CHŒUR
Sans cesse on le voit revenir Dans les campagnes qu'il fréquente, Et d'une voix lente.
Pour mieux attendrir, Quaud il souffre, il chante l
Le voyez-vous là-bas marchant Comme une grande ombre qui passe Dedans les splendeurs du couchant?
Pauvre et soleil sont face à face !
L'un va chercher son lit dans l'eau Et l'autre à l'étable voisine Dans les senteurs du foin nouveau, Près d'une vache qui rumine!
Il y a deux ans, je le rencontrai : il avait la démarche moins ferme, l'allure plus lente, le geste était cassé. Il marchait lourJement, lui dont le pied cambré touchait^ d'habitude, à peine le sol.
— Tu vas trop vite, me cria-t-il.
Me retournant, je le regardai d'un air étonné.
— Eh bien ! oui, mon gars, tu vas un peu trop vite. Vois donc la nature, elle t'appelle, te fait des coquetteries et tu ne la regardes môme pas.
Il revint à sa maison, très las, mais sans vouloir l'avouer.
Le surlendemain j'entrai chez lui. Il se chauffait, assis, le dos voûté et les mains étendues vers le feu.
— J'ai froid, me dit-il, il me passe des frissons dans les reins, c'est peut-être la fièvre, j'ai attrapé cela à la pêche aux grenouilles. Hier j'en ai pris 47 ; on dirait qu'elles me boudent, ces coquines-là, elles ne veulent plus mordre.
Puis se retournant : — Va donc ouvrir, on frappe.
J'entre-bâillai la porte, il n'y avait personne, mais les roses étaient fanées, le ciel était bas, les vignes échevelées pendaient toutes saignantes au mur, et les grosses rafales de vent, soufflant dans la cheminée, faisaient voler de la cendre partout et jusque sur lui.
Quelques jours après, Gustave Mathieu était mort !
Dans la fosse où nous l'avons déposé, on a jeté bien plus de brassées de rameaux, de dahlias et de violettes que de pelletées de terre !
Ce sera moins lourd !
Aux premières feuilles jaunies Fuyant l'azur du firmament, Les hirondelles sont parties:
On ne sait pas où ni comment Les hirondelles sont parties!...'
Son père était boucher dans le Charolaîs, et ce fut à force de voir égorger les veaux et assommer les bœufs que lui vint Tamour des faibles, l'horreur du sang et la haine des tyrans qui le font répandre. — Oii, surtout, son âme bondissait d'indignation, c'était quand on accrochait tout saignants les pauvres petits agneaux à Tétai paternel : moi, je me contenterai de les tondre, pensait-il, ça sera m^iiis brutal et ça me rapportera davantage !
Délicat et tendre, il grandit au milieu des hécatombes et des holocaustes offerts aux clients. Le bêlement des brebis et le rugissement des victimes
remplissaient son jeune cœur de dégoût et de tristesse ; aussi s'en alla-t-il de bonne heure en emportant, dans sa poche, le prix du sang.
Il vint à Paris et y fit son droit ; c'était vers les premières années de l'Empire. En ce temps, toute une jeunesse enthousiaste, exaltée, frémissant de colère contre le droit méconnu et la loi violée, parlait^ criait, conspirait et se faisait coffrer à Mazas; mais luij tranquille, sans passion et attendant les événements, s*en allait, rue de la Harpe, jouer au rams au café Jules César.
Le sang des victimes continuant à couler avec abondance, le père envoyait une petite pension mejvsuelle, ce qui permettait au fils de vivre à Tabri des besoins et des agitations du moment.
Quand il fut reçu licencié, il commença son stage. Alors on le vit au Palais, se promenant dans la salle des Pas-Perdus d'une marche lente et mesurée. Il parlait peu, mais écoutait, épiait, se créait des relations, commençant déjà à se montrer partout excepté à la barre.
Il ne plaida jamais I
Ses aspirations allaient plus loin et ses regards s'élevaient plus haut I La politique était son but. Il voulait être homme d'Etat !
