LES AVENTURES DE GARGANTUA
|A mère de Gargantua était une femme très puissante; un jour que la neige était haute, elle dit : On ne voit plus rien,
mais je sais à peu près où est mon clocher, je
vais le trouver.
Voilà la bonne femme de chercher avec son bâton ; tout d'un coup elle l'attrapa par le haut, mais elle le prit si rudement qu'elle le fit pencher ; c'était celui de Mézières, et c'est depuis ce temps qu'il est tout de travers.
Gargantua grandit, et sa mère qui n'était pas riche, ne pouvait le nourrir parce qu'il mangeait trop. Un matin il partit en service pour gagner sa vie.
Il passa par un village où il y avait une bonne femme qui faisait de la galette.
— Donnez-moi un peu de galette, la bonne femme, dit Gargantua.
— Ah I répondit-elle, moi qui ai du monde à travailler dans les champs, et qui n'ai quasiment rien à leur donner. Si encore j'avais du bois, je pourrais leur faire quelque chose.
— Il ne vous manque que cela, dit Gargantua, je vais aller en quérir.
Il partit pour la forêt, et prit par la coupelle les plus beaux chênes qu'il put trouver ; il les arracha de terre et les apporta sur son dos. Qitiafid la bonne femme vit ce grand tas de bois, elle dit:
— Bon, mon gars ; tiens, voilà une bontte
écuellée de lait rîbot (i) et de la galette dedans.
Mais Gargantua ne la trouva pas assez grande ; il prit toute la héchée (2) de galette et la mit dans la baratte qui était pleine de lait, et il se pressa tellement qu'il avala baratte et tout, tant il était gourmand.
Il continua sa route et se gagea chez un gros fermier ; mais quand son bourgeois vit conmient il mangeait, il dit qu'il ne pourrait suffire à le nourrir.
— Ne t'afflige pas, répondit Gargantua, je vais aller te chercher de l'argent.
Il prit une charrette attelée d'un harnois de trois chevaux et vint en enfer pour chercher de l'argent.
QjLiand les diablotins virent arriver Gargantua, ils prirent leurs fourches de fer et essayèrent de le tuer; mais Gargantua leur arracha leurs fourches, et les frappa si fort avec qu'ils ne savaient où se fourrer. Us couraient de tous côtés dans l'enfer en criant :
— Qjie veux-tu ? Qjie veux-tu ?
— Une charretée d'argent, répondit Gargantua.
(i) Lait bamitté.
(2) Tout ce qui se trouvait sur la table, sur la hicht ou sorte de gril en bois sur lequel on la pose.
— Prends, dirent les diables.
Qjiand la charrette fut chargée, les diables riaient de lui.
— Vous riez de moi, dit Gargantua, mais prenez garde, vous n'allez pas rire tout le temps.
Comme les chevaux ne pouvaient démarrer sa charrette, il prit les diables et les y attela. Q}iand ils ne marchaient pas droit, il les aiguillonnait avec leurs fourches.
Lorsqu'il fut arrivé dans la cour du fermier, il dit :
— Hé 1 venez m'aider à dételer.
— Qji'est-ce que ce garçon-là, disait le fermier : c'est le diable. Dételle ton hamois toi-même. D'où viens-tu ?
— De te chercher de l'argent en enfer, répondit Gargantua.
Il laissa là sa charretée et se remit en route.
Il arriva chez une autre bonne femme qui faisait de la galette ; il prit aussi la héchée et la mit tout entière dans la barattée de lait.
— Qjie vais-je donner à mon monde, s'écria la bonne femme, moi qui ai mon homme et bien d'autres à travailler dans les champs?
— Où est votre mari, bonne femme ? dit Gargantua, je vais lui parler.
— Dans ce champ là-bas.
Gargantua alla trouver le fermier et lui dit :
— Ne vas pas mangera ta maison, j*ai bu tout le lait et mangé toute la galette ; ainsi ne gronde pas ta bonne femme.
Le fermier en colère prit la chdne de la charrue pour frapper Gargantua.
— Tu ne tappes pas fort, toi garçon, dit Gargantua.
Il prit par la queue le plus gros cheval de l'attelage, et il voulut frapper le fermier avec : mais celui-ci eut peur et se mit à fuir.
Gargantua repartit encore, emportant sa barre de fer qui pesait quatre ou cinq cents livres, et était emmanchée dans la bonde d'une barrique pleine d'or.
Tout en marchant, il rencontra un confrère — c'était un autre géant ; — ils luttèrent pour voir quel était le plus fort, mais c'était Gargantua qui avait toujours le dessus.
— Viens avec moi, dit Gargantua, nous sommes à peu près de la même force.
Un peu plus loin, il trouva un autre grand homme qui était sur une montagne de plus de trois cents pieds de haut. Il jouait au palet avec des meules de moulin et il s'appelait Grille-Moustache.
