ACTE SOUVERAIN
(( Désirant donner à nos bien-aimés sujets un té- « moignage de notm souveraine bienveillance, nous « nous sommes déterminé à concéder les ordres con- « stitutionnel et représentatif du royaume , en har- « monie avec les principes italiens et nationaux, de « manière à garantir la sûreté- et la prospérité dans . « l’avenir et à serrer toujours plus les liens qui nous « unissent aux peuples que la Providence nous "a « appelé à gouverner.
« A cet effet, nous sommes venu aux déterminations (( suivantes :
« 1. Nous accordons une amnistie générale pour <( tous les délits politiques jusqu’à ce jour.
« 2. Nous avons chargé le commandeur D. Antonio « Spinelli de la formation d’un nouveau ministère,
« qui rédigera dans le plus bref délai possible les arli-. « des du statut sur la base des institutions italiennes (( et nationales.
« 3. 11 sera établi avec S. M. le roi de Sardaigne un
no
nARiBAi.ni. — roNQi:ftTE
« accord pour les intérêts communs des deux cou- « ronnes eu Italie.
« /j. Notre drapeau sera dorénavant orné (fregiatci) « des couleurs nationales italiennes en trois bandes t( verticales, conservant toujours au milieu les armes « de notre dynastie.
« 5. Quant à la Sicile, nous accorderons des insti- « tutions représentatives analogues qui puissent satis- « faire les besoins de l'ile, et un des princes de notre « royale maison en sera le vice-roi.
(( François.
« Porlici, 25 juin 18G0. » '
l’ermettez-moi d’abord quelques commentaires que je tâcherai d’abréger. Sur le préamlMile, je n’ai rien à dire, sinon que la bienveillance souveraine est un peu forcée et qu’il est diflicile de serrer les liens déjà rompus. Mais cette objection tombera si la résipiscence royale est sincère.
L’article 2 charge M. Spinelli de la formation d’un nouveau cabinet. M. Spinelli est un homme honorable. Appelé au pouvoir en 18â7 par Ferdinand 11, lors des ])remières j’éformes provorpiées par l’initiative de Pie IX, M. Spinelli fut un instant ministre, mais, débordé bientôt parle libéralisme envahissant, il dut se retirer quand la constitution fut promise. Il ne reparut point au ministère, mais il fut nommé surintendani des archives du royaume, et, plus récemment, surintendant des théâtres et spectacles.
Or, je sais déjà (car cette promesse de constitution m’avait été contiée depuis quelques joure) que M. Spinelli éprouve la plus grande difticulté à former un
DES DEUX-SICri.ES.
ni
nouveau ministère. Depuis l’expédition de Garibaldi, les libéraux les plus modérés sont devenus exigeants et difticiles. Et il faut , des libéraux et des libéraux connus pour ranimer la confiance nationale. On a proposé l’agriculture et le commerce à M. Ventimiglia , qui s’est excusé. On a proposé l’instruction publique au poète Saverio Baldacchini qui a fait la sourde oreille. On a proposé la guerre au général de Sauget , qui a demandé la paix. En revanche, on m’assure qu’un homme de bien, M. Eerrigno, a accepté le ministère de la justice, malgré l’opposition de sa famille et malgré lui-même, en faisant à son pays le sacrifice de sa considération. D’autre part," un esprit très-cultivé, M. Manna, aurait accepté le portefeuille des finances, et M. de Martino, la cheville ouvrière de la rotation (car ce n’est jias du tout une révolution), celui des affaires étrangères. Les autres postes restent difficiles à remplir, les patriotes étant presque tous expatriés.
