L AUTOPSIE DUN SUICIDE. 24I
Ah ! je VOUS jure qu'après douze mois de prison, quand on est au printemps, que les oiseaux chantent et que les jeunes femmes se promènent en robe de mousseline sous les arbres, il faut avoir une sacrée énergie — comme diraient les naturalistes — pour ne pas écrire la lettre 1
Ahl que j'en connais, parmi les purs, qui l'ont écrite cette lettre et mieux que cela!...
Maurice Joly resta et ne sortit qu'à la dernière heure du dernier jour du dix-huitième mois.
Quand je le retrouvai dehors, je pensai, dans ma candeur, qu'à un talent de cette envergure et à un caractère de cette trempe l'opposition offrirait tout de suite, sinon un fauteuil, au moins une bonne stalle.
Erreur I La jeunesse généreuse de cette époque pointa les coudes, serra les rangs et fit front de bandière pour fusiller Maurice Joly.
Il ne faut pas trop leur en vouloir. Ces avocats avaient peut-être un peu honte de tant désirer et de tant bavarder devant qui avait tant souffert I
Il rentra au Palais sans clientèle. Sa condamnation, par l'Empire, l'avait mis à l'index chez les futurs dé-
mocrates. Ce qui eût fait un martyr de ces audacieux, avait fait un suspect de ce timide.
Maurice Joly était un voisinage dangereux.
Jamais son ami^ le Grand Maître de l'Université, ne lui a pardonné d'avoir écrit de si beaux livres^ quand lui n'a jamais imprimé qu'un mauvais calembour et l'article 7.
Les médiocrités s'attirent^ car elles ne se craignent pas. — Ces âmes d'élite avaient trouvé un prétexte pour frapper Joly d'ostracisme. Savez-vous ce qu'on lui reprochait?
— D'avoir été, à l'âge de ving et un ans, secrétaire chez M"^^ la princesse Mathildel C'était un mensonge.
Ah I pauvre homme ! Si au lieu d'aller crever d'ennui à Sainte-Pélagie, tu t'étais habitué à vivre dans l'intimité des princes, tu serais aujourd'hui député, sénateur, ministre... enfin, ce que sont tes anciens copains, qui comme talent ne t'allaient pas à la cheville I
Ce fut alors que Maurice Joly publia : Recherches sur Vart de parvenir.
Dans le Dialogue^ il avait peint la corruption d'État et la fourberie politique; dans VArt de parvenir, il est descendu dans les sphères sociales et a démontré que les mœurs privées étaient rongées du
l'autopsie d'un suicidé. 243
même mal que les mœurs politiques^ et que la décomposition était là comme au pouvoir.
Ce livre est une satire sanglante des défauts de notre caractère national et des vices que nous avons contractés. L'ouvrage est ironique et impassible d'un bout à l'autre^ strident comme le vent d'hiver et tranchant comme une lame d'épée.
On lui offre alors la députa tion dans le Jura, son pays natal, mais M. Grévy, le grand électeur de l'endroit, après lui avoir tout conseillé et tout promis, fait un signe. Sur cet ordre, les Jurassiens se refroidissent, les amis se détournent, la conspiration du silence est commandée dans les journaux, et le pri* son nier de l'Empire est dénoncé comme suspect. — Maurice Joly redégringole dans la misère I
Je trouve toute l'histoire de cette campagne électorale dans un opuscule de 1870, chez Lacroix. — Le vaincu y dit : « M. Grévy est un homme qui m'a fait tout le mal qu'on peut faire à un autre homme sans le tuer 1 »
Ce revirement paraît chose naturelle; étant tous deux du même pays, il était bien désagréable pour le bâtonnier de Tordre de voir se dresser dans son soleil
244 ^^^^ ^^ jambes!
une personnalité aussi puissante que celle de son compatriote f
Pourquoi cet avocat médiocre eût-il couru la chance d'être escamoté par un homme qui^ à un moment donné, eût pu lui être opposé comme étant de plus haute valeur!...
A cette époque, quoique légiste distingué, M. Grévy n'avait encore à son actif que son fameux amendement tendant à supprimer la place de président de la Ré* publique !...
Jadis, le député du Jura avait dit à Joly : Vous n'arriverez à rien^ parce que vous ne savez pas tirer parti de votre intelligence ; puisque vous avez de l'esprit et que vous connaissez le Palais, faites des portraits d'avocats. Point maladroit le bâtonnier! Il n'ignorait pas que quand un écrivain peint les hommes et qu'il n'en fait pas des héros... il s'en fait des ennemis mortels. — Ce fut ce qui arriva ; Gorgias — Jules Favre — dont la silhouette, prise en pleine lumière, est un bijou de vérité, de style et de belle humeur, ne pardonna jamais à notre hçmme; aussi, quand il devint vice*président de la Défense nationale, le fit-il coffrer à la Conciergerie. — Tout cela par bonté d'âme probablement, et pour empêcher cet homme d^État de V avenir d'aller se faire tuer par les Prussiens !
l'autopsie d un suicidé. 245
Arrive le 4 septembre. — L'heure est venue d*en finir avec les jalousies et les rancunes et, en face du pays plus que menacé, de choisir les intelligences et d'appeler à soi les énergies.
