ET SON SOUVENIR
jANS la partie de la Bretagne qui parle la langue bretonne, Gargantua est moins connu que dans celle où le français est seul usité ; ses traces sont moins nombreuses^ et sur dnq noms de lieux auxquels se rattache soa souvenir, trois se trouvent en Plaudren, à quelques
(i) M. Luzel m*écrit qu*il a aussi recueilli ce proverbe à Plouaret, éloigné de Pontrieux de huit lieues environ.
kilomètres de communes où l'on ne se sert que du français ; un quatrième à Corlay, qui est dans les mêmes conditions de voisinage. Le seul qui soit en plein pays bretonnant est le Soulier de Gargan^ tuay à Pontaven, commune qui portait ce nom dès le premier quart de ce siècle.
(Cf. FréminviUe).
« Au nord du bourg (de Plaudren), et sur le bord de la route de Vannes à Josselin, est un menhir de 6 à 7 mètres d'élévation, et que Ton appelle dans le pays la Quenouille de la femme de Gargantua,,. On remarque encore dans cette commune une fichade qui, près du bourg (c'est le village qu'il faut lire : il y a en cette commune un village nonuné Locqueltas) de Loqueltas, s'élève de s mètres au-dessus du sol, et que l'on appelle le Fuseau de la duenouille dont nous avons parlé ci-dessus. »
(Ogée, nouv. édition).
<c En Plaudren, sur la lande de Lanvaux, sont épars de nombreux menhirs; le plus beau est appelé Grès de Gargantua. »
(Joanne, p. 476).
« Pont-Aven : On voit dans la rivière, en face du quai, un énorme rocher ayant la forme d'un
soulier : aussi l'appelle-t-on dans le pays la Rocl»' Forme ou Forme du soulier de Gargantua,
« Avant la confection du nouveau quai, on remarquait, presqu'en face de la Roche-Forme^ un volumineux rocher arrondi, percé à son sonunet d'un trou rond d'environ un mètre de diamètre et autant de profondeur, auquel on donnait le nom de Bain de pied de Gargantua. »
(Flagelle, Notes arcbiokgifuis, p. 6^-66).
« A 3 kilomètres S.-E. de Corlay, Dolmen dit le Tonibeau de Gargantua, sur le chemin de grande conununication no 45, de Corlay à Jugon; il se compose d'une seule chambre de forme rectangulaire ; deux rangées de pierres, quatre à droite, dix à gauche, distantes les unes des autres de 2 mètres 75 centimètres, précèdent le monument. La légende veut qu'avec Gargantua ait été enterrée une bouteille en argent, que bien des amateurs ont déjà cherchée sans parvenir à la trouver. »
(Emoul de U Cbenelière, p. 38).
S m.— PETITES LÈGEKDS3 eAMGANTUESQUES
,N jour que Gargantua passait par-dessus la haute flèche de Féglise Saint-Tugduat, à Tréguier, il s'écria : ce G)mme les chalumeaux sont longs par ici dans les champs 1
« C'est la même légende que celle qui se rapporte au géant de Saint-Herbot ».
(Le Men, p. 418).
A Pluzunet, arrondissement de Lannion, j'ai entendu dire que le géant se promenant dans le pa}^, faisant ses fameuses enjambées, dit en passant par-dessus le clocher de Tréguier : <c Comme les chalumeaux (chaimies) sont hauts par id dans les champs. »
(Communiqué par M, LuxfT).
Un jour que Gargantua traversait le bourg de Pkyben, le coq du clocher le piqua à Penfour* chure :
— Diable I dit-il, les fougères sont hautes dans ce pays.
( Recueilli à Saint-Sigal, par M. Sauvé').
A Dinan, on racontait jadis que Gargantua passait par-dessos le clocher de Saint-Sauveur sans le toucher; cf. p. 154, le Géant du Sire de Rusquec.
« Une autre fois il raccommodait ses souliers, assis sur la tour |^te du Bail à Lannion. Son lîgiieul traînait sur la rue, et quand il l'attira à hd, il souleva à la hauteur de la' tour une charrette attelée de quatre chevaux et chargée de sable de mer qui passait dessous.
m On voit à Pontaven, sur la rive gauche de la rivière, en face du quai, un rocher qui a la forme d'on énorme souHer. On l'appelle le Soulier dé Gargantua. Avant la construction du quai, il y avait sur la rivière, vis-à-vis de ce soulier, un rocher creusé par les eaux fluviales, en forme d'ftuge, et que Ton appelait le Bain de pied de Gargantua. On raconte que ce soulier fut perdu là par le géant, dans une de ses pérégrinations.
« D'après une tradition que j'ai recueillie à Laz, dans les montagnes Noires, la demeure de Gargantua était à la pointe du Raz. Certes la pointe du Raz est une demeure digne d'un géant. Une particularité qu'il importe de noter, c'est que comme Caste! Ruffiel, la pointe du Raz, ce Hen sauvage et désolé, était un oppidum à l'époque où nos côtes avaient pour habitants une race beaucoup plus forte que celle qui les occupe aujourd'huL Cette pointe est en effet séparée du continent par
un mur cyclopéen et l'on peut voir encore les substructions de deux barbacanes qui en défendaient l'entrée, et celles d'assez nombreuses habitations adossées au mur de clôture. H est assez remarquable de rencontrer dans le Finistère deux oppida qui, d'après la tradition, auraient servi de demeure à des géants. La dimension des matériaux employés à la construction des remparts de ces forteresses est, je crois, la meilleure explication de cette croyance. »
(Le Men, p. 418-19).