L’article 3 promet une alliance avec le Piémont pour les intérêts communs des deux couronnes. Mais cette alliance est loin d’être conclue, et je crois pouvoir dire que le Piémont n’a pas encore été consulté. Si je suis bien informé, la dépêche que M. de Cavour a reçue hier ou recevra aujourd’hui du marquis de Villamariiia commence par ces mots : « Je tombe de surprise en surprise ! »
Enfin, l’article 5 est le plus sc.abreux, il promet à la Sicile un semblant d’autonomie. C’est promettre une demi-séparation après lé divorce consommé. Cette faveur ressemble fort à une menace, car le jeune souverain ne peut combler ainsi la Sicile sans la reprendre,
GARIHA1.DI. — CONQGftTE
ni lui donner un vice-roi sans en être le roi. On peut bien imposer aux Napolitains une constitution qu’ils ne demandent pas, car ils n’ont rien fait pour avoir le droit de la refuser; mais il faudra, je le crains, bien des coups de canon pour la faire accepter à la Sicile. Hier, la Mouette, aviso de notre marine impériale, est j)artie pour aller annoncer au delà du détroit la grande nouvelle. Je doute fort que la grande nouvelle soit bien venue des Siciliens et de Garibaldi.
Reste donc l’article 4 qui promet les trois couleurs, et l’article 1" qui acconle une amnistie. Ici je n’ai rien à dire : voilà des milliers de proscrits rappelés, des milliers de prisonniers affranchis, des milliers de maisons repeuplées. J’applaudis des deux mains et de tout mon cœur.
Je sors maintenant pour tâter l’opinion publique.
Midi.— La ville est froide, indifférente, affairée. Des gamins courent les rues, vendant pour deux sous l’acte souverain : on ne l’achète guère. Devant les affiches, des rassemblements de deux ou trois curieux n’empêchent pas la circulation. Des alarmistes répandent le bruit (confirmé) qu’on montait hier des charretées de Ixunbes au fort Saint-Elme. Le pouvoir craignait peut-être des excès d’entlmusiasme. Il doit être rassuré.
Le drapeau tricolore n’est encore arboré nulle part. Des bourgeois inquiets m’ont abordé pour me demander ce qu’ils pensaient. Les libéraux sont défiants, le populaire ne comprend pas. Les timorés disent tout bas que c’est le commencement du désordre. Un inspecteur de police, en levant les bras au ciel, s’est écrié ce matin, à la préfecture, que tout était perdu.
DES DEUX-SICII.es.
Le comte de Syracuse a dit à un de mes amis : « Ils n’ont pas cédé quand je leui’ conseillais ; maintenant, c’est trop tard ; ils tomberont tout de même.
— Seulement, ajouta un diplomate à qui je répétais le mot du prince, ils tomberont de l’enfrc-sol au lieu de tomber du premier, a
En un mot, voilà des concessions qui devraient faire plaisir à tout le monde,- au peuple qu’elles afi'ranebissent et au pouvoir qu’elles maintiennent; — et cependant tout le monde' les réprouve el les repirette : le pouvoir parce qu’elles affranchissent le peuple’, et le peuple, parce qu’elles maintiennent le pouvoir.
Tel est le véritable état des esprits : froideur généride et défiance' réciproque. Seulement, à mon avis, CCS mauvaises dispositions seront bientôt dissipées, si le jeune monarque arlwre sincèrement et loyalement le drapeau italien.
îS.juin.
J’ai décrit l’indifférence , la défiance , la dignité nationale au premier bruit du grand changement politique. J’écrivais l’autre jour dans une ville calme et dédaigneuse, dont l’attitude était une leçon sévère pour le pouvoir.
Mais ce calme n’a pas duré. Il y a deux partis dans le peuple de Naples, celui de la haute ville déjà libéral, et celui des bas quartiers, encore sanfédisle/ Ce dernier se compose de va-nu-pieds et de pillards , hommes de sac et de corde, soudoyés par la police et par la mauvaise partie du clergé. Ces misérables
OARIBALDI,— .CONQUÊTE
s’élaient attroupés dans leurs quartiers, puis répandus par la ville.
A cette provocation, répondirent les autres, les barcuiuisles. comme on les appelle, la place des Baraques étant leur quartier général. Ceux-ci, rassemblés dès le premier soir dans la rue de Tolède, ont commencé par sifller la police. Le deuxième soir, ils l’ont menacée avec de formidables gourdins. La police a voulu leur arracher ces triques; ils les ont cassées sur le dos des sbires qui, reculant de quelques'pas, ont fait feu sur eux. Un bomme du peuple est tombé, frappé mortellement d’une l>alle. J’ai vu cela dç mes yeux.
