéralisme, brisa dans les
* Encyclique Humanum genus.
mains de la maçonnerie son grand moyen d'action; la constitution de 1869 osa la proscrire comme un iléau public ; la protestation de 1871 contre l'invasion de Rome par Victor-Emmanuel cloua au pilori, à la face du monde entier, l'exécuteur de ses hautes œuvres et les rois ses complices; enfin la consécration au Sacré- Cœur présenta ce spectacle unique d'une nation qui, échappée aux serres de Satan, se jette dans le cœur de son Dieu, pour l'aimer, le glorifier et le servir. C'en était trop : le chef d'Etat assez hardi pour relever le drapeau du Christ et fouler aux pieds celui de Satan,^ fut condamné à mort par le grand conseil de l'Ordre.
Dès lors, tous les journaux de la secte, en Europe comme en Amérique, s'unirent pour déshonorer la victime et préparer ainsi le monde à la voir tomber sans trop de surprise. Sous la plume des francs-maçons,^ Garcia Moreno devint un Caligula, un Néron, un monstre qui fait horreur à l'humanité, et le peuple formd par lui, un peuple de fanatiques exaltés jusqu'à la sauvagerie. Jamais on ne vit pareille rage contre un pauvre pays perdu dans les Cordillères. « L'ultramontanisme, dit la La Gazette de Cologne^, exerce sur cette misérable république un pouvoir absolu qui rappelle les beaux temps du duc d'Albe et de Torquemada. Un conseil composé des hauts dignitaires de l'Eglise tient les rênes du gouvernement. Les délibérations sont secrètes; toutefois, par les indiscrétions qui transpirent, on sait d'une manière certaine qu'il s'agit de rétablir l'Inquisition dans tout le pa)'^s et de condamner à l'amende quiconque ne s'incline pas devant un prélat. Le clergé a tellement abruti ces populations ignorantes, que les exigences les plus monstrueuses d'un pouvoir sans limites lui paraissent naturelles. Cecrétinisme des
* Citée par La Gazeta internacional de Bruxelles, n° 152.
masses s'est révélé par un fait inouï. Un jeune anglais ayant été enterré dans le cimetière protestant, la population voulut, comme toujours, déterrer le cadavre, afin de le mutiler d'une manière infâme. On monta la garde durant un mois pour empêcher celte sacrilège profanation, mais une nuit que les agents s'étaient retirés, le peuple de Quito rompit la barrière, ouvrit la tombe, se livra aux plus horribles outrages sur le cadavre, et en laissa les restes épars dans le cimetière. » Il n'y a que les profanateurs des tombes royales pour inventer de pareilles infamies ; mais ne fallait-il pas transformer en cannibale le peuple de Garcia Moreno, afin de montrer qu'en égorgeant ce chef de Caraïbes on rendait service à la civilisation?
En France, le Monde Maçonnique, moniteur de la secte, racontait avec des larmes dans les yeux, comment il y avait autrefois à Quito une loge bien organisée, une autre à Guayaquil où régnait une ferveur extraordinaire. «En 1860, ajoutait-il, après le triomphe des conservateurs, le chef du parti, Garcia Moreno, demanda rinitiation à ladite loge de Guayaquil. Mais le caractère allier et violent de cet homme n'était pas une qualité maçonnique. D'ailleurs, il avait proscrit plusieurs des membres de la loge et prétendait y entrer en maître. On lui posa des conditions auxquelles il répondit en autorisant les jésuites à rentrer dans le pays. En 1869, il poursuivit un grand nombre d'équatoriens, et rendit un décret par lequel tout individu dénoncé comme maçon passait devant un conseil de guerre. » Toujours la même préoccupation; faire de leurs plus acharnés ennemis, de Benoît XIV, de Pie IX, de Garcia Moreno des francs-maçons ou des postulants, afin de les désigner comme des traîtres et des bourreaux à la vengeance des frères et amis.
En Amérique c'était une inondation de pamphlets
contre le président de TEquateur, une provocation incessante à l'assassinat. Nous avons déjà cilé les venimeuses productions des Moncayo et des Montalvo, mais à ces réfugiés se joignaient môme des diplomates. Un secrétaire de la légation chilienne à Lima écrivit un libelle exécrable dont tous les paragraphes se terminent par un cri de mort contre Garcia Moreno.
Les différents complots dont le président faillit être victime, non moins que les tentatives criminelles des Viteri, des Maldonado, des Gornejo, avaient été tramés par la franc-maçonnerie. L'attentat de Gornejo, en 4869, fut prédit à un jeune savant de Berlin qui se préparait à quitter cette ville pour se rendre à l'Equateur avec l'intention d'occuper une chaire à l'université de Quito. La veille de son départ, dans une visite d'adieu, l'un de ses professeurs, savant mathématicien et maçon des premiers grades, lui exprima tous ses regrets de le voir partir pour un pays lointain et sujet à dos bouleversements périodiques, d'autant plus, ajoutat-il, qu'il ne devait pas se llatler de servir Garcia Moreno, car très probablement Garcia Moreno ne serait plus au pouvoir à son arrivée. Le jeune homme ne fit aucune attention à ces paroles, mais, en débarquant à Guayaquil, il apprit la conspiration heureusement avortée*! Au mois d'octobre t873,le président devait partir pour Guachala et y séjourner quelque temps, mais les délibérations du congrus le retinrent fort heureusement dans la capitale. Immédiatement après l'abandon de ce projet de voyage, on apprit que des assassins, postés sur la route, l'avaient attendu dans les environs do l'hacienda. Des questions indiscrètes adressées aux indiens de service à Gunchala sur les habitudes et sorties de Garcia Moreno éveillèrent les soupçons de
' Ctoillà caltolica, cÀlèd par fll.iii lio Janet, Sociétés secrùles.