Dès lors, il se mit à étudier cette espèce de morale
5o GARE LK9 JAMBES !
d'un genre particulier et à laquelle les principes de la morale ordinaire ne peuvent s'accommoder qu'avec beaucoup de finesse, — Il apporta tous ses soins à cette grande science, mais, comme à Jules-César il s'était aperçu que c'était le perdant qui payait la consommation, il s'arrangea de façon à être un gagnant au jeu de la vie, à donner peu et à recevoir beaucoup.
Comme je l'ai dit, les autres camarades parlaient haut et fort, ils déclaraient leurs haines, expliquaient leurs sympathies, mais lui, froid et' réservé, — et déjà sans haines et sans sympathies, — gardait un éloquent silence et ne se compromettait jamais! Parfois, de temps en temps, on le voyait sourire 1 A qui souriait-il? nous ne Tavons jamais su. A lui probablement I
L'art de la politique, qui pour lui n'était pas encore l'art de mentir à propos, était déjà celui de se taire. Aussi ne fut-il jamais inquiété; seulement comme on le voyait d'habitude dans la compagnie de ceux qu'on appelait les révolutionnaires, on le prit pour un des leurs et on lui prêta leurs passions, leurs colères et leurs énergies; alors, sans avoir rien risqué, sans qu'il eût rien à craindre, on le compta parmi les membres de cette jeunesse à qui l'avenir était promis. — Cependant, si un observateur atten-
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tif avait scrupuleusement étudié ces jeunes gens, il eût compris sur-le-champ que c'était à ce jeune homme fade et prudent qu'étaient réservés leg bons morceaux. Les autres, les enthousiastes et les généreux, n'obtiendraient même pas les reliefs de son festin !
Les amis passèrent en jugement. Lui fut témoin !
Ils partirent les uns pour les maisons centrales, d'autres pour Lambessa, d'autres encore pour Cayenne. Lui changea de café !
Vers ce temps-là, commençait à se former, au Palais, parmi les stagiaires, une petite école qu'on nommait les Politiques. Quelques jeunes avocats, esprits supérieurs, âmes ambitieuses, se crurent appelés à arracher leur pays au despotisme et à la tyrannie,
lU rêvaient une République qui donnerait à tous la liberté et à eux la renommée I
Notre homme demanda à être de ce groupe ; ce prudent ami des martyrs fut accueilli avec reconnaissance; il parla avec onction, s'exalta doucement et un soir, au café Procope, devant le portrait de
Mirabeau, enveloppé de i'encens des cigarettes, on lui apprit qu'il était reçu membre de cette Charbonnerie qui devait faire tomber les Empires, répandre partout la lumière et le bien-être, et enfin être un jour elle-même parfaitement payée, rentée et apanagée !
Adieu la procédure! On quitte la basoche et on fuit rétude de Tavoué; c'est à ce moment que notre homme commence son apprentissage d'homme d'État!
A l'aide de je ne sais plus quel petit journal, les portes du Corps législatif lui sont ouvertes. Il ne quitte plus le palais Bourbon, il y est toujours, on Ty voit sans cesse. A la questure, aux procèsverbaux, à la distribution, à la porte des bureaux, dans les antichambres de la Présidence, partout on le rencontre ; il n'y a qu'au guichet de la caisse où il n'a pas encore pénétré! Dans son journal, il tance les ministres, blâme le pouvoir, prédit les catastrophes, secoue les endormis, fortifie les faibles, et donne des conseils aux têtes couronnées. — Aux moments de crise, c'est lui que les amis attendent dans un café du boulevard; quand il arrive, on le presse, on l'entoure, on le sollicite et on l'interroge. Alors, il donne le compte-rendu de la séance, répand les cancans de couloirs, divulgue les menées des partis,
dévoile les secrets du cabinet, propose les batailles à livrer et prédit les victoires qu'on espère !
Mais tout cela n'est qu'un prélude; cette petite gloire n'est qu'une vaine fumée. Il faut qu'il soit député! Mais comment le deviendra-t-il? Usait bien que sous l'Empire c'est impossible — le vote appartient au gouvernement. Comment tombera cet Empire ? Sous quel coup s'effondrera ce régime qui fait échec à toutes ses ambitions et à tous ses rêves!