C’est presque au même endroit et au mêmomoment, mais je n’en ai rien vu, qu’a été assailli le ministre de France. M. le baron Brenier se rendait vers neuf heures, en voiture , chez le marquis de Villamarina , ministre de Sardaigne. Le chemin est long d’une légation à l’autre ; il y a toute la rue de Tolède à traverser. Arrivé vers le milieu de la rue, à l’endroit môme où sifflaient et applaudissaient avec fureur les plébéiens des deux partis, M. Brenier fut attaqué par quelques hommes, sa voiture arrêtée , ses gens frappés , et il reçutduimême un coup violent à la tête, ün des valets de pied cria aux forcenés qu’ils insultaient le ministre de France. Aussitôt la cohue fut refoulée et se dispersa.
Cependant la bourgeoisie, et la noblesse se tenaient
l’écart, laissaïit la rue au^populuire. Et le ministère ne pouvait se constituer. Le comte d’Aquila et sa cour parcouraient la ville, la banlieue et même les champs pour trouver une poignée d’hommes de bonne volonté qui voulussent bien être des ministres. Mais les hommes de bonne volonté n’accouraient pas.
, DES DEUX-SICII.ES
Le général de Sauget, le marquis d’Afilitto, l’historien Antonio Ranieri, même le poète Baldacchini, bon catholique, — j’oublie le magistrat Ferrigno, — je dois en oublier d’autres —avaient refusé des portefeuilles avec une remarquable émulation. Ils s'enfermaient chez eux, ils se sauvaient à la campagne et môme à bord des vaisseaux étrangers , pour échapper au ministère. Antonio Ranieri s’était mis au lit,. menacé de vengeances terribles s’il n’accordait pas au cabinet le secours de sa plume et l’autorité de son nom... Il y avait.bien quelques acceptants, MM. Spinelli, Torella, Morelli, Garofalo, etc., — ^parmi lesquels deux hommes de talents : M. de Martino, connu par sa mission récente à Paris, etM. Manna, l’économiste. Mais le ministre de l’intérieur, l’homme qui est la cheville ouvrière -du cabinet dans une transition constitutionnelle, était impossible à trouver. Si bien qu’avant-hier au soir les candidats que je viens de nommer furent renvoyés poliment chez eux, et l’on pria les ministres démissionnaires de rester dans rantichambre du gouvernement, jusqu’à ce que l’on leur eût trouvé des remplaçants acceptables.
Les choses en étaient là hier, à midi, — et l’on s’attendait d’un moment à l’autre à voir mourir dans l’oeuf cette constitution que personne ne voulait pondre, — lorsque tout à coup, à six heures du soir, on entendit tonner tous les forts et tous les vaisseaux qui sont en rade. Je montai sur la terrasse supérieure de la maison que j’habite, et je vis les couleurs italiennes arborées partout, sur terre et sur mer.
Ce fut un très-beau moment. Naples devenait enfin une ville d’Italie. Je descendis dans la rue, et je rencontrai
O ARI B AI.DI. — CONQUÊTE
le roi, très-pâle de la maladie bilieuse dont il sortait à peine, peu ou point acclamé par la foule, salué pour- * tant plus que d’ordinaire et accueilli sans mauvais vouloir. Il y avait de l’émotion dans les rues peuplées : les trois couleurs faisaient du bruit et du bien ; la joie n’éclatait pas, mais elle circulait franche et bonne.
Fn même temps, j’appris que le ministère était formé. L’intérieur et la police avaient été acceptés par RI. F'ederico dol Re, contrôleur,général de la Trésorerie royale.
Le premier acte de ce ministre a été de mettre Naples en étal de siège. Voici pourquoi :
Malgré les ex)ups de fusil des sbires, tirés en l’air, comme je vous l’ai dit, pas trop haut cependant, car les balles avaient troué les enseignes opposées de la rue, lés baraquistes s’étaitmt regardés comme vainqueurs. Ils avaient fait amitié avec la troupe, malmené la police , maltraité des inspecteurs , arrêté même quchpies feroci (c’est le nom populaire des sbires) que • les sôldats avaient emmenés. Si bien que, ce matin, ces triomphateurs ne connaissaient plus d’obstacles.