-ces braves gens. Un de ces rôdeurs se présenta môme à eux sous le costume d'un indien des forc'ts orientales, ce qui fit penser après l'assassinat que ce pouvait Hre le principal meurtrier, Rayo, lequel avait vécu au Napo et conservait chez lui des armes et des vêtements du pays. Quoi qu'il en soit, instruits sans doute par leurs aflidés de Quito que le voyage n'aurait pas lieu, ils disparurent aussitôt de la contrée ; mais les radicaux avaient si bien compté cette fois sur le meurtre du président qu'ils l'annoncèrent comme un fait accompli à Popagan, puis à Bogota, d'où la nouvelle se ré|jandit dans tous les journaux. A cette occasion chacun exprima son opinion sur le président de l'Equateur. Dans un article nécrologique dos plus élogieux, un journaliste de Colombie, don José Joachim Borda, rappela les grandes œuvres de Ciarcia Moreno et ses victoires sur les révolutionnaires. « N'ayant pu le vaincre, ajoutait-il en terminant, ils l'ont assassiné. Dieu veuille que la disparition de ce grand homme n'entraîne pas la ruine de l'Equateur ! Il y a des colonnes maîtresses qui ne peuvent tomber sans faire chanceler lédifice ! » S'il prit la peine de lire les feuilles publiques de ce temps, Garcia Moreno put connaître de son vivant quel serait sur son compte le jugement de la postérité. Mais c'était là sans contredit la moindre de ses préoccupations.
Quelquefois la secte propageait des bruits de meurtre, aiin de susciter quelque bonne inspiration dans l'âme d'un frère zélé. Le 26 octobre 1873, les feuilles du Pérou enregistraient ce fait divers, expédié de Guayaquil : « Une tragédie sanglante vient de semer l'effroi dans la ville de Quito, capitale de l'Equateur. Le président est tombé sous les coups de son aide de camp, le colonel Salazar, aidé d'une foule hostile aux jésuites. Vingt- trois de ces religieux ont péri avec le président. Le peuple cherchait le nonce du" pape pour le tuer éga-
lement, mais il eut le temps de s'enfuir vers les montagnes * ». Les journaux ajoutaient qu'on le poursuivait avec rage et que certainement il n'échapperait pas à la colère du peuple.
Aux approches de la réélection, les bruits d'un assassinat prochain prirent tant de consistance que beaucoup de personnes se crurent obligées d'exposer leurs craintes à Garcia Moreno et de lui conseiller des mesures de prudence. Mais jamais on ne parvint à faire entrer dans son âme un sentiment d'inquiétude. Il répondit à un religieux chargé de lui transmettre une communication très grave : « Je vous suis reconnaissant de votre charitable avis, bien qu'il ne m'apprenne rien de nouveau. Certains hommes, je le sais parfaitement, désirent ma mort; mais ces mauvais désirs, engendrés par la haine, ne sont préjudiciables qu'à ceux qui les forment. Dites à la personne dont vous tenez ces renseignements que je crains Dieu, mais Dieu seul. Je pardonne de bon cœur à mes ennemis; je leur ferais du bien si je les connaissais et si j'en avais l'occasion-. » Don Ignacio lui signala un agent de la secte, dénoncé comme en voulant à sa vie : « Je ne fais aucun cas, répondit-il, de ces misérables dénonciations, et je regarde avec un profond mépris les agissenienls de ces scélérats. Depuis longtemps ils m'auraient rendu fou si j'avais attaché la moindre importance à leurs intrigues. » En 1873, il écrivait à un ami : « On m'avertit d'Allemagne que les loges de ce pays ont ordonné à celles d'Amérique de remuer ciel et terre pour renverser le gouvernement de rE([ualeur. Il se peut que le Grand Maître X*** soit pour quebpie chose dans cette alVaire; mais si Dieu nous protège et nous couvre do sa miséri-
•/.« Verdad, 10 oclol)rc 1873.
* Lettre uu H. P. Legarra.
<;orde, qu'avons-nous à craindre, encore que nous ne soyons qu'un pur néant, et que notre pouvoir soit égal à zéro devant ce colosse aux pieds d'argile? »
Surtout il n'entendait pas qu'on eût l'air d'implorer pour lui la pitié de ces vils assassins. Un jour le rédacteur du National, Proano, qui combattait pied à pied les ennemis du président, sous l'empire de je ne sais quel pressentiment, montra ces Gains se ruant sur l'innocent Abel. « Or, disait-il, quand Abel vit son frère prêt à l'immoler, il exhala sa triste plainte : Frère, pourquoi me tuer ? Nous sommes sortis du même sein, et si mes ofïrandes ont été préférées aux tiennes, -ce n'est point par ma faute. Si Dieu avait accepté ton présent, je n'en eusse point été jaloux. Gain se précipita sur le pauvre Abel et lui donna la mort. Abel lui pardonna, mais son sang n'en cria pas moins vengeance au ciel. Frappez donc, ô Gains, frappez votre ^victime, mais sachez que Dieu la vengera. » — « Ge ton me déphût, dit Garcia Moreno à l'écrivain. Ge n'est point là le langage d'un gouvernement qui fait le bien sans craindre qui que ce soit. Si ces bandits ont l'envie 'de me tuer, qu'ils viennent : ils ne nous immoleront pas comme de timides brebis ; nous leur disputerons le terrain pied à pied, et nous entreprendrons une nouvelle -croisade pour la sainte cause. Dieu sera noire bouclier •contre les traits de l'ennemi. Si nous succombons, rien de plus désirable, ni de plus glorieux pour un catholi- -que : notre récompense sera éternelle •. »
Avec cette confiance en Dieu qui ne se démentit jamais, Garcia Moreno continua ses œuvres sans s'inquiéter de l'orage qui grondait sur sa tête. A peine réélu, il combina des plans nouveaux, cherchant les meilleurs moyens d'utiliser cette troisième présidence
^ Coleccion de documentos, Proano.
