INSPIRATEUR DRAMATIQUE
Le réalisme ayant déjà beaucoup servi, M. Emile Zola s'est dit un jour : Inventons le naturalisme! C'était la même chose, mais ce n'était pas le même mot.
Nous avons tellement l'habitude de retourner nos manches jusqu'aux aisselles que la plupart du temps nous oublions — avec la meilleure foi du monde — que c'est toujours le même habit que nous remettons. En France, on est très malin pour porter ses vestes à l'envers !
Le réalisme enterré jusqu'à nouvel ordre, le natura-
EMILE ZOLA. 6l
lisme prit sa place. — On a beaucoup écrit, beaucoup discuté, beaucoup ergoté sur la chose, mais, malgré de si vives discussions et de si intéressantes polémiques, il reste acquis au débat que réalisme et naturalisme sont choses absolument identiques, et que, malgré l'ordre exprès de M. Zola, il ne se trouve maintenant en circulation en France pas une idée de plus, mais un substantif en trop.
Parler comme on pense, écrire comme on parle, dire tout ce que l'on voit et comme on le voit, retirer la vérité du fond de son puits, la présenter toute nue — lui refusant même un pagne — voilà le programme déjà très ancien de la nouvelle école.
Dans le roman, peut-être est-ce possible. Les quelques élèves de M. Zola, en se permettant de tout tenter et de tout oser ont essayé de nous le faire croire, mais cependant, malgré tout, je préfère encore Desgrieux à Fleur- de -Mujle et Manon à Fausse- Fraîcheur,
Quant au Maître, rien ne le trouble et ne l'arrcie ;
après avoir chambré son lecteur, il ïentraîne à sa
volonté et le façonne à sa guise ; alors, quand il le
sent bien dans sa main, il l'aveugle de lumière,
rinonde de paysages et le transporte à travers les
mondes les plus étranges, les mondes hs. plus
inaccessibles et les vices les plus pittoresques. Le
62 ûARE Les jambes!
lecteur qui se sent seul et à l'abri de tous regards importuns, ne craignant plus ni d'avoir honte, ni de s'encanailler, ni de rougir, s'abandonne peu à peu et finit par se livrer tout entier. Dans son avidité de voir l'inconnu et d'en respirer les parfums, il n'oppose aucune résistance, va où on le mène, rebondit oîi on le pousse, revient oii Ton veut, et, esclave docile, s'arrête avec son maître et repart avec lui. Il regarde tout, entend tout, et touche à tout, jusqu'à ce que, à travers ce tourbillon vertigineux, qui, chez l'écrivain, s'appelle soleil, poussière, prisme, ombre, chatoiement, extase, affolement, ivresse^ il arrive au dernier mot qui est : Fin!
Au théâtre, ce n'est plus la même chose. Quand le spectateur a payé son fauteuil, — je ne parle pas des messieurs qui ne payent jamais, ccux-la sont encore bien plus difficiles — quand il a conquis une place commode, c'est lui qui, au contraire, guette l'auteur et l'attend; dès le lever du rideau, déjà il lui Commande, il le stimule, l'excite et le pousse en avant. L'auteur dramatique, c'est le Juif-Errant — souvent sans les cinq sous — obligé de marcher et d'aller toujours à travers les applaudissements, les sifflets ou ces immenses silences qui le prennent à la gorge
et lui glacent l'âme !
M. Zola a voulu faire du théâtre naturaliste, maïs
ÉMfLE ZOLA. 63
tout en ayant laîr de faire autrement que les autres, il a imité tout le monde. Mêmes moyens, mêmes procédés.
La vérité au théâtre est chose absolument impossible ; si un personnage parlait comme on parle et agissaitcomme on agit journellement, il ne produirait pas le plus mince effet sur le public; il faut que tout y soit grossi, exagéré, les faits comme les idées. On met du fard sur les sentiments, comme du rouge sur les visages. Ceci est tellement vrai, que les demiteintes — et les demi-teintes dominent dans la vie réelle — n'ont jamais rien rendu à la scène, quelle
que soit la délicatesse de touche avec laquelle les auteurs les ont esquissées. Au théâtre, pas de demimesures, pas de caractères incertains, on veut le personnage tout d'une pièce, coquin ou vertueux.
Dans la vie, on n'est pas criminel pour le seul plaisir de Tétre; ce sont, la plupart du temps, nos besoins, nos passions, nos appétits qui nous poussent au crime. Eh bien, si vous faites un traître qui n'est pas complètement dans son rôle et n'est pas absolument vêtu de son ignominie, ça choque, ça blesse; il faut le montrer toujours sous le même aspect odieux. Il en est de même d'un honnête homme, le public ne lui permet pas la moindre faiblesse ; il le veut sublime, toujours et quand même
Nous sommes loin de ce qui se passe dans la vie -réelle, n'est-ce pas ?
A notre époque, un des hommes qui ont essayé avec le plus de persistance de s'arracher à la routine et au convenu, c'est M. Alexandre Dumas fils. Eh bien! malgré son plus vif désir et tous les efforts qu'il n'a cessé de tenter,, sans cesse, lui aussi est forcé de sacrifier à l'invraisemblance. Dans le Demi- Monde — sa meilleure pièce — est-ce que la baronne d'Ange ne se fabrique pas des parents, un mari, un titre et un écussonî Vous me direz que nous avons aujourd'hui le faux baron de Maupas, mais je vous répondrai qu'il est à Mazas, tandis qu'aucun agent de la Sûreté n'a encore arrêté M"* d'Ange dans sa route triomphale vers la Comédie-Française !
Abadie, qui allait à l'Ambigu pour s'instruire^ avait joliment tort ! Aussi, voyez comme il a mal tourné !...
Cher lecteur, si les Desgenais, les Olivier de Jalin et tant d'autres allaient débiter chez vous leurs tirades et leurs spirituelles insolences, avouez franchement qu'au premier mot vous leur montreriez la porte ! Cependant, au théâtre, ils vous plaisent, vous les attendez avec impatience et les écoutez avec un plaisir extrême. Pourquoi ? Parce que ni eux ni ce
qu'ils disent ne sont ni vrais, ni vraisemblables !
Le public ne va à la comédie que pour être séduit, trompé ou emporté dans un rêve ! Si on lui montre ce qu'il voit chaque jour, à quoi bon payer sept francs? Il n'a qu'à examimer son intérieur ou regarder à sa fenêtre, il en verra autant et même plus. Ce qui le fait pleurer ou rire venant d'un comédien, le laisse, d'habitude, hors du théâtre, froid et indifférent !
Dans une pièce tout est affaire de convention, et si, en vous soustrayant à cette loi implacable, vous espériez réussir, autant vaudrait demander un sterlet du Volga au bouillon Duval, ou une bosse de bison sur un bateau à vapeur,
M. Zola ne veut pas de ficelles, il les méprise, et, plein de dédain, les rejette loin de lui ; cependant — tant c'est indispensable — son théâtre en est plein, et on accrocherait tous ses personnages aux cordes qui y pendent. — Sans ficelles, point de pièces! L'habileté est de les rendre les plus Jines possible !
Coupez la ficelle, le rideau tombera I
Quoique M. Zola — par humilité sans doute — ait affirmé le contraire, j'incline à croire qu'il est le principal auteur du drame de ï Assommoir, MM. Busnach et Gastineau n*ont été que les manouvriers
de l'œuvre, et, ce qui me le prouve surabondamment, c'est que leurs noms^ont imprimés en si petits caractères sur Taffiche que ceux des principaux interprètes sont plus visibles que les leurs. Au contraire des deux prétendus auteurs, ZOLA est écrit en majuscules qui crèvent l'œil. Tout cela n'est peut-être pas très digne, mais passons.
M. Zola étant le chef de l'école dite nouvelle, nous avions espéré qu*il nous offrirait ou inspirerait une pièce construite et menée à Taide de moyens que nous ne connaissions pas et n'avions encore jamais vus : types nouveaux, situations exceptionnelles, forme particulière et effets inconnus, enfin, unechose tout à fait à part et que jusqu'à ce jour les dramaturges n'avaient jamais essayée.
On disait qu'à Taide d'un procédé inventé par lui seul et qui devait être l'étalon de l'avenir, nous assisterions à une étude psychologique, ferme, solide et se déroulant au milieu d'une action pleine de grandeur etd'intérét, mais surtout et avant tout absolument dégagée des vieilleries et rengaines des drames de
boulevards. -^ Si c'était vrai, quelle trouvaille I
Dans le roman de ï Assommoir, il se trouve une chose remarquable entre toutes : c'est la façon presque insensible, mais si juste et si vraie, par laquelle Gervaise dégringole dans la fange, Cette étude admi-
rablement pensée, cette figure si merveilleusement conduite avait séduit et charmé tous les lecteurs. Cétait là qu'on attendait M. Zolal
Faire voir pendant sept tableaux cet infernal esca^ lier aux sept marches descendues lentement par cette malheureuse; ne point forcer Faction, mais indiquer simplement, doucement, à chaque acte, l'abaissement progressif de ce caractère flasque et sans résistance. Les gourmets eussent été profondément émus si on leur avait montré cette âme molle et sans passion, se débattant, chancelant, faiblissant, tombant, et enfin s'abattant de tout son long sur la borne publique. Ahl c'eût été d*un maître ! — Mais il a regardé la chose comme impossible puisqu'il a laissé les deux auteurs composer une Gervaise banale, vulgaire et comme il s'en trouve dans tous les drames populaires.
