GARGANTUA FILLEUL DES FÉES
iL était une fois un homme et une femme qui n'avaient point d'enfant et ils en étaient bien marris. Un jour une vieille fée vint les voir et leur dit de ne pas se désoler, qu'ils auraient un garçon si grand que jamais on > n'aurait vu son pareil, et elle leur recommanda de la prévenir quand il naîtrait. Ib n'y manquèrent pas, et ils invitèrent au baptême d'autres fées qui chacune lui firent un don. La vieille fée le nomma Gargantua, et elle dit qu'il passerait sur mer comme sur terre sans se noyer.
Gargantua grandit, et quand il eut seize ans, il lui prit envie de voyager ; il était plus haut qu'un chêne, et comme il cherchait un bâton, il vit un grand pilier de pierre qui était planté dans la terre :
— Voilà, dit-il, une canne qui est bonne pour moi.
H la prit à la main, et quand il trouvait les sentiers trop étroits, il cassait les arbres avec sa
canné comme les enfants qui étêtent les ronces avec leur gaule.
Il alla à Jersey et il ne mit pas grand temps; il faisait dix lieues à chaque enjambée, et pour ne pas mouiller ses culottes , il lui suffisait de se retrousser jusqu*au genou. Qjiand il y fut, tous les habitants s'attiraient pour le voir; jamaii Us n'avaient vu personne de sa taille ; mais il y en avait qui riaient. Cela déplut à Gargantua qui leur dit :
— Est-ce que vous croyez que je suis venu ici pour servir de risée au monde?
Il se mit à frapper la terre du pied, et les Jersiais lui crièrent :
— Ne nous faites pas de mal, Gargantua ; nous vous donnerons tout ce que vous voudrez.
Il dit qu'il fallait lui apporter pour son dîner cent cinquante boeufs, deux cents moutons, et cent barriques de vin. Il prenait les barriques entre le pouce et les doigts et il les vidait par k bonde; à chaque coup de fourchette, il piquait un bœuf et le mangeait en une ou deux bouchées.
Les Jersiais s'ébahissaient, car jamais ils n'avaient vu manger de si grand appétit, et quand il quitta leur île, ils furent bien contents.
H revint en Bretagne, et comme il s'en allait tranquillement, il vit une bonne femme qui ramassait des branches mortes :
— Vous êtes bien sotte, lui dit-il, de vous amuser à serrer des petites branchettes; si j'étais à votre place, ce seraient les arbres que je prendrais pour ma fouée.
— C'est que je ne peux ramasser que les petites branches, répondit la bonne femmef.
-r- Laissez-moi faire, dit Gargantua.
H se mit à frapper sur les arbres avec sa canne et ils volaient en morceaux ; mais les branches tombaient auprès de la bonne femme qui avait peur d'être écrasée, et s'écriait :
— Arrêtez, vous allez me tuer, en voilà assez. Gargantua fit un paquet des arbres qu'il avait
abattus, et les porta jusqu'à la maison de la bonne femme, et comme il avait chaud, elle lui dit :
— Vous allez bien boire un coup de cidre maintenant ; tenez, voilà une moqucy allez vous rafraîchir dans notre cellier.
Mais au lieu de tirer la moque par le petit fosset, Gargantua prit la futaille de cidre et la vida par la bonde, puis il s'en alla. Qiiand il fut parti, la bonne femme eut soif à son tour, mais quand elle
alla pour tirer du cidre, il n'en restait plus une goutte dans le tonneau.
— Qji'est-ce qu'est devenu mon ddre, dit-eUe? Ah! r infante (i), il Ta tout bul
En se promenant, Gargantua vint à Saint-Cast; arrivé au Bé, il sentit dans son soulier quelque chose qui le gênait; il en retira un gravier qui est le rocher du Bé; il se remit en route, et en passant par la baie de Tlsle, il eut mal au ventre; il s'accroupit, et à l'endroit où il s'était arrêté il laissa le rocher de Becrond.
Il était mal en train ce jour-là, car il eut aussi mal au cœur et vomit le rocher de Canevet.
