LA TYRANNIE RÉVOLUTIONNAIRE
Bolivar avait affranchi !’Amériqu de l'Espagne, mais l'avuit-il affranchie de la tyrannie, ainsi qu'il l’affirme dans toutes ses proclamations ? Non. Du joug régalicte il l'a fait passer sous le joug plus écrasant des révolutionnaires,
Rien de plus vrai que ce dicton trouvé en 1822 sur les murs de Quito :
ou De
Despotisme hier, despotisme aujourd’hui :
Autre est son nom, mais c'est bien toujours lui (1).
Le Libertador et sa chère Colombie vont l'apprendre à leurs dépens.
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Grand guerrier et grand orateur, mais politique à courte vue, Bolivar, éomme tous les hommes issus de 1789, indentifiait dans sa pensée la monarchie avec le despotisme et la république avec la liberté, confondant ainsi la forme avec le fond. Sa philosophie, c'est le Contrat social ; son évangile, la Déclaration des droits de l’homme ; son principe de “gouvernement, la souveraineté du peuple, thème invariable de ses discours, proclamations où messages : “ L'autorité du peuple, disait-il aux guerriers d’Ayacucho, voilà le seul pouvoir qui existe sur cette terre. ?” Devant le Parlement, c'est à-dire devant la majorité qui représente le peuple,
ù tout doit plier; sous la légalité imposée par elle, tout doit s'incliner, On reconnaît la théorie libérale et parlementaire, véritable réirrection, sous une autre forme, du despotisme régalien. * La loi du monarque, disent les révolutionnaires, a pour principe la volonté de l'homme, *—Un parlement n'est-il donc pas composé d'hommes ?‘ Un roi pourra renouveler les crimes de Néron ou les folies de Caligula. ”— Est-ce qu'une majorité devient infaillible où impeccable ? Est-ce qu'un parti, parce qu'il arrive an pouvoir, se dépouille de ces passions tyranniques qu’on appelle l’ambition, la cupidité, la vengeance, l'impiété ? Le parlement souverain, c'est le despotisme du nombre substitué au despotisme d’un seul, avec cette aggravation qu'un tyran couronné peut toujours craindre le poignard ou Pinsurrection, tandis que les tyranneaux sans couronne de nos assemblées, rouages impersonnels de la machines législative, sont absolument irresponsables, Comment Bolivar pouvait-il ignorer cette vérité, lui qui imprimait ce sanglant stigmace sur le front de la république frunçaise : ‘“ Le gouvernement républicain de France a creusé sous lui un abîme d'exécration,
(1) Ultimo dia del despotismo Y el primero de lo mismo.
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Les monstres qui dirigeaient ce puys étaient aussi cruels qu'ineptes. ”—Très bien ! mais alors ne fuites pus de la Tépublique le synonyme dega liberté. Vaut-il mieux avoir affaire à la convention de 1793 qu’à Dioclétien ou à Néron ? Il est permis d'en douter.
Pour fonder un gouvernement libre, il faut trouver un frein moral qui bride la volonté humaine, impériale, royale ou parlementaire, lorsque cette volonté, emportée par les passions, devient tyrannique. Ce frein de justice n'est autre que la loi de Dieu, interprétée par l'Eglise, son organe officiel, Seul, Dieu ne peut commander en despote parce qu'il est la vérité souveraine et la souveraine justice, On peut discuter sur le mérite respectif des formes gouverne-
‘mentales, sur leur convenance relative à l'état particulier ;
mais au fond, le pouvoir, individu ou assemblée, dégéyérera toujours en tyrannie si, l'affranchissant des lois divines, vous proclamez sa souveraineté absolue, Cet axiomé poli tique, les libéraux de la naissante Colombie se chargèrent de l’enseigner à Bolivar.