Le reste est ce qu'on a vu partout et ce que presque tous les auteurs dramatiques ont in venté. Vannoy a joué au boulevard des quantités de Coupeau, le gros Laurent a fait rire toute une génération avec des types dans le genre de Mes Bottes. Avouons par exemple qu'il n'eût pas mieux représenté ce Gros rigolo que Dailly qui a été ébouriffant de simplicité et de bonne humeur ; il mange son énorme flûte d'une façon si amusante qu'il serait bien possible que cette
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canne major eût donné du pain pour longtemps à tout le petit personnel de l'Ambigu.
Oui, le public a retrouvé dans V Assommoir un tas de vieilles connaissances : Lantier, la grande Virginie, M"« Boche et les autres sont partout. En a-t-on assez vu dessoulards dans les pièces d'autrefois, c'était pis qu'à la barrière! Ce Lantier qui veut avoir la femme de son camarade et lui fait jouer des louis au tourniquet, mais c'est le petit-fils de Warner, qui après avoir conduit le mari au jeu, se cache dans une boîte à harpe pour séduire M"® de Germinil.
Puisque vous faites du naturalisme, Monsieur Zola, ne trouvez-vous pas, par exemple, que la scène finale est absolument fausse? Coupeau hésiter un instant, un seul instant devant une bouteille d'eau-de-vie I Ne pouvant la déboucher, il briserait plutôt le goulot avec ses dents.
Ah ! dans ce dernier tableau, que de ficelles I On dit que ce sont elles qui ont rattaché le public à la pièce I
Décidément non, ce n'est pas dans le litre de cet idiot immonde que se trouve l'eau de Jouvence qui rajeunira le théâtre!
J'ai peut-être grand tort de dire tout cela, puisque M. Zola a pris soin d'apprendre aux populations que, quoique la pièce ne soit pas de lui, il la trouve
absolument remarquable. Cependant, il me semble que je suis fondé à croire — d'après son dire — que s'il avait fait le drame, il eût été tel que nous le voyons.
Bien entendu, que je n'ai pas l'intention de taire l'analyse de ï Assommoir, j'étudie une tendance et je constate un résultat voilà tout!
Une chose me frappe depuis longtemps, c'est la
façon dont les affiliés à l'école nouvelle se servent.
et même abusent, des procédés des anciens. Us s'en
vont criant partout : « Plus de vieilleries! Plus de
rengaines? La vérité! rien que la vérité!... » Et
quand on examine leur théâtre, on le trouve bourré
de toute la quincaillerie et de tout le chyrsocale de
leurs devanciers. — Que leur bagage est léger et leurs
productions inférieures à tant d'anathèmes! Ils ont
beau faire et se débattre, leurs accessoires seront tou jours de ceux qu'on trouve sous le char de Thespis.
J'ai bien peur d'avoir, en ayant dit ma pensée, commis un sacrilège, M. Zola est Dieu, il vit dans une Majesté redoutable et profonde; rien ne l'atteint, rien ne l'émeut. Il lie et délie, exalte ou assomme. Il lui a été conféré tous les pouvoirs, excepté... les indulgences. Il a son temple, son autel, ses lévites et ses prêtres. Un nimbe étoile le couronne, la foi le
soutient et son synode Tentoure ; on ne le prie pasi on l'invoque ; il ne parle pas, il prophétise ; il ne remercie pas, il bénit. M. Zola a une mission à remplir, des peuples à éclairer et des erreurs à réduire en poudre. Seulement, je me permettrai de dire que s'il a la lumière, le Verbe est un peu trop en lui.
Qu'il y prenne gardé, les trônes s'écroulent vite de nos jours^ tout cela n'est pas très solide : sa cour, son sceptre et ses foudres sont coifime son théâtre ; du gaz, du zinc et du carton.
Dans le canton de Vaud, prèsde Vevey, entre Clarens et Montreux, le château des Crêtes, bâti sur la hauteur, domine un val tout hérissé de vignes, et qui descend jusqu'aux bords du lac.
La construction, qui date de cinquante ans àpeine, est lourde et massive; elle est en briques et a la forme d'un carré long. C'est très grand, on pourrait y réunir un congrès international.
L'intérieur, aménagé avec beaucoup de confortable, est décoré d'un meuble bourgeois et sans art, mais solide et cossu. — Beaucoup d'ornements en faïence^ cette fresque.de notre époque I
Le château des Crêtes fut bâti parles soins de M. Dubochet, à Tendroit même appelé le Bosquet de Julie.
Toute la Nouvelle Héloise est là! Les soupirs prétentieux de Mme de Volmar, les ardeurs glaciales de Saint-Preux et surtout les ennuis de l'infortunée Claire, cette confidente martyre des feux et des doléances des deux amants philosophes.
Dans cet endroit, choisi par Rousseau pour y faire vivre ses ennuyeux personnages, avait habité réellement une femme qui laisse toujours un souvenir ineffaçable chez le lecteur des Confessions, Mme de Warens, la petite maman de Jean-Jacques.
M. Dubochet est une des très intéressantes physionomies de notre époque. Né aux Crêtes, d'une famille d'artisans très pauvres, il vint à Paris en sabots, comme on disait alors. Il a dû mettre du temps à faire la route, car il y a loin de Vevey à la barrière de Charenton !
Au reste, ce voyage lui réussit à merveille, et la destinée lui paya depuis, en toutes les monnaies, les ennuis Je la route et la longueur du chemin. Il mourut laissant plus de cinquante millions ! Chose rare ! ce Crésus suisse avait, dit-on, un bon cœur et passait pour un modèle de probité.
Le fils de paysan, devenu riche, n'eut qu'un but :
AU CHATEAU DES CRETES. yS
revenir au lancé. Il y construisit le château des Crêtes et l'entoura de plus de cent maisons, — un village de plaisance ! — En cet endroit règne tout l'hiver une température délicieuse; le climat de Pau! Aussi chaque année, à l'approche des neiges, voit-on, sortant des brumes d'Angleterre, une nuée de cygnes blonds — misses et ladies charmantes, qui viennent s'abattre sur cette partie du lac.
M . Dubochet est mort sans enfants , mais M"" Guichard, sa sœur, en avait deux : M. Guichard, personnage assez terne qui n'a jamais fait grand bruit et dont une partie de la vie a été prise par les travaux du percement de risthme de Suez, et celle qu'on appela longtemps « la belle Suzanne ».
Elle fit son entrée dans le monde vers 1848, chez Marrast, à un bal de la présidence : taille élevée, carnation superbe, chevelure splendide ; son imposante beauté jeta le trouble dans tous les cœurs politiques et agita pendant longtemps commissions et bureaux.
Celui qui l'emporta, se nommait Arnaud (de TAriège). Quoiqu'il fût éperdûment épris de sa femme, ils ne surent l'un et l'autre ni se complaire, ni se convenir. — Arnaud était un républicain néo-catholique de l'école de Bûchez — dans ce temps là on pouvait être républicain et catholique; aujourd'hui qu'on est démocrate, on ne doit plus être que libre penseur.
74 GARE LES MMBES!
Ce député était un cœur tendre avec une pointe de mysticime. La femme, au contraire, vive, active, positive et résolue, ne put s'accorder avec ce rêveur; elle voulait un mari d'action et elle ne rencontra qu'un homme de sentiments. Ils se séparèrent.,
Arnaud s'en alla seul habiter tristement un petit logement dans la rue du Bac, sa femme retourna chez M. Dubochet, tint sa maison et fit les honneurs de son salon.
A la mort de son oncle, elle hérita, conjointement avec M. Guichard, du château des Crêtes et des cinquante millions conquis à la lueur du gaz.
Mme Arnaud, devenue veuve depuis quelques années, est restée belle; toujours sa grande prestance et ses airs superbes. Les cheveux ont blanchi, mais leurs tresses épaisses et rebelles couronnent admirablement la tête fière et un peu hautaine*
Les Parisiennes élégantes lui reprochent de manquer de goût dans ses toilettes, de ne pas savoir s'habiller et surtout de porter toujours des chapeaux ronds» Elles vont même jusqu'à dire que M"*' Arnaud touche à la cinquantaine;., mais du bout des doigts seulement^
C'est au château des Crêtes que, pendant le mois qui vient de s'écouler, plusieurs membres influents des deux Chambres ont passé leurs vacances.
M. Challemel-Lacour, sentimental par accès, brutal à Toccasion; à vingt ans, ce normalien avait rêvé les plus hautes destinées et s'en sentait digne; vingtcinq ans il est resté dans l'ombre, essayant chaque jouFj mais sans succès^ de percer Tobscurité qui s'abat^ tait sur lui. Homme de grande valeur, mais aussi capable d'atteindre les sommets du pouvoir que d'aller vivre à la campagne avec six mille livres de rentes*
Le ministre de l'intérieur, M» Lepère, un Bourguignon du Nord : mâchoire carrée, nez gros, favoris secs, la tournure de l'avocat de province. Sous son bras, le portefeuille a l'air d'une serviette bourrée de dossiers. Un bourgeois épais, pas bouche en cœur, comme les avocats de Paris, dont les Renaud et les Savary sont le type.