Laurier demande à Joly s'il veut partir dans le Jura. — Joly accepte, mais... voilà qu'à sa place on nomme maître Trouillebert ! — Bien nul ce pauvre Trouillebert ! je l'avais rencontré un soir faisant de la politique avec G)urbet, rue Serpente, à une table de brasserie, chez la mère Handler !...
Devant cet affront Joly arrive au ministère de l'Intérieur et rencontre dans l'antichambre un avocat, ancien ami du Palais.
— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service ? lui demanda le secrétaire avec morgue.
— Vous ne le saurez pas, répond le visiteur, mais votre service à vous est de m'annoncer!
On arrive jusques à Gambetta.
— Impossible 1 lui crie de loin le ministre.
— Et pourquoi ?
— Tu es tropxompromis.
Compromis ! pauvre diable I Et par qui ? et avec qui ? Par l'Empereur Napoléon III ? ou bien par le guichetier de Sainte-Pélagie?...
Pour Maurice Joly : Rien partout ! Comme aux
dominos I...
Toujours éconduit, repoussé^ refoulé, les portes ne lui servent jamais que pour s'y casser le nez I ...
Il y a donc vraiment une loi de malheur, et certains êtres, dès en naissant, sont donc voués aux mânes I
Malgré la supériorité de l'esprit, l'opiniâtreté dans le travail, la hauteur de vues et l'indépendance de caractère... Ah I j'y suis. Voilà la cause trouvée : l'indépendance du caractère I Qui naît avec cette maladie-là, en meurt tôt ou tard. Et cela se comprend. Celui qui a souci de sa dignité, conscience de sa valeur et respect de lui-même, ne peut être qu'une gêne pour ceux dont les seuls moyens ne sont, la plupart du temps, que l'intrigue et Tinsuflisance.
Qui n'est pas d'une coterie n'arrive à rien.
Celui dont je parle avait reçu en naissant des facultés de haut vol ; c'était un écrivain des plus remarquables, un penseur, un dialecticien et un poète, seulement une fée manquait à son baptême. La fée du savoir-faire. Ce don, sans lequel tous les autres demeurent stériles, lui avait été refusé. Et cependant, ce maladroit a écrit FArt de parvenir. Un chef-
l'autopsie d'un suicidé. 247
d œuvre ! Il aura probablement dit là^dedans tout ce qu'il se sentait incapable de faire I...
Il y a de ces hommes pour lesquels le soleil refuse de luire, et quels que soient les efforts tentés par eux pour escalader la lumière, toujours une main invisible les replonge dans la nuit.
C'est pourtant si beau le talent, et les médiocres devraient avoir tant d'admiration pour ces privilégiés qui savent préciser et formuler ce qu'ils ne peuvent, eux, que bégayer à peine !
* Un homme qui a de la dignité, du courage, de l'indépendance, qui paye avec sa personne et jamais avec l'argent d'autrui, il faut que ce soit bien superbe puisque c'est si rare !
Las, exténué, vaincu et sans espoir de revanche un jour, Maurice Joly s'est couché pour mourir.
Un revolver et une cartouche furent la dernière dépense de ce pauvre, affamé de luxe, de gloire et de renommée.
La pièce oti il s'est tué était d'une nudité sinistre: un meuble de damas-coton lie de vin, une pendule en albâtre, arrêtée à six heures un quart, et, devant les grands yeux ouverts du mort, le buste de la Liberté. Dérision I... La liberté de se tuer, sans doute, la seule qui lui eût été permise !
La misère tapissait les murailles nues.
Il y avait tant de sang dans ce corps, et une telle quantité avait coulé de la blessure, que les caillots desséchés avaient comme moulé le masque.
Dans les derniers mois de sa vie, la solitude et le délaissement de cet infortuné étaient tellement immenses, si peu de monde s'intéressait à lui et s*inquiétait de lui, que cef ne fut, je Tai dit, que quatre jours après son suicide que la concierge s'aperçut de sa disparition.
Il est mort comme il a vécu ! abandonné et désespéré ! Il y a deux ans de cela. Le lendemain, il était oublié !
Habent sua fata libelli.
Cest égal, je ne voudrais pas avoir ce suicidé sur la conscience I
O la pauvre vieille femme du Jura, que j'ai vue un jour arriver à Sainte-Pélagie, toute vêtue de noir, et avec laquelle il avait tant pleuré I...