Ils ont assailli les commissariats des douze quartiers de la ville, et en ont jeté par les fenêtres les meubles et tous les papiers, et ils ont brûlé tout cela publiquement, dans les rues. Ces auto-da-fé enivraient la foule,
(pii criait bien haut : Vive Garibaldi! J'ai entendu ces cris en rûdant à travers les groupes. J’ai vu aussi dés bandes de plébéiens entraîner des sbires à la place , avec des huées et des vociférations qui avaient quelque chose d’ert'rayànt. Une fureur de vengeance poussait ces hommes, si longtemps contenus, à des repn;sailh’s (|ui auraient pu devenir terribles. J’ai vu l’im
DES DEUX-SICJLES.
d’eux passer une corde au cou d’un sbire ; il l’aurait ' étranglé, sans l’intervention des soldats. Un général sortit de la place pour apaiser ces forcenés par de bonnes paroles. On entoura le général, et tout le ' monde vpulut l’embrasser. « Nous sommes tous frères,» tutoyons-nous! criaient ces manants déguenillés. Le général fut bien obligé d’en serrer quel(|ues-uns sur son cœur; après quoi, il s’en alla changer de linge.
Voilà ce que j’ai vu. U’autres me parlent de scènes pareilles, de groupes qui criaient : Ftre Garibaldi! sous les palais suspects, et même autour du comte d’Aquila, qui passait en voiture; de vieilles rancunes tombant en coups de bâton sur le dos des espions connus et reconnus ; de justices particulières et mêmed’estocades qui auraient frappé plusieurs agents d’Ajossa. On m’a aussi rapporté des menaces violentes contre Campagna, Manetta, etc., chefs de la canaille sanfédiste : les factieux voulaient brûler leurs maisons et les déchirer tout vifs. Je rapporte ces bruits pour être complet; mais, pour ma part, je n’ai vu que ce que j’ai dit. Les baraquistes n’ont guère fait que beaucoup de papier brûlé. 11 s’en donnaient à ca*ur joie, et ont consumé plus de registres et de manuscrits que nous n’en avons dans notre- Bibliothèque imptiriale. Mais, à part cet incendie de paperasses, ils n’ont rien détruit et surtout ils n’ont pas pillé. Ils avaient assailli une auberge appartenant à un inspecteur de police, et un ou deux d’entre eux commencèrent à la démeubler. .Mais ils furent arrêtés par leurs camarades, qui remirent tout en place et n’emportèrent pas même une épingle, en disant qu’ils ne faisaient pas la xantafede.
HR
O AUiBAI.m. — rONQUfiTF,
l’armi los traits populaires de ce matin, il en est un
qui nuirito d’être cité : Un lazzarone venait de prendre
une paillasse dans un commissariat et allait la jeter au
feu avec le reste. Fasse une pauvre femme qui dit au
lazzarone ; « Au lieu de la brûler, donne-la-moi, j’en
« ai grand besoin. » Le lazzarone se laisse fléchir ;
mais survient un de ses camarades qui le retient.
« Non, dit-il, il fiiut jeter au feu tout ce qui a été sali
« par la police. » Là-dessus, il prend la paillasse et
l’emporte ; et comme la pauvre femme se lamentait :
« Tiens, lui cria-t-il, va t’en acheter une autre! » Et
il lui jeta deux piastres.
Ces mêmes hommes ont porté religieusement les crucifixjles commissariats dans les églises, les fusils des sbires dans les corps de garde, et ils ont respecté les j)ortraits du roi.
Cependaid, je le répète, ces scènes violentes pouvaient devenir dangereuses. Le comité secret, gouvernement occulte du pays, avait bien répandu à profusion l’ordre suivant :
« Napolitains,
« L’attitude que vous avez gardée ces jours-ci vous « a montrés dignes d’être libres.