M. Lepère aime les bons vins, les cigares et les dames. Incapable de prendre une décision seul, cet ancien avocat consultant a toujours besoin de consulter quelqu'un. Peut-êire est-ce pour cela qu'il s^est rendu au château des Crêtes, et qu'on le voyait
si souvent, dans ces derniers temps, franchir le pont de la Concorde !
M. Floquet, qui porte encore des cheveux longs, des chapeaux gris à grands ravalements, a crié vive la Pologne! et a épousé M"* Scheurer-Kestner.
La belle-sœur de M. Charras est une assez jolie femme, un peu courte,*^ potelée et haute en couleurs, une vraie pomme d'api et dans laquelle a mordu à grandes dents cet ambitieux à mine de verjus.
C'est un type assez curieux ce M. Floquet, la gloire de Saini-Jean-Pied-de-Port!.. Venu jeune à Paris, il y arriva avec le désir formel d'être député, d'cclairer le monde et de gagner beaucoup d'argent. Aujourd'hui il est très riche — par sa femme, — il eçt député par ses amis, mais il n'a pas encore jeté ce grand cii qui doit porter son nom glorieux aux quatre coins de r Univers.
Petit avocat, pauvre, obscur, et connu seulement de son groupe qui à cette époque n'était encore rien, nuit et jour il était dévoré de la pensée de parvenir. Le besoin de tirer un coup de pistolet à la lueur duquel s'éclairerait un instant sa figure, l'obsédait sans relâche.
L'occasion se présenta.
C était lors de l'Exposition de 1867. L'empereur de Russie était à ce moment l'hôte de Paris.
Un lundi, le bruit court que le czar ira le lendemain visiter le Palais de Justice et faire honneur au premier barreau de France.
Une idée surgit dans le cerveau de Floquet : son moyen était trouvé!
Dès le matin^ il se rend au Palais^ et, mêlé à la ouïe de ses confrères, il attend le passage du czar. Il avait son plan. La chose à faire était irrévérencieuse, maladroite, grossière, blessant toutes les convenances, mais qu'importe tout cela; il y a quelque chose de bien plus désagréable que d'être irrévérencieux, maladroit et grossier, c'est de n'être rien !
A ce moment suprême pour M. Floquet, sa bouche est sèche, sa gorge se contracte, ses yeux sont démesurément ouverts, la terreur l'étrangle, les jambes s'en vont et tout son corps tremble, secoué d'émotion ; c'est égal, il résiste et tient ferme. — Il voit bien là-bas et venant à lui au milieu de la foule le ridicule l'écrasant de son sourire gouailleur, mais audessus de lui, comme un mirage, apparaît la tribune
duCorpslégislatif,etlui, Floquet, se cramponnant à la table d'acajou . Il n'hésite plus! d'un pas fiévreux il s'avance au premier rang, et quand l'empereur de Russie passe, saluant et remerciant le barreau tout
entier de son chaleureux accueil, M. Floquet pâle, mourant de peur et la voix étranglée, crie : Vive la Pologne I
Le coup de pistolet était parti, éclairant d'une manière misérable la figure en lame de couteau de celui qui devait être désormais et toujours la gloire de Saint- Jean- Pied-de» Port !
Ce fut le : A moi, d'Auvergne ! de ce gentilhomme de nouvelle façon.
Je crois que c'est la première fois que la Pologne nous aura été si utile !
On parle de nommer M. Floquet plénipotentiaire à Saint-Pétersbourg.
Eugène Spuller, instruit, travailleur, sachant bien les questions, un trésor pour un journal dogmatique comme la République française. Peu d'initiative, lui aussi, mais de l'obéissance et de la discipline.
Signe particulier : adore jouer aux cartes, mais pleure quand il perd.
Lorsqu'il partit en ballon pendant le siège, avec son ministre, quelque chose les fit découvrir à travers l'immensité: une dame de pique tomba de la nacelle dans les rangs prussiens.
Les Crêtes reçoivent souvent aussi la visite dç Ce-
résole, l'ancien président delà république Helvétique,
cet homme d'Etatquin'a eu qu'un rêve dans sa vie: percer le Simplon !
Beaucoup d'autres sont venus, mais je ne puis les nommer tous. J'en passe donc et des meilleurs.
On dîne à midi comme en Suisse, puis après on joue au bouchon, aux boules ou à la grenouille. On sort très souvent, et presque toute la journée on est sur le lac ou sur ses bords.
Gambetta est l'âme de ce petit cercle ; c'est vers lui que convergent toutes les attentions et toutes les sol* licitudes. On le choie, on le dorlote, on irait jusqu'à le bercer s'il n'était pas si lourd. Quand, à table, il fait signe qu'il va parler, les fourchettes s'arrêtent d'elles-mêmes et les couteaux se reposent sur la nappe. Aux boules, quand la sienne a touché le cochonnet, c'est un hurrah d'enthousiasmes, et si par hasard, au tonneau, son palet entre dans la gueule du crapaud, l'ivresse n'a plus de bornes.
Lui est très sensible à tant d'admirations, et la flatterie le caresse doucement.
Pour maigrir, il monte dans un bateau et rame
8o GARE LES JAMBES !
des heures entières sur le lac. Ses anciens amis, eux, rament sur les galères de TÉtat.
Le côté saillant de sa nature, c'est la prudence!
En vieillissant lui aussi revient au lancé. Plus il grandit, plus ce Français se souvient de Gênes.
On a appelé le château des Crêtes, le Saint-Sébastien suisse; il y a du vrai.
Quand une circonstance grave se présente, quand un événement d'importance se prépare, quand sa politique en jeu pourrait se trouver en péril, immédiatement M. Gambetta s'abstient, prend du champ et temporise.
Il est très malin, très adroit, très habile, mais sa finesse n'est pas tellement inappréciable et ses ficelles tellement invisibles qu'il n'en traîne quelques fils, par-ci, par-là.
Quand, dernièrement, à la République française, on s'est déclaré tout à coup en faveur de l'amnistie plénière, c'était un ballon d'essai. On n'y avait pas ajouté grande importance, et on croyait fermement que la politique du journal, se trompât-elle, ne rejaillirait pas sur celle du maître. Mais le coup a porté; le ballon parti de la Chaussée-d'Antin est allé crever sur le Palais Législatif, ce qui fait qu'aujourd'hui il
AU CHATEAU DES CRÊTES. 8l
faut nourrir et aider ce petit bâtard né d'une faute deTopportunisme.
La personnalité de M. Gambetta est si exubérante, le coup de fortune qui Ta porté au pouvoir est chose vraiment si en dehors de l'ordinaire, qu'en se rappe^ lant le point de départ, après avoir constaté l'arrivée, on se demande si cet homme est le héros d'un prin* cipe ou le héros d'une occasion.
Le jour où, à la barre de la 7* Chambre, plaidant pour Delescluze, il mit en loques la pourpre de l'Empire et découvrit l'ulcère, après avoir parlé trois heures, il s'en retourna chez lui, rue Bonaparte, assommé, étourdi et comme un halluciné que poursuit un rêve. — Il resta dans cet état longtemps, — je le tiens de sa bouche — et ce ne fut qu'à la tombée de la nuit que tout à coup le voile de l'avenir se déchira à ses yeux et qu'il eut conscience de ses destinées !
Quels sont aujourd'hui les sentiments qui Pagitent, que pense-t-il de lui, des autres, de la République, de demain ? Que fera-t-il? que ne fera-t-il pas ? Estil sincère, et l'élu de Belleville abandonnera-t-il de gaieté de cœur ceux qui l'ont aidé à faire la première moitié du chemin ?
Gambetta est l'homme des circonstances. Plus que les hommes, les événements le conseillent.
Je l'ai connu jeune, c'était alors une âme ardente et un esprit ouvert à tout ce qui est grand et beau. — Il a eu Tamour de la patrie, il a cru en elle, et peut-être à cette époque eût-il été de force à lui sacrifier sa popularité.
L'âge a refroidi cet enthousiasme. Mirabeau a étudié Machiavel, et Danton a quitté la Montagne pour descendre vers la Gironde.
Gambetta a de gros appétits, de grands besoins. Jeune il avait une santé de fer et je Tai connu d'une force de résistance à n'y pas croire.
Un hiver, chez moi, à la campagne, il a tenu deux jours et deux nuits. Causeur étincelant, fourchette admirable, il buvait à larges coups, sans que le sommeil pût le toucher ou la griserie l'atteindre.
Quel entrain, quelle gaieté et quel esprit ! La riposte toujours et le mot partout.
Les camarades, brisés de fatigue, s'endormaient ou allaient se coucher; Gambetta seul restait debout au milieu des ruines ! Enfin, ne trouvant plus d'adversaires pour la discussion et plus personne pour la réplique, il me les montra tous endormis et vaincus par la lassitude :
4U CHATKAU DES CRETES. 83
— Les hommes aujourd'hui ne savent plus causer,
me dit-il !