Bureaucrates, caissiers, petits commis, gratte-papiers, enfin tous lés employés dont le salaire ne s'élèvera jamais au-dessus de 2,5oo francs, voilà peutêireles plus éprouvés et les plus cruellement martyrs de la société actuelle.
Leur existence est un tour de force, et comment ils s'y prennent non pour vivre mais pour ne pas mourir, je ne puis me l'expliquer.
La misère est prolifique; elle croit que c^est le seul plaisir qui ne lui coûte rien.
^Imprudente!... Et les enfants?...
D'habitude, ces pauvres gens en ont trois ou qua-
tre^ souvent davantage. Divisez et vous connaîtrez alors quelle maigre pitance revient à chacun.
Ce qui les ruine devient cependant pour eux l'unique cause de joies. Le sourire de leurs petits est le rayon de soleil qui réchauffe ces cœurs si tristes et si ulcérés ! — Quand les enfants rient^ les mères ne pleurent plus.
Ce déshérité^ qui a reçu une belle instruction et dont l'imprévoyance du père a voulu faire un monsieur, est voué par cela même à toutes les tentations et à tous les déboires que peut contenir Tâme d'un homme.— Rien ne lui est épargné^ toutes les désillusions de l'esprit et toutes les tortures du corps.
Une chose, particulièrement, pèse sur sa destinée entière et fane sa vie : ce sont les privations. Tout lui. sera interdit^ il ne jouira de rien, jamais il ne sera d'aucune fête et s'il y assiste^ ce sera comme étranger, en passant, debout derrière les autres.
Il n'y a de place pour lui nulle part... qu'à son bureau.
De notre temps tout coûte, tout se paye, tout s'achète; donc il ne pourra jamais rien avoir, puisqu'il n'a pas d'argent.
Non seulement il n'en a pas aujourd'hui, mais il n^en aura pas davantage demain, il n'en aura jamais!
Comme les condamnés enfouis jadis dans les inpace^ lui est muré dans 187 fr. y 5 par mois. Impossible de remuer dans ce chiffre, d'y bouger et d'en sortir.
Au reste^ ce rêve de posséder quelques sous à lui, rêve qu'il caressait jadis^ aujourd'hui il y a renoncé; il sait, à n'en pas douter, que c'est une chimère et depuis longtemps il n'y pense plus.
Le dernier jour du mois à quatre heures il touche ses appointements. Vingt minutes après être rentré chez lui, de cet argent il ne reste plus rien.
La femme est descendue payer.
Le pauvre ne vit que de crédit! Excellent moyen au reste pour vivre à bon marché!... Dans ce ménage, on restera tout le mois, le mari avec quelques sous pour son tabac et la femme avec cinq francs indispensables, qui feront trente jours. Il faut acheter comptant le âl et les aiguilles. On ne peut pas demander crédit pour une boite d'allumettes.
Voilà où passeront les cinq francs !
Pensons donc un instant à cela ; appesantissonsnous sur cette idée; n'avoir jamais d'argent I Dans la société, organisée comme]elle l'est au jour-
d'hui, la privation d'argent est la privation de tout ! A qui n'a pas d'argent tout est refusé et tout est défendu.
Un homme sans le sou est hors le monde! Il ne peut rien et n'a droit à rien ! — Il écoute sans entendre, regarde sans voir^ boit sans goûter et mange.... pour ne pas mourir de faim ! C'est le paria criblé d'obligations et privé de tous droits.
Sans distractions, sans plaisirs, sans espérances, marchant dans l'immuable uniformité de la vie, jamais il ne lui sera accordé un seul instant de détente. La saison changera /le bourgeon deviendra feuille, le printemps succédera à Thiver, et l'automne à l'été, chacun alors chantera le renouveau et voudra étrenner la saison nouvelle, lui seul, immobilisé dans son budget, restera le même avec son pantalon élimé, sa redingote qui n'a plus que le souffle et son chapeau qui menace ruine. La journée de demain sera semblable à celle d'aujourd'hui, comme celle d'aujourd'hui ressemble à celle d'hier !
Horizon borné, vie étranglée, avenir sans issue I
Je sais bien que cet infortuné peut nommer un député ou un conseiller municipal, mais je crains bien qu'un billet de cent francs lui soit plus agréable que son billet d'électeur !
Aussi, comme les choses de la politique, qui exci-
tem et transportent à un si haut degré les ouvriers, le laissent, lui, froid et indifférent!
QuVt-il à gagner à tout cela ? — République ou monarchie, ce sera toujours pour lui à la fin du mois les mêmes 187 francs 75 centimes. Enseveli sous terre, c'est sur sa tête qu*on se bat : il entend le piétinement des lutteurs, les bonds des adversaires et les cris des combattants; mais il demeure absolument, impassible en percevant ces bruits confus, ces paroles inutiles et ces efiforts infructueux, qu'on nomme la politique.
Rivé à son carcan, il voit d'un œil lerne passer cette grande mascarade de la vie ; il ne fait de vœu ni pour l'un ni pour Tautre, il sait si bien que le vainqueur, quel qu'il soit, ne songera jamais à allonger sa chaîne, fût-ce même d'une maille!
On lui a tant fait de promesses, prononcé tant de discours, raconté tant de mensonges, juré tant de faux serments, qu'il ne croit plus à rien. Quand la politique sort, c'est à peine s'il se détourne pour la regarder passer I
Les malheureux! ils ont bien d'autres chats à fouetter que de formuler des vœux pour tel ou tel ; dans ce moment-ci, par exemple, à cette heure oîi l'on entend les craquements d'un ministère qui s'écroule sous les rires de la multitude, eux combinent
2 54 G^^^ L^^ jambes!
un moyen et se creusent la cervelle pour trouver les quelques morceaux de charbon qui doivent réchauffer les membres engourdis de leur enfants I
Quel respect ne devons-nous pas avoir pour ce . caissier maniant, tout le jour, des sommes considérables et voyant chaque soir les siens manquer de tout!
Je sais bien qu'il y en a qui passent à Tétranger, mais que le nombre des défaillances est restreint à côté de ceux qui, loyaux et incorruptibles^ résistent à toute tentation et demeurent fidèles à leur poste I
L'ouvrier n'est obligé à aucun décorum, sa paye n'est pas fixe; il peut faire des heures en plus, regagner le temps perdu et combler une lacune; il n'est pas emprisonné dans ce chiffre impitoyable de l'appointement mensuel.
Il gagne tantôt plus^ tantôt moins, et quand il touche son argent, il peut l'entendre chanter dans sa poche, le tâter et l'écorner un peu, ne donnant à la bourgeoise que ce qui en reste. — On cause, on rit, on boit et on rigole. — La vie n'est pas toujours dure> sèche, implacable. On rencontre de bons moments et du bon monde, on s'oublie, on se laisse aller; et puis avant de recommencer le labeUr de la semaine^
il y a le dimanche, la barrière, le vin dans les brocs, sa société et le morceau de rôti. Mari, femme, enfants, tout le monde noce. On travaillera un peu plus la semaine prochaine; on n*est pas sur terre pour s'exténuer le tempérament, et si les pièces de cent sous sont rondes c'est pour rouler...
Le petit employé, lui aussi, a son dimanche, et sa promenade se passe d'habitude à Vincennes, au Bois de Boulogne ou aux Buttes-Chaumont.— Les enfants, sous les yeux de leur mère qui les surveille, n y trouvent ni distractions ni plaisirs, on leur défend de courir et de s* abîmer. La toilette de la petite a coûté tant de peines et de veilles. Elle revient à douze francs ! Pour le malheureux, c'est plus cher que pour les élégantes un costume de chez Emile Pingat.
Exténués, harassés, ils reviennent la gorge sèche et hâlée par la poussière. Alors on boit un coup d'eau à même le pot, on se couche de mauvaise humeur et le lendemain on se relève aussi gais... que les autres jours I
Chez eux, les bouquets et les branches de lilas se fanent plus vite qu'ailleurs !
Quand la veille de Noël, les pauvres petits, pleins d'illusions encore, espérant toujours, mettent leurs souliers dans la cendre, le matfn ils y trouvent une boule de neige, tombée dans la nuit par la chemi-
née. — Malheureux déshérités, collant leurs visages charmants et leurs yeux avides le long des grandes vitres, qui, dragons impitoyables, gardent tout ce que l'enfance recherche, désire et envie. Les beaux jouets, les poupées magnifiques, les moutons en laine et les soldats en plomb ; rien de tout cela n'est fait pour ces pauvres mignons. Et cependant, ils voient entrer dans ces boutiques d'autres enfants qui tâtent, marchandent, achètent et emportent I
Chers petits qui -regardant tout cela, n'éclatent point en sanglots et ne se plaignent même pas? Connaissent-ils donc déjà la loi de l'injustice qui pèse sur eux, et si jeunes encore se savent-ils les fils des déshérités et des parias?...
On dit qu'ils ont bonne mine. — Parbleu, la panade enfie et }es digestions difficiles donnent des couleurs I
Aussi, quand par hasard la fille tourne mal, comme elle ver^e vite!...
La femme est la clef de la voûte de cet édifice fait d'ordre, d'épargne et de privations. C'est d'elle que dépend la vie de ceménage en équilibré sur une pièce di vingt sous. -— Elle a la mine chiffonnée, le nez
en l'air et Tovale fin; c'est le vrai type delà Parisienne, cette fée de l'adresse qui sait se bâtir un vêtement avec six francs d'étoffe et habiller sa fille dans un ruban. — On la voit, le matin, descendant les quartiers excentriques le panier au bras, le fichu sur la tête, trottant menu sur le pavé de Paris où elle est née, la seule patrie qu'elle adore et q ui , elle, la cité terrible, se montre à son égard si cruelle et si inclémente.
Cette Parisienne dont je vous parle est une sainte. Jamais les Thérèse, les Rose de Lima, les Elisabeth et toutes celles qui figurent sur le calendrier n'ont poussé plus loin que cette femme les vertus, le dévouement et l'abnégation.
Elle n'a pas vingt-cinq ans, elle est encore jolie, et cependant sa jeunesse se résume déjà dans un seul mot: Sacrifice!
Le dénuement épousant la misère et engendrant des pauvres, voilà son histoire !
Jamais de toilette. Elle est vêtue d'une robe si légère qu'on dirait des ailes d'abeille. Cependant comme elle est femme et qu'il surnage encore un dernierreste de coquetterie, au bas du jupon elle a cousu un petit volant.
Des guenilles propres, des loques reprisées, des haillons sans tâche; voilà pour le costume, il est comme la nourriture; juste ce qu'il faut pour ne pas
médecin, ni ingénieur, et — qu'il n'a pas assez d'audace pour être député,— il entre dans l'administration et on le range dans cette boîte où l'Etat conserve les fruits secs.
Il y restera vingt-cinq ans sans travailler. Oii ne lui demande par jour qu'une ou deux pages de belle écriture; au bout d'un an, ce n'est plus un cerveau, c*est une cursive, une majuscule ou un paraphe re* marquable.
Cet homme qui gèle chez lui, reste six heures dans son bureau à se rôtir les tibias devant un feu de corps de garde.
Pauvre malheureux f s'il pouvait au moins emporter quelques-unes de ces bûches et voir rire ses enfants à leurs flammes I
Les études auxquelles l'Université nous oblige ne conviennent qu'aux têtes de colonne. Elles n'ont rien de pratique, et lorsqu'on sort de dessus les bancs, on connaît à peu prés tout, excepté ce que les exigences de la vie nous réclament si impérieusement.
Un bachelier ne sait ni tenir les livres, ni écrire une lettre de commerce, ni lire le Times. On la bourré] de sciences inutiles, et un an ne s'est pas écoulé qu'il ne se souvient plus de ce qu'on a mis dix années à lui apprendre.
Que le grand maître de l'Université, au lieu d'in-
terdire les Jésuites et de jeter les frères des Ecoles chrétiennes hors de leurs demeures, ferait bien mieux de nous octroyer un programme d'études fermes, solides, positives^ et qui pourraient au moins servir plus tard à Télève pour gagner sa vie.
Mieux vaudrait l'instruction pratique... que laïque.
Quand chacun vivra à sa place, quand on continuera l'état de son père, quand le fils de l'artisan consentira à ne pas quitter son milieu et qu'au lieu de venir crever de faim à la ville, le paysan restera aux champs, il n'y aura plus de ces martyrs et de ces parias dont je viens de parler.
Il n'y a qu'une seule liberté au monde : celle que procure l'indépendance I
Pourquoi toujours ces mensonges écrits partout : Egalité, Fraternité? — Tout cela est bon pour les riches et à leur usage.
Vous savez bien que le pauvre est esclave 1
Au Vaudeville, la Vie de Bohème expire au moment même où meurt, à Asnières, Emile Durandeau, ce zouave par coup de tête, chapardeur par vocation et caricaturiste pour s'occuper.
Ces deux agonies sinistres me rappellent le dernier cabaret et son propriétaire , le plus roublard et le plus enroué des cabaretiers, Edouard Dinocheau.
Quinze ans, Durandeau s'était assis à cette table hospitalière, ne se souvenant jamais que le déjeuner n'était pas gratis, et que les plus malins étaient tenus de payer le dîner.
Un jour , la mère Dinocheau se mit en tête de faire la note de Vami du soldat. Elle consacra un an
à cette formidable besogne , mais à mesure que le chiffre grossissait» la congestion produite par la stupeur montait, elle aussi^ et chaque jour de plus en plus menaçante. Un soir le produit des additions partielles donna 18,226 o5. Seulement le coup fut trop rude et la mort qui guettait le total mit brusquement la main à la collerette de la vieille et l'emporta.
— Durandeau Ta assommée! s'écriait son fils Edouard avec cette voix poussive, rauque et étranglée qui semblait sortir du puits d'où il tirait son vin. Un jour le mastroquet distingué, cette nature délicate, nous exprimait en ces termes ses regrets et ses tendresses pour la morte.: — Vous savez si j'aimais ma mère, eh bien, je l'ai toujours là, dans la trompette I Son souvenir m'accompagne à la halle et me guide dans mes achats...
Durandeau ne revint plus, mais pendant le siège, tout en jouant au garde national , l'ancien zouave avait choisi pour quartier d'observation le poste de la rue Bréda, celui-là même qui fait vis-à-vis à la maison de Dinocheau. Pour lui, le zinc d'en face, c'était l'Eldorado resplendissant des belles victuailles de sa jeunesse et le paradis perdu qu'il fallait» à tout prix, reconquérir; auisi^ pendant les froides journées de décembre, le fusil sous le bras, montait -il la
garde transi devant les fenêtres et sous les yeux de son ami.
Dinocheau suivait le proscrit du regard et tous deux, refoulant l'immense envie qu'ils avaient de se parler, avaient l'un pour l'autre de longs soupirs étouffés et des airs pleins d'abattement et de mélan* colie.
Une après-midi, Dinocheau n'y tenant plus s'écria : — Reviens! Je suis de bonne humeur !
Ce fut une grande fête, et à cette heure oîi il n'y avait plus que du cheval dans les boucheries : — Mangeons du veau^ die lecabaretier, car voilà l'enfant prodigue ! — Prends-le dans le rognon, s'il te plaît, répliqua le zouave avec cette bouche onctueuse et à la mine paterne et béate qu'il savait si bien se donner à l'occasion !
Aujourd'hui, tous les deux sont morts ! C'est égal, ça va trop vite!...
Il y a une vingtaine d'années, à mi-côte de la rue des Martyrs se trouvait une brasserie qui s'appelait : la Belle Poule. Pourquoi ? Ne me le demandez pas ; ce que je puis vouç dire, c'est qu'au-dessus de la
porte une frégate^ toutes voiles déployées^ semblait prête à s'élancer vers l'inconnu...
C était dans cette galère que ramaient chaque soir une quantité d'aimables forçats tous venus par différents chemins du pays de Bohème. Il y avait Potrel, Destouches, Pelloquet, Marc Trapadoux , Leclerc et d'autres qui, eux aussi, sont depuis bien longtemps partis pour ne plus revenir.
Le patron de la barque s'appelait .Alexandre, il aimait beaucoup sdu équipage et se plaisait à lui faire fête ; seulement, à force de vider les bocks et les futailles , il n'y eut bientôt plus que de l'eau dans la cale, et capitaine et passagers s^en allèrent gaiement échouer à la côte.
La Belle Poule sombra par une splendide nuit d*été, léguant aux huissiers ses épaves I
Il était temps, car depuis six mois le navire louvoyait entre Clichy et le tribunal de Commerce, et Alexandre, le hardi marin de la Grenouillère, tirait sa coupe dans le papier timbré.
Potrel était fils d'un petit tailleur normand qui^ à force de persévérance, d'épargne, avait fini par ouvrir boutrque à Parisdanslaruedes Saints- Pères. Sa mère, Une robuste Cauchoise, économe, travailleuse, un vrai cheval à l'ouvrage, avait un soir accouché sans douleur, sur un escalier, 4^ plus paresseux, du plus
366 CARE ms jambes!
étrange et du plus fantaisiste bohème qu'on ait jamais connu entre Notre-Dame-de-Lorette et Mont*
martre.
Lauréat du concours général , il était devenu , après d'excellentes études , cabotin , pitre , mime, et surtout ivrogne; mais il avait de l'originalité comme pas un et de l'esprit à en vendre à crédit. Indolent à lasser saintjVincent de Paul lui-même, il était plus poltron et plus couard qu'un lièvre. Un jour, tapi derrière une porte , il assomma d'un coup de canne plombée un malheureux photographe. Appelé devant la police correctionnelle, il dit au président : a Comprenez, monsieur, si avant de me livrer à cet acte de violence, |on à dû me pousser à bout et me faire sortir de mes gonds; je passe pour être l'homme le plus lâche de Paris. »
Mais après boire, quelle conversation étonnante ! quel souffle I et surtout quelles envolées vers l'idéal!
Ses frères aînés moururent et la boutique du petit tailleur lui resta avec une grasse ferme en Normandie. Alors il devint rangé , égoïste , avare et soupçonneux, et lorsque cet infortuné riche put manger tous les jours, un cancer lui dévora l'estomac.
La figure hâve, l'œil hagard, les mains tremblantes, il passait la nuit dans sa cave , guettant ses do-
mestiques qui, disait-il, voulaient lui voler son vin. — « Ne me quittez pas, criait-il en se cramponnant à un ami qui alla le voir, les misérables me pillent et vont me ruiner I » — Le Normand avait chez lui posé sa griffe sur l'épaule du bohème et l'obligeait à rentrer sous terre.
Malgré sa fortune, Potrel est mort plus pauvre qu'en ses tristes jours de misère. Son jeune frère, marchand de boutons de son état, a hérité de ses dépouilles.
Son compagnon de beuverie et de noctambulisme s'appelait Destouches. Fils unique d'un millionnaire qui l'avait chassé de sa maison, ce réfractaire avait épousé, par hasard , une petie moricaudequi vendait de la parfumerie dans les cafés et se montrait aimable envers les messieurs. Par hasard, il en eut deux filles qui sont aujourd'hui les deux plus beaux partis de Seine-et-Marne. Quant à lui, il alla vivre avec une vieille écuyère que tout Paris avait aimée et qui le battait.
Je l'ai connu demeurant rue Saint-Jacques chez une fruitière. Il occupait une chambre d'un mètre cinquante centimètres. Ce cabanon donnait sur Pescalier, entre le rez-de-chaussée et Tentresol ; mais comme Destouches était plus long que son lit, la nuit, il ouvrait la porte^ et son pied passait dehors ;
les locataires en montant s*appuyaient sur son talon, croyant prendre la pomme de la rampe.
Toujours fort mal mis, un jour qu'il passait sous la porte cochère d'une maison où il allait rendre une visite, la concierge ouvrit le vasistas et lui cria : c On ne chante pas dans la cour I o
Il avait fait tous les métiers. Il avait été secrétaire d'un escamoteur, président d'une goguette, soufHeur à OJessa et avait fini rédacteur en chef d'un journal rédigé en javanais.
Cet agité, ce noctambule, ce licheur de bocks et de saladiers n'avait qu'un rêve et qu'une ambition : vivre dans l'ordre et s'abriter loin du bruit et de la foule. Aimable et bon garçon, il a vécu toute sa vie dans la crapule, avec la ferme conviction de s'en retirer le lendemain. Il disait un jour à sa maîtresse : (( Q.uand l'un de nous deux sera mort, moi j'irai vivre à Bois-le- Roy!»
D'une faible&se extrême, incapable d'une énergie, il manquait complètement de son moral, mais quelle belle humeur ! Son rire était communicatif et la drôlerie débordait de partout. Dans ses bonnes heures, il s'écriait! « Je ne vois autour de moi qu*astuce, fourberie et mensonge, j'ai soif de vérité I »
Il s'est jeté dans un puits pour l'y trouver sans doute^ mais il n'y rencontra que la mort.
Pauvre Destouches !...
Tout Paris a connu Marc Trapadoux, un géant arrivé de Lyonà Paris depuis plusd'un demi-siècle. Il se rajeunissait d'un an tous les ansets'iln^était pas mort depuis longtemps déjà, aujourd'hui il jouerait au cerceau pour nous faire croire qu'il ferait sa première communion l'année prochaine.
Perdu de dettes, paresseux comme une marmotte et bavard comme une perruche, il parlait vingtquatre heures sans cracher et défendant aux autres d'ouvrir la bouche. Ce gêneur pontifiait dans les crémeries comme grand prêtre de l'esthétique et mettait sept ans à trouver une formule inventée du temps que le maréchal Moncey avait des ennuis devant chez le père Lathuille.
On fonda un journal catholique et le directeur, après avoir rapproprié Trapadoux et l'avoir bien nippé, l'envoya en province faire des abonnements. L'imprudent!...
Le voyageur revint au bout d'un mois, sans malle, sans argent et presque en guenilles. Je n'ai pas fait d'abonnement, dit-il, avec deux yeux rayonnant de foi, mais j'apporte pour le journal la bénédiction de Sa Grandeur Monseigneur de Reims.
Il est mort derrière Notre-Dame^ sur un banc et vêtu d'une robe de chambre. Il habitait Belleville et n'avait plus que ce seul vêtement. Seulement, en se faufilant doucement et à petits pas, le long des boutiques, il avait l'air d'un vieux bourgeois qui flâne dans son quartier.
Comme production je crois qu'il a fait... des dettes et des dupes. Je me trompe : il existe signée de lui une Vie de saint Jean de Dieu^ écrite d'un bout à l'autre sans point ni virgule...
A la brasserie de la Belle Poule venait aussi Pelloquety un critique d'art qui a noyé, dans d'innombrables petits verres, des impressions charmantes et un réel talent. Il vécut dans le désordre, étouffant des perroquets et fumant des rêves.
Il aimait une fille assez originale qui s'appelait Georgeite, mais il n'en était point aimé. L'artiste avait mis dans cet amour tout ce qui lui restait d'illusions et d'espérances.
