‹ Gargantua et PantagruelChapitre 11 sur 51 · PS · texte numérisé non relu

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divin. Ces choses faites, dévotement se transportaient en la sainte chapelle (ainsi était en leurs rébus nommée la cuisine claustrale) et dévotement sollicitaient que dés lors fût au feu le bœuf mis pour le déjeuner des religieux, frères de Notre- Seigneur. Eux-mêmes souvent allumaient le feu sous la marmite. Or est que, matines ayant neuf leçons, plus matin se levaient, par raison. Plus aussi multipliaient en appétit et altération, aux abois du parchemin *, que matines étant ourlées d'une ou trois leçons seulement. Plus matin se levants, par ladite cabale, plus tôt était le bœuf au feu :

Plus y étant, plus cuit restait, Plus cuit restant, plus tendre était,

moins usait les dents, plus délectait le palais, moins grevait l'estomac, plus nourrissait les bons religieux, qui est la fin unique et intention première des fondateurs, en contemplation de ce qu'ils ne mangent mie - pour vivre, ils vivent pour manger, et n'ont que leur vie en ce monde. Allons, Panurge.

— A cette heure, dit Panurge, t'ai-je entendu, couillon velouté, couillon claustral et cabalique. Il m'y va du propre cabal '. Le sort, l'usure et les intérêts je pardonne *. Je me contente des dépens, puisque tant disertement nous as fait répétition sur le chapitre singulier de la cabale culinaire et monastique. Allons, Carpalim. Frère Jean, mon baudrier, allons. Bonjour, tous mes bons seigneurs. J'avais assez songé pour boire. Allons. »

Panurge n'avait ce mot achevé, quand Épistémon à haute voix s'écria, disant : « Chose bien commune et vulgaire entre les humains est le malheur d' autrui entendre, prévoir, connaître et prédire. Mais, ô que chose rare est son malheur propre prédire, connaître, prévoir et entendre, et que prudemment le figura Esope en ses apologues, disant chacun homme, en ce monde naissant, une besace au cou porter, on '^ sachet de laquelle devant pendant sont les fautes et malheurs d'autrui, toujours exposées à notre vue et connaissance : on sachet derrière pendant sont les fautes et malheurs propres, et jamais ne sont vues ni entendues, fors de ceux qui des cieux ont le bénévole aspect ^. »

I. (Livre de chant). — 2. Point. — 3. Deniers ou marchandises confiés pour le négoce. — 4. Remets. — 5. Au. — 6. Sont nés sous une bonne étoile.

COMMENT PANTA GRUEL CONSEILLE A PANURGE DE CONFE- RER AVEC LA SIBYLLE DE PANZOUST.

Peu de temps après, Pantagruel manda quérir Panurge, et lui dit : « L'amour que je vous porte, invétéré par succession de longs temps, me sollicite de penser à votre bien et profit. Entendez ma conception. On m'a dit qu'à Panzoust, près le Croulay, est une sibylle très insigne, laquelle prédit toutes choses futures. Prenez Épistémon de compagnie, et vous transportez par devers elle, et oyez ce que vous dira.

— C'est, dit Épistémon, par aventure, une canidie*, une sagane 2, une pythonisse et sorcière. Ce qui me le fait penser, est que celui lieu est en ce nom diffamé qu'il abonde en sorcières plus que ne fit onques Thessalie. Je n'irai pas volontiers. La chose est illicite et défendue en la loi de Moses '.

— Nous, dit Pantagruel, ne sommes mie* juifs, et n'est chose confessée ni avérée qu'elle soit sorcière. Remettons à votre retour le grabeau ^ et belutement ^ de ces matières. Que savons-nous si c'est une onzième sibylle, une seconde Cassandre ? Et or "^ que sibylle ne fût et de sibylle ne méritât le nom, quel intérêt ^ encourrez- vous, avec elle conférant de votre perplexité, entendu mêmement qu'elle est en existimation de plus savoir, plus entendre que ne porte l'usance ni du pays, ni du sexe? Que nuit savoir toujours et toujours apprendre, fût-ce

D'un sot, d'un pot, d'une guedoufle*, D'une moufle *", d'une pantoufle?...

— Vous dites bien, répondit Épistémon ; mais jà ne me ferez entendre que chose beaucoup avantageuse soit prendre d'une femme, et d'une telle femme, en tel pays, conseil et avis.

— Je, dit Panurge, me trouve fort bien du conseil des femmes, et mêmement des vieilles. A leur conseil, je fais toujours une selle ou deux extraordinaires. Mon ami, ce sont vrais chiens de montre **, vraies rubriques de droit, et bien proprement parlent ceux qui les appellent sages femmes. Ma coutume et

I. Sorcière. — 2. Devineresse (les deux tennes dans Horace). — 3. Moïse. — 4. En rien. 5. L'épluchage. — 6. Blutage. — 7. Bien que. — 8. Dommage. — 9. Fiole. — 10. Mitaine. — II. D'arrêt (qui indiquent le gibier).

mon style est les nommer présages femmes. Sages sont-elles, car dextrement elles connaissent. Mais je les nomme présages, car divinement elles prévoient et prédisent certainement toutes choses à venir. Aucunes * fois je les appelle non Maunettes, mais jSIonettes, comme la Juno des Romains, car d'elles toujours nous viennent admonitions salutaires et profitables. Demandez en à Pythagoras, Socrates, Empédocles, et notre maître Ortuinus. Ensemble* je loue jusques es hauts cieux l'antique institution des Germains, lesquels prisaient au poids du sanctuaire et cordialement révéraient le conseil des vieilles, par leurs avis et réponses tant heureusement prospéraient, comme les avaient prudemment reçues. Témoins la vieille Aurinie et la bonne mère Vellède on ^ temps de Vespasien.

« Croyez que vieillesse féminine est toujours foisonnante en qualité soubeline *, je voulais dire sibylline. Allons, par l'aide, allons par la vertu Dieu, allons. Adieu, frère Jean, je te recommande ma braguette.

— Bien, dit Épistémon, je vous suivrai, protestant que, si j'ai avertissement qu'elle use de sort ou enchantement en ses réponses, je vous laisserai à la porte, et plus de moi accompagné ne serez. »

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