LA CONFESSION D UN JOUEUR
i^i au théâtre vous aviez montré la vie d'un joueur sous un autre aspect, le public vous etXt abandonné sur-le-champ et votre pièce n'aurait pas fait un sou. Impossible de finir autrement que par la ruine et Tignominie. Il fallait que l'expiation commençât icibas. Et le spectateur avait raison, et si l'auteur avait fait autrement, il se fût grossièrement trompé.. Le pourquoi, le voici : Le vrai joueur est un passionné, un enthousiaste avide d'émotion et poursuivant sans cesse l'inconnu. Il aime le jeu pour le jeu, pour les sensations qu'il s'y procure, les espérances dont il s'y enivre et les rêves qu'il y caresse. Tout à son vice, il s'abandonne éperdument. et sans retour.
Emporté dans le tourbillon, affolé par le vertige, il enfourche ce grand cheval de l'Apocalypse qui franchit les monts et les nuages. Plus vite ! plus vite encore, s'écrie-t-il, et il jette l'or à pleines mains comme en danger on jette du lest. Ce n'est que quand, épuisé, haletant, rendu, il ne trouve plus un sou dans sa poche que le désespoir le désarçonne et lui saute à la gorge avec la réalité.
Le joueur, c'était la victime expirant tôt ou tard sous les morsures de la maîtresse inexorable et jamais assouvie !
— Quantum mutatus ab il loi Le vrai joueur, oui, mais pas celui qui joue pour gagner sa vie, et
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mon ami Grandjean était de cette grande famille qu'on coudoie partout aujourd'hui et que j'appellerai les réguliers du hasard.
M. Grandjean était un parfait gentleman d'une probité scrupuleuse, de façons exquises, et fréquentant — dans la journée — le meilleur monde. Il se levait tard, son valet de chambre lui cuisinait deux œufs et préparait le thé. Après déjeuner, Grandjean lisait les journaux et les revues. Il s'habillait ensuite, faisait sa promenade au bois ou sur le boulevard, et enfin vers quatre heures, commençait la série de ses visites. Il dînait au Café Anglais ou chez Bignon. Dans la soirée, on le rencontrait à une première ou à l'Opéra. A minuit il montait au cercle, s'informait de la partie, regardait d'où venait le vent et à Tao- • pel de son nom s'asseyait à sa table de travail, — Il jouait quatre heures, souvent moins, jamais plus. — Perte ou gain, il se retirait avec le même calme et la même assurance.
Je l'ai vu souvent tailler : sang- froid merveilleux, sourire plein de courtoisie et amabilité charmante. Venait-on à réclamer— et souvent c'était à faux — il comblait immédiatement le prétendu déficit,s'excusan t avec une courtoisie exquise de ce qu'on... le volait.
Quand j'entrai, il me salua de la mam et dit :
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— Je suis ravi de vous voir et je vous sais un gré infini d'être venu. — Ahl mon pauvre ami, poursuivit-il, je crois que rien ne va plus I... Mauvaise main!... Depuis le commencement de la partie, je donne des sept et des neuf à mes adversaires et moi je me sers bac. — Je perds partout.
— Une bonne carte vous relèvera, lui dis-je en riant.
— Il n'y a plus que des bûches au talon. N'espérons pas; je saute, mais cette fois-ci, je crains bien que ce soit le saut de Leucade.
En ce moment, le domestique entra présentant une carte sur un plateau. Après l'avoir lue, Grandjean me regarda avec un sourire :
— Le gérant du cercle. La cagnotte qui m'envoie ses compliments de condoléance... Je meurs et je l'abandonne... Qui d'elle ou de moi perdons le plus?
Puis poursuivant : je suis entré au jeu à vingtdeux ans avec une mise de fonds de 5o,ooo fr. Bon an mal an, j'en ai dépensé 100,000. Cependant, j'ai loué toutes les nuits, et vous pouvez vous convaincre que je ne meurs pas à l'hôpital.
— A quoi attribuez- vous ce gain presque constant ? lui demandai-je.
— A ma ténacité et à mon sang-froid. Ah ! si vous saviez tout ce qu'il m'a fallu de volonté et d'énergie
pour me tenir en équilibre sur cette ligne jaune qui sépare le ts^pis en deux tableaux. — Tous mes efforts ont tendu vers un but ; c'était, quand je m'asseyais au jeu, de n'être plus un homme mais une machine. Ce qui^ à la roulette et au trente et quarante, fait la supériorité de la banque, c'est, d'abord, le capital dont elle dispose et ensuite son manque de passion. — La roue de la fortune est immuable dans sa rotation. Qui court après son argent est perdu. Mon système, le voici : Savoir limiter ses pertes et pousser avec énergie dans le gain. Qui s'emballe est mort!
Si j'avais dépensé à n.'importe quoi la volonté et les facultés que j'ai employées au service du jeu, je serais arrivé à tout. — La plus grande difficulté c'est de se contenir. Que de fois j'ai envié ces jeunes gens qui, au hasard, pontaient contre moi I Ahl comme j'aurais voulu^ moi aussi, me laisser un peu aller à mon caprice et à ma fantaisie ! — Mais toujours se tenir rigide et inaccessible dans une ligne inexorable! Figurez-vous un homme marchant tout un jour sur une passerelle de vingt-cinq centimètres de large et au-dessous de laquelle bouillonne un abîme. Une minute de vertige et il est précipité dans le gouffre !
Ah I ces jeunes gens dont je vous parle, et qui
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jouaient à tort et à travers comme des fous et en riant, je gagnais leur argent, mais je perdais ma viel Oui, ma vie! car j'en meurs! Pendant trente ans^ j^ai accompli une besogne formidable. Dévoré de soif, il ne m'a jamais été permis de puiser de Teau plus que n'en pouvait contenir lecreux dema main. — Les autres jouent pour s'amuser et pour jouir. Moi j'ai joué pour vivre — jouer était mon état ! C'était le bagne que j'avais chosi, le carcan que je m'étais rivé au cou moi-même !
Que de fois en montant l'escalier du Cercle j'ai eu envie de m*évader et de fuir à toutes jambes plutôt que de m'asseoir encore à cette abominable table de jeu, mon comptoir, et qui me donnait des nausées!
Faites votre jeu, messieurs! Rien ne va plus t Ten donne! Le billet \à cheval! Tout va à la masse. Un louis qui tombe. Ah! les odieuses paroles! Une chose me console de mourir, c'est que je ne les entendrai plus. — Oui ! mieux vaut la faulx de la mort que cette spatule noire du croupier qui ressemble à la batte d'Arlequin ! O dérision! dérision! s'écriait-il, j'ai mal vécu! Et prenant ses cheveux à pleines poignées, il se leva tout debout et cracha dans les cendres. Je compris qu'il crachait sur son passé,
— Mais les grecs ? lui dis-je.
— Il n'y en a plus; le dernier est mort dans la fustanelle du dernier des Palikares.
Alors, s'étant rassis sur son siège, il renversa en arrière sa tête pâle et convulsive, cherchant un point d'appui le long du haut dossier de velours rouge.
Les yeux grands ouverts, il me fixa longtemps, — Vous savez, reprit-il, si j'ai été d'une probité incontestable et incontestée, au reste. Dans mes rapports, soit avec les hommes, soit avec les femmes, j'ai tou- [ours pousse la délicatesse jusqu'au scrupule. Eh bien! malgré cela, je meurs sans considération, cette chose aussi indispensable pour l'homme que la toilette pour la femme. Je voulus protester, mais m'arrétant d'un geste : — Je ne me fais pas illusion, et si vous voulez savoir mon oraison funèbre, celle qui sera prononcée par ceux-là mêmes pour qui j'ai été le meilleur et que j'ai le plus obligés, la voici : « Beau joueur, Grandjean, et quel estomac ! » Voilà tou-t !
Comme à Figaro, il m'a fallu dépenser vour vivre plus d*énergie , plus de persévérance et plus de résolution que pour conduire toutes les Espagnes; mais je n*ai été qu'un joueur I. . .
Je suis déjà enterré sous un monceau de cartes ; un brelan d'as conduira le deuil, un piquet à quatre formera la haie , les valets me porteront et les rois tiendront les cordons da poçlç; en guise d'eau