Comme il avait chaud, il ôta son chapeau pour s'essuyer le front, et il laissa tomber dans la mer deux pierres qu'il y avait ramassées parce qu'il les trouvait jolies. Elles sont encore là aujourd'hui, et c'est la Grande et la Petite Feillâtre.
Quand il arriva à la pointe de l'Isle, il vit une bemache qui volait sur la mer ; il prit un caillou pour la tuer ; mais il ne le lança pas assez loin, puisqu'il tomba sur la Basse à Chiambrée, où il est encore ; il en jeta un second qui n'atteignit pas non plus la bernache, c'est le Petit-Bourdineau, puis
(x) Le goarmand.
un troisième qui est le rocher du Grand-Bourdineau (i).
Un jour, il eut envie de retourner à Jersey pour se r^aler ; il mit un pied sur le château de la Latte et l'autre sur Saint-Malo. Il se pencha pour boire et avala un navire de guerre. Les gens du navire ne sachant où ils étaient, se mirent à tirer le canon. En. entendant ce bruit, Gargantua se disait :
— Qji'est-ce que c'est donc que ces petites guibettes (2) qui bourdonnent dans mon ventre?
Mais un peu avant d'arriver à Jersey, le navire le gêna, et il le rejeta à la mer, en fort mauvais état.
Après s'être régalé à Jersey, il s'en revint à Flévenon, et, comme il avait de l'argent, il acheta un carosse à deux chevaux; mais c'était pour ses parents, car il n'aurait pu entrer dedans.
Q}iand le bonhomme et la bonne femme voulaient aller à la messe, il en mettait un dans chacune de ses poches, et il venait les déposer doucement auprès du porche de l'église.
(i) Toas ces rochers sont aux environs de Sûnt-Cast ; dans on autre de ses voyages, il lança encore on caillou pour tuer une bemache, c'est l'Ile Agot.
(2) Moucherons.
H lâis$a à Plévenon un de ses sabots qui était un peu fendu, et les habitants eurent de quoi se chauâer pendant trente ans avec les morceaux.
Il piqua sa canne auprès du château de la Latte, en disant :
— Tant que le monde sera monde, elle y restera.
Et de fait, on l'y voit encore.
(Conté en 1880, par François Marquer de Saint-Casi, mousse, âgé de 1$ ans).
Cette canne que Gargantua pique en terre est un menhir dont il a été déjà question.
D'après un autre récit, Gargantua arrivé sur le rocher plat où le menhir est enfoncé, fit un effort considérable pour s'élancer jusqu'aux îles Chausey, à 30 ou 40 kilomètres de là; sous cet effort, ses pieds se sont gravés sur le rocher, et la pierre longue qu'il tenait à la main pour lui servir de canne s'enfonça dans le rocher où elle s'est brisée. C'est ce fragment de bâton que l'on voit encore.
(Communiqui par M. E. de la Cheneliéré).
Les similaires de la fée qui annonce à des parents longtemps privés d'enfants qu'ils vont en avoir, se retrouvent dans noml»e de légendes; mais à ma connaissance le présent conte est le seul de la série gargantuesque où elle figure.
Pour la canne, qui ici est un pilier de pierre, probablement un menhir, comme dans la note communiquée par M. de U Cheneliéré, voir le commentaire du conte o9 I.
Bonrqnelot (cf. Gargantua en Orléanais), raconte en abrégé ano l^;ende beauceronne où Gargantua, comme id, ramasse da bois poor une bonne femme ( cf. aussi la légende nivernâiae, p. 205).
L'épisode des pierres jetées par le géant pour atteindre la btnadie est aussi populaire à Saint- Jacut ; d*aprés les JaguenS, ^ett ainsi que Gargantua aurait jeté 111e Agot à la place où die se trouve maintenant.
Pour l'origine des rochers, voyes le commentaire du o? U^ ainsi que pour les enjambées, les navires avalés, les sabots, etc.
La canne plantée, pour servir de monument, se retrouve dans lên«L
Le dénombrement des bceufi et des moutons figure dans les Grandes Chroniques, dans la vie du fameux Gargantuas, et aussi dans l'explication de l'image d'Épinal qu'on voit encore souvent dans les fermes et qui se vend toujours.