GARGANTUA FILLEUL DE LA REINE DES FÉES
|L y avait une fois à Plévenon, un homme et une femme qui vivaient au temps des fées et qui étaient bien vus d'elles. Tous les premiers dimanches du mois, ils étaient invités à aller dîner avec elles dans la houle (grotte) de Poulifée.
Un dimanche, la reine des fées demanda à la femme d'être marraine de l'enfant qu'elle portait ; celle-ci accepta de grand cœur, et quelques mois après elle accoucha d'un garçon ; aussitôt elle envoya son mari prévenir la reine des fées de Poulifée. La reine se hâta de venir et elle amena avec elle pour faire le baptême, un prêtre de la houle ^ car elle voulait que son filleul fut baptisé à la mode des fées. On trouva un parrain à Plévenon, et l'enfant reçut le nom de Gargantua. La fée accorda à son filleul le don de la force, et elle lui mit au doigt un anneau d'or en disant :
— Par cet anneau, jamais tu ne périras.
Puis elle s'en retourna à la houle avec son prêtre.
Gargantua grandit vite : à cinq ans, il était
aussi fameux et aussi fort qu'un homme de grande taille, n s'embarqua à bord d'un vaisseau et il gagna beaucoup d'argent. Qpand au bout de dix ans de navigation il revint chez lui, il était si gros et si grand qu'on ne trouvait pas dans le pays assez de tailleurs pour lui faire un habit en trois jours, ni assez de cordonniers pour lui &ire des souliers. Il ne pouvait non plus trouver de chapeau à sa mesure, et il fut obligé d'aller à Paris pour pouvoir se vêtir.
Il entra à quatre pattes, en se faisant le plus petit qu'il pouvait, dans la boutique d'un maître tailleur, et il lui demanda s'il voulait lui faire un habit. Le tailleur répondit que oui, et il sortit dans la rue pour lui prendre mesure. Mais quand il vit Gargantua debout, il fut bien étonné, quoiqu'il eut entendu parler de sa grande taille. Lorsqu'il eut pris sa mesure, il lui promit de faire son habit en trois jours, et, comme il n'avait que cent quatrevingts ouvriers, il alla dans un autre atelier demander deux cents autres ouvrière. Ils s'employèrent tous de leur mieux, et malgré cela, ils eurent bien de la peine à finir l'habit en trois jours.
Gargantua, ainsi vêtu, alla chercher une paire de souliers qu'il avait recommandée, et qui fut
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Êdte en quatre jours par soixante-dix cordonniers. Four son chapeau, soixante chapeliers s*y employèrent pendant quatre jours entiers.
Q}iand Gargantua eut son habit, le tailleur lui demanda de l'argent ; mais il venait de payer son chapeau et il ne lui restait plus rien en bourse. n prit dans sa poche une petite brosse et la passa sur la bague, en disant :
Par là vertn de mon anneau,
Qae j'aie de l'or plein mon chapeau.
Aussitôt son chapeau fiit plein d'or et il paya le tailleur. Il alla aussi chercher ses souliers qu'il paya généreusement; puis il s'habilla, mit ses souliers dans ses pieds (sic) et son chapeau sur sa tête et alla voir l'exposition qui avait lieu à Paris. Quand les gens qui étaient à la visiter le virent, ils crurent que c'était le diable et ils s'enfuirent à toutes jambes ; il n'y eut que le roi qui y resta et le fit prendre par ses troupes.
Gargantua eut peur ; mais se souvenant de ce que lui avaient dit ses parents quand il les quitta pour venir à Paris, il frotta sa bague avec sa brosse, en disant :
Qja'il sorte de ma bague des soldats, ^ Pour me défendre des troupes du roL
Aussitôt, une armée de tous petits hommes sortit de Panneau et massacra les troupes ainsi que le roi, puis elle l'écorcha vivant et elle rentra dans Tanneau. Gargantua s'enfuit à Brest. Là, il fut pris pour le service et mené à bord d*un grand vaisseau, par quatre gendarmes qui l'attendaient depuis deux jours. On le mit en prison pour le punir de son retard.
Mais le vaisseau était trop chargé et on fut obligé de débarquer Gargantua. On voulut encore le mettre en prison, mais il dit en montrant ses dents : «c Si vous ne me laissez pas tranquille, je vous mange. » Alors les gendarmes eurent peur ; mais ils allèrent chercher leurs camarades qui vinrent et le prirent, le menèrent en audience, et il fut condamné à être fusillé pour avoir £dt écorcher le roi de France.
Qpand vint le jour où Gargantua devait être fusillé , il frotta encore sa bague, et il en sortit des soldats qui massacrèrent les gendarmes» puis il sortit de Brest. Sur la rade de ce port, venait de mouiller un vaisseau de guerre; Gargantua ayant soif voulut boire dans la mer, et il avala le vaisseau sans plus de difficultés que si c'eût été une pierrt de sucre. H partit pour Plévenon. En
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passant la mer, une pierre entra dans une de ses bottes et quand il fut au Cap, elle le gênait ; alors il se déchaussa et trouva une petite pierre qu'il prit entre deux doigts et jeta à la mer. C'est elle qu'on appelle aujourd'hui VAmas,
Il continua sa route; mais depuis qu'il avait avalé le vaisseau, il était mal à l'aise ; les matelots criaient dans son ventre, se disputaient et lui donnaient des coups de sabre. Us mirent même le feu à la poudrière et le navire sauta avec grand bruit. Gargantua s'écria :
— Voilà un petit routon (rot) qui m'a fait du bien. Il vomit les débris du vaisseau , ainsi que les hommes qui se noyèrent presque tous.
Qpand il arriva au fort La Latte, il donna un coup de pied sur un rocher qui touchait la terre ferme, et il en sépara un gros rocher qu'on appelle la Latte,
A Plévenon, il trouva que ses parents étaient morts, et voyant qu'il était seul, il alla à Poulifée demeurer avec sa marraine la fée, et depuis il y est toujours resté.
Et ni, ni.
Mon petit conte est fini.
(Conté en 1882, par François Marquer, de Saint-Cast, mousst, igi de quinze ans).
Ce conte montre Gargantua entrant dans le cycle des f%es des lioules. Ses parents sont invités à dîner avec les fées dans leur grotte (cf. La Houle de Potdifie dans tosl Littérature orale, p. i6); sa marraine est la reine des fées (cf. 2* série ÏAMort des fies) qui lui fait des dons.
Qjiand au prêtre de la houle, c'est la première et unique fois ^ue j'en retrouve la trace en Haute-Bretagne ; mais les Morgans de l'île d'Ouessant avaient des églises sous .la mer et des prêtres •(cf. Luzel, Les fées des houles et les Morganed dans les Mémoires de la Soc. arch. du Finistère, t. IX, p. 77).
L'Anneau magique figure dans un grand nombre de contes de pays très variés.
Pour la dimension des habits du géant et le nombre des ouvriers employés, cf. le commentaire du n^ I. Une énumération semblable se trouve aussi dans Rabelais.
En d'autres contes, cf. n** I et V. Gargantua va aussi à Paris, et le roi veut le fitire prendre, mais en vain, par ses troupes. Dans les autres contes, U se délivre par sa propre force et non par le secc>urs des nains.
Comme ce récit est un conte de bord, il s'y trouve quelques traits mari limes, simples soudures.
Les vaisseaux avalés ; le navire qui saute; l'Amas du Cap jeté, «e recrouvent en d'autres contes.
Le rocher séparé rappelle aiissi Hercule ouvrant un passage entre l'Europe et l'Afrique.