Vivant seul, perdu dans la foule et n'ayant pour tout intérieur que les tables de marbre des cafés, il avait fait de cette femme l'axe autour duq^uel gravitaient ses fantaisies et ses chimères. Mais le poète.
vieux, mal vêtu et qui parlait du nez, ne plaisait guère à la demoiselle, qui le rudoyait comme un importun. <t Figurez-vous, disait-elle en arrivant à la brasserie, que Pelloquet vient le matin sous ma porte cochère et qu'il s'y détire les bras pour faire, croire qu'il descend de chez moi ! »
Ce pauvre homme, désespérant de plaire ou de produire une impression quelconque sur l'esprit de Geor^ gette, eut l'idée de faire une conférence.
Tous les amis s'y rendirent, il y avait beaucoup de monde. Georgette, en belle toilette, était au premier rang... Pelloquet arrive et commence. Mais, voilà que tout à coup il se trouble, balbutie, perd la tête et la mémoire. Il feuillette ses notes, mais plus il va, plus il s'embrouille dans son discours et plus il a de peine à se retrouver dans ses papiers qu'il remue d'une main fiévreuse. Enfin, sentant que poursuivre lui est impossible et quMl n'ira pas plus loin :
— Mes chers amis, dit-il d'une voix navrante, excusez- moi, mais mes papiers sont en désordre comme mes idées; en voyant cela, vous lisez la triste histoire de ma vie !,..
Pauvre homme ! Essayant de se raccrocher sans cesse à cet amour qui lui cassait sans cesse dans la main, il avait voulu lui apparaître sous un jour nouveau^ il avait espéré un succès du public et attendait
d'elle une douce parole. Mais voyant son trouble et son embarras, Georgette se leva tout debout et cria à cet infortuné : .
— Viens-t-en donc, tu vois bien que tu embêtes ces messieurs!...
Ce fut horrible et poignant comme un arrêt de mort!
Pelloquet devint idiot et le journal où j'écris l'envoya à Nice. La méningite apparut chez lui sous une forme bizarre; il ne pouvait plus prononcer les mots sans intervertir syllabes, voyelles et consonnes. Il disait Rifago pour Figaro. Ce pauvre gueux, qui grelottait toujours, a été enseveli dans un rayon de soleil.
Presque tous n'ont rien fait, rien produit, la paresse a éteint toutes ces lumières. Doués de facultés souvent remarquables, ils sont partis sans rien laisser derrière eux. Il leur a manqué le courage et la discipline. Ils lisaient dans la vie à rebours.
Le sculpteur Leclerc habitait un jardin rue des Martyrs; son por^tier était si bon, si bienveillant et si miséricordieux, que nous l'avions surnommé le Christ des Concierges.
Leclerc était un grand garçon gravé de petite vérole et coiffé d'une chevelure de mérinos. C'était un cœur
ardent et une âme tendre; il est mort du mal d'amour; il adorait une gueuse.
Ce Parisien, qui connaissait mieux Paris que le chef de* la sûreté, alla se pendre à une grille d'un tombeau du Père-Lachaise. Il espérait qu'on l'enterrerait tout de suite et qu'il éviterait ainsi les dalles humides de la Morgue. Sa famille qui était fort riche l'avait laissé mourir de misère parce qu'il avait refusé d'être pharmacien.
Pour tout héritage, Leclerc n'avait laissé qu'une vingtaine de portraits -cartes. Chaque année, au I" janvier, ses amis envoyaient à ses excellents parents la photographie du pendu.
Désireux de savoir quelle impression produisait l'apparition à heure fixe de ce suicidé dans la maison paternelle, ils apprirent que son beau-frère montrait la carte à ses enfants en leur disant : Ceci est le portrait de votre oncle, et vous montre oîi mène Tinconduite I La morale en action avec la corde au cou !
Puisque j'ai commencé cette causerie par Durandeau, laissez-moi finir par lui.
Un jour, las d'attendre de Targent, Dinocheau exigea un billet.
— Je ne pourrais le payer, dit Durandeau. —
Qu'importe, répliqua Edouard, je le veux et à quatre-vingt-dix jours; après nous verrons. Au reste, je ne le passerai pas dans le commerce, et, s'il le faut, je te le renouvellerai. — Le débiteur s'exécuta et le créancier mit le billet dans sa poche après l'avoir préalablement plié.
Trois mois après, au moment où rami du soldat déjeunait avec conscience, le créancier se présente avec son violon et un sourire.
— , Eh bien ! c'est aujourd'hui, mon petit Emile ? — Je suis prêt, répond l'autre, et j'exécuterai de point en point ce qu'il y a d'écrit sur ce billet; lis-le.
Dinocheau le déplia et lut : « A quatre-vingt-dix jours de date, je parlerai à M* Dinocheau de la somme de cinq cents francs que je lui dois.
— Je suis vaincu I s'écria Edouard, et le cabaretier joua un solo de violon sur l'air : Crédit est mort^ les mauvais payeurs Vont tuée