GRAND-MAITRE DE L'UNIVERSITÉ
C'est un Vosgien, il est né à Saint-Dié. Son pète, avocat consultant, un de ces bœufs de la petite baso-* dhe, comme il y a trente ans on en rencontrait encore tant en province, Téleva dans la sévérité et le travail.
Ces grandes maisons tristes, silencieuses, aux carreaux luisants, aux échos sonores, et oCi ne traîne pas un grain de poussière, je les connais et je les ai habitées. Quand on entre dans le corridor on a froid, quand on pénètre dans ïétude on a peur. Le sauteruisseau qui colle des chemises, le maître-clerc qui vous répond sans regarder, vous désignant un siège
du bout de sa plume, un client se tournant et se retournant dans son ennui sur une banquette de crin, et au fond, derrière le bureau en acajou, le patron avec ses lunettes d'or, sa calotte en velours, sa cravate haute et une chemise à petits plis.
Devant et autour de lui, — le défendant comme une forteresse,— des casiers, des paperasses, des registres, des dossiers, et enfin ce vieux timbre des études de province, dont l'énorme balancier en fer poli ressemble à un instrument de torture.
D'habitude, le cabinet donne sur une cour, et il y règne un tel silence qu'on croirait que les bruits du monde sont suspendus pour ces gens-là. -^ On y parle bas, on y chuchote, on dirait un confession* nal, on n'y entend que des bruissements de voixi Une chaise qu'on dérange^ un acte qu'on secoue> une toux que la main étouffe, et le grincement de là plume sur le papier timbré sont les seuls indices qui dénotent que là^ des hommes Vivent et respirent^
Parfois, en sortant, vous apercevez un bout de rbbe dans l'escalier ou, à travers l'entrebâillement d'une porte, l'œil curieux d'un enfant qui vous regarde et dont la tête semble être en pénitence. De ce milieu se dégage la monotonie, la lourdeur et commd un immense délaissement!
C'est dans un intérieur de ce genre que M. Jules
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Ferry, grand maître de l'Université, semble avoir grandi. On l'a obligé à de solides études, et comme c'est un passionné, il s'est, dès son enfance, enivré, dans ce milieu mesquin, de désirs incessants et d'espérances énormes !
Les fils des bourgeois de petite villes vivent d'habitude sans distractions et sans plaisirs. C'est à peine si, de temps en temps, les joies et les cris des autres enfants arrivent jusqu'à eux. Leurs amusements sont derrière une fenêtre, et c'est le plus souvent à travers une vitre qu'ils assistent aux jeux de leurs camarades. — Le père vous dit : « Je te défends de fréquenter le petit un tel, il n'est pas de ton rang. »
La bourgeoisie de province, surtout celle de robe, apporte un scrupule extrême dans ses relations. Ils
vivent entre eux, seuls, retirés et se touchant les coudes.
Ils copient leurs anciens maîtres, et il n'y a pire aristocrate qu'un bourgeois.
Les enfants de sociétés diverses et de milieux différents se voient au collège, y vivent ensemble et s'y tutoient, mais à peine est-on sorti de la classe que la ligne de démarcation se rétablit et que la caste se reforme. En rentrant chez soi , chaque collégien rentre dans sa sphère.
J'ai vu dans ma jeunesse des ressentiments et des
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haines terribles entre fils de bourgeois et d'artisans !
En province^ la basse classe acceptait très bien cet ostracisme et ne tentait jamais de franchir la distance qui la séparait de la sphère supérieure. C'est à un tel point, qu'il n'y a pas vingt ans les filles du peuple^ très riches, n'osaient pas encore porter le chapeau.
M. Ferry est l'homme de son éducation. 11 est libéral, mais tout en lui indique le bourgeois exécrant la basse classe. Il aime le peuple dans ses paroles, dans ses discours, mais, né gouvernant, il veut le dominer sans cesse et en être le maître toujours.
Il entra au Palais vers 185 1. Rien ne le fît remarquer, mais comme il était de cette classe de jeunes hommes qui, à tout prix, voulaient être quelque chose, il se mit à fureter et à tâter de tous côtés, cherchant |jour et nuit une des portes ouvrant sur le Corps législatif. — Il la trouva rue du Faubourg-Montmartre ! Il se fît journaliste et, à force de visites et de patience, il entra au Temps.
En vrai bourgeois qu'il est, Jfils de Voltaire et son Touquet en poche, il y fit la campagne d'un libéral. Il voulait la décentralisation, la liberté effective de la presse, mais surtout l'abaissement du clergé.
Un soir, dans une brasserie, Nefftzer fait un gros
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calembour : comptes fantastiques d'Haussmann ; M. Ferry s'en empare, Timprime en grosses lettres sur une peliie brochure, et le voilà député 1 Ça n'a pas été plus difficile que cela !