U vit Gargantua qui portait sur son épaule une barrique d'or, dans la bonde de laquelle était passée une canne de cinq cents livres.
— Tiens, dit Grille-Moustache, voilà qui est fort.
Il lança sa meule dans la barrique d'or de Gargantua pour la faire tomber par terre ; mais il la manqua, et Gargantua lui dit :
— Tu perds ton palet, toi, garçon.
Et avec une seule main, sans même décharger sa barrique, il renvoya le palet à Grille-Moustache.
— Tu es bien fort, dit Grille-Moustache ; si tu veux, nous allons lutter ensemble.
— Voyons, répondit Gargantua.
Ils se colletèrent pendant quelque temps ; mais Gargantua fut encore le maître. Il dit à Grille- Moustache :
— Nous sommes à peu près de la même force^ viens avec moi.
En se promenant ils arrivèrent à un château où demeuraient des nobles qui avaient préparé un grand festin. Ils étaient sur le point de se mettre à table quand ils aperçurent cos trois grands hommes. Ils eurent peur et partirent, laissant la table toute servie.
Les trois géants mangèrent le repas, puis quand ils eurent fini, ils se dirent :
— Les nobles ont eu peur de nous, il faut voir où ils se sont cachés.
Ils cherchèrent longtemps et finirent par les découvrir dans un souterrain.
Gargantua se fit descendre jusqu'au fond dans un panier, et pour faire voir qu'il y était, il secouait la corde. Q}iand il fut rendu au fond, il rencontra deux jeunes filles et leur mère ; il en mit une dans le panier et secoua la corde pour dire de le remonter; il fit monter de même la seconde, mais les géants partirent avec elles ^ laissant Gargantua dans le souterrain seul avec la bonne femme qui était couchée dans le lit.
Gargantua rencontra dans le souterrain un vieil aigle qui lui dit :
— Si tu veux me donner à manger toutes les fois que je ferai ce hame 1 » en ouvrant le bec, je vais te remonter.
Gargantua ramassa tout ce qu'il put trouver de vivres, et il en avait une bonne charge; mais malgré cela, il les épuisa, et comme Toiseau ouvrait le bec en faisant « hame I » il fut obligé de lui donner un morceau de son bras.
Gargantua continua son chemin ; il arriva à la maison d'un bonhomme qui était grabataire ; il vit au pied du lit un sabre qu'il se mit à regarder.
— Tâche de ne pas toucher à ce sabre, dit le bonhomme, car il coupe à sept lieues.
— Si cela me plaît, je le prendrai, répondit Gargantua.
n saisit le sabre, tua le bonhomme et s'empara de sa fortune.
Et moi qui fus à son epterrement, on me donna pour remerciement un coup de pied dans le coude et je clochai d'un genou. Je m'en vins avec cela bien contente, et il ne m'en fallut pas davantage.
{Conii m i88if far Marie Huchei, d'Erci, couturière, agit de 1$ ans ; elle a entendu ce conte d Gosni, commune voisiné oà elle avait iti coudre^
Dans ce conte, où se rencontrent des éléments assez confus et empruntés à d'autres cycles légendaires, se retrouvent Tappetit du géant (cf. le commentaire du n^ II) ; la pesante barre de fer; les chênes arrachés, qui ont déjà figuré dans d'autres contes (cf. le commentaire du n^ III).
Ici sa mère est, comme dans Rabelais, une géante, et tord un clocher avec son bâton ; en d'autres contes (cf. Normandie et Corse) c'est son fils qui arrache les clochers.
Gargantua, comme Hercxile descend aux enfers, mais c'est pour y chercher de l'argent. Cet épisode se retrouve dans un «tttre conte que j'ai recueilli en Haute-Bretagne, L'Enfant vendu au diabUy i'« série, n? XXIX, ainsi que les diables attelés.
La barre de fer emmanchée dans ime barrique d'or a pour similaire le mât de Pantagruel qui, lui, est emmanché dans une barrique de sel (cf. Rabelais, liv. II, ch. XXVIII). •
A partir de cet épisode, c'est en quelque sorte un autre conte qui commence, Gargantua rencontre les hommes forts, cowt avec eux des aventures et descend dans un souterrain où il délivre des princesses, et d'où il remonte sur la terre porté par un aigle vorace. Ce cycle de contes est l'un des plus répandus non seulement en Haute-Bretagne (cf. Le Capitaine Pierre, x'* série, no VI; Petite Baguette, 2* série, 09 XXVI; Jean de l'Ours dans la Littérature orale) mais dans toute la France. (Cf. le commentaire de la Littérature orale, p. 86, Jean de l'Ours et Hamalau conte basque publié par Cerquand où se retrouvent plusieurs épisodes de celui-ci.) Le sabre qui coupe à sept lieues, se retrouve aussi dans d'autres contes (cf. La Princesse aux pèches, V série, n» XIII).
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