CHAPITRE XIV LE DEUIL
La mort de Garcia Moreno à peine connue, toute la ville: se couvrir spontanément de deuil. Les rues se tendaient de noir, les drapeaux funèbres flottaient anx fenêtres de chaque maison, les cloches sonnaient le glas, le canon mélait d'heure en heure ses lugubres grondements à ce triste: concert, les larmes coulaient de tous les yeux : on eût dit: que chaque famille venait de perdre un de ses membres. Au lieu de se trouver en révolution, comme on aurait pu le craindre, la capitale tomba dans une inexprimable consternation. La feuille officielle interpréta parfaitement le sentiment public eu disant ‘ que, sous le poids de la douleur, le mouvement de la vie s'était comme arrêté, les lèvres restaient muettes et les cœurs défaillants, ” Elle: exprimait en même temps la certitude que l’ordre ne serait pas troublé : “ En immolant notre chef, une bande de scé-lérats a cru immoler du même coup la religion etla patrie, mais l'esprit de Garcia Moreno restera avec nous, lo martyr du haut du ciel priera pour son peuple. ”
De fait, il n’y eut pes même un semblant de désordre. Les assassins durent s'enfuir au plus tôt pour ne pas tomber sous les coups de la vengeance publique. En vertu des dispositions constitutionnelles, le vice-président, don.
Javier Léon, se déclara ehef du pouvoir exécutif « République en état de siège. Par une ee aux gouverneurs de province, il donna l'ordre d'employe tous les-moyens possibles pour.s'emparer des eue S'adressant à l'armée, il fit appel à son amcar pour le ch f immortel qu'elle venait de perdre : ‘“ Officiers et sold a disait-il, des mains encore rouges de son sang vous nl senteront peut-être un autre drapeau que celui de la vol gion et de la patrie, mais vous vous souviendrez des ur gnements de votre illustre généralissime, vous serez fldè] a aux lois de l'honneur. Braves soldats, tournez vos “à : vers le ciel, voyez sur la tête de celui que vous ire ls glorieuse couronne du martyre, et jurez de défendre les institutions pour lesquelles il a donné sa vie, ” De Cuenca de Guayaquil, aussi bien que de Quito, arrivèrent des protestations de dévouement à la patrie, mêlées aux litre de la plus vive douleur. Le corps diplomatique tout entier voulut s'associer au peuple et l’armée dans ces touchantes manifestations du deuil national.
L'ordre ainsi assuré, ur décret du pouvoir exécutif fixa au 9 août les funérailles du président. ‘“ Considérant, disait justement ce décret, que l’Excellentissime don Gabriel Garcia Moreno a été l’un des plus grands hommes de l’Amérique, et, par ses importantes réformes, le patriotique auteur de la prospérité dont jouit la République ; que sa mort prématurée sera pour tout le peuple un shjot d'éternelle douleur : que les nations ont le devoir d’honorer les hommes assez généreux pour consacrer leur vie au service de la patrie : les obsèques de: l’Excellentissime Gabriel Garcia Moreno seront solennellement célébrées dans l'église métropolitaine. Sur le catafalque, on lira ces mots qui résument sa vie :- Au régénérateur de la patrie, à l'invincible défenseur de la foi catholique, ” Durant les trois jours qui s'écoulèrent entre la mort ot les funérailles, le corps fut exposé dans une chapelle ardente, Assis sur un fauteuil revétu des insignes de sa charge, entouré de ses gardes on eût dit simplement assoupi. Les assassins avaient criblé
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son corps C:< blessures, mais renpecté son noble visage dont chacun pt tvait reconnaître les traits expressifs et la mâle physionor='e, Les visiteurs affluèrent sans interruption durant ces trois jours, non seulement de la capitale, mais de dix lieues à la ronde, En se rendant au congrès, les députés rencontraient sur leur route des processions interminables d'hommes, de femmes et d'enfants, qui avaient priés près du cadavre et s'en retournaient en pleurant à éhaudes larmes. ‘“ Nous avons perdu notre père, disaientils ;ila donné son sang pour nous. ” Jamais, s'écrient les témoins oculaires, on ne vit spectacle plus navrant.