D'autres jeunes viennent d'être élus, mais il est bien forcé de s'avouer qu'ils ont un autre tempérament, une autre carrure, une autre puissance que lui ! Parmi eux, l'un a l'esprit, l'autre la force ; lui n'a que la volonté, et ça ne suffit pas toujours, la volonté I II faut encore qu'elle soit servie par les circonstances et aidée par les événements.
La guerre éclate. La victoire abandonne nos drapeaux, les armées sont vaincues, Paris est menacé et l'Empire, à Sedan, se couche pour mourir!
L'heure de cet ambitieux est venue ! C'est au son du tocsin, devant la patrie en deuil et au milieu d'un peuple entier au désespoir que va commencer son rêve. Non pas qu'il ne souffre pas de tant de douleurs et qu'il ne soit pas ému violemment par une si immense infortune, mais au milieu du péril général
une. pensée le fortifie et le console : il va donc devenir quelque chose, lui qui n'est rien !
Il part! Où va-t-il? Je l'ignore; mais on lui a confié un poste oflSciel, et pendant que les autres s'arment pour la défense et vont se battre, lui écrit des rapports, signe des nominations, passe des marchés, reçoit des plénipotentiaires, et enfin commence à jouer, au sérieux, le rôle tant envié, si longtemps attendu. — Le voilà homme d'Etat !
Vient la paix. Après tant de ruines et de désastres, le pays respire à nouveau et essaye de se refaire. Le suffrage universel, qui avait solidifié l'Empire par sept millions de suffrages, est invité à fonctionner encore et à élire une nouvelle Chambre.
Ce n'est pas que je veuille médire du suffrage universel; ce mode d'opérer est peut-être meilleur qu'un autre, mais je désirerais, puisqu'on met aux mains du peuple une arme d'un tel calibre, qu'on lui apprît au moins à s'en servir I Braves gens, tout de même, ces électeurs! Ils font tout ce qu'on veut. Sous TEmpire, dans les caiApagnes, le vote était acquis au plus gros pain de sucre; aujourd'hui, il est enlevé par la dernière chopine !
Dans les villes, c'est autre chose. Voilà comment cela se pratique : quinze ou vingt citoyens, inconnus pour la plupart, se réunissent dans un local quel-
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conque. Là, ils discutent la pureté des candidats, établissent une liste et, si vous avez trouvé grâce devant eux, vous êtes imprimé vif sur le bulletin. Le résultat de leurs choix s'appelle Liste du Comité démocratique. L'électeur passe, prend le papier, le met dans Turne et voilà comment, choisi par quinze membres, vous devenez Télu de dix mille électeurs qui, hier, ne savaient même pas votre nom t C est une oligarchie démocratique 1
Pardon, cher lecteur, de cette petite digression ; je reviens aux moutons du père de notre ami.
Quand il fut nommé député, ce fut une ivresse qui alla jusqu'au délire : le voile du temple se déchirant à ses yeux et le vingt-unième arrondissement lui offrant l'encens et la myrrhe 1
C'est égal, tout cela n'est que le commencement, et la députatiôn ne peut être pour lui que la première marche de cet important escalier qui conduit à la chambre du conseil!
Dans ses proclamations, dans ses discours, dans les clubs, il a promis la fin des abus, la suppression des impôts, l'éducation /aïjwe et obligatoire, Taffran-
chissement de la femme, la loi sur le divorce, l^planissement des degrés sociaux, etc., etc. Mais soyez persuadé d'une chose, c'est quMl ne tiendra rien., que ce qu'il s'est promis à lui-même 1
Les jeunes gens dont j'ai- parlé plus haut s'étaient tous juré d'escalader le pouvoir et — au besoin — de se faire la courte échelle. Un dimanche d'été, au café du Pont de Fer, j'ai entendu deux d'entre eux, alors bien pauvres, bien râpés, bien affamés, se partager, pendant tout une après-midi, — et cela avec le plus beau sang-froid du monde, — les portefeuilles de l'avenir! Je demeurais ébahi ! Ils seraient ministres! Quand? Comment? Ils l'ignoraient encore, mais ils le seraient, c'était indiscutable, ça ne pouvait pas ne pas être, et si par hasard j'avais eu l'imprudence de leur demander qui ou quoi leur en donnait l'assurance, ils auraient haussé les épaules en souriant avec un dédain superbe.