pour le bien public. Dans un entretien intime avec le rédacteur du Xalional, son confident et son ami, il exposait ainsi ses idées sur l'avenir : « Quand je me décidai, en 183i , à intervenir dans la politique du pays, je considérai que la République, pour s'ouvrir une ère^ de véritable prospérité, avait besoin d'une triple période de juste et sage administration; période de réaction, période d'organisation, période de consolidation. Ma première présidence eut un caractère de réaction contre les maux qui accablaient la patrie, et comme ces maux invétérés avaient pénétré profondément tout le corpssocial, il me fallut quelquefois, à ma grande douleur, employer la violence pour les extirper. La seconde présidence que j'achève, consacrée tout entière à l'organisation du pays, n"a plus requis les moyens violents. Mes ennemis eux-mêmes reconnaissent la modération et le tempérament avec lesquels j'ai gouverné la nation. Si la divine Providence n'en dispose pas autrement, la troisième période sera une période de consolidation. Les peuples, habitués à l'ordre, aux douceurs de la paix^ jouiront d'une plus grande liberté, sous un gouvernement paternel et tranquille. L'avenir de notre cher pays dès lors assuré, je rentrerai dans la vie privée, avec la douce satisfaction d'avoir sauvé le pays et de l'avoir définitivement placé sur la voie du progrès et de la véritable grandeur. »
Hélas ! le Dieu dont les secrets sont impénétrables,, en avait disposé autrement, et ces rôves du grand chef chrétien allaient s'évanouir dans un coup de foudre. On apprit bientôt, non plus par de vagues rumeurs, mais pardes faits précis que la Franc-maçonnerie exécuterait à bref délai la sentence portée pur les hautes loges. Un journal esj)agnol publié à Bruxelles, La iiazcta internaviouitl, avait demandé et ()bt(Miu en 1873 des correspondances de l'Equateur « en réponse aux accusations
passionnées qui se produisaient chaque jour contre le gouvernement de Garcia Moreno » ; mais cette bienveillance fit place bientôt aux insinuations les plus injurieuses. Le directeur voulait bien insérer des articles d'intérêt généralsur l'agriculture ou l'instruction publique, mais il trouvait que les appréciations politiques de son correspondant pourraient choquer ses lecteurs, « d'autant plus qu'elles contrastaient singulièrementavec celles de plusieurs journaux américains, et notamment avec La dictature perpétuelle de Juan Montalvo, » Surpris et indigné, le correspondant ', littérateur de premier mérite et ami intime de Garcia Moreno, répondit qu'il écrivait sans doute pour faire connaître les progrès accomplis dans son pays, mais aussi pour glorifier le gouvernement catholique et conservateur à qui l'on devait tous ces progrès. Catholique lui-même et conservateur, espagnol par le sang, américain par la naissance et Tairection, il écrivait pour défendre la vérité ou cessait d'écrire. Du reste, quand un homme déclare s'en tenir aux dilTamations d'odieux libellistes sans prêter attention aux raisons qu'on leur oppose, il est inutile de discuter avec lui. Le directeur de la Gazeta reproduit celle réponse dictée par l'honneur et la conscience, en y ajoutant, pour dissimuler son embarras, des réflexions sur « l'atmosphère d'intransigeance qui régnait à rE({uateur. » Il rééditait en preuve la prétendue exhumation du protestant et mentionnait un fait nouveau, la destitution du consul de l'Equateur à Bruxelles. En eiïet, Garcia Moreno venait de révoquer ce consul, après avoir appris de science certaine qu'il appartenait à la franc-maçonnerie. La Gazeta terminait la discussion par ces mots prophétiques : « Pour conclure, nous donnerons à nos contradicteurs un avis et
* Hou .liiaii I.coii Méra.
une information : il se trame actuellement contre l'Equateur une révolution qui laissera dans le pays, le jour oij elle éclatera, de mémorables traces. Qu'on ne l'oublie pas. » Ceci se passait au mois de mars 1873, quelques mois avant l'assassinat du président, assassinat décrété par les loges pour révolutionner l'Equateur. Très probablement le directeur de la Gazeta connaissait le complot par les révélations de l'ex-consul francmaçon dont il était l'intime ami. Ce langage injurieux de la Gazeta, ces menaces dont on ne pouvait méconnaître la gravité, furent mis sous les yeux de Garcia Moreno, mais, sans vouloir entrer dans cet ordre d'idées, il se contenta de dire : « Ces gens-là travaillent pour qui les paie, et non pour la bonne cause : de là le discrédit dans lequel sont tombés les journaux du libéralisme. »
Cependant la conjuration s'ourdissait dans l'ombre. Chargés de faire disparaître le grand ennemi de la secte, les maçons d'Amérique avaient envoyé des représentants du Chili, du Pérou, de l'Equateur et de la Colombie à Lima, la cité maçonnique par excellence, pour désigner les sicaircs et leur fournir les moyens de remplir leur criminelle mission ^ Peu de temps après, les habitants de Quito remarquèrent, non sans inquiétude, que plusieurs jeunes exaltés se réunissaient chaque soir chez le ministre du Pérou. Des lettres myslériouses leur arrivaient par des voies détournées. Tous, plus ou moins ennemis de Garcia Moreno, débitaient de pompeuses tirades en riiouncur de la liberté. A leur tête, on distinguait l'avocat Polanco, jeune homme de bonne famille, ruiné par suite de mauvaises alTaires et surtout <le mauvaises mœurs. Eulré dans la vie religieuse dans l'câj)oir (jue le couvent paierait ses dettes, il y alVectait
' Lettre duii diploraute h. (iarcia Moreno.