« Au nom du pays, le comité vous remercie; mais « songez qu’il ne sert pas d’être sages sans persister « dans la sagesse. Qu'on évite toujours toute collision « que les mauvais pourraient provoquer. Que l’onres- «.pecte et qu’on aime l’armée, cette armée composée « de frères, que l’illustre Garibaldi lui-même a nom- « més valeureux. »
Comme vous le voyez, le peuple n’a suivi qu’à moi-
BES DEUX-SICir.ES.
no
tié ce programme. Et voilà pourquoi l’èro constitutionnelle commence à Naples par l’état de siège, premier acte du nouveau ministère, (juiadu malheur.
Cependant, il faut le dire, cette proclamation des mesures militaires s’est faite sans violence et avec de bonnes paroles. Le nouveau préfet de police, M. Libo-rioRomano, libéral de la veille et souvent persécuté, a commencé par calmer et rassurer les esprits, exhortant tout le monde à la confiance et à la patience. En déclarant l’état de siège, le ministre de l’intérieur a dit qu’il le faisait pour faciliter le premier travail de la constitution et jusqu’à la formation d’une garde citadine {ciltadina, oe qui veut dire aussi citoyenne), pour la composition de laquelle le syndic et les élus (l’autorité municipale) dressaient déjà des listes dans tous les quartiers. Les loismartiales sont assez douces: les rassemblements de dix personnes peuvent être dispersés par la force armée après deux sommations; les armes et les gros bâtons sont défendus par les rues, les cris séditieux sont prohibés. Et voilà tout. Ces mesures ont plutôt rassuré qu’eflrayé la ville ; presf[ue tous les magasins sont fermés, mais on s’est promené sans peur cette après-midi devant les bataillons de chasseurs assis sur leurs sacs (bien qu’armés en guerre) autour de la j)lace, entre les patrouilles à [)ied et à cheval qui parcouraient pacifiquement la ville, et devant les canons postés sur la place du Château. Ce soir, au moment où j’écris, la rue de Tolède est pleine de monde," et le plus grand danger, à craindre, l’irruption des sanfédistes, est jirévenu par l’attitude des sôldats.
'Noüs avons eu cependant ce matin un malentendu
GARI HAI,I>I. — CUNQUfîTB
sinistre. Avant la proclamation de l’état de sié^e, les Calabrais, anciens compagnons de Milano, libérés par l’amnistie, sortaient de leur prison et descendaient tranquillement dans la ville, ensemble, heureux, lorsqu’un peloton d’infanterie de marine leur barra tout à coup le passage. Sommés de se disperser, mais ignorant le décret d’état de siège, ils hésitèrent. — Ils furent alors fusillés, puis chargés à la baïonnette. Un d’eux, nommé Mosciarô, est gravement blessé.
Triste sortie de prison, après cinq années de chaînes !
Pour eux et pour tous, la fête est manquée. Ce devait être un jour de gala, salué ce matin, à midi et à sept heures, par des salves d’artillerie, et, ce soir, par l’illumination des théâtres et de la ville. Les salves ont éclaté, mais l’illumination est restée à l’état de projet, et les lampions tricolores, disposés en guirlandes et en festons sur la place du Château, n’ont point été allumés par l’autorité municipale. Vu l’éUit de siège, les théâtres sont fermés jusqu’à nouvel ordre, et de rares veilleuses vacillent de loin en loin sur quelques balcons déconcertés.
U est minuit, la ville est calme.
3 juillet.
Nous assistons à un proverbe politique assex curieusement marivaudé. Le pouvoir et la nation sont brouillés; Iq pouvoir fait des avances, mais à contre-cœur: on les accepte en rechignant, et tout le monde boude. Entre les boudeurs, il y a la diplomatie et le préfet de police, (}ui cherchent à réconcilier les gens. La diplomatie dit au pouvoir que la nation est satisfaite, et elle
DES DEÔ.V-SICII.KS.