A cet âge, — nous étions jeunes alors, — on rêve de plaisirs, d'aventures et d'amour ; on attend la femme, on l'espère, on la guette et on en parle ; l'avenir est tout entier dans la minute présente, il tient dans la main qu'on serre, dans la parole qu'on implore et sur les lèvres qu'on cherche. Eux ne rêvaient ni de plaisir, ni d'amour, ils attendaient la grande aventure ! Que leur importait qu'une bouche char-
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mante les appelât: « Cher! » avec un joli sourire; ils n'écoutaient qu'une voix tonnant dans le lointain, celle de l'huissier, à chaîne d'or, annonçant: « Leurs Excellences ! »
Maintenant que voilà monsieur le député élu, validé, et que le président de la Chambre lui a administré les derniers sacrements, comment débutera-t-il et quelle sera sa couleur ? Jl n'en aura aucune ; — bien entendu qu'il sera républicain, puisque nous sommes en République, — mais avant tout, il sera conservateur... de sa place!
Use tient haut, débite des phrases sonores, parle un peu de tout, s'appuie sur les principes, invoque sa conscience et formule des vœux; mais, avant tout, il avance lentement, marche avec prudence et semble assuré que se compromettre, lui, serait compromettre l'avenir de son pays ! D'aucuns, en l'entendant débiter son petit répertoire, le croient sincère et disent en le montrant : a Voilà un homme qui ira loin, il pense tout ce qu'il dit. » Je vous assure, moi, qu'il ne dit pas tout ce qu'il pense I
Si un de ses électeurs auxquels, dans un jour d'et-
usion et d'abondance, il a tout promis, vient lui
demander un service, à la minute même il se fait un
visage, se compose une attitude, le reçoit debout et
l'expédie rapidement. Il est si pressé I 11 n'est pas
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comme ses autres collègues; eux font les courses et remplissent les corvées, mais lui ne peut rendre des services qu'à la masse ; impossible de s'occuper des individus, la Chambre le réclame, il est de trois commissions, rapporteur dans deux grosses affaires. Non, décidément, c'est impossible, et malgré son immense bonne volonté, il ne peut vous être Utile en rien f Q.uand c'est ufl Français qui s'adresse à lui, il se doit tout entier à ses^électeurs; quand c'est un électeur, c'est à la France qu'il appartient.
Moi, je crois qu'il ne sait se dévouer qu'à luimême I Il a accepté le mandat impératif, c'est vrai, mais il a pris depuis longtemps déjà pour habitude de ne rendre compte de ses affaires à personne.
Quelqu'un lui disait dernièrement : « Essayez donc quelque chose en faveur de ceux qui souffrent, combatte^; les abus, faites quelques motions généreuses à la Chambre, Tenez un peu de ce que Vous avez tant promis! »
— Vous n'avez donc pas confiance en moi ? a-t-îl irépondu. Mais agir comme vous me le proposez, serait â Jamais perdre notre cause ; vous n'apercevez donc pas l'étranger qui nous guette; soyons prudents et l'avenir nous appartiendra.
Il y eh a qui trouvent que le présent lui appartient déjà assez comme Cela I
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Il est un des promoteurs de la loi Ferry.
Très habile cette loi Ferry I
Les députés qiii y ont pris part sont certains d'être à jamais réélus, quel que soit le gouvernement qui succède à la République : en France, ce pays essentiellement catholique, on se plaît avant tout à crier contre le clergé et à dauber les jésuites. Le petit bourgeois adore manger du prêtre. Le journal le Siècle a vécu sa longue carrière en avalant chaque jour une boulette de cette nourriture-là.
Pendant trente ans, M. Havin a été le Pape des marchands de vin!