des airs de vertu qui ne l'empêchèrent pas d'être expulsé. 11 se rabattit alors sur le président, dont il était autrefois le serviteur dévoué, mais n'ayant pu en obtenir les faveurs qu'il sollicitait, il lui jura une haine implacable. Après lui venait Moncayo, personnage de basse extraction, mais hautain et orgueilleux. Soutenu parla bourse du président il avait aussi passé plusieurs années dans une communauté religieuse avant de chercher fortune dans le monde. Il comptait sur son ancien protecteur, mais le président, peu sympathique aux défroqués, resta sourd à toutes ses requêjtes. Emporté par son ressentiment, Moncayo jura de se venger. Dans ce groupe figuraient encore Campuzano, depuis longtemps lié aux conspirateurs, Roberto Andrade et Manuel Cornejo, tous deux pervertis par les abominables écrits de Montalvo. Andrade, fils d'un paysan d'ibarra, pauvre étudiant en droit, se croyait un nouveau Brutus. 11 avait <iessiné sur une page de son portefeuille le portrait de Garcia Moreno assassiné et du P. Terenziani décapité. Pour cet esclave des francs-maçons, Garcia Moreno devait périr pour avoir pratiqué la tyrannie, et le P. Terenziani pour l'avoir enseignée dans son cours de législation. Recruteur d'assassins, c'est lui qui avait entraîné Gornejo dans le complot en lui afiirmant qu'un chef de corps, le commandant Sanchez, seconderait les conjurés avec les forces dont il disposait. Gornejo, jeune homme, honnête jusque-là, épris autrefois d'enthousiasme pour Garcia Moreno au point de lui former avec d'autres jeunes gens une escorte d'honneur, oublia sa famille et ses principes pour s'attacher à ses détestables 'Compagnons. Enfin venait le malheureux Rayo qui, lui aussi, avait tour à tour aimé et détesté le président. De famille pauvre, il avait quitté la Nouvelle-Grenade, sa patrie, pour servir, en qualité de mercenaire dans les Iroupes de l'Equateur. G'était un de ces chrétiens étran-
ges, qu'on voit un jour agenouillés dans une église^ priant avec une piété d'ange, puis le lendemain brandissant un poignard. Après lui avoir confié des fonctions importantes au Napo, Garcia Moreno l'avait destitué par suite de ses malversations. Devenu simple sellier pour gagner sa vie, au lieu de s'accuser de sa chute, llayo ne pensa plus qu'à se venger du président. Tels étaient les instruments choisis par la secte pour exécuter son affreux dessein. Les conciliabules nocturnes de ces jeunes gens paraissaient très suspects au peuple et à Garcia Moreno lui-même, quand arriva subitement du l*érou un autre personnage, originaire de Guatemala, dont les allures étranges attirèrent son attention. Cet individu, nommé Cortès, s'introduisit à Quito sous les apparences de la pauvreté, et bientôt, au grand étonnement de la ville, on le vit aussi fréquenter assidûment les salons du minisire péruvien. Lié d'amitié avec les hôtes habituels de l'ambassade, il passait son temps à chanter des hymnes à la liberté et à déclamer contre ks despotes. Un jour il poussa si loin ses violences et ses insolents propos que Garcia Moreno lui signilia d'avoir à quitter immédiatement le territoire de la République. On soupçonna, non sans motif, que cet envoyé du Pérou avait pour mission de distribuer les rôles aux principaux acteurs du drame. Ceux-ci n'en continuèrent pas moins avec leurs aflidés de Lima des correspondances secrètes, qu'ils dérobaient aux investigations de la police, grâce aux subterfuges les plus audacieux. L'aide de camp de Garcia Moreno lui présente un jour certaines lettres déposées sur son bureau pour recevoir rcstamj)ille du gouvernement. Soupcjonnant une fraude, le président brise l'enveloppe, et trouve l'adresse d'Urbina. C'était une communication des révolutionnaires avec leur chef du Pérou. Mgr Vanutelli, délégut apostolique, se trouvait i\ Guayaquil au mois
de juillet 187S, prêta s'embarquer pour l'Europe. Ayant ouvert un paquet de lettres expédiées de Lima à son adresse, il lutsur une seconde enveloppe le nom de l'avocat Polanco, qu'il ne connaissait pas, et auquel il envoya-, par l'intermédiaire d'un jésuite, des lettres contenant probablement les dernières instructions des loges.
On ne pouvait plus se dissimuler que le danger était proche, et Ton conseillait au président de se mettre ea garde contre les assassins. Un prélat de ses amis, de passage à Quito, lui dit dans un entretien familier : « Il est de notoriété publique que la secte vous a condamné et que ses sicaires aiguisent leurs poignards : prenez donc quelques précautions pour sauver votre vie. — Et quelles précautions avez-vous à me suggérer? dit le président. — Entourez-vous d'une escorte. — Et qui me défendra contre l'escorte, car enfin on pourra la corrompre ? J'aime mieux me confier à la garde de Dieu. » Et il ajouta ces paroles du Psalmiste : Nisi Dominus custodierit c'witatem, frustra vigilat qui custodit eam.
C'est dans ces lugubres circonstances qu'il écrivit sa dernière lettre au souverain pontife, lettre dont chaque ligne respire la piété d'un saint et le courage d'un martyr. « J'implore votre bénédiction, Très Saint Père, ayant été, sans mérite de ma part, réélu pour gouverner pendant six années encore cette république catholique. La nouvelle période présidentielle ne commence que le 30 août, date à laquelle je dois prêter le serment constitutionnel, et c'est alors seulement qu'il serait de mon devoir d'en donner officiellement connaissance à Votre Sainteté; mais j'ai voulu le faire aujourd'hui, afin d'obtenir du ciel la force et la lumière dont j'ai besoin plus que tout autre pour rester à jamais le fils dévoué de notre Rédempteur, le serviteur loyal et obéissant de sou Vicaire infaillible.
« Aujourd'hui que les loges des pays voisins, excitées par l'Allemagne, vomissent contre moi toutes sortes <l'injures atroces et d'horribles calomnies, se procurant en secret les moyens de m'assassiner, j'ai plus que jamais besoin de la protection divine, afin de vivre et de mourir pour la défense de notre sainte religion et de ■cette chère République que Dieu m'appelle à gouverner encore. Quel plus grand bonheur peut- il m'arriver, Très Saint Père, que de me voir détesté et calomnié pour l'amour de notre divin Rédempteur ? Mais quel bonheur plus grand encore, si votre bénédiction m'obtenait du ciel la grâce de verser mon sang pour celui, qui étant Dieu, a voulu verser le sien pour nous sur la croix ! » •
Jamais chrétien des premiers siècles aux prises avec les bourreaux n'exprima de plus beaux sentiments. Il demandait ensuite au Saint Père une double grâce : des religieus<'S pour l'hôpital des pauvres lépreux, et les reliques du lî. Pierre Claver, délaissées à Carthagène. ■« Votre Sainteté, disait- il, a béatifié cet apôtre de la -charité catholique : elle ne voudra pas que ses restes précieux demeurent dans un endroit où personne ne les apprécie ni ne les vénère. Notre pauvre Equateur ne cherche ni ne désire d'autre protection que celle de Dieu : aussi sera-t-il très heureux d'avoir un avocat de plus dans le ciel. »
Le cœur rempli de ces fortifiantes pensées, Garcia Moreno se mit à composer tranquillement le message •qui devait être lu, le 10 août, à l'ouverture du congrès. Les avertissements les plus solennels elles plus graves venaient à chaque instant le distraire de ce travail, mais il se reniollail in'iniédiatcnicnl à l'dMivre avec le plus ^rand calnie. Le 2(1 jiiillcl, fêle de saiuti; Anne, palronne de sa femme, parmi les cartes adressées à celle-ci, il «'en Irouvail une dans la(iuelle on lui recommandait de
veiller sur son mari parce que prochainement les sicaires exécuteraient leui's menaces. A cette occasion, plusieurs de ses amis lui répétèrent encore que, s'il ne prenait garde, il tomberait certainement quelque jour sous le fer d'un assassin. « Eh bien, leur répondit- il d'un air joyeux, que veut un voyageur, si ce n'est arriver au terme de son voyage ; un navigateur, si ce n'est saluer les rivages de la patrie ? Je ne me ferai point garder ; mon sort est entre les mains de Dieu, qui me tirera de ce monde quand et comment il lui plaira. »
Le 2 août, un religieux lui écrivit de Latacunga que la conspiration ourdie contre lui par les francs-maçons éclaterait sous peu de jours, et qu'il avait entendu prononcer le nom d'un certain Rayo parmi ceux des conjurés. « Rayo ! s'écria Garcia Moreno, c'est une infâme calomnie. Je l'ai vu communier il y a peu de jours : un chrétien n'est point un assassin ! » Cet homme avait su cacher son ressentiment, et le président se défiait si peu de lui que, se proposant de faire une promenade à cheval avec son fils, le 10 août, foie de l'Indépendance, il avait commandé à Rayo une selle pour le petit Gabriel.
Le 4 août, il écrivit une dernière lettre à son ami, Jean Aguirre, dont il avait fait, dès ses années de collège, son compagnon intime. Quelques mois auparavant, au moment de partir pour l'Europe, Jean Aguirre était venu lui faire ses adieux. Après un long entrelien, dans lequel il se montra très expansif, Garcia Moreno reconduisit son ami jusqu'à la porte et lui dit en le serrant sur son cœur : « Nous ne nous reverrons plus, je le sens, c'est notre dernier adieu ! » Puis il se détourna pour cacher ses larmes et lui cria une dernière fois : « Adieu ! nous ne nous reverrons plus. » Le 4 août, après lui avoir rappelé ces pressentiments, il ajoutait : « Je vais être assassiné ; je suis heureux de mourir pour la foi : nous nous reverrons au ciel. »
Le 5 août, il s'entretenait avec son Conseil d'État du -complot qui défrayait toutes les conversations. Don Vincentc Piedrahita lui avait écrit de Lima que dans cette ville on regardait l'assassinat comme un fait accompli. A Quito du reste, le chef de la police était sur la piste des principaux conjurés et de leurs complices. Comme on ne prenait aucune mesure pour déjouer leurs plans, les conseillers d'Etat l'exhortèrent encore à se précautionner contre le danger, mais il soutint qu'il était impossible d'éviter le poignard de l'assassin acharné à sa victime, toujours en embuscade et prêt à frapper au moment et à l'endroit où on l'attend le moins. « Les ennemis de Dieu et de l'Eglise peuvent me tuer, ajouta-t-il, Dieu ne meurt pas ! » Vers le soir, voulant terminer son message au congrès, il avait donné l'ordre à son aide de camp de ne recevoir qui que ce fût, quand un prêtre se présente et demande à voir le président. Sur le refus de l'oflicier, le prêtre insiste parce que la communication qu'il doit faire ne peut être remise au lendemain. Introduit devant Garcia, il lui tient ce langage : « On vous a prévenu que la francmaçonnerie avait décrété votre mort, mais on ne vous a pas dit quand le décret serait exécuté. Je viens vous avertir que vos jours sont comptés, et que les conjurés ont résolu de vous assassiner dans le plus bref délai, et peut-être demain s'ils en trouvent l'occasion. l*rene/ vos mesures en conséquence. — J'ai reçu déjà bien des avertissements semblables, répondit le président, et j'ai vu, après avoir mûrement réiléchi, que la s(Hile mesure à prendre, c'est de me tenir prêt à })ai'aître devant Dieu. » Et il continua son travail comme si on lui eût annoncé une nouvelle sans importance. On remarfjua cependant qti'il passa on j)riêros une partie de ia nuit.
Le lendemain G août, fête de la Transfiguration de
Noirc-Seigncur, vers six heures du matin, il se rendit «clnn sa coutume à l'église Saint-Dominique, pour y entendre la messe. C'était le premier vendredi du mois, jour spécialement dédié au Sacré-Cœur. Comme beau- €Oup d'autres fidèles, le président s'approcha delà sainte table, et reçut le Dieu de l'Eucharistie, sans doute <îomme viatique de son dernier voyage, car après tant d'avertissements reçus de tous côtés, il ne pouvait se ■dissimuler qu'il était en danger de mort ; aussi prolongea-1- il son action de grâces jusque vers huit heures.
Les conjurés, dans lesquels nous reconnaîtrons bientôt les hôtes de l'ambassade péruvienne, l'épiaient ■depuis le matin. Ils l'avaient suivi de loin jusque sur la place Saint-Dominique, où ils stationnèrent durant la messe, tantôt par petits groupes, tantôt se rapprochant les uns des autres pour se communiquer leurs observations. On conjectura qu'ils voulaient l'assaillir au sortir de l'église, mais qu'un obstacle imprévu, peul-rlre le concours assez nombreux des fidèles, les empêcha d'ellectuer leur dessein. Le président rentra tranquillement chez lui, passa quelque temps au milieu de sa famille, puis se retira dans son cabinet pour mettre" la dernière main au message dont il voulait, ce même jour, donner communication à ses ministres.
Vers une heure, muni du précieux manuscrit qui devait être son testament, il sortit avec son aide de camp pour se rendre au palais, il s'arrêta en chemin chez les parents de sa femme, dont la demeure touchait à la Plaza Mayor. Ignacio de Alcazar, qui l'aimait beaucoup, lui dit avec tristesse : « Vous ne devriez pas sortir, car vous ne pouvez ignorer que vos ennemis observent tous vos pas. — Il n'arrivera, répondit-il, que ce que Dieu permettra. Je suis dans ses mains en tout et pour tout. » Comme la chaleur était extrême, il prit ^lors. je ne sais quelle boisson qui le mit subitement
Le S août, il s'entretenait avec son Conseil d'État du <îomplot qui défrayait toutes les conversations. Don Vincente Piedrahila lui avait écrit de Lima que dans ■cette ville on regardait l'assassinat comme un fait accompli. A Quito du reste, le chef de la police était sur la piste des principaux conjurés et de leurs complices. Comme on ne prenait aucune mesure pour déjouer leurs plans, les conseillers d'Etat l'exhortèrent encore à se précaulionner contre le danger, mais il soutint qu'il était impossible d'éviter le poignard de l'assassin acharné à sa victime, toujours en embuscade et prêt à frapper au moment et à l'endroit oii on l'attend le moins. « Les ennemis de Dieu et de l'Eglise peuvent me tuer, ajouta-t-il, Dieu ne meurt pas ! » Vers le soir, voulant terminer son message au congrès, il avait donné l'ordre à son aide de camp de ne recevoir qui que ce fût, quand un prêtre se présente et demande à voir le président. Sur le refus de l'oflicier, le prêtre insiste parce que la communication qu'il doit faire ne peut être remise au lendemain. Introduit devant Garcia, il lui tient ce langage : « On vous a prévenu que la frtincmaçonnerie avait décrété votre mort, mais on ne vous a pas dit quand le décret serait exécuté. Je viens vous avertir que vos jours sont comptés, et (jue les conjiu'és ont résolu de vous assassiner dans le plus bref délai, et peut-être demain s'ils en trouvent l'occasion. Prenez vos mesures en conséquence. — J'ai reçu déjà bien des avertissements semblables, répondit le président, et j'ai vu, apr^s avoir mûrement rélléchi, que la seule mesure à prendre, c'est de me tmir prêt à paraître devant Dieu. » Et il continua son travail comme si on lui cTit annoncé une nouvelle sans iniporlanee. On remanjua cependant qu'il passa en prières une partie de \n nuit.
Le lendcîu.'iin T» aoul. fête de la Transfiguration de
Notrc-Scîgneur, vers six heures du malin, il se rendit «elon sa coutume à l'église Saint-Dominique, pour y entendre la messe. Celait le premier vendredi du mois, jour spécialement dédié au Sacré-Cœur. Comme beaucoup d'autres fidèles, le président s'approcha de la sainte table, et reçut le Dieu de l'Eucharistie, sans doute comme viatique de son dernier voyage, car après tant (ravertissements reçus de tous côtés, il ne pouvait se dissimuler qu'il était en danger de mort ; aussi prolongea-1- il son action de grâces jusque vers huit heures.
Les conjurés, dans lesquels nous reconnaîtrons bientôt les hôtes de l'ambassade péruvienne, l'épiaient depuis le matin. lis l'avaient suivi de loin jusque sur la place Saint-Dominique, où ils stationnèrent durant la messe, tantôt par petils groupes, tantôt se rapprochant les uns des autres pour se communiquer leurs observations. On conjectura qu'ils voulaient l'assaiHir au sortir de l'église, mais qu'un obstacle imprévu, peut-être le concours assez nombreux des fidèles, les empocha d'eiïectuer leur dessein. Le président rentra tranquillement chez lui, passa quelque temps au milieu de sa famille, puis se retira dans son cabinet pour mettre'la dernière main au message dont il voulait, ce même jour, donner communication à ses ministres.
Vers une heure, muni du précieux manuscrit qui devait être son testament, il sortit avec son aide de camp pour se rendre au palais, il s'arrêta en chemin chez les parents de sa femme, dont la demeure touchait à la Plaza Mayor. Ignacio de Alcazar, qui l'aimait beaucoup, lui dit avec tristesse : « Vous ne devriez pas sortir, car vous ne pouvez ignorer que vos ennemis observent tous vos pas. — Il n'arrivera, répondit-il, que ce que Dieu permettra. Je suis dans ses mains en tout et pour tout. » Comme la chaleur était extrême, il prit ^lors je ne sais quelle boisson qui le mit subitement
en transpiration et le força de boutonner sa redingote^ circonstance insignifiante mais qu'il importe de relever. Quelques instants après, on le vit se diriger vers le palais du gouvernement, toujours suivi de l'aide de camp Pallarès.
A ce moment, les conjurés se trouvaient réunis dans un café attenant à la place, d'où ils observaient les démarches de leur victime. Dès qu'ils l'aperçurent, ils sortirent les uns après les autres et s'embusquèrent derrière les colonnes du péristyle, chacun au poste assigné par leur chef Polanco, lequel se transporta de l'autre côté de la place pour écarter les obstacles et parer à tout événement. Il y eut alors poui* ces meurtriers un moment de terrible angoisse. Avant d'entrer au palais, le président voulut adorer le Saint- Sacrement exposé dans la cathédrale'. Longtemps il resta agenouillé sur les dalles du temple, absorbé dans un profond recueillement. Comme à l'approche des lénèbrcs les objets créés disparaissent et la nature se repose dans un calme solennel, Dieu, à ce moment suprême, écartant de l'àme de son serviteur tout souvenir des êtres créés, l'attirait doucement au repos de la céleste union. L'un des conjurés, Hayo, impatienté d'un retard qui pouvait devenir périlleux, (it dire au président par un de ses complices qu'on rallendail pour une alVaire pressante. Garcia Moreno se leva aussitôt, sorlitde l'église, gravit les marches du péristyle, et déjà il avait fait sept ou huit pas vers la porte du palais, lorsque Hayo qui le suivait, tirant do dessous son manteau un énorme coutelas'^, lui en asséna un coup terrible sur l'épaule. « Vil assassin ! » s'écria le président en se retournant et en faisant d'inutiles efforts pour saisir son revolver dans sa redingote fer-
' i.a callit^drale et le palais du gouverncinciiL ruriiuMil un dosangle» (It! la Plaza Mnyor.
'•' A|>|)(;l») dans lo pa^s Machete.
mée ; mais déjà Rayo lui avait fait à la tête une large blessure, pendant que les autres conjurés déchargeaient sur lui leurs revolvers. A ce moment, un jeune homme qui se trouvait par hasard sur la plate-forme, voulut saisir le bras de Rayo. mais blessé lui-même et à bout de force, il dut lâcher prise. Percé de balles, la tête ensanglantée, l'héroïque président se dirigeait néanmoins, tout en cherchant son arme, vers le côté d'où partaient les balles, lorsque Rayo, d'un double coup de son coutelas, lui taillada le bras gauche et lui coupa la main <lroitc, do manière à la détacher presque entièrement. Une seconde décharge fit chanceler la victime, qui s'appuya contre la balustrade et tomba sur la place d'une hauteur do quatre à cinq mètres. Etendu sur le sol, le corps tout sanglant, la tète appuyée sur son bras, le moribond était sans mouvement, quand Rayo, plus féroce qu'un tigre, descendit l'escalier du péristyle et se précipita sur lui pour l'achever. « Meurs, bourreau de la liberté! criait-il, en lui labourant la tête avec son coutelas. — Dieu ne meurt pas ! murmura une dernière fois le héros chrétien, Dios no muere! »
Cependant le bruit des coups de feu attire les curieux aux fenêtres en même temps que la panique envahit tous les cœurs. Fonctionnaires et serviteurs se barricadent dans le palais, croyant qu'une bande d'émeutiers monte pour les égorger. L'aide de camp Pallarès court à la caserne chercher du renfort pendant que Polanco, Cornejo, Andrade, et les autres meurtriers s'enfuient au plus vite en criant : « Le tyran est mort ! x Les femmes se précipitent hors des boutiques établies sous le péristyle et poussent des cris lamentables autour du président couché par terre et baigné dans son sang. La place se remplit de personnes effarées, de soldats cherchant les assassins, de prêtres qui arrivent en toute hâte de la cathédrale pour donner au blessé, s'il respire
encore, les derniers secours de la religion. Il ne peuf répondre à ceux qui lui parlent ni faire le moindre mouvement, mais son regard trahit un reste de vie et de connaissance. On le transporte à la cathédrale aux pieds de N.-D. des Sept-Doulcurs, et de là dans la demeure du prêtre sacristain pour panser ses plaies béantes : soins inutiles, car on s'aperçoit à ses lèvres décolorées et livides qu'il est sur le point d'expirer. Un prêtre lui demande s'il pardonne à ses meurtriers; son regard mourant répond qu'il pardonne à tous. Sur lui descend alors la grâce de l'absolution ; l'exlrômeonction lui est administrée au milieu des larmes et des sanglots de rassislance, et il expire un quart d'heure environ après l'épouvantable tragédie du palais.