Pendant qu'il ecmbattait pour l'indépendance, un homme qui lui devait ses titres militaires et civils, administrait la Colombie en qualité de vice-président de la république. Le général Santander, démocrate comme Bolivar, entendait autrement que lui la souveraineté du peuple, Bolivar eût volontiers laissé l'Église vivre librement dans l'État libre ; mais son lieutenant, en vrai sectaire, pensait que, si l’État est souverain, il doit dominer l'Église et même la briser, pour peu qu'elle résiste aux ukases des majorités parlementaires. Ainsi, du reste, le veut la logique : la Révolution, basée sur le satanique principe de la souveraineté absolue de l’homme, doit fatulement persécuter l'Église, laquelle n'ubdiquera jamais la souveraineté qu'elle tient de Dieu.
Mais, au sein des populations essentiellement catholiques, comment créer dans les chambres une mujorite hostile à l'Église ? Santander n'ignorait sous ce rapport aucune des manœuvres européennes, D’abord. il établit à Bogota une loge de franes-maçons, qu'on décora, pour ne pas effaroucher le
peuple, du beau nom de ‘ Société des lumières ”. On y donnait aux nuïfs des leçons d'angiais et de français, puis on
les enrégimentait dans la secte, Qui bientôt fut très en vo- :
gue. À côté de Santander déclaré Vénérable, et des ministres, grands dignitaires de la loge, figuraient des généraux, des commerçants, des avocats, des prêtres et même des religieux plus ou moins libéralisants. On y banquetait, on invectivait contre l'Espagne, l’Inquisition, l'intolérance des papes, la domination du clergé. ‘“ La religion ferait de grands progrès, disait-on à ces apprentis, si le clergé se désintéressait de la politique. ” Pour répandre dans le peuple le poison élaboré dans les loges les journaux de la secte se mirent à saper tous les principes sociaux, à dénaturer l'his-
toire et à vilipender chaque jour les gens de bien et les
membres du clergé. Ces disciples de Voltaire avaient appris de leur maître qu’à force de mentir on finit par infiltrer le mensonge dans les esprits. Se croyant alors en mesure de dresser contre l'Église le formidale engin de la souveraineté du peuple, Santander insinua que pour donner à la Colombie un code vraiment libéral qui l’'émancipât à jamais de sa trop longue servitude, les électeurs devaient écarter du congrès les réactionnaires, les fanatiques, les partisans occultes du gouvernement déchu. Appuyées de savantes nunœuvres électorales, ces perfides déclamations produisirent un tel effet que de peuple catholique députa, pour lui fabriquer sa constitution, une imposante majorité de francs-maçons.
C'était en 1821, alors que Bolivar, plus préoccupé de battre les Espagnols que de légiférer, entreprenait sa grande expédition de l'Équateur et du Pérou. Les constituants se réunirent à Cucuta sous lu direction de Santander, Toujours, dans les actes législatifs précédents, figuruit un article déclarant la religion catholique religion de l'État, à l’exclusion de tonte autre, Le congrès biffa cet article sous l’hypocrite prétexte qu'une pareille mention n’a point de raison d'être dans un pays catholique, En vain la minorité démas- . quat-elle un sophisme qui voilait mal les desseins des francs-
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magons : ceux-ci votèrent la suppression et expulsèrent méme du congrès le docteur Banos qui refusa d'apposer sa #ignature au bas d’une constitution ‘“ entachée d'un vice capital. ” ; On n'avait plus à se gênor avec une religion dont les droits étaient exclus de l'acte constitutionnel. Le congrès, vota l'abolition de l’Inquisition ct de l'inder occlésiastique et attribua au gouvernement la censure des livres et des journaux. En preuve de son respect pour l'Église, Santander autorisa immédiatement la publication des œuvres de Voltaire, Rousseau, Diderot, Bentha:n, sans compter bon nombre de pamphels immoraux et impies. Il ne recula pa: même devant l’organisation d'un schisme. Pour des raisons graves, le Saint-Siège avait accordé aux monarques espagnols des privilèges très étendus relativement à la nomination des dignitaires ecclésiastiques, ainsi qu'à l'admi-
nistration de leurs biens et revenus, priviléges connus sous
le nom de patronat royal. Évidemment ces conscessions gracieuses, octroyées aux rois catholiques, disparaissaient . avec la royauté, ct l'Amérique républicaine retombait dans le droit commun. Le congrès prétendit, contre toute justice, hériter des rois d'Espagne de . es droits et privilèges. Onent . beau s'élever contre cette prétention schismatique : la majorité franc-magonne ne s’en déclara pas moins investie du droit de patronat. Elle compléta l’œuvre de destruction en substituant dans les écoles un enseignement impie à l’en-. seignement traditionnel. Sous prétexte de faire oublier les erreurs apprises durant les siècles de servitude, le congrès imposa aux facultés universitaires et même aux séminaires un nouveau plan d’études, On introduisit dans tous les cours des auteurs dangereux, quelques-uns ouvertement impies, comme par exemble Bentham, le professeur d'athéisme et de matérialisme., Malheur à qui osait critiquer ce favori de Santander ! Le docteur Margallo fut jeté en prison pour avoir flétri du haut de la chaire cet enseignement impie, devenu officiel et obligatoire.
Quatre ou cinq ans de ce régime mille fois plus tyranni-
que que l’absolutisme royal suffirént pour exaspérer les populations. Les plus acharnés défenseurs de la Révolution, commo Restrepo, l'historiographe ?de la Colombie, sont obligés d'en convenir, “ La législation imposée par le congrès. dit cet ami de Santander, dérogeait à des habitudes séculaires, faisait table vase des us et coutumes, ainsi que des préoccupations religieuses de la nation, en un mot constituait une anomalie complète avec les mœurs du pays. Aussi lv simple annonce d'une nouvelle session parlementaire jetait-clle l'effroi duns Le peuple, comme si on lui eût prédit un ovragan ou un tremblement de terre, De fuit, ces congrès, presque exclnsivement composés d'avocats et de jouvenceaux f.'eis des théories françaises, ne se préoceupèrent que d'acelimater en Colombie lesdoctrines de Voltaire et de Rousseau (1). ”
Si encore, en échange de leurs blasphèmes et de leurs impiétés, les persécuteurs de l'Église avaient travaillé à lu prospérité matérielle du pays ! Mais, depuis quinze ans, ils avaient accumulé plus de ruines que l'Espagne en trois siècles, Lu Colombie devenait un enfer d'où l'ordre était banii. Plus de lois protectrices du foyer, des personnes, des propriétés ; le brigadage militaire sous toutes ses formes ; les inaisons pillées, les couvents transformés en casernes, les églises profunées ; des razzins de jeunes gens opérées à main srimée sur les places publiques : des provinces entières, comrue celle de Pasta, livrées à l’extormination pour cause de royalisme, des exécutions de huit cents, de mille prisonniers ; sur toutes les routes, comme dans les villes et les villages, des bandes de soldats en guenilles perdus ‘le vices, vivant de rapines, exéitunt le mépris et le dégoût par l'excès de leur immoralité et de leur impiété : voilà le spectacle déshonorant qu'offrait ce malheureux pays. La guerre, la guerre toujours, et par suite, plus d’agriculture, plus de eommerce, plus de travail mais des corvés écrasantos, des contribntions forcées, la misère partout, la banqueroute en perspective, la ruine infaillible.
(1) Réstrepo Historia de la Colombia.
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Rongé, corps ct âme, par cette bande de vautours, le peuple souverain se mit à pousser des cris qui retentirent jusqu'à l'oreille de Bolivar, au moment où il descenduit de son trépied du Potosi, encore tort enivré de sa victoire sur les tyrans et tout fier du cadeau qu'il avait fait à l'Amérique en la dotant du système parlementaire. Agriculteurs, prétres, agistrats, maudis:aient le nouveau régime et demandaient un sauveur. Arrivé à Lima, les doléances de son penple lui parvinrent plas nombreuses et plus vives, Après
lavoir chassé les Espagnols, il lui restait, disait-on, à débar-
rasser le pays des tyrans libéraux et de leur exécrable constitution. Les uns lui conseillaient de restaurer la royau-
Lté ; les autres, de ceindre Jui-même la couronne sous le nom
d'empereur des ‘ndes. Son brave Paëz, qu'il avait nommé gouverneur du Vénézuela, ennemi personnel de Santander, le sommait d'imiter Bonaparte au retour d'Égypte et de
jeter à la porte tor!; les idéologues du congrès, C'était l'a-
gonié, Sous l'empire du mécontentement général, les éléments divers dont se composait la Colombie se désagrégeaient ; Paëz travaillait à féparer le Vénézuela de l'Union,
d'autres ambitieux agitaient les provinces de l'Équateur ;
la dislocation et la mort s'annonçaient à bref délai, Malgré sa haine pour Bolivar, haine dont il avait donné bien des
Æprouves, Santander se vit obligé de faire appel comme les
autres à la puissante intervention du Libertador : Venez, lui écriyaitil, venez vite, président de la république,
Blibérateur du pays, père de Ia patrie! Premier sol-
dat de la liberté, premier sujet de la constitution, vous prendrez le parti qui vous paraîtra le plus apte à sauver l'Amérique. La Colombie vous doit sa naissance et son éducation : à vous de la fortifier sous les suuves influences
de la constitution. Menacé de mort à son berceau, l'enfant n'a que vous pour le sauver, ”
Hélas ! nous allons voix l® vainqueur de la nature et del'Espagne, vaincu lui-même par le faux principe dont il
s'est fait l'escluve, se débattre en vain contre la tyrannie j révolutionnaire. Au nom du peuple souverain, les Sontan-
ce
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d.-istes vont couchor dans le même sépulcre Bolivar ot la Colombie,
Bolivar «onnaissait à fond le mal dont souffrait son pays. À la constitution anarchiste et antireligieuse de Cucuta, il eût voulu substituer le système bolivien : un président à vie investi de pouvoirs étendus, un sénat inamovible, une Chambre élective, en un mot une sorte de royauté constitutionnelle, moins l'hérédité dans le chef de l'État. Ce moyen terme entre la vruie répub'ique et la vraie monarchie lui paraissait répondre aux exigences du tempérament américain, aux souvenirs du passé comme aux aspirations du présent. Je 25 mui 1826, il le déclarait nettement an général Paëz, qui voulait faire de lui un Napoléon : ‘“ La Colombie n’est par la France, lui disait-il, et je n'ai ni la taille, ni l'ambition de Napoléon. Je crois qu'au temps marqué pour la réforme des lois constitutionnelles, il faudra les améliorer notablement dans le sens du principe conservateur, mais sans sortir du système républicain. Je vous enverrai un projet de gouvernement élaboré pour la Bolivie, lequel réunit toutes les garanties de stabilité, d'ordre et de vraie liberté. Si vous l’approuvez, tâchez de former l'opinion dans ce sens : c’est le plus grand service que nous puissons rendre à lu patrie. ”
Pour opérer cette évolution, il comptait sur son influence, sur la sagesse d’un futur congrès, peut-être aussi sur un reste de dévouement patriotique de la part des Santandéristes ; mais il prétendait ne pas sortir de la légalité pour imposer ses vues, Au mois de septembre 1826, il arrivait à Guayaquil, en marche sur Bogota. Les autorités des trois départements de l'Équateur le supplièrent de prendre en main le pouvoir dictatorial, nécessaire, à leur avis, pour
combattre avec succès les anarchistes de la Colombie et les
révoltés du Vénézuela. Enchaîné par son principe de la souveraineté des majorités, Bolivar répondit “ que la légalité suffisait pour sauver le pays et qu’il ne voulait pas entendre parler dictature. ” Puis, dans une proclamation aux colombiens, il poussait co cri plutôt d’un père que d’un maître :
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