(lit à la nation que le pouvoir est de bonne foi. L’un est aussi vrai que l’autre. Quant au préfet de police, ancien libéral et fort honnête homme, il se met en ([uatre pour contenir les mécontents et pour exciter les retardataires. Autour du roi, le comte d’Aquila, les ministres, la légation de PYance, le préfet ferraillent à outrance contre la camarilla déjà battue, mais point encore abattue; elle ne résiste plus ouvertement, mais elle conspire; et, désespérant du roi, qui paraît pencher ‘vers l’Italie, elle songe à lui substituer son jeune frère, le fds aîné de Marie-Thérèse, comte de Trani. Ajoutez à cela la troupe humiliée, le peuple remuant, les san-fédistes, le comité secret, Garibaldi, et vous aurez tous les personnages en désaccord de la comédie qui se joue.
Tâchons de mettre un peu d’ordre à tout cela. Le ministère était chargé d’élaborer un projet de Constitution : il ne savait que faire. Après mûre délil>ération, il en vint à la seule idée raisonnable, celle de rétablir la Constitution de 18Z»8.
La proposition dés ministres fut acceptée dimanche, et Ton chargea les ofliciers du ministère de copier pureinént et simplement la Constitutioade I 8/18 et de l’envoyer à l’imprimerie royale, afin que la ville la trouvât aflichée le lendemain à son réveil. Les officiers obéirent si ponctuellement à cette injonction qu’au moment de placarder la proclamation royale, on s’aperçut que le nom du feu roi Ferdinand 11 était en tête, les chefs de bureau et de division ne s’étant pa> cru autorisés à y substituer celui de François 11. Heureux les gouvernements qui sont servis avec une pareille discipliiK; !
Enfin tout cela est accepté, signé, promulgué, grâce aux ministres. Ils y mettent de la bonne volonté et du zMe. Songez à l’état de ces malheureux qui ont à lutter à la fois contre la résistance du roi et contre l’impatience de la population, et à réconcilier un peuple et un trône en brouille depuis douze ans, au moyen d’une Constitution octroyée à contre-cœur et revue avec défiance !
Outre les ministres, il y a le successeur de M. Ajossa (lequel Ajossa s’est sauvé piteusement sur un vaisseau français, l’Eiilaii, en offrant un pourl)oire à la légation de France qui avait protégé sa fuite ! — Je cite cela comme trait de mœurs), — il y a, dis-je, M. Liborio Romano qui travaille à la Constitution avec un zèlo admirable. Aussi le roi l’appelle-t-il en riant le tribun» romano, le tribun romain.
Naples, 14 juillet.
J’ai des nouvelles très-graves à vous annoncer. Le Véloce, frégate du roi, acheté en 18Z|8 aux Anglais par le gouvernement provisoire de Sicile, s’est livré à Garibaldi : il se cache maintenant dans les îles de Lipari, d’où il sort pour happer les bâtiments napoliîains au passage. On assure qu’il en a déjà pris deux. Le général Clary, commandant dti Messine, a demandé télégraphirpiement toute la flotte pour reprendre la frégate insurgée et les vapeurs capturés. Celte flotte devait partir hier au soir, mais il paraît que les capitaines ont refusé au roi de commander cette expédition, et le petit nombre de ceux- qui ont accepté, trouvant l’émeute à bord de leurs vaisseaux, ont dû
-‘Jfc
DES DKUX-SU II.ES
renoncer à l’entreprise. Voilà ce qu’on dit partout : cependant la nouvelle est difficile à contrôler et impossible à garantir.
On continue à destituer les anciens commissaires de |K)lice, mais ici la justice populaire devance les mesures du pouvoir. L’autre jour l’inspecteur Cimmino a été assassiné dans la rue par un homme récemment sorti de prison : c’est une vengeance particulière. Hier au soir, une foule de gens du peuple ont traîné à la Place un autre inspecteur nommé Gioberli, un grand Mom cependant. L’figitalion n’est pas calmée encore.
Les portraits de Garibaldi et une nuée de petits journaux se vendent dans les rues. Ceux qui savent lire rassemblent des groupes dans la rue et font la lecture à haute voix. J’ai vu une petite fille de six ans épelant un journal et entourée d’un attroupement de lazzarones. Dans les basses classes, on commence à comprendre ce qu’annexion veut dire, et Victor-Emmanuel devient aussi populaire que Garibaldi.
