Voici la lettre de Pallavicinor
. « A l’illustre Monsieur S. Mazzini.
« L’abnégation fut toujours la vertu des généreux. Je vous crois généreux, et je vous offre aujourd’hui une occasion de vuus montrer tel au.x yeux de vos concitoyens. Représentant du principe républicain ef défenseur infatigable de ce principe, vous éveillez, en demeurant parmi nous, les défiances du roi et de ses ministres. C’est pourquoi votre préscmce en ce pays crée des embarras au gouvernement et des dangers pour la nation, et) compromettant cette concorde qui est indispensable à l’avancement et au triomphe 4e la cause italienne. Même en ne le voulant pas, vous nous divisez. Faites donc acte de patriotisme en vous éloignant de cas provinces. Ajoutez aux anciens le nouveau sacrifice que vous demande la patrie, et la patrie vous en sera reconnaissatite. ' '
« Je vous le répète, même en ne le voulant pas, vous Uous divisez, et nous avons besoin de rassembler dans un -faisceau toutes
forces nationales. Je sais que vos paroles prêchent la concorde, et je ne doute point qu’aux paroles ne répondent les faits. Mais tous ne vous croient pas, et ceux-là sont nombreux qui abusent de votre nom avec l’intention parricide d’arborer une autre bannière en Italie. L’honneur, vous ordonne de mettre un terme aux soupçons des unà et aux manèges des autres. Montrezvous grand en quittant Naples, et vous emporterez les éloges de tous les gens de bien.
« Je tiens à ma dire Votre tout dévoué, ; -
« Giorