‹ Gare les jambes!Chapitre 24 sur 25 · LA CONFESSION D*UN JOURUR · texte numérisé non relu

LA CONFESSION D*UN JOURUR

bénite un farceur pourra jeter la dame de pique dans mon trou.

•En France, continua-t-il, ce pays de rillogisme et de l'inconséquence, on chasse les croupiers, on ferme les cercles, on défend la roulette , on interdit la loterie, et cependant, trois heures par jour on laisse ouverte, rue Vivienne, cette grande halle où tant de malheureux viennent sans cesse jouer la dot de leur femme, le patrimoine de leurs enfants et l'honneur de leur nom. La police non seulement en laisse l'accès libre à tous, mais le gouvernement l'autorise, la patronne et la protège. L^État ignorerait-il donc que le hasard est la seule divinité qu'on adore dans ce temple ? Ce même hasard qu'il traque et poursuit ailleurs I

Au pied de cette idole aux cent bouches, de ce veau d'or gigantesque, chaque après-midi la spéculation abat d'immenses hécatombes, et si au lieu de râteau les sacrificateurs tiennent un carnet, la rafle n'en est pas moins désastreuse. Il n'y a pas de cagnotte, mais une corbeille, ainsi nommée à cause des nombreuses offrandes que viennent y déposer pieusement les fidèles.

Quand à un homme d'une capacité médiocre, sans état, sans fortune et qui dépense beaucoup d'argent, on demande la source de ses moyens d'existence, il répond : — Je suis à la Bourse. On s'incline et le monde laisse passer. Ce pavillon s'est assez victorieusement affirmé partout pour qu'on se permette* la course à l'ombre de ses couleurs.

Eh bien! poursuivit-il, si au lieu de monter au cercle chaque nuit, j'étais entré chaque jour à la Bourse, si j'y avais développé les qualités d'ordre, de flair et d'observation que vous me connaissez, aujourd'hui, après avoir probablement contribué à la ruine d'une quantité considérable de gens^ je passerais [aux yeux de tous pour un très remarquable homme d'affaires et un grand financier, et je jouirais de cette considération [après laquelle j'ai vainement couru.

Voilà donc à quoi tiennent l'estime ou le dédain des hommes ! Toujours la forme, comme dit Bridoison.

Mais pourquoi vous dis-je tout cela? J'ai l'air de vouloir vous [persuader. Ne savez-vous pas comme moi que le monde est une immense table de baccarat, à laquelle taille le Destin , et oti chacun ponte "£ selon ses besoins , ses appérîts ou ses vices. C'est le

diable qui est gérant de ce cercle-là I...

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Après un instant de silence : — Ah ! cher ami , isi j'étais resté dans cette humble maison de Pontivy, oîi je suis né ! Si j'avais pris Tétude de mon père et m'étais fait notaire, comme Pont été tous les Grandjean, rien de tout ce qui m'est arrivé ne fût survenu; une femme m'eût aimé, il me serait né de beaux enfants et j'aurais une famille. Aujourd'hui, au lieu de mourir seul, sans secours et sans affection, une foule d'êtres adorés seraient là se blottissant autour de moi et me protégeant de leur tendresse. Peut-être en voyant tant de larmes, sur de si frais visages, la mort n'oserait-elle pas m'emmener?

Au lieu de cela, j'^^i dissipé ma vie aux quatre vents du ciel. L'affreux Paris m'a garrotté sur la roue de la Fortune, et elle, dans sa course folle, m'a rompu les os, arraché le cœur et déchiré les entrailles. Mon père s'en est allé de ce monde déçu, à mon sujet, dans toutes ses espérances, et ma pauvre chère mère est morte sans me revoir... Dans cette nuit de deuil où son regard demandait en vain son fils, et au moment où sa dernière étreinte cherchait ma main, je travaillais sans doute. . .

Son visage devint livide. — Ami, me dit-il, oh ! la Bretagne , ses ajoncs d'or, son ciel gris et l'Océan qui pleure... je ne la verrai plus !é..

Sa tête retomba sur sa poitrine et ses yeux se fer-

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mèrent. La respiration était courte, oppressée ; le cœur battait vite; en m'approchant , j'entendis à travers ses lèvres sèches une voix sifflante qui murmurait : Faites votre jeu, messieurs , rien ne va plus.

Je m'éloignai sur la pointe des pieds croyant qu'il allait dormir^ mais quand je fus près de la porte et que je regardai tout ce luxe^son ameublement somptueux, et lui,«i chétif et si pâle affalé dans ce grand fauteuil, tout à coup il me sembla voir tout cela et lui-même ensevelis sous cette cendre fine et blanche qui s'abat sur les tombeaux. Autour de ce moribond, je ne retrouvais ni les eaux boueuses du fleuve, ni la dalle de la Morgue et ni les filets de Saint- Cloud qu'exige la tradition, mais c'était même victime, même désespoir et même délaissement I

Je revins le lendemain pour visiter Grandjean , mais j'appris qu'il était mort dans la matinée. Le joueur avait payé avant midi.

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