Cette dernière tradition, dont j'ai constaté l'existence dans quelques localités de l'arrondissement de Châteanlin, est peo répandue ; on ne la retrouve ni à Plogoff, ni à llle de Sein, ni dans aucune des communes qui forment ou ^voisinent le Oip Sizun.
(Note de M. L, Sauvi).
La légende recueillie par Le Men, et qui assigne pour demeure à Gargantua la pointe sauvage et superbe du Raz, où se trouve un oppidum, a un pendant à peu près exactement semblable en Haute-Bretagne. Dans les contes que j'ai recueillis, presque tous ceux qui parlent de la naissance du célèbre géant le font naître à Plèvenon, où demeuraient ses parents et où il revient de temps en temps ; or c'est dans la commune de Plèvenon, canton de Matignon, qu'est situé le Gip Fréhel, . dont les £daises à pic, hautes et superbes, percées de grottes gigantesques, ne le cèdent guère en grandiose à la pointe du Raz ; ce
qoi complète la ressemblance et qae je cite sans en prétendre tirer plus de conclusions qn*il ne convient, c'est l'existence en cette commune d'un oppidum, probablement gaulois, dont la muraille en terre se voit encore au bord de la mer.
« Gargantua, revenant de Paris, poussa jusque dans le Léonnais, où il reçut Thospitalité la plus digne. Partout on couvrit sa table des mets les plus recherchés et les plus abondants. Pour lui on décrochait les jambons, les andouilles. En son honneur on perçait les tonneaux.
« Chez les Cornouaillais, au contraire, on ne lui avait offert que des crêpes et de la bouillie, mets trop peu réconfortants pour un estomac tel que le sien. Alors sur la surface du Léonnais, existaient de gigantesques montagnes qui gênaient les habitants. Indigné du peu de courtoisie des Keméwotes, le fils de Grandgousier et de Gargamelle, un jour qu'il jouait aux petits palets, leur jeta les pierres qui couvraient le sud du pays de Léon et les éparpilla depuis Plougastel jusqu'à Hudgoat. La fertilité du littoral du Finistère, depuis le Conquet jusqu'à Saint-Jean-du-Doigt, devint ainsi la récompense de l'accudl qu'ils avaient £ait à l'illustre voyageur. »
^^YOt, d'après M. j. E. Brousmiche, Annuaire de Brest , x866).
Une autre légende bretonne racontée par M. F. HalégouSt {Bulletins de la Société acatUmique de Brest, 2« série, t. IV, 1877-76), assigne aux rochers de Plougastel une autre origine.
Le diable, dans un moment de reconnaissance transporte, pour obliger une pauvre veuve qui lui avait donné l'hospitalité, les rodiem qui étaient alors du cftté de Léon, du côté de Plongastel. — On a vu dans les Légendes gargantuesques de la Haute> Bretagne, que Gargantua transportait souvent des rochers.
Un jour que Gargantua se trouvait à Roscoff, il eut soif, et s'étant penché pour boire sur le "bord de la mer, il avala deux vaisseaux, l'un français et l'autre anglais, qui se battdent et qui continuèrent à tirer le canon dans son corps.
îl eut faim et avala tout ce qui lui tomba sons la main en blé, légumes, etc ; mais comme tout cela était vert, il lui prit un grand mal de ventre, et H concilia tout le pays ; c'est depuis ce temps que les environs de Roscoff sont devenus a fertiles.
(Comté par M. Th. Pilven, qui l'a entendu dinâutu de ses bonnes, bretonne illettrée'),
Ponr le premier ipisode, cf. le commentaire du conte afl II (Haute-Bretagne).
Gargantua, passant un jour à Corlay, eut soif; il mit un pied sur la butte de la Justice, où le dnc de Rohan faisait autrefois pendre ses sujets, et
l'autre sur une seconde butte entre Guingamp et Corlay, et ainsi écaU, il se baissait et buvait à même dans l'étang de Corlay.
(Cotnmuntqué par Madame veuve Louis Texier).
Cet épisode se retrouve en d'antres pays, cf. Haute-Bretagne^ Orléanais, Bourgogne, Ile de France, Snisse.
Voici enfin tonte une série de dépositions gargantuines qui m'ont été communiquées par M. Sauvé. Les noms entre paren* thèses sont ceux des communes où elles ont été recueillies.
Gargantua est deux fois haut comme le clocher de Pleyben (Brasparts).
Gargantua est un géant de belle taille, puisque le clocher le plus élevé de la Comouaille, le clocher de Pleyben, n'arrive pas à la hauteur de ses fesses (Quimerch).
Jamais on n'a connu mangeur comparable à Gargantua : il lui faut, à chacun de ses quatre repas, un bœuf, six veaux, six moutons, sans compter la volaille eties oiseaux. Et quel glouton, mes amis 1 d'un veau ou d'un mouton tout entier, il ne fait qu'une bouchée. Comme buveur il ne craint non pins personne, car c*est chose bien connue qu'il se sert en guise de tasse d'une fuèce de deux barriques et la vide d'un seul trait (Châteaulin).
Sa tasise ne contient pas moins de quatre barriques, et ce n*est pas d'eau qu'il la remplit , mais du vin le meilleur (Qjiimerch).
Ce trait est commun à k Haute-Bretagne, cf. a9 VI, et au Gargantua de rimagérie popiilaire.
On ne dit pas de quel pays est Gargantua, ni d'où il venait quand il fit un voyage en Bretagne, ni où il est allé. Qjielques personnes assurent qu'il est mort, d'autres prétendent le contraire. S'il vit toujours, il doit être bien vieux, et il n'est pas probable qu'il revienne chez nous. Ce serait pourtant un homme bien curieux à voir, et la vue n'en coûterait rien. H ne mange pas les chrétiens et ne passe pour être ni méchant ni voleur (Saint- Ségal).