‹ Gargantua dans les traditions populairesChapitre 12 sur 103 · LES DEUX GARGANTUA · texte numérisé non relu

LES DEUX GARGANTUA

|L y avait deux frères Gargantua : l'un était grand, mais bête; l'autre, plus petit et pourtant de belle taille, était fin comme tout.

Le grand Gargantua, dès qu'il était contrarié ou contredit, menaçait de tuer tout le monde ; mais il ne tua jamais personne.

Un jour que les deux frères étaient assis devant une poéUe de bouillie qu'ils mangeaient avec des pelles à virer le grain, le grand dit à son frère :

— Petit, je vais te donner ta part et faire aussi la mienne; celui qui aura le premier fini aidera l'autre à manger le reste.

Le petit Gargantua, qui connaissait la goinfrerie de son frère aîné, s'empressa de prendre la part qui lui revenait et de la vider dans un sac de cuir qu'il suspendit à son cou et qui lui retombait sur le ventre. Mais son frère s'en aperçut, et, suivant sa coutume, menaça de le tuer.

— Je veux bien que tu me tues, répondit

l'autre; mais c'est à la condition que tu m'attrapes à la course avant que je sois rendu au Val-Joie (i). Et pendant que le grand Gargantua serrait le reste de la poêlée, le petit se mit à courir de toutes ses forces vers le Val-Joie. Mais le sac de bouillie ballottait sur son ventre et l'embarrassait dans sa course ; il était stu; le point de ne pouvoir plus continuer, quand il aperçut un pâtour qui avait son couteau attaché à sa boutonnière par une grosse ficelle.

— Prête-moi ton couteau, dit-il au pâtour, pour me dégêner.

Le pâtour tendit son couteau et le petit Gargantua fendit son sac : la bouillie s'en échappa et couvrit toute la terre aux environs; le petit Gargantua ainsi tiré de peine, continua sa course de plus belle et le pâtour se mit à se régaler avec la bouillie.

Gargantua aîné survînt et demanda au pâtour ce qu'il faisait là.

— Ma fa^ grand Gargantua, le petit vient de passer par ici; il était gêné par la bouillie qu'il avait mangée, et il m'a demandé mon couteau

(i) Hameau de Galuurd.

pour s'ouvrir le ventre. Je me régale avec la bonne • bouillie qui en est tombée, et depuis ce moment il court comme le vent.

— Je vais en faire autant, dit Gargantua; moi aussi je suis gêné par la bouillie de mon déjeûner; passe-moi ton couteau.

Gargantua se fendit le ventre ; mais il tomba mort. Sa cuiller est restée longtemps près du Val- Joie.

(Stcuetlli d Gahard par M. Bélier).

Ce récit est le seul où il y ait deux Gai^^tua. Sauf la grandeur des personnages et le nom, ce conte, dans sa plus grande partie, appartient au type des de'ix frères ou des deux amis, l'un stupide et l'autre rusé, dont les aventures sont populaires en Haute-Bretagne (cf. x** série, n° 35, Jean le Fin et Jean le Fou) et en plusieurs autres pays.

Le sac rempli de bouillie se retrouve avec quelques variantes en d'autres contes populaires étrangers (cf. L. Brueyre, Jack et les Géants ; Cavalius et Stephetis, le Pasteur et le Géant, La Lanien* d'or.)

Dans un autre conte gargantuin, n^ V et dans la Pei. U^, n° IX, le diable trompe aussi Gargantua et le £ùt mourir au bout de son sang; ce sont les seuls récits où Gargantua joue im rôle stupide.

GARGANTUA A NASADO

L y avait une fois, il y a bien longtemps, bien longtemps, un géant qui s'appelait Gargantua. Cétait Thomme le plus fort du monde.

Un jour qu'il se trouvait en Angleterre, il ne savait comment faire pour passer en France, car il n'y avait pas de vaisseau assez grand pour le porter. Mais voyant la longueur de ses jambes, il se décida à passer la mer à pied et il ne fut pas longtemps à la traverser. Il prit terre entre Plurîen et la ville de Nasado, qui se nonmie maintenant Erquy (i). Il était fatigué d'avoir fait tant de route en si peu de temps; mais ce qui le gênait le plus, c'était une gravelle qui, pendant qu'il passait la mer, était entrée dans son soulier» Il se déchaussa et jeta sa petite gravelle dans la grève ; elle lui paraissait un grain de poussière, et

(l) D'après une tradition encore populaire à Erquy, la ville de Nasado fut engloutie par les eaux à cause de la dépravation des mœurs de ses habitants.

pourtant elle était aussi grosse qu'une montagne et elle contenait au moins trois ou quatre mille charretées de pierre. C*est avec elle qu'on a bâti toutes les digues des environs, et cependant on iiirait qu'on n'y a rien pris. C'est elle qu'on voit maintenant à Plurien.

Nasado était la ville aux belles femmes : elles avaient la peau si fine, que lorsqu'elles buvaient du vin on le voyait passer à travers leur gorge. C'est pour cela qu'on les appelait les belles peaux.

Lorsque Gargantua était à Nasado, il se rendait à l'hôtel quand il avait besoin démanger, et les jours où il n'avait pas grand' faim, on lui servait à chaque repas un veau entier et une barrique de cidre.

Un jour qu'il se promenait par Saint- Alban (i), il rencontra des fées qui ramassaient des pierres dans leurs tabliers pour construire une chapelle à Saint-Jàcques. En le voyant si grand, elles crurent qu'il était plus puissant qu'elles, elles eurent peur et laissèrent leur ouvrage sans l'achever (2) ; c'est

(i) Saint-Alban £dt partie du canton de Plèneuf, où est aussi situé Erquy.

(2) On raconte sur la chapelle Saint- Jacques une autre l^ende que j'ai rapportée, d'après Habasque, au tome I, p. 87» des TraditioHS et Superstitions de la HauU-Bretagne.

de là qu'elles allèrent bâtir l'élise Notre-Dame de Lamballe. Mais pour se venger de Gargantua elles détournèrent vers Lamballe la rivière qui passe à Saint-Jacques pour se jeter dans la mer. C'est pour cela que c'est la seule rivière de Bretagne qui coule vers le Midi.

Plus tard Gargantua, qui commandait une armée d'hommes, — ils n'étaient peut-être pas aussi grands que lui, — passa par la ville de Nasado; mais ses soldats s'y trouvèrent fort à leur gré, et il marcha devant eux pour les faire sortir de la ville. Qjiand il fut sur la montagne, il se détourna, mais voyant que ses soldats, au lieu de le suivre, restaient avec les filles de Nasado, il maudit la ville et elle fut engloutie.

(Çonti en 1882, par Aimé Cordon, de Plurien, domestique, âge de 24 ans).

Plusieurs traits de ce récit se retrouvent en d'autres contes gargantuesques, teb que la mer («ssèe à pied (cf. le conte n^ XI) } la gravelle dans les souliers (cf. le commentaire du n» ni)( Pappétit formidable.

Gargantua, général, trouve à Nasado une autre C^>oue ; y a-t-il là une allusion à un £ût historique perdu aujonrdliui ou n'est<e qu*un épisode ajouté, comme celui des fèes bAtisseuses, à la légende gargantuesque?

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