- Le jour des obsèques, sur un magnifique catafalque dressé dans la cathédrale, le cadavre Gu président, en costume de général, la tête découverte, apparut une dernière fois à la foule immense qui remplissait l'église et ses abords, Bientôt on vit untrer l'archevêque avec son clergé ; les membres du gouvernement, entourés des autorités civiles et militaires, vrirent place à leur tour. Tous les yeux se portèrent alors sur l’estrade d'honneur occupée par le président dans les cérémonies publiques, et le peuple la voyant vide se mit à sangloter, et à gémir. L'émotion redoubla quand Vincent Cuésta (1), traduisant le sentiment général appliqua au nouveau Judas Machabée, ces paroles de l'Écriture, si bien appropriées à la circonstance : le peuple d'Israel pleura toutes ses larmes, et le deuil dura de longs jours, et ils disaient : Comment est-il tombé, le vaillant qui sauvait Israel ? “ Si le silence, s'écria l’orateur, est l'expression des grandes douleurs quand il s'agit d’une infortune privée, à plus forte raison quand survient un de ces terribles évènements qui accablent tout un ppuple. Que dire dans cette lugubre cérémonie, en présence des restes de ce chef illustre dont la vie féconde et l’héroïque trépas laisseront un éternel souvenir dans les annales de l'Équateur ? O Dieu des nations, pourquoi donc avez-vous permis que la sentinelle de votre maison, le défenseur de votre Église, l'orgueil de votre peuple, tombât ainsi à l'improviste, baigné
1) Doyen dé la cathédrale de Riombamba et sénateur.
Lise TN
dans son propre sang ? O mon Dieu !.prosternés devant votre infinié majesté, nous ne pouvons qu'adorer vos in-
scrutables desseins. Vous nous l'aviez donné, vous nous l’ivez enlevé, que votre saint Nom soi béni ! Nous étouffe-
‘tons dans notre cœur tout sentiment de vengeance, nous
ne voulons pas même dire aux assassins : Caïns, qu'avezvous fait du sang du juste ! ”
Les sanglots de l'auditoire étouffaient la voix de l’orateur,
| Laissa:t de côté les actes publics du président, ‘ comme
appartenant aux annales de l'Équateur, à l’histoire de l'A. mérique, à la galerie des grands hommes de ce siècle, ” il rappela ses vertus intimes, sa toi, sa piété, son zèle et sa noble protestation contre l’envahissement des États pontificaux ‘‘ qui avait attiré sur une nation ignorée de tous, les regards du monde entier. Pie IX lui-même avait fixé son œil reconnaissant sur ce petit peuple des Andes, au milieu duquel, en ce temps d’apostasie générale, avait paru le seul homme assez fort pour brandir dans ses vailläntes mains l'épée de Constantin, de Charlemagne et de saint Louis. Et ces mains, ajouta-t-il, ont été lacérées par le crime ! Le soldat de Dieu est mort martyr de son zèle et de sa foi !.. ”
Les gémissements redoublèrent quand l’orateur, s’écria en terminant : “ Garcia Moreno ! tes yeux ne voient pas nos larmes, tes oreilles n'entendent pas les lamentations de ton peuple, ton noble cœur ne bat plus dans ta poitrine maïs tori Âme nous comprend. Ah ! de cette région bien. heureuse où t’a conduit ton héroïque vertu, jette un regard sur tes enfants, n'abandonne pas ton pays à l'anarchie, demande à Dieu de susciter un homme qui continue ton œuvre et sache dire comme toi : Adveniat regnum tuum 1”
La cérémonie s'acheva sous une impression de terreur, Le bruit courut dans l'assistance qu'on venait d’attenter à 1a vie du petit Gabriel, fils du président défunt, bruit heureusement faux, mais qui devait s’accréditer facilement apzès l'horrible assassinat commis en plein jour sur la place de Quito. On disait aussi que des jeunes gens avaient dé
pas laisser
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Ces infanr peuple voul deux d’entr verroux. ( radical sui dent, mai fureur des :
d’où il sorti sûre. À 80 soldats devi Plus heure pendant dei que, tout er grand dévo encore, il él dre garde a ses soupçon Il ajouta qu mier coup lui comme avait répon
avec activil s’il restait il gagna le:
lieu des bo divine justi Quelques qui l'avait former de
| terré Je cadavre de Rayo pour l'inhumer en terre sainte et E oué le cynisme jusqu'à demander un service funébre pour ce monstre, qu'ils appelait le libérateur de la patrie. Sous l'empire de ces appréhensions, les restos mortels de Garcia Moreno furent déposés provisoirement dans qun caveau inconnu, "afin de les soustraire au danger de sacrilèges profanations.