Il repartit au petit jour, calme comme s*il s'était longtemps recueilli, et frais comme s'il avait dormi un excellent sommeil dans un excellent lit.
Il lui fallait un théâtre énorme. Sa voix faisait trembler les vitres, et son individualité était trop considérable pour une scène ordinaire. Chez lui, le geste crevait l'emmanchure.
En devenant un homme politique, il a gardé la fougue, mais il a désappris la passion.
Il aime les femmes, mais je ne crois pas qu'elles jouent un rôle bien sérieux dans sa vie. Cest un voluptueux, mais ce n'est pas un amoureux.
En amour, c'est un glouton : il aime mieux tenir que courir. — Ce n'est pas étonnant, l'obésité le gagne et la graisse l'envahit !
Il aime la besogne rapide, et le pays du Tendre ne l'attire guère, non pas qu^il en ignore la langue et ne sache pas, — mieux que beaucoup d*autres, — se perdre et se retrouver à travers les sentiers les plus ardus et les plus délicats. Personne n^a plus de séductions que lui ; il est câlin et charmeur à sa manière, et une bonne parole dite par lui a enfanté de véritables dévouements.
Il est de ces hommes forts par lesquels les femmes,
comme les multitudes, aiment à être domptées. Cette puissance leur plaît, et elles rêvent des caresses exquises dans ces embrassements de lion.
Il a des grâces et des coquetteries qui semblent incompatibles avec son extérieur. Gambetta est le comble de Tadresse !
Est-il très perspicace en fait d'individus ? Je ne le crois pas. il sait débrouiller une situation, prévoir un événement, tourner un obstacle ; mais il n'a pas le coup d'œil qui sur-le-champ juge et pèse un homme !
Il est arrivé bien haut le fils du petit épicier de Cahors. C'est le triomphe des nouvelles couches.
A quoi peut-il désormais prétendre ? A quelle plus haute destinée est-il appelé ?
Demain, peut-être, nous l'apprendra, car, revenu du château des Crêtes, il va rentrer dans l'arène.
M. Rattazzi disait un jour, en parlant de lui: a M. Gambetta finira ministre d'un roi constitutionnel !» /
Le scrutin qui vient d'élire M. Leven comme conseiller municipal représentant le neuvième arrondissement^ doit, ce me semble^ donner de plus en plus à réfléchir.
Sur 5,000 électeurs, à peine i,8oo votent, et celui qui remporte sur ses rivaux arrive premier avec 826 voix en tout et pour tout. On appelle cela aujourd'hui la majorité.
Il est élu, je le veux bien, mais est-il vraiment nommé?
Quand M. Leven ira s'asseoir au Conseil municipal, sera-t-il réellement Thomme choisi par le neuvième arrondissement?
Au reste, pas de concurrent sérieux; un M. Bibal, chemisier, et un autre, plus inconnu encore, si c^est possible. On dirait que personne n'en veut plus et que le Conseil municipal est déjà regardé par nos ambitieux comme une mauvaise affaire. Échelle ver» moulue et appliquée à un mur sans fenêtres et sans issue.
Cette élection à Paris, celle de Blanqui à Bordeaux, et beaucoup d'autres ailleurs , nous donnent la note exacte de l'impression du moment.
Chaque jour on se désintéresse de plus en plus de la politique. Ne s'en occupent avec une^ certaine énergie que ceux qui doivent en bénéficier.
Le sel perd sa saveur et la passion s'alourdit. Tous les lendemains, il semble que PindifFérence nous envahit de plus en plus, et c'est à un point tel que, si nous n'y prenons garde, l'inertie nous livrera immobiles et impuissants à l'heure du danger;
On va, on vient, on cause, on écoute, on voit faire, et on regarde les événements passer, mais dès qu'ils ont disparu au coin de la rue, on renferme sa fenêtre et on retourne à son feu ou à sa table. Qu'importe la couleur du drapeau qui passe, le refrain qu'on chante ou k nuance du parti qui, aujourd'hui vainqueur, sera vaincu demain.
On en a tant vu et on en verra tant encDrel
Aujourd'hui, la pensée est ailleurs, les ambitions sont d'une autre nature et les convoitises vont vers un autre but. Les efforts des partis, les questions de cabinet, les orages parlementaires, les craintes ou les espérances de l'avenir n'ont même plus le don de nous distraire et de nous arracher de notre apathie.
Une lutte de tribune nous intéresse comme une scène aii théâtre^ mais elle ne nous . émeut plus. On suit les'coups, on admire la riposte et on applaudit le vainqueur — quelle que soit la couleur de la casaque — mais, tout de suite après, on se remet à l'occupation grave, sérieuse, à celle qui marche avant tout et prime tout : l'argent !
La République, M, Grévy , Gambetta , l'article 7, la Chambre, le Sénat, qu'est-ce que tout cela? Des comparses et des fantoches à côté du dieu formidable dont vous entendez le souffle passant à travers la ville entière et dont le sanctuaire se trouve place de la Bourse !
Voilà le veau d'or ! Et Moïse aurait beau descendre du mont Sinaï avec les Tables de la Loi, que les Juifs aujourd'hui ne détruiraient plus l'idole!
On ne pense plus qu'à l'argent, on ne vit plus que pour lui! Le louis est l'étalon du moment, et tout part de lui pour y revenir. Il est le moyen, la cause et l'effet.
Être riche ! Avoir de l'argent , — surtout sans le gagner, — voilà Taxe autour duquel gravitent toutes les pensées, toutes les convoitises et tous les efforts.
Quand, le dimanche , nos enfants sortent du collège et que tout pleins encore des grands souvenirs de l'antiquité, ils nous parlent avec enthousiasme des Régulus, des Caton et des Scasvola^ nous leur répondons : report, prime dont dix. Banque Européenne et agio.
Nous en ferons des hommes!...
A la veille d'être arrêté , Danton disait aux amis qui lui conseillaient de fuir : « Emporte-t-on sa patrie à la semelle de ses souliers! d
Aujourd'hui on emporte sa patrie dans sa poche!
On vous donne chez le banquier une fiche que vous mettez dans votre portefeuille, et vous ne laissez rien derrière vous.
Avec ce papier, vous serez riche en Angleterre, en Amérique ou à Bruxelles, comme vous l'étiez à Paris! Vous y retrouverez le même bien-être, les mêmes choses qui s'achètent et le même monde qui se vend.
les mêmes occupations et les mêmes habitudes, seulement vous vous y ennuierez davantage.
Pour cet avide d'argent, brûleur d'affaires et tombeur d'hommes, qu'a-t-il à regretter à Paris en dehors de ses plaisirs? — Mais il n'a point de patrie, cet homme! Ce n'est pas parce que cette année il habite un appartement dans la rue de Rivoli, et que Tannée dernière c'était dans la Chaussée-d'Antin, qu'il nous fera croire qu'il est Français. Il va oti sa fortune l'entraîne et revient où ses appétits le rappellent.
Ses clients sont ses frères, et sa famille les dupes dont il héritera.
Il faut dire aussi que Paris, cet immense caravansérail, est bien fait pour diminuer en nous les idées et les sentiments d'amour que nous inspirait le foyer.
La patrie est là où on est né, où on a grandi, où on a aimé et où on a vu les siens mourir. — Les relations de voisinage et d'amitié sont les liens qui vous retiennent au sol et vous le rendent chaque jour plus cher.
A Paris, on change de maison et même de quartier fréquemment. La plupart du temps on ignore qui habite sous le même toit, ne sachant même pas le nom du monsieur qui tousse dans votre mur. Le
lien qui VOUS unit, le cave ne cadas qui vous protège, est un concierge, véritable tyran , toujours altéré d'étrennes et de disputes. Si vous n'avez pas une place pour vos morts, votre fils est enterré à Montmartre, votre femme au Père-Lachaise , et vous, on vous portera à Cayenne.
Nos tendresses, nos affections, nos souvenirs sont mis en pièces et jetés aux quatre coins de la ville immense.
Paris est à tout le monde et personne n'y est chez lui. Les petits enfants, aux Tuileries, dans les squa* res et autres jardins publics, quand ils font des pâtés avec leurs gobelets de fer-blanc, le sable qu'ils pren nent n'est pas à eux, un gardien est toujours là qui les guette, se tenant prêt à les rappeler à l'ordre s^ils abîment !
Jadis, du côté du Marais, dans l'île Saint- Louis, quand de vieux Parisiens frappaient de leur canne la pierre du parapet ou le pavé de la rue, ils croyaient sincèrement que cette pierre ou ce pavé étaient leur chose et leur appartenaient. Des générations avaient vécu et grandi dans la même maison, Pair était plein d'eux, les murs s'étaient plies à leurs habitudes, et l'appartement était moulé à eux et non pas à un autre. — Mais ces vieux s'en sont allés dç«
puis longtemps déjà, et on a démoli la maison qu'ils habitaient pour construire à sa place un immeuble de rapport.
Paris, c'est le Grand Hôtel. Vous êtes un voyageur qui passe. Aujourd'hui vous avez encore un nom^ mais qui vous dit que demain vous ne serez pas seulement un numéro?