L’Italie arrive enfin de ce côté, malgré le nombre assez grand de modérés qui accepteraient tout et au Iwisoin la réaction, parce qu’ils ont peur des balles.
Voici la dernière publication du comité secret napolitain :
<( Parlala (paroles) du général Garibaldi aux militaires napolitains.
« Parmi les artifices invétérés du despotisme, on a toujoui’s trouvé l’hypocrisie, le mensonge et la calomnie. Les ennemis de l’Italie, les hommes qui voudraient nous voir les pieds et les mains liés par les jésuites et les Autrichiens, qui cherchent à déchaîner contre le peuple les soldats, enfants de ca: même peuple, ces
IHl O A R 1 » A I. D I. — (^ (i N Q U Ê T E
hommes exécrables répandent dans l’armée/des lettres apocryphes attribuées à des officiers napolitains qui sont passés dans les rangs glorieux de l’illustre Garibaldi, lettres forgées dans le but de prouve’r qu’ils auraient trouvé en Sicile la honte et le mépris, au lieu de l’honneur et des sympathies. Pour confondre les calomniateurs il suffira de citer la proclamation suivante du héros italien :
« Si'gnori (Messieurs),
« Nous devons créer une armée de deux cent mille hommes.
« J’apprécie et j’estime beaucoup les volontaires ; néanmoins, j’aime mieux nommer colonel un capitaine loyal, qui connaisse bien son .métier, qu’un avocat.
(I J’aime mieux faire capitaine un sergent qu’un médecin.
« Si vous êtes royalistes, je le suis également.
« Mais, roi pour roi, je préfère Victor-Emmanuel, qui un jour nous conduira tous contre les Autrichiens, à F'rançois de, Bourbon, qui met des Italiens contre des Italiens.
<t Messieurs, le choix est à vous.
« Nous vaincrons sans vous, mais je serais fier de vaincre avec vous.
« Giuseppe Garibaldi. »
17 juillet.
Voici en deux mots l’histoire de dimanche. Une conspiration réactionnaire avait été organisée, le fait
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nus DKUX-SU'l I.IÎS. 185
est prouvé ; l’on nomme les chefs. Je ne répète pas les noms, n’ayant pas encore de preuves. On sait seulement que les soldats de certains corps avaient reçu de l’argent pour attaquer la population, provoquer la résistance et rétablir le pouvoir absolu. L’impulsion venait évidemment de Gaëte, où la lie de la camarilla a établi son quartier général. Ce coup d’État devait être essayé sur plusieurs points du royaume. 11 ne l’a été qu’à Santa-Maria, à Capoue, à Caserte et autres endroits circonvoisins, enfin à Naples. Ici ce sont les grenadiers de la garde qui se sont soulevés. C’était dimanche leur jour de sortie; ils n’avaient pas de fusils, mais leurs sabres ; ils les ont dégainés à la porte Capouane d’abord, puis le long des quais, dans la rue de Tolède, un peu partout. Us assaillaient les passants, les voitures. Je sabre levé, en forçant tous ceux qu’ils rencontraient à crier vive le roi ! Us ont attaqué ainsi le consul d’Angleterre, le ministre de Prusse, l’amiral Le Barbier de Tinan, tous ceux que le hasard a mis sur leur passage. Ailleurs, ils frappaient aveuglément, sans sommation, blessant et tuant les yeux fermés; ils envahissaient les cafés et les r.ires magasins ouverts, et brisaient les vitres. Des malheureux ont essayé de leur échapper en criant qu’ils étaient Français ; on les a frappés avec un redoublement de rage. Les soldats étaient ivres, furieux, ignobles, et rien ne saurait égaler la férocité de ces misérables, si ce n’est leur lâcheté.
Je n’ajoute pas de détails : il faut avoir vu tout cela pour y croire ; par bonheur la population n’a pas résisté. Pris à l’improviste, on a laissé faire. 11 n’y a eu ni guerre civile, ni incendie, ni pillage; le but est