. | Ces infamies firent naître une telle exaspération que le so … peuple voulut à toute force se. parer des assassins, Déjà “ } deux d’entre eux, Campuzano et Polanco, étaient sous les :
verroux. Ce dernier avait espéré qu’un pronunciamento radical suivrait immédiatement l'assassinat du présix dent, mais, en voyant l'indignation du peuple et la fureur des soldats, il courut se réfugier dans une boutique, d’où il sortit précipitamment pour gagner une retraite plus sûre, A son air étrange, à ses démarches inquiètes, les
l soldats devinèrent un criminel et le jetèrent en prison. Ro F l. Plus heureux, le jeune Cornejo avait réussi à se cacher nt t pendant deux jours dans une maison amie, où il raconta
oi | que, tout en conspirant, il n'avait point cessé de foindre un L grand dévouement pour Garcia Moreno, et que, la veille , encore, il était allé chez lui pour lui recommander de pren-
« dre garde aux assassins. “ Je voulais par là, dit-il, égarer rt 508 SORPONS et me rendre ainsi la besogne plus facile, ” * Il ajouta qu'au moment du crime, après avoir reçu le pre- 4 mier coup de coutelas, le président avait tixé les yeux sur d lui comme pour implorer du secours. Le malheureux lui ‘avait répondu par un coup de révolver, que Dieu ne voulut L | pas laisser impuni. Comme on poursuivait les meurtriers. | ” L avec activité, Cornejo craignit avec raison d'être découvert, s’il restait dans la ville. Profitant de l'obscurité de la nuit, r, il gagna les montagnes, s'enferma dans une hutte au mil- : à | lieu des bois, et- se crut ad mais il comptait sans :a | u- | divine justice, .
gs Quelques jours après le meurtre, un domestique fidèle È : qui l'avait accompagné dans sa fuite, revint à Quito s'in- *
former de la marche des évènements et recueillir certains
objets nécessaires à son maître. Aÿant trouvé la maison déserte, car les parents de Cornejo, inconsolables du crime commis par lour file, avaient disparu, il s6 mit à parcourir les chambres au millieu de la nuit, une bougie à la main, popr recueillir les hardes du fugitif. Un voisin d'en face, surpris de cette promenade nocturne dans une maison qu'il savait inhabitée, suivit l'inconnu à son départ et le énonça au premier poste qu'il rencontra. Le domestique fut arrêté et condamné, sous peine d’être fusillé sur l’heure, à guider une escouude de soldats vers la cachette de Cornejo. Toutefois, grâce à la vigilance d’un indien qui lui donna l'éveil à l'approche des sbires, Cornejo parvint à s'évader ; les soldats se mirent à sa poursuite, et le gouvernement averti par courrier, donna l'ordre de cerner le bois qui lui seivait d'abri. À cotte nouvelle, le peuple en masse, hommes, femmes, enfants, accoururent de la ville et des villages voisins, pour enfermer le meurtrier dans un immense cercle et lui couper ainsi toute retraite; mais on avait compté sans les buissons et les taillis d'où il leur fut impossible de le déloger. Dans sa fureur, le peuple mit le feu au bois, afin de forcer le fugitif à se rendre ou à périr. Voyant les flammes s'approcher, Cornejo se blottit dans le creux d’uu arbre jusqu’au moment où la foule désespérée se décida à reprendre le chemin de la ville. Déjà il levait la tête pour respirer, quand un soldat