On ne peut plus vivre en province, on y meurt d'ennui; à peine le père est-il enterré que le fils liquide l'héritage, et accourt le croquer sur le boulevard.
La province se vide. Notaires, avoués, commerçants, magistrats, quand ils ont vendu leur étude, cédé leur fonds ou pris leur retraite, veulent venir manger leurs rentes à Paris ; et comme la terre ne rapporte que deux pour cent, et qu'il faut beaucoup d'argent pour vivre, — fût-ce même rue Maubuée, — ils se dessaisissent de leurs propriétés, vendent leurs biens et en jettent le prix dans la spéculation.
A soixante ans, ils quittent la ville oli ils ont vécu, ils se déplacent, renonçant à leurs relations, à leurs amis, à leurs habitudes, et abandonnent une bonne maison bien cossue, bien confortable, pour se nicher dans un cinquième : fenêtres étroites, plafond bas, loyer élevé, cloisons indiscrètes, escalier rapide et concierge impitoyable I
Tout cela pour pouvoir se promener sur les boulevards, venir flâner à la Bourse, s'asseoir à la porte des cafés, aller au théâtre avec des billets de faveur, et enfin... finir dans la misère, ruinés par quelque Philippart !
Dévorés de désirs, privés de distractions, partout ils recherchent l'excitation , les foules et le mouvement. Vrais moutons de Panurge, cette race de gogos se mêle à toutes les cohues et se précipite follement vers tout ce qui brille. Soyez sans crainte, quand leur patrie sera menacée, ils la quitteront avec la même tranquillité d'âme que jadis ils ont abandonné le pays qui les avait vus naître!
Rien ne les retient, rien ne les arrête , rien ne les fixe. Ils sont vieux, ils ont les pieds froids, les pompes funèbres les réclament, c'est égal l — Ah ! si nous pouvions voyager toute Tannée ! s'écrient-ils.
Pour eux, il n'y a jamais assez d'aventures. Ruinés la veille de leur mort , ils espèrent encore se refaire le lendemain.
Affolés, ils spéculent sur tout, et chez eux un rêve ne s'évanouit que pour faire place à une autre chimère.
Ah I la spéculation !
Des chiffres qu'on écrit dans l'air avec le doigt!
Pendant ce temp-là, le paysan travaille, économise
et achète. Dans cent ans, il sera le seul possesseur du sol, et je vous prie de croire qu'à ce moment-là ce sera avec lui, mais non pas sur lui, qu'il faudra compter !
Celui qui aime sa patrie, c'est Phumble, c'est le pauvre, celui qui vit de son travail quotidien et à qui tout est refusé. — Son existence entière s'est passée à conquérir la triste tranquillité dont il jouit. Trente ans il a lutté pour avoir à lui la table sur laquelle il mange, le fauteuil dans lequel il s'asseoit, et le lit oti il repose.
Il adore son pays, car il n'a rien autre chose. — Dans la modestie de ses besoins, il s'illusionne à plaisir, et se crée des mensonges qui font ses joies. — Il s'approprie la ville entière, depuis le banc où il se repose chaque soir, jusqu'au palais qu*il regarde chaque jour.
Sa patrie c'est sa maison, sa rue, son quartier, les magasins de son patron, la boutique de son voisin, l'épicier qui le trompe sur le poids, et le boucher qui lui donne trop de réjouissance.
Ah I le malheureux , si les hasards de la vie le ettent à l'étranger, combien il trouvera dur le pain
de Texil, ce pain qui, comme dit le psalmiste, a goût de poussière!
Les heureux n*y souffrent que d'une chose I c'est qu'on n'y parle pas le français...
La Patrie est la chose sainte, et toute cette existence factice qu'on se crée aujourd'hui n'est qu'illusions et mensonges.
Qui donc, après les lassitudes du chemin, les douleurs de la route et les affres mortelles de la vie, n'a pas senti son coeur défaillir en revoyant cette maison paternelle, toujours si ardemment quittée et tant de fois pleurée depuis!
Les tentures y sont fanées, les pendules sont surmontées de sujets ridicules , on y voit toujours les mêmes bouquets en tulle protégés par les mêmes globes, les papiers ont cinquante ans et ony retrouve encore^ collée au mur, la même bergère en acajou; mais il y a dans Tair qu'on respire, dans le silence qui vous environne et jusque dans cette odeur de vieilleries qui vous pénètre , un goût, une saveur et un je ne sais quoi plein de douceur et de charme.
Tout est vieilli, tout est fané, tout a passé de mode: le portrait de votre père porte un faux toupet à la Louis-Philippe, rimmense cravate de satin, le solitaire à la chemise et la chevalière au doigt ; votre pauvre mère, défigurée par un peintre du temps, est
LA. PATRIE EN POCHEI gS
coiffée d'un turban comme M"* de Staël, et immobilisée dans des manches à gigot, mais qu'importe ITout cela n'est rien ; malgré cet encadrement grotesque, tous deux vous regardent, et là, dans cette chambre où ils ont vécu et vous ont aimé, votre cœur, en les contemplant, se déchire dans un immense sanglot I
C'est la Patrie !
Oui, celle-là ne s'emporte ni à la semelle dé ses souliers ni dans sa poche. On l'emporte au fond du cœur.
Ne nous désintéressons pas trop de ce qui nous touche de si près.
Il y a des instants oîi Tindifférence est un crime*
Les fils d'une même femme peuvent différer de goûts, de besoins et d'opinions, mais avant tout et malgré tout, ils doivent à leur mère les mêmes soins, le même dévouement et le mêm.e amour I
Il s'appelle Désiré, c'est un fléau et moi je suis le dernier des lâches^ jugez-en !
Nous avons grandi Tun près de l'autre^ nous traînant sur les mêmes bancs, démolissant les mêmes sonnettes, décrochant lec mêmes enseignes et rece* vant les mêmes calottes. — lia trois ans de plus que moi ; seulement, pour s'en débarrasser et me charger davantage, il me les met sur les reins.
Nos études terminées, le hasard nous sépara.
Alors il était long, maigre, souple, le pied courbé, la main sèche, l'œil gris et le poil fauve. Aujourd'hui le dos s'est arrondi, les cheveux se sont envolés et les pâquerettes de cimetière fleurissent dans sa barbe.
Je ne le retrouvai que quinzeans après, un samedi. — C'est toujours le samedi que le malheur choisit pour fondre sur moi ! — Quand je le rencontrai, il me rendit un grand service, — qui ne lui coûta rien, — mais qui pour moi fut de si haute importance que malgré les tortures qu'il n'a cessé de me faire subir depuis, quand j'y pense, mon cœur lui chante encore des hymnes de reconnaissance, — en faux-bourdon.
L'ami retrouvé, le service rendu. Désiré se blottit dans Tun et vécut dans Pautre.
Partant de là, il raconte à tous que je suis sa grande, sa seule affection, qu'il se sacrifie à moi et que malgré mes airs indépendants, j'ai plus besoin de lui qu'on ne pense.
Depuis ce samedi fatal, je ne fais pas un pas dans la vie sans m'entendredire de tous côtés: « Etes-vous heureux I comme ce grand garçon vous aime ! Il n'y a que vous pour inspirer de tels dévouements ! « Oui, c'est vrai, je crois qu'il n'y a que moi pour cela !
Cet esprit sans consistance, ce cerveau sans harmonie passe des heures à me prêcher l'ordre et la discipline. Incapable d'aucune occupation sérieuse, il m'oblige au travail et m'inflige le pensum. — Tu ne ferais rien sans moi, me dit- il : je suis le fouet de la nécessité !
II est inventeur^ c'est son état^ mais il n*a jamais rien trouvé... que moi ! Il ne cherche que dans le domaine des choses pratiques, il rêve des bouchons mécaniques, des coupe-papier qui marchent tout seuls, des voitures sans chevaux, des fusées sans poudre... Décidément, je suis sa meilleure invention !
On ne voit que lui dans Paris, on ne rencontre que lui sur les boulevards, tout le monde le connaît, il parle à tous les passants. Il a le verbe haut, le geste rapide, le rire sonore et le regard insolent! Et toujours il s'occupe de moi ! Je suis son thème favori, il y revient sans cesse I II raconte tout ce que je n*ai pas fait^ répète tout ce que je n'ai pas dit, me blâme^ me ridiculise et me protège!... -^ Je suis le portemanteau auquel il accroche toutes ses fantaisies, toutes ses aventures et tous ses mensonges, le mannequin qu'il habille de toutes les défroques de sa pauvre imagination exténuée.