Pendant ce quart d'heure d'agonie, une scène non moins sanglante épouvantait la foule rassemblée sur la Plaza Maj/or. Après l'assassinat, les conjurés disparurent l'un après Taulre, excepté Rayo qu'une balle destinée au président avait blessé à la jambe. Il s'éloignait péniblement, espérant encore une révolution radicale, quand il se vit entouré d'un peuple en fureur et de soldats qui menaçaient de le mettre en pièces. Son arrogance alors fit place au trouble et à la frayeur. Aux malédictions de la foule, aux soldats qui s'emparaient de lui pour le traîner à la caserne, il adressait des paroles incohérentes comme celles-ci : « Je n'ai rien fait,., que me voulez-vous?.,, rien!... rien !... » Malgré ses supplications, le flot populaire le refoulait de la place à la rue de la caserne, quand tout à coup un soldat, outré de colère, cria au peuple : « Comment pouvez-vous souffrir devant vos yeux ce lâche assassin ? Ecartezvous de lui. » La foule obéit, et le soldat déchargea son fusil sur le meurtrier qui, frappé à la tète, tomba roitle mort. Son cadavre fut piétiné et traîné ignominieusement jusqu'au cimetière où plus tard sa veuve
lui fit creuser une tombe. Des chèques sur la banque du Pérou, trouvés dans les vêtements de l'assassin, prouvèrent à tous que la vénérable et vertueuse francmaçonnerie, pas plus que le grand conseil des juifs, n'épargne les deniers aux Judas qu'elle emploie.
Dans la soirée de ce jour néfaste, le doyen de la Faculté de médecine, Guayraud, reconnut officiellement le cadavre du président et en fit l'autopsie. Le martyr avait reçu cinq ou si:c coups de feu et quatorze coups de l'infâme coutelas, dont l'un avait pénétré jusqu'au crâne. On compta sept à huit blessures mortelles. Sur la poitrine du président se trouvaient une relique de la vraie Croix, le scapulaire de la Passion et celui du Sacré- Cœur de Jésus ; à son cou, pendait un chapelet auquel était attachée une médaille, représentant d'un côté le pape Pie IX et de l'autre le concile du Vatican. L'efiigie de Pie IX était teinte du sang de Garcia Moreno, comme pour marquer par ce touchant symbolisme que l'amour de l'Eglise et de la Papauté avait causé la mort du glorieux martyr. On trouva également sur lui un agenda tout noirci de ses notes journalières. Sur la dernière page il avait, ce jour-là môme, tracé au crayon trois mots qui suffisent pour peindre l'âme d'un saint: « Mon Seigneur Jésus-Christ, donnez-moi l'amour et l'humilité, et faites-moi connaître ce que je dois faire aujourd'hui pour votre service. » En réponse à cette généreuse demande, Dieu réclama le sang du héros chrétien, et certes, il le versa de grand cœur, comme il l'écrivait à Pie IX un mois auparavant, « pour celui qui étant Dieu, a voulu verser le sien pour nous sur la croix. »
Si maintenant l'on demande pourquoi Dieu laisse ainsi répandre par des criminels le sang d'un de ces hommes créés tout exprès, ce semble, pour la régénération de son pays et le triomphe de l'Église, il faut
répondre que Dieu se plaît surtout à glorifier ceux qui toujours ont confessé la vérité. Or la suprême gloire, c'est de sceller de son sang cette vérité qu'on a défendue par ses paroles et par ses actes. Dieu donna cette gloire à son Fils, il l'a donnée aux martyrs, il Ta donnée à Garcia Moreno. Quant au monde, si Dieu lui enlève ses libérateurs, c'est que trop souvent le monde ne s'en montre pas digne. Combien de chrétiens ont repoussé Garcia Moreno, bafoué ses principes, entravé son œuvre au nom du libéralisme? N'est-il pas juste que Dieu, pour les punir, les livre à la tyrannie libérale? Mais le peuple, si dévoué à Garcia Moreno, ne méritait pas ce châtiment ? Non, sans doute, miais que le peuple se rassure : de même que le sang des martyrs fut une semence de chrétiens', le sang de Garcia Moreno produira non seulement à l'Equateur, mais dans d'autres nations, des défenseurs du peuple et de l'Eglise. L'homme meurt, mais Dieu ne meurt pas. Dios no muere.
' SatKjuis inartyrum, semen chrislianoi'um, TerluUien.