resté en arrière l’apercut, poussa un cri, et rappela la foule, qui fuillit mettre l’assasin en pièce.Livré au conseil de guerre,Cornejo fit des aveux complets. Il résultat de ses déclarations que le crime était le résultat d’une conspiration dont Polanco était l'âme. C’est lui qui avait entraîné les conjurés et distribué les rôles au moment du drame. Condamné à mort, Cornejo se convertit sérieusement et écrivit à sa mère une lettre pleine de résignation : “ Je suis heureux, dit-il, de mourrir pour expier mon crime, et de mourir maintenant, après avoir eu le bonneur de me réconcilier aves Dieu. Si j'avais échappé, je serais perdu pour toujours. ” Elevé par des parents chrétiens, la Révolution l'avait perdu : d’un jeune homme plein de bon sentiments, elle avait fait un assassin.
Avant On dit q sauve sil inutile, # me ferai gnardé. ” Le dot quitte pc prison di conserva il vomis tirer sur teignit a fois moi Andrs rurent à grard & les laiss:
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meurent disparu Manabi, tion conf décemb qui lui t même cc Cornejo, <e que L ginat du €» grand <omnie appeler
Avent ni, Campusano avait payé sa dotte N * Justice. On dit qu'après ss condamnation, on lui promit la vie gauve s’il voulait révéler: le nom de #08 complices, “ C'est inutile, s'écria le malheureux : mes compagnons, eux, ne me feraient pas grâce, J'aime mieux être fusiller que paignardé. FT
Le docteur Polanco, l'organisateur du complot, en fut quitte pour dix ans de réclusion. Encore s'échappa-t-il de prison deux ans après au moment d'une bataille entre conservateurs et radicaux, Se jetant aussitôt dans la mêlée, äl vomissait des blasphèmes et commandait aux soldats de tirer sur une bannière du Sacré-Cœur, lorsqu'une balle l'atteignit au front et l'étendit raide mort. Dieu est quelquefois moins patient que les conseils de guerro (1).
Andrade et Moncayo, cachés en pays étrangers, ne reparurent à Quito qu'après le triomphe de Vir imilla (2). Aw grard scandale de la population, le gouvernement radical les laissa circuler librement : Le peuple ignore encore que des loups ne se mangent pas entre eux. Cependant malgré de bon vouloir des autorités, ces deux criminels durent fuir devant le mépris et les menaces des honnêtes gens, trop
fidèles au souvenir de Garcia Moreno pour vivre en paix
avec 608 ASSASSINs.
(1) Chose digne de remarque, les assassins de Garcia Moreno meurent tons de mort violente. Nous venuns de voir comment ont \ disparu Rayo, Campuzano, Cornejo et Polanco, Sanchez périt à Manabi, en 1883, sous les coups de fusil d’Alfaro, lors de la réaotion contre Vintimills, Manuel Cornejo Cevallos, l'assassin du 14 décembre 1869, mourut à Paris, écrasé par un fragment de niche qui luitomba sur la tête. M. Maldonado, compromis dans cette même conjuration. au moins d’après les dépositions de Manuel Cornejo, mourut à Letacur, frappé d’une balle, en 1884. Qui sait <e que Dieu réserve à Montalvo, le principale instigateur de l’assasginat du 6 août, à Andrade, à Montcayo, et aux autres complices de çs grand crime ? Puisse-t-il, quelque soit leur mort, leur inspirer, <omme au jeune Cornejo, des sentiments de repentir avant de les appeler à son tribunal !
(2) En juillet 1877. |