Ce fut M. Cochin qui dut faire alors une drôle de figure^ quand il se vit préférer à lui, vieux parisien, connu, aimé, et d'une notoriété incontestable, le jeune journaliste des Vcsges, dont les électeurs ne connaissaient la veille ni le nom, ni le passé, ni Tâge, et ni même le visage I
Commerson a écrit les Pensées d'un Emballeur, mais je doute que les calembours lui aient été aussi profitables. C'est peut-être parce qu'il les faisait luimême !...
A travers les ambitions et les travaux de M. Ferry, se trouve une note charmante ; c'est sa tendresse passionnée pour une femme exquise, la fille de Liszt, l'épouse d'Emile Ollivier.
Quand, revenant du palais, l'avocat sans client se rendait rue Saint-Guillaume, à chaque pas qu'il faisait dans cette rue silencieuse et déserte, ses inquiétudes se calmaient, ses esprits se détendaient, et la pensée de la femme qu'il allait voir refaisait jeune cet homme de vingt-cinq ans déjà vieilli par l'ambition et les soucis de son avenir.
^me Ollivier, qui adorait son mari et l'admirai
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par-dessus tout, fit peu à peu entrer dans le cerveau du Vosgien les rêves et les espérances du futur ministre de l'Empereur. Ce qui fit que M. Ferry crut en rhomme aimé par la femme que lui aimait.
Etrange destinée que celle de ce républicain très sincère, à la parole si chaude et aux facultés si brillantes.
C'est en essayant de dépourrir l'Empire qu'il a attrapé la gangrène !
Trois mots, les comptes fantastiques d'Haussmann ont (ait naître M. Ferry à la vie publique.
Trois mots, le Cœur léger ont précipité pour jamais M. Ollivier dans le néant I
Arrive le 4 septembre; tout naturellement M. Ferry eut comme ses collègues une part du gâteau. Pendant que les uns partaient aux armées et les autres en ambassade, lui, restait à Paris, faisant les fonctions de secrétaire de la Défense nationale, et cela jusqu'au 3i octobre.
Cette nuit du 3i octobre fut vraiment la date marquante dans sa vie : Echappé vers quatre heures aux cinq cents baïonnettes des tirailleurs de Flourens gardant prisonnier le gouvernement, M. Ferry se rend chez le général Trochu, puis dans son arron-
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dissement et essaie d'arracher ses amis des mains de ceux qui les retiennent. i
Cris, discours, désordre, manque d'entente, cohues, vociférations et faiblesses, voilà le bilan de cette nuit mémorable.
Tour à tour, vainqueurs ou vaincus, on ne sait que penser et à qui obéir.
A huit heures, Delescluze est le maître.
A dix heures, Blanqui paraît. On attend Félix Pyatqui ne vient pas.
Pendant tout ce temps on ne cesse de signer des laissez-passer, de donner des places, de nommer des maires et de faire des généraux.
Comme je regardais curieusement, un inconnu me passe un papier. C'était ma commission 1... J'étais nommé en blanc, gouverneur général du fort d'Aubervilliers l... j'en garde un grand souvenir, car c'est le seul moment de ma vie où j'ai été nommé quelque chose !...
J'ai vu un boiteux cherchant un tambour et criant que si on battait la charge, la Révolution était sauvée !
A minuit, Delescluze va en parlemeiitaïre, et Ferry s'engage par serment, en son nom et en celui de ses collègues, que tout sera oublié et qu'on n'inquiétera personne.
Le lendemain il faisait coffrer tout le monde!
Il fut alors nommé maire de Paris.
C'est à partir de [ce moment-là qu'il en a fait manger à ses enfants de la vache enragée, et du pain noir!
La haine de ce ministre de la République est telle contre les révolutionnaires^ qu*il aimerait mieux saluer les fleurs de lis que de tirer son chapeau à un amnistié.
Trois hommes parcourent en ce moment la France, la chauffent, la surexcitent et Texaltent ! MM. Ferry, Louis Blanc et Blanqui. — V Opportunisme, le Socialisme et le Communisme. Que sortira-t-il de tout cela?
C'est égal, ils ne sont pas si éloignés les uns des autres qu'ils en ont l'air. Louis Blanc parle déjà en faveur de l'article 7. Ferry lui rendra-t-il la politesse? Quant à Blanqui, il commence à s^ennuyer et demande à rentrer en prison.
Nous ne voyons que des haines: Gambetta contre Simon, Simon contre Ferry, et surtout Ferry contre Rochefort. Je crois que le grand-maître de l'Université aimerait mieux retourner comme huissier dans son pays que de se trouver face à face avec le gentilhomme de la Lanterne.