‹ Gare les jambes!Chapitre 3 sur 25 · PRESIDENT DU CONSEIL MUNICIPAL, CONSEILLER D ETAT · texte numérisé non relu

PRESIDENT DU CONSEIL MUNICIPAL, CONSEILLER D ETAT

L'œil à demi couvert, le regard fuyant, une voix sourde^ la parole lente, un sourire narquois, et audessus de tout cela une épaisse et longue moustache qu'il caresse sans cesse et derrière laquelle il s'abrite, tel M. Castagnary nous est apparu, il y a vingt-cinq ans, et tel nous le retrouvons aujourd'hui.

Ses Tues sont étroites comme son geste ; n'apportant de passion en rien, il ne se complaît que dans de très petites choses, mais le tout est dit et fait avec beaucoup de soin et de méthode.

Adroit, subtil, il guette l'occasion avec une prudence extrême, aussi n*avance-t-il jamais le bras que lorsqu'il est absolument sûr que la proie est à la

portée de sa m2[in. Il y a du chat dans cette nature. Il sourit doucement, il appelle tout bas, il câline, il fait le gros dos, mais quand le niais s'est laissé prendre à ses mines, paf, un bon coup de griffe, et le voilà sur les toits se frottant le museau et s'étirant les membres. Il ne se presse jamais et cependant il

arrive tout de même !

Venu Jeune de Saintes à Paris, il entra comme clerc chez M® Boudin, avoué, rue Louis-le-Grand. Nous nous sommes toujours demandé pourquoi il avait quitté la basoche. La chicane était son véritable élément!

Rusé, perfide, ergoteur, toujours il se tenait visà-vis des autres, méditant une surprise ou essayant quelque coup de jarnac. Quel procédurier merveilleux il eût fait I Comme il, se serait entendu à épuiser toutes les juridictions et à ruiner un homme à petits coups !

Un jour a suffi pour réduire en poudre tant de brillantes dispositions et déjouer tant de riches promesses. Le principal de M* Boudin rencontre le peintre d'Ornans, et comme le charbon divin purifia jadis les lèvres du prophète Isaïe, la voix de Courbet enthousiasma, illumina Castagnary, et cela de telle façon qu'un soir à une table de la brasserie de

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M"® Handler, il fut sacré critique d'art! — Il devint un dts apôtres du réalisme, prêcha la religion nouvelle dans les petits journaux, mais, par-dessus tout, parla et but beaucoup dans les cafés.

Castagnary avait encore une autre spécialité, c'était de dire du mal de Dieu. Je ne sais pas ce qu'il» avaient eu ensemble, ce que la divinité avait fait au critique, mais il lui en voulait à mort. Quand il s'agissait du bon Dieu, notre homme, d'habitude si prudent et si réservé, commençait contre le ciel une procédure impitoyable ; il allait du protêt jusqu'à la saisie, — et il ne ménageait pas les frais, je vous l'assure. — Dans ce temps-là, le bon Dieu n'avait qu'à se bien tenir!

Quel adversaire, quel athlète que ce Castagnary l D'un coup de poing, il ébranlait l'Église; d'un, souffle, il terrassait la divinité ! Rien ne lui faisait obstacle; les Anges, les Archanges, les Séraphins et les Dominations avaient beau se grouper autour de leur Dieu et essayer de le défendre, efforts vains, peines inutiles, Castagnary, debout et superbe, le& réduisait au silence et leur faisait mordre la pous-^ sière.

2 s GARE LES jambes!

Il recommençait tous les soirs et ce n'est que quand les sergents de ville le mettaient à la porte, qu'il permettait au ciel de prendre un instant de repos.

Nous nous disions en l'écoutant : « Mais puisqu'il est athée, puisque, selon lui, Dieu n'existe pas, pourquoi perd il tout son temps à l'invectiver? »

Je ne sais vraiment pas à quelle intention il se laissait aller à tant de haine et s'emportait dans de si grandes colères. Personne n'est moins chaud, moins sans enthousiasme et sans passion que Castagnary ; son cœur est en parchemin, et même si racorni, si sec, que quand nous le voyions allumer sa pipe nous avions toujours peur qu'une étincelle tombant sur lui ne le brûlât tout entier.

Comme à toute religion il faut un temple, cet apôtre du Réalisme fonda un café qui fut appelé le Rat mort! Potrel et Destouches furent les humbles diacres-acolytes de ce grand tombeur. Plus tard, on abandonna un instant la place Pigalle pour aller ramer sur une autre galère : la Belle Poule appareilla pour le pays des rêves, mais elle ne rapporta rien de son expédition, si ce n'est les cadavres de milliers de bocks impayés, et la ruine à son propriétaire !

Potrel et Destouches étaient très ivrognes; Castagnary lui-même ne se contentait pas d'avaler la

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fumée de Tencens, aussi le noctambulisme était-il très en honneur parmi eux ! On ne se couchait guère qu'au grand jour. — Ces prêtres du Réalisme chantaient matines en trois nocturnes et dans trois cabarets.

On disait Laudes au Rat mort, Vêpres chez la Mère Pierre et Compiles à la Consolation!

Seulement, comme il n'y a pas d'offices où les cierges ne s'éteignent, on rentrait se coucher sans chandelles !

Cette façon de vivre a duré des années! Mais un jour, Potrel, devenu riche, mourut d'un cancer à l'estomac, et Destouches se. suicida en se jetant dan s un puits, — après tant de mensonges et d'illusions, peut-être était-il avide de voir la vérité ! — Alors, Castagnary prit peur et rentra chez luil

Il se rejeta dans Vart et devint plus sévère et plus impitoyable que jamais. Il exterminait tout ce qui n'était pas de son école ; à part Courbet et son élève Brigaud le boiteux, personne ne. trouvait grâce devant lui. Aujourd'hui, les naturalistes, les impressionnistes, les intentionnistes ne sont qu'un pâle reflet de ce météore qui jadis illumina Paris de la rue Hautefeuille à la place Pigalle.

Un soir, dans une crémerie des boulevards extérieurs, et comme Castagnary, rendu de plus en plus

3o [gare L£:> jambes!

implacable par ses insuccès prolongés, faisait à ses pieds des hécatombes de peintres, une voix indignée cria du fond : «Silence à Tatelier Boudin ! » Cétait Privât d'Anglemont qui vengeait ses amis! Le critique eut très honte et ne pardonna jamais à ce bohème irrévérencieux.

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Vers ce temps, une physionomie assez bizarre traversa Paris ; tout le monde a connu Gregori Ganesco. Sa spécialité était de servir les princes étrangers, de connaître leurs affaires, de les aider dans leurs embarras et ensuite... d'en profiter. C'était un professeur de solfège merveilleux !

Informé pour toutes les indélicatesses, dévoré de tous ks appétits, prêt à toutes les conBdences et propre à toutes les commissions, cet homme voulut devenir un personnage politique et essayer de se refaire une virginité qu'il n'avait jamais eue.

Il prit le Courrier du Dimanche et promit à Castagnary de l'associer à sa fortune; mêlé à tous les tripotages d'argent, à toutes les basses cuisines des cabinets, cet homme qu'on ne rencontrait que dans les escaliers de service des banquiers et des minis-

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tères, fit appel à tous les besoins et à toutes les ambitions dts futurs hommes d'Etat sans places.

Ce Ganesco était un Fanariotequiécumait TArchipel. Il mouilla ses galères sur le lac d'Enghien et tint table ouverte à Montmorency. Chaque jour i\ régalait dans ses terres ses clients et ses collaborateurs : c'étaient Floquet, Spuller, Durand, Castagnary, Courbet et beaucoup d*autres qui tous sont arrivés aujourd'hui.

L'arrivée à la gare était chaque soir des plusjoyeuses. Une paire de chevaux magnifiques, présent du khédive, un break de chasse offert par un emprunt et la Suite fournie... par l'opposition !

Tout cela était correct, bien tenu, bien soigné. On reprochait cependant un peu trop de rouge à la livrée.

La table était bonne^ on mangeait bien, on buvait mieux encore, mais voilà-t-il pas qu'un d'entre eux jette sur la maîtresse de la maison un œil de concupiscence et se taille des draps dans la nappe!.... Alors, tout ce bonheur s'envole et tout ce bien-être s'effondre. Il faut revenir à la petite crémerie ou au restaurant à trente-deux sous. Plus de journaux, plus de campagne, plus d'excellents déjeuners de rédaction au café d'Orsay! Nos hommes d'État, et Castagnary avec eux, retombent sur le pavé !

Quelque temps après, quelqu'un entendant Castagnary dire du mal des prêtres, lui demanda s'il n'écrivait pas au Siècle.

— Non ! répondit-il, mais vous m'y faites songer, je m'y présenterai demain.

Ce qui fut pensé fut fait.

— Qui étes-vous et que faites-vous? lui dit le grand prêtre de cette petite chapelle.

— Je m'appelle Castagnary et je critique les beauxarts.

— Nous avons cela ici, monsieur, la stalle est occupée.

— Mais j'ai une autre corde à mon arc, reprend le néophyte; je nie Dieu dans les brasseries.

— Alors, entrez, mon frère, vous êtes ici chez vous. Et voilà comment Castagnary devint journaliste

républicain, et franchit le premier degré qui conduit au pouvoir.

Jadis, le Siècle était l'organe sacré de l'opposition, le catéchisme des marchands de vins et la Bible des libres penseurs. Aujourd'hui, tant de journaux l'ont dépassé qu'il a presque changé de nuance; on s'est

tellement de nos jours habitué aux couleurs vives, aux tons crus que son rouge tourne au rose- thé.

Dans ce temps-là, c'était une maison fermée, remplie de pièges à loups, enclose de hauts murs faîtes de culs de bouteilles, et remplie de mannequins pour

effrayer les oiseaux. Quand on était entré là dedans,

on n'en sortait plus que martyr, ministre ou académicien.

Ce fut alors que pour ce noctambule commença une vie nouvelle : il fit de la politique et essaya de se donner des airs sérieux; il n'alla plus au Rat mort, s'en tint à un seul café et ne voulut plus fréquenter que des hommes d'avenir.

Ils sont là chez Froniin cinq ou six, dont les destinées sont intimement liées à celles de la France. Pilotes habiles, ils guident le vaisseau de VÉtat, ils prévoient les orages, doublent les caps et évitent les récifs, — L'équipage de Ganesco est venu atterrir là ! Ah! si ce Fanarioie sortait de la tombe et pouvait voir où sont arrivés ses clients 1

Dans son milieu, Castagnary passe pour avoir de l'esprit, mais ses compagnons le lui pardonnent, quoiqu'ils professent pour ce maigre don, — comme ils l'appellent, — le plus profond mépris. Ils disent ju'aujourd'hui l'esprit court les rues. — C'est peut-

être pour cela qu*il n'y en a plus dans les Chambres! Ils lui préfèrent leur gros bon sens; moi aussi, je trouve cela bien, le bon sens, mais il n'est pas indispensable qu'il soit aussi gros que le leur.

C'est égal, ces gaillards-là ont fait un beau réve, et si leurs pères qui, pour eux, se sont saignés aux quatre veines, pouvaient les contempler là où ils officient, ils ne seraient guère en droit de leur reprocher l'argent qu'ils ont dépensé pour leur éducation. Pardon! je me trompe... c'est pour leur instruction que je voulais dire.

Il y a quelques mois, on nommait M. Castagnary président du Conseil municipal de Paris, et hier il était fait conseiller d'Etat. Ce petit critique qui jadis grimpait sur un tabouret pour montrer le poing au ciel, savait-il donc que le scepticisme le hisserait si haut ?

On m'a ditqu'il habitait toujours la même maison, mais qu'à chaque dignité nouvelle, il descendait d'un étage. Par ce temps de places et de faveurs, oii logera-t-il bientôt ? Quô non descendant I

Qui Ta conduit où il est? Par quelle voie est-il arrivé ? Quelles facultés l'ont assis au fauteuil de la

présidence, et quel genre de mérite en a fait un conseiller d'Etat? J'aurais voulu, dans cette étude, expliquer pourquoi et comment le principal de M" Boudin est arrivé à une des situations les plus hautes etlesplusenviéesdeParis,;mais j*ai beaucoupcherché, et cependant Je ne trouve pas. — Prenons-nous Fhomme de lettres, nous ne verrons pas d'œuvre. A part une petite plaquette, la Philosophie de VArt, je crois, nous trouvons des bulletins et des salons qui ne disent rien et n'en apprennent pas davantage, toutes choses écrites et pensées dans la moyenne de tout le monde ; mais à part cela , dis-je, rien qui frappe et rien qui marque.

C'est peut-être à cause de la légèreté de son bagage qu'il a fait son chemin d'une façon si leste et si rapide !

J'aurais voulu trouver dans l'homme ou dans Técrivain quelques côtés élevés, quelques idées généreuses, quelques pensées à large envergure. J'aurais aimé à en parler, à les faire valoir et à les mettre en lumière, mais tous mes efforts n'aboutissent à rien, et je ne trouve en mon personnage que... beaucoup de prudence, d'habileté et de savoir-faire. Comme il parle peu et a Pair de beaucoup méditer, on aura cru que c'était un homme profond ; — je crains qu'il ne soit que creux.

Décidément la camaraderie est une merveilleuse chose !

Castagnary a un esprit obscur et ses formules sont semblables à son esprit; on lui prête de la finesse, peut-être en a-t-il trop, par instants. Cela est tellement subtil que ça devient inappréciable.

Il est par-dessus tout un homme adroit et plein de ressources. Il change de posture facilement et se retourne sans effort. Réservé, silencieux, il a su ne jamais se compromettre et toujours se dérober à propos.

Il porte sur lui la branche de coudrier qui s'incline du côté des terrains fertiles !

Quelqu'un disait : j'ai suivi Castagnary pendant vingt ans; je l'ai étudié, observé avec la plus scrupuleuse attention. Eh bien! si jamais je n'ai rien vu de remarquable sortir de lui, j'avoue aussi que jamais je ne l'ai entendu dire une bêtise f

Tout l'homme est là!...

Mais déjà mes cheveux s'en vont Et ma barbe en pointe s'éclaire • De ces petites fleurs qui sont Pâquerettes de ci metière. ..

Ma face automnale rougît, S'allumant comme un feu de joie; Le coin de mon œil en sourit Par une grande patte d'oie.

Voilà le portrait de ce poète dessiné par luimême.

Il est mort il y a deux ans; c'était hier l'anniversaire. Nous sommes allés tous le revoir, et avons p osé sur sa tombe un grès de la forêt de Fontaine-

Il lui fallait la fine pique du jour, les brumes et la rosée; il se sentait plus jeune alors et la matinée lui faisait mille promesses.

Tête haute, le jarret tendu, il s'en allait à travers les sentiers et les routes, il traversait les bois, foulant la mousse et s'enguenillant aux ronces. Sous ses pieds partaient les lapins et se faufilaient les lézards ; lui parlait haut, causait avec les arbres ou ajustait du bout de sa canne le vol lourd du faisan.

L'hiver venu, il se blottissait dans les cendres et chantait tout bas comme les grillons.

On ne le revoyait plus qu'en avril, il apparaissait avec les premières hirondelles; aussi comme il les a chantées, ces amoureuses du printemps :

Sur les maisons illuminées Des beauk rayons d'or du lointain, On entend par les cheminées, Les menus propos du matin De ces bavardes hirondelles, S'entretenant à leur réveil, Tout en lissant leurs longues ailes, De vent, de pluie et de soleil.

Les hirondelles sont venues!

Sortant du bleu du firmament.

De la brise et des blanches nues; On ne sait pas d'où ni comment Les hirondelles sont venues.

Toujours la violette à la boutonnière, on l'aperce-

vait de temps en temps à Paris; il brocantait des tableaux, des vieux meubles, plaçait du Champagne ou composait des prospectus pour les commerçants. Il marchait vite, puis s'arrêtait sur les boulevards, entrait dans les cafés, et parlait à tous, car il connaissait tout le monde.

Quand il avait gagné cent francs, il revenait à la campagne avec des airs de prince, et se donnait un long mois de congé.

Il aimait la table, la nappe blanche, les dressoirs qui brillent, les faïences aux tons vifs et les pichets qui reluisent. C'était toujours l'œil souriant et la mine attentive qu'il lampait son verre de bourgogne, le vin de son pays.

Personne, comme ce fils de vigneron, n'a parlé de la vigne; il l'a chantée sous toutes ses formes, dans toutes ses transformations : en terre, en ceps, en grappe, dans la cuve et dans le verre!

Couronné de pampre et de roses, Joyeux, loyal, jamais menteur, A bon marché, ce franc parleur Eclairait tous les fronts moroses.

Les rois, un jour, Font arrêté Et l'ont chargé de mille entraves, De gabelous, de rats de caves, Puis les voleurs Pont frelaté.

Ah! comme, après boire, il disait ces vers! Nous

les savions tous par cœur, mais c'était toujours nouveau régal et dessert charmant.

Dans sa voix, dans son geste, il y avait une redondance, une exagération et un trop plein qui chez un autre eussent été ridicules, mais qui, venant de lui, prêtaient un nouveau charme à tout ce qu'il racontait. Je sais bien qu'il ajoutait un zéro à tous les chiffres et à tous les adjectifs un adverbe, mais toutes ces fantaisies étaient d'un goût, d'une saveur et d'une originalité tels, qu'à lui seul il était permis de parler et de dire comme il disait et comme il parlait.

Et puis, que d'esprit et de bonne humeur !

Près de lui habitait un fâcheux. — Le misérable vient tous les jours, nous dit Mathieu. Je suis le cuir sur lequel il repasse ses rasoirs !

Un de ses voisins, avocat verbeux, mais sans client, avait la manie de faire de la peinture. Folie douce!...

Une fois qu'il essayait de peindre un chêne, notre poète qui passait par là, l'aperçut; alors s'avançantà grands pas et d'une voix pleine de colère : Imprudent î s'écria- t-il, que vous a fait cet arbre! Mais s'il vous aperçoit le ridiculisant de la sorte, il va bondir de son trou et vous poursuivre à grands coups de racines dans le derrière !,..

Un peintre qui brossait un paysage lui demanda conseil: Vous voulez mon opinion, dit Mathieu, ehl bien, si j'étais petit oiseau et si j'habitais votre arbre, j'y mourrais d'ennui et de chagrin...

Il était astrologue I A chaque fois qu'il annonçait le beau temps, on était sûr qu'il pleuvrait à verse. Une année, il écrivit dans son almanach qu'il ferait un hiver des plus rigoureux. Décembre fut un printemps, et sur les boulevards les consommateurs s'as* seyaient à la porte des cafés. Mathieu passait devant eux recouvert de trois paletots et la figure enfouie dans un cache-nez énorme. Quel froid I criait-il; de-main la Seine commencera à charrier.

— Pourquoi te donner tant de mal, lui dit quelqu'un, ton éditeur n'est pas ici !...

Il a vécu pauvre et souvent envers lui le sort s'est montré cruel. Mais pour cet amant de la nature, les émanations du sol, les tiédeurs du printemps, les senteurs des foins coupés, le bruit d'un ruisseau, le vent dans les arbres, la branche qui bourgeonne ou le pampre qui rougit, tout était cause de joie ou motif à consolation,

Un matin, nous étions sur une route; il me racontait ses chagrins et ses tristesses; le fardeau s'était alourdi encore et son âme tombait en défaillance; la huche était vide, le vin manquait à la cave et le froid noir de novembre allait bientôt s*abattre sur ses épaules. Il marchait la tête basse et du bout de son bâton faisait voler les cailloux du chemin. Tout à coup^ au fond, devant nous et escaladant Thorizon, le soleil splendide apparut, nous inondant de ses feux et de ses lumières!

Mathieu s'arrêta: « Ahl soleil, s'écria-t-il, combien Je suis misérable ! Je gémis, je me plains, et tu es là, en face de moi, tu me regardes, me réchauffes et me réjouis !... » Alors, plus d'amertumes et plus de tristesses, mais un cantique d^allégresses, chanté dans une merveilleuse folie, par le poète à la lumière!

Il avait un grand amour pour les souffrants et les déshérités. En revanche, contre le riche qui ferme sa main, il lui prenait des accès qui duraient tout un soir. — C'étaient des tourbillons d'injures et d'outrages, une avalanche d'ironies, de sarcasmes et d'imprécations; il lui jetait tout cela, à pleines poignées, sur la tête; sa voix tonnait comme un clairon et son petit œil gris flamboyait.

Lisez cette strophe du Vieux Pauvre, et voyez s'il les aimait :

Besace au dos, bâton en main, A petit pas, par la traverse, Le pauvre va chercher sort pain Sous le froid, le chaud ou Taverse...

Sur le gazon, près du ruisseau.

Il mange et boit, dort à Tétable, Son repas pris, il voit l'oiseau S'abattre aux restes de sa table.

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