De cinq heures à sept heures et 'demie on le voit dans dix cafés ; il ne prend jamais rien qu'une chaise et ne réclame que l'attention des gens. — Toujours pressé, quelqu'un l'attend toujours quelque part: il se lève de table avant les autres, fait un sigile amieal à tous, d'un geste réclame l'indulgence et part à l'anglaise I Pourquoi s'en Vâ-t-il ? Je n'en sais rien; — Où va-t-il ? nulle jiart 1 =^ Peirsonrie ne l'attend,
il n*a aucune affaire, et s*il sort, c'est pour sortir, et aller conter qu'il vient de chez vous. " — Il me rappelle ce gentilhomme bavard et indiscret, qui ayant passé la nuit près d'une dame du meilleur monde, le matin se tournait et se retournait sans pouvoir tenir en place ! Enfin comme sa compagne lui demandait la cause de tant d'agitation : « Madame, répondit-il, c'est que je voudrais déjà être dehors pour aller le dire! »
Ce grand faucheux a tissé une toile dont les extrémités sont aux quatre coins de Paris ; il y saute, il y gambade, s'y tapit et s'y pelotonne : c'est de là qu'il vous guette et vous saute à k gorge.
N'ayez pas le malheur de faire un mot devant lui ou de raconter un projet; le soir même toute la ville le sait : il en a parlé à tout le monde, l'a raconté tout haut, a arrêté les gens pour le leur dire. C'est lui qui a trouvé le mot, qui a inventé l'idée. Le mot ne vaut rien, ridée est impraticable; mais que lui importe, il en rassasie le public pendant tout un soir.
Pour luij je n'ai jamais rien fait de bien : mes efforts, mes luttes, mes travaux, tout cela est peine perdue* Je n'ai mis que dans le 5oo^ mais c'est la
gueule du crapaud qu'il faut atteindre^ et tant qu'on ne met pas dans le i,ooo, il vaut mieux ne pas essayer ! Si j'avais daigné l'écouter, je n'en serais pas oîi j'en suis. Lui sait ce qu'il faut au public, il connaît la dose qui lui convient !
Si après quelque réussite, quelqu'un me rencontre et m'adresse un petit compliment, il faut voir la figure de Désiré, ses airs ironiques, ses attitudes gouailleuses et sa moue méprisante. Le monsieur n'a pas fait deux pas, qu'il me dit : — Es-tu assez heureux, hein ? T'en a-t-il donné à bouche-que-veuxtu ? Quand tu passeras devant une glace, regarde- toi, ton ne^est bleu des coups d'encensoir que ce crétin t'a envoyés dans la figure. Tu lui prêtes donc de l'argent, tu adresses donc des vers à sa femme ? Allons! inutile de te gonfler comme cela, car en ce moment, c'est toi qui es le bœuf! !
Mon ami Désiré est de toutes les premières. C'est là qu'il trôné, pérore et triomphe. D'habitude rien ne lui plaît, il trouve à redire à tout: « C'est vieux, fané, usé ! A quoi bon toutes ces vieilles rengaines! Ah! l'auteur n'avait pas besoin de se donner tant de peine pour nous apprendre son secret ! Il serait resté à la campagne à écussonner des églantiers ou à biner des artichauts que ça n'eût pas été une perte pour le public ? Encore un qui se croit du génie, crétin, va!..
MON MEILLEUR AMI. lOI
Et le jeune premier est-il assez ridicule, il s'habille au coin du quai, on devrait nous rendre l'argent, — et sa fiancée, M"^ V..., quelle bêleuse I On dit qu'elle gagne deux mille francs par mois ! Ça n'est pas vrai, on les lui assure, maiselle ne les touche même pas du bout des doigts. Décidément, il faut renoncer à aller au théâtre. Plus de pièces, plus de comédiens; quant à moi, je n'y reviendrai plus ! »
Et il fait des bassesses pour y retourner
Au Salon, quand il n'est pas dans ses grands jours d^audace et de bavardage, il flaire les tableaux, s'en approche, met le nez dessus, s'éloigne, se redresse, renverse la tête en arrière, se fait une lunette avec sa main, et, quand on lui demande ce qu'il pense, vous repond un: « Je ne m'y connais pas! » qui est le comble de Tinsolence et du dédain.
V,t dire que ce juge ne sait rien faire, est incapable de quoi que ce soit, et pourrait prendre pour devise : « Bon à Rien ! d
Quand il ne trouve pas mieux il dîne chez moi, mais comme toujours il est en retard ; à peine a-t-il franchi la porte qu'on Pentend crier dans l'antichambre: « Ah! dame, tant pis, si j'arrive tard... Ce n'est pas de ma faute... Vous habitez trop loin! Demeurez plus près, je serai plus exact. — Non, merci, je né mange pas de potage... c'est extraordinaire, vous
savez que )e déteste la soupe et vous vous entêtez à m'enofiFrirI »
Il mange; personne ne dit mot, alors se retournant impatienté vers moi :
« Eh bien ! parle donc ! Je vous gêne ! Ah t c'est vrai, je n'étais pas invité. » Et alors une série de récriminations, d'ironies, de petites malices, et, enfin, il finit par un grand éclat de rire disant : « Cest égal, si je n^étais pas venu, vous seriez- vous ennuyés tous les deux ! d
Un jour, il hérite de son përe, ne m'en prévient pas, part, et reste deux ans absent sans donner de ses nouvelles. Les deux plus belles années de ma vie ! ^ Quand il revient, son premier mot est : v Je vous croyais mort I » Et comme il y avait un peu plus de confortable dans la maison : « Peste I s*écrie-t«il en ouvrant les portes toutes grandes, vous avez de la chance, vous ! Vous avez fait fortune pendant que je me ruinais ! — Quoi ! lui dis-je, tu es ruiné ? »
— On m'a volé partout. Le trente et quarante surtout a été impitoyable ! Défie-t'en, mon cher, car avec la nature que je te connais, il serait criminel de ta part de tenter pareille aventure?
MON MEILLEUR AMI. Io3
■ ..iiiii I ii.i-i^
— Mais toi ? hasardai-je !
— Moi ! c'est différent ! j*ai de Testomac !
J'avais eu Toccasion de m'en apercevoir, depuis
dix ans que je le nourrissais !
liy a quelques années, j'achetai une petite maison à la campagne; quand j'y fus installé, il vint m'y voir, tf Fais bien attention, me dit-il en arrivant, ne me retiens pas, n'insiste pas pour que je reste, je repars jeudi par le train de six heures. » Son vit désir de s'en aller me donna le frisson. Gomme j'avais raison de craindre !
Au bout de deux mois, ne l'entendant plus parler de son départ, je prétextai un voyage à Chartres, chez un ami ; je fis mes malles, un compère m'envoya un faux télégramme, Désiré, lui, ne sourcilla pas. Au moment de partir, il me dit : « J'ai réfléchi à une chose ; partez seuls, je garderai la maison pendant votre absence. »
Il fit de bons feux, se cuisina d'excellents petits morceaux, et nous, victimesde notre mensonge, nous étions à Paris dans une chambre meublée, errant à l'aventure et nous traînant sans but et presque sans argent !
Quand je revins, il me montra une lettre :
— C'est de ton ami de Chartres. Cet imbécile qui profite de ce que tu es chez lui pour t'écrire ici !
IQ4 OARE LES JAMBES !
Et il me regarda avec son petit œil gris et un sou* rire! j'aurais dû Tégorger! j'espère que les j âges m^eussent accordé des circonstances atténuantes !
Il est resté deux ans chez moi^ et comme jadis il avait habité l'Angleterre, ma servante était obligée tous les matins de lui faire une omelette et de lui préparer le thé.
Quand elle alla pour la première fois en acheter chez l'épicier, celui-ci lui demanda s'il y avait quelqu'un indisposé à la maison.
On ne prend du thé à B... que quand on a une indisposition ! J'aurais pu prendre du thé avec Alexandre, car j'avais une fameuse indigestion de lui!
Il nous obligeait à veiller très tard et ne se levait qu'à midi, se plaignant amèrement du bruit qui se faisait dans la maison, dès neuf heures.
Il aime les étrangers, il se plaît avec les indifférents et n'a d'amabilités et ne fait des frais que pour ceux qui n'ont jamais rien fait pour lui. Il leur adresse la parole avec considération, n'en parle qu'avec respect; mais s'agit-il de moi, il trouve que j'ai une figure ingrate !
Un jour, je suis obligé de me battre en duel. Je lui de.mande de vouloir bien m'assister.
— Avec qui te bats-tu ?
— Avec X....
— Oh! alors, impossible! Je le connais, je lui serre la main, nous sommes dans les meilleurs termes. Mais, au fait, c'est toi qui me las fait connaître ! Charmant garçon, X.. .'Je parie que les torts sont de ton côté ; tu es si susceptible, si vaniteux !
Ce fainéant, doublé d'un . égoïste, ferait croire que l'humanité entière conspire contre lui. Comment pourrait-il arriver à quelque chose, c'est l'époque des sots et des intrigants ! Cet ambulant, cette paille qu i roule dans le vide et est affligée du mouvement perpétuel, nous dit avec le plus beau sang-froid du monde : m A quoi voulez-vous que je prétende, l'avenir est à ceux qui se remuent, mais moi qui reste dans mon coin...»
En politique, il professe les idées les plus folles. Tout cela est passé, usé comme. un vieux meuble en velours d'Utrech t. Quand on diffère d'avis, il jette avec mépris sa cigarette à terre, met le pied dessus, et nous regardant avec dédain, il murmure : « Renégat! 3>
A la campagne, il avait fait une invention quelconque, une découverte comme la Cor de à tourner le
vent. Il écrit lettres sur lettres, fait démarches sur démarches, frappe à toutes les portes, raconte ses luttes et ses efforts à tout le monde, et finit enfiti par obtenir une audience d'un des grands financiers de Paris. Il part rayonnant ! Je l'écoutais, la bouche ouverte. Que de projets I Que de rêves ! Il bâtissait tellement de châteaux en Espagne qu'il ne se serait pas trouvé assez de maçons dans la péninsule Ibéri* que pour les construire tous.
Le soir, je vais l'attendre à la gare. — Anxieux, je lui crie : « Eh bien ? »
— Pauvre niais I me répondit-il, alors tu crois que les grandes choses peuvent réussir?
■r- Enfin, ta corde à tourner le vent ?
— Comme ça ne pouvait rapporter de l'argent tout de suite, il n'a pas compris. Tiens, je préfère que tu ne m'en parles plus !
Et moi qui avais la simplicité de croire que ce
serait à l'aide démette corde qu'il s'évaderait de chez
moi?
Maladroit, mettant les pieds dans les plats, faiseur
d'impairs, compromettant et dangereux, voilà l'homme — j'allais dire un autre mot — que je réchauffe l'hiver et que j'évente l'été... Chez moi, on arrive à croire qu'entre nous deux il y a un cadavre enfoui sous un arbre de la forêt.
MON MEILLEUR AMI. t07
Les indifférents médisent: « Il vous aime tant ! » Et c'est une si douce chose d'avoir là sous la main un cœur solide et sur lequel on peut compter à toute occasion !
Rien ne m'ôtera de l'idée que dans un monde antérieur j'ai commis quelque crime abominable. Mon ami Désiré est la vengeance de Dieu I Combien de temps encore durera-t-elle ?
Un jour j'ai voulu me révolter, m'arracher vio* lemment à cet esclavage, mais ceux auxquels je me suis plaint, vers qui j'ai crié ne me l'ont point permis ! Tous se sont détournés avec horreur et j'ai senti que Désiré me marquait au front du sceau de l'ingratitude. Il ne m'est plus permis désormais de
me reconquérir, je lui appartiens, je suis la flûte sur laquelle il peut jouer tous les airs. — Le jour où je tomberai malade^ c'est lui qui se couchera !
Désiré se mire en ma personne, je suis le miroir devant lequel il fait sa toilette. Le jour où, terni, je ne refléterai plus à son gré son image, il crachera sur moi pour me faire reluire !
■fc^a»
C'était il y a un an, aux funérailles d'Auber ; la foule, avide de tous spectacles et entassée sur les trottoirs, regardait défiler les illustrations dramatiques tenant le poêle ou suivant le catafalque. Presque toutes étaient du cortège^ se parant de la gloire du mort et réglant leur marche solennelle au rythme des instruments qui chantaient au maestro son dev* nier triomphe.
Des bourgeois, des artistes, des femmes de tous les mondes désignaient du doigt les académiciens et les prétendus maîtres de la scène. On prononçait les noms avec respect, on en parlait avec admiratio^^ et ces messieurs de la suite récoltaient ai nsi^ en passant,
les miettes de ce long festin que, pendant soixante ans, les dilettanti avaient offert au chef delà musique française.
Dans le groupe des indififérents, un homme à l'œil clair, à la mine railleuse, regardait et entendait tout cela, dissimulant mal un sourire dans une cigarette. — C'était Théodore Barrière 1
Il n'était pas de la fête, et, prenant le bras d'un ami : Voilà la gloire et son escorte, sembla-t-il dire; vraiment, le jeu n'en vaut pas les cierges !
Théodore Barrière n*est ni de l'Académie, ni de rinstitut, ni d'aucune société savante, mais... il est de tous les théâtres. — Son œuvre est dans tous les souvenirs, sa griffe sur tous les portraits, son nom sur toutes les affiches, son répertoire partout I — Comédies, vaudevilles, opérettes, féeries, drames^ il a fait de tout, essayant d'exceller en tout. — Quelquefois il y a réussi* — Cet esprit fin, délié, subtil, s*est plié à toutes les formes, façonné à toutes les exigences, adapté à tous les genres. . — Dans son bagage, on trouve même une tragédie jouée jadis à rOdéon.
Il sait la scène comme un agent de change sait la corb|ille ou un préteur sur gage le prix d'un nantissement. Il connaît la valeur d'un scénario, en prédit la vitalité, en suppute le rendement^ en additionne
le produit, et calcule d'avance, à dix ou quinze près, le nombre des représentations.
Seulement, quand il s'agit d'une pièce à lui, toujours il se trompe !
Parmi ses confrères, c'est lui qui a de son art la connaissance la plus exacte et le flair le plus subtil. Chez lui l'instinct prime les facultés.
Dans la recherche d'une intrigue, son personnage
ui apparaît tout d'un coup, en pied, d'une seule
venue. S'il lui plaît alors de le raconter, il dira de
quelle façon il est vêtu, quels seront ses ridicules,
comment il parlera, et — si vous l'exigez, et qu'il
soit de bonne humeur — quels seront ses gestes, là où
il se placera, et à quelle distance du trou du souffleur
le mot sera lancé et la réplique donnée. — 11 ne cher*
che pas, il n'hésite pas, il ne tâtonne pas ; bon, c'est
excellent; mauvais, c'est exécrable...
Avant tout, Théodore Barrière est un prime sau-
tier; aussi, quand chez lui la situation est trouvée, comme l'effet jaillit et le mot éclate ! — C'est un feu d'artifice ; il va, il court, il saute, il bondit; pétarades, soleils, fusées, chandelles romaines, tout part, tout flambe, tout éblouit ; son audace et sa verve nous conduisent jusqu'à l'étonnement, — tant pis si par hasard une baguette tombe sur le bourgeois et lui tait un bleu î — Et puis, quand c'est fini, quand
VOUS croyez qu'il n'a plus rien pour vous irriter, vous faire rire ou vous émouvoir, il fait dire, par exemple, à M. Henri de Kerdren qu'on félicite sur sa nouvelle rosette d'officier: « En recevant cette faveur je n'ai pas, monsieur, éprouvé la même joie qu'autrefois, car j'avais été fait chevalier au lendemain d'une victoire ! « Alors vous doutez que cet écrivain amer, à la voix ironique et dont la lèvre est chargée de sarcasmes, sache parfois s'amollir^ se détendre et trouver la parole douce, le mot ému, la note qui fait pleurer; on lui sait gré, oui^ grand gré, de nous avoir conquis une larme qui ne soit plus celle du rire*
— Cette larme, c'est toute la récompense de ^e homm'e d'esprit.
M. Bat*rièrei entré dans là vie pat* la porte étroite^ y a vécu chargé d'obligations. Le devoir lui a tracé une moirale, et à licite morale presque toujours il «1 sacrifié son repos et sa tranquillité; Garde-malade pendant des années, que de fois il a été enlevé à son ttavail et arraché à lui-même par une plainte du un gémissement ! Qui ndus expliquera la genèse de tehaihes pièces, et sous quelleà influences de troubles^ d'anxiétés et d'angoisses elles ont été conçues et enfantées I — A qui donc disait-il un jour : On
t l± ÔARE LES iAMBES!
devrait jouer ma vie sur la scène et vendre mon théâtre pendant les entr'actes!...
La critique et le monde ne savent points dans leurs appréciations^ faire la part de ces tristes choses qui, pour Tartiste, s'appellent les douleurs du foyer domestique. Il faut que celui qui amuse soit toujours en tenue, toujours debout, toujours souriant. Qu'im porte le mari ou Tamant I Cest de l'auteur qu'on s'occupe, c'est de lui qu'on s'inquiète, c'est vers son oeuvre qu'on s'empresse, c'est son livre qu'on aime ou qu'on repousse. — On connaît la signature, on ignore l'homme.
Fiévreux, irascible, nerveux, et avec cela indolent/ la détente rejette Barrière dans la vie quotidienne, faible et abattu. Une critique le tourmente, un sou-* rire le gêne, une attitude l'agace, une expression l'aigrit, une parole en l'air le blesse, c'est un tourmenté et un hargneux; — qu'il y prenne garde, ou son tempérament sera à la merci d'une digestiorf.
Selon le monde, il a mal mené sa barque, fait dé mauvaises connaissances et vécu dans un milieu indigne de lui. — Au lieu de faire force de rames pour atterrir là où sont arrivés des confrères que poussaientl'ambition et la vanité, Barrière, avec un talent bien supérieur, s'est toujours attardé; il est resté sur l'eau, se laissant aller au fil de sa noncha-
lance et de ses caprices. Il accoste, mais n'aborde pas. — A cette heure, il est encore sur la rivière, insoucieux de sa route, riant et jurant, accroché par les roseaux et embarrassé dans les hautes herbes.
C'est un fantaisiste ; aussi n'a*t-il ni broderies, ni dignités, ni jetons de présence. Etant tout d'inspi« ration et d'observation, il n'a point fait école ; pour faire du Barrière, il faut être Théodore Barrière.
Son temps s'est dépensé à causer et à lancer des traits. Il en a décoché à profusion. Il les a jetés à la tête des indifférents et semés dans les poches de ses camarades. Tous ses mots courent lemondesous une étiquette étrangère ; ceux qui l'ont volé disent qu'il est vidé.
Qu'ils sont à plaindre ces causeurs exquis que l'isolement effraie et que le besoin de se fuir amènent au milieu de ce tas d'oisifs, ramasseurs de bouts d'esprits dont Paris fourmille I Pauvres riches, ils prodiguentà tous les vents leur verve et leurs enthousiasmes I Ne sachant boire seuls, ils nevoientla plupart du temps, que des imbéciles s'asseoir à leur table.
Ils disent : Barrière n'a famais rien fait seul. Pardon f et d^abord, n'eût-il dans son œuvre que ce bijou : le Feu au Couvent, cela suffirait pour assurer sa réputation. Mais la collaboration étant acceptée.
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comment se fait-il que, dans toutes les pièces signées de lui et d*un autre, on trouve toujours — et celadu commencement à la fin — la même verve, le même cachet et la même trempe? La part du collaborateur, où donc est-elle? Noyée dans la masse, et l'idée première, sous cette main cassante, ce coup d'oeil rapide et cette nature volontaire, a été mise en poudre e presque réduite à néant. Alors, à la place d'une pièce souvent pâle, incolore, vulgaire, le maître jette au public une comédie vive, forte, saisissante, faite de détails exquis et d'imprévu toujours trouvé.
Quand un auteur n'a qu'une constitution débile, il doit y regarder à deux fois avant de se frotter à cette poigne brutale et à cette langue railleuse.
Barrière ne sait travailler qu'à façon, il lui faut l'étoffe; mais quçind on la lui a fournie, il taille , il rogne, il coupe, et cela avec tant d'ardeur et de sansgêne, que bientôt il ne reste plus un pouce de la matière première. Aussi, quand il voit le malheureux collaborateur regardant , désespéré , son œuvre en morceaux et pêle-mêle sous la table, il lui dit avec un beau sourire :
— Eh bien, mon petit, avec tout cela, nous allons essayer de faire une excellente chose!
Souvent il tient parole. Rappelez-vous les [Filles de Marbre, rHéritage de M, Plumet, un Monsieur
qui suit les Femmes, et vingt autres créations cent fois applaudies.
M. Dumas a pour collaborateurs son monde, les salons qui lui sont ouverts, les amis qui le conseillent, les thuriféraires qui le prônent. Quand , devant ce petit concile, il a lu son œuvre, chacun exprime ses impressions, dit son mot, risque une. critique et avance un avis. Alors, avec les idées des uns et les observations des autres, il refait, rarrange, rapièce, donne cinq actes tous les deux ou trois ans, et signe tout seul.
Quant à M. Sardou, c'est un autre procédé ; il travaille en cachette, dans une grosse bibliothèque qu'il a chez lui; aussi quand, à Tissue de ses premières,
le comédien vient confier son nom au public, il devrait dire : La pièce que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est de messieurs Victorien Sardou et Pjmthéon dramatique! — Encore un collaborateur qui n*a pas de compte chez Peragallo !... On ne fait pas une pièce comme on écrit un livre; au théâtre, le sujet est souvent de peu d'intérêt et la forme sans grande importance ; la mise au point es la chose essentielle et sans quoi les plus belles pensées restent souvent obscures et mal comprises ; parfois, faute de lumière, les idées les plus élégantes, le style le plus imagé passent inaperçus. Là, plus que
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partout, le praticien est indispensable. Telle situation, telle phrase, tel trait qui , dans une lecture intime, soulèvent les bravos et les applaudissements^ demeurent à la scène sans efiet et sans écho. — Ça ne porte pas.
Il ne suffit pas pour être dramaturge de savoir trouver et écrire. Il faut encore penser et dire dans une note juste, mesurée et convenue. — Dans cet art, le métier est indispensable; il y a un tour de main qu'il faut acquérir. — Le diamant de Golconde, confié à un ouvrier inhabile, aura moin d'éclat qu'une pierre assez médiocre ouvragée par les soins d'un Joaillier qui connaît le point de lumière et sait l'arête du brillant.
Théodore Barrière est un lapidaire de premier ordre. Souvent, il a travaillé sur du strass, mais presque toujours il a trompé son auditoire par le brio de la taille et la richesse de la monture.
Le public ne vient guère au spectacle que pour demander des distractions; ce qu'il veut en prenant son billet, c'est être arraché pour une soirée à ses obligations, à ses devoirs et à ses affaires. Mais, à coup sûr, il n'y vient chercher ni un antidote contre ses défauts, ni un bouclier contre ses vices. Il vient s'amuser. Aussi est-il assez impitoyable pour qui ne sait pas le distraire! Il ne pardonne rien, ni son di-
ner avancé d^une heure, ni la toilette que sa femme l'aura obligé de faire, ni le fauteuil qui l'immobilise, ni son chapeau qui le gêne, ni le gaz qui le plombe, ni son voisin qui le presse, ni Touvreuse qui lui réclame de l'argent en plus.
Si vous l'amusez, il acceptera, — même avec reconnaissance, tous les petits ennuis que la situation lui impose ; mais si vous êtes au-dessous de vos promesses ou de son programme, il ne vous passera rien, ne vous saura gré de rien et ne trouvera avoir contracté envers vous qu'une dette d'ennui.
Quels dédains, quelle pitié, quelles moues dans la foule an sortir d'une pièce ratée I — Que les auteurs aillent sur le péristyle ou dans les couloirs après les cannes ou les manteaux. Là, ils tâteront le pouls au public, mieux que dans tous les journaux et les comptes rendus; les demi- mots, les murmures, les exclamations de cette dernière minute sontl'étiage du succès.
Quel adorable gobeur cependant que le public parisien !
Malgré toutes les obligations que la rampe impose et le mensonge auquel elle nous astreint, nous reprocherons à M. Barrière l'étroitesse que trop souvent on rencontre dans son œuvre. Il a vu le détail, il n'a
pas saisi Tensemble. Quoique son lorgnon soit plein
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de découvertes curieuses, son œil est l'œil d'un myope. — Pas de coup d'aile, pas de profondeur, pas d'envergure ; c'est brillant, éclatant, scintillant, mais quand la toile est tombée, on s'aperçoit qu'il nous a abandonnés; il est resté sur la scène, il ne vous accompagne pas, et vous retournez seul chez vous. — Aussi, lorsqu'on veut se rappeler, chercher, se souvenir, c'est en soi quelque chose de vague, de confus, de presque insaisissable; il y a eu mirage; frappés, on n'a pas gardé l'empreinte ! L'auteur a été trop habile, trop adroit, et on arrive même à lui reprocher son adresse, qui va parfois jusqu'à la prestidigition.
Cependant, dans la Comtesse de Sommerives, un changement s'est opéré et une amélioration s'est produite ; on rencontre dans cette dernière pièce les qualités ordinaires de l'auteur, [mais jointes à d'autres auxquelles il ne nous avait pas assez habitués. Nous n'avons pas l'honneur de connaître M"* de Prébois, mais d'un bout à l'autre du drame, — car c'en est un et des meilleurs, — la femme se devine et la distinction se rehausse sur le tout. Il y a des nuances, des sensibilités, des délicatesses qui prêtent à la comtesse de Sommerives un air de grande maison et un parfum de bonne compagnie, qui reposent doucement des platitudes et des vulgarités auxquelles on
essaie de nous accoutumer depuis si longtemps déjà. Impossible, en un si court espace, de commenter le bagage littéraire de l'auteur des Faux-Bonshommes. Depuis Rosière et Nourrice, sa première pièce, il y a à son crédit cent actes remarquables et surtout empreints toujours de cette verve âpre, de cet esprit mordant, de cette parole incisive et de ce cri aigu qui distinguent sa façon de faire et sont la note particulière de son talent.
Son théâtre se tient sur une pointe d'aiguille, c'est un miracle d'équilibre, mais ce n'est pas assez. Le reproche le plus grave que nous puissions lui faire, c'est qu'il manque d'intérêt, parce qu'il manque de passion. Trop de théâtre et pas assez de réalité; trop de masques et pas assez de visages.
Barrière est un Parisien du Marais, venu un jour
.sur le boulevard pour voir Carnaval et enterrer
Mardi'Gras. Depuis il s'y est accoutumé, acclimaté,
il y a vécu, et quand il n'y trouvera plus de croisées,
il y louera une chaise.
S'il nous est interdit de conclure sur un talent si jeune et si vivace encore, au moins est-il permis de désirer, dans son œuvre à venir, un coup de burin de plus et beaucoup d'astragales de moins. Le dessin y est trop léger, le trait trop fugitif, les portraits trop linéaires. Il est à craindre que son théâ-
tre ne soit comme ces boucliers carthaginois abanbonnés dans les campagnes romaines et dont parle Tacite : chargés de figures, d'arabesques et d'emblèmes; la ciselure en était tellement délicate et ténue, que c'est à peine, quand on les retrouva couverts de la rouille des temps, si on put distinguer à quelle légion ils appartenaient.
Que M. Théodore Barrière y prête attention : trop de son époque, on vieillit avec elle; Desgenais a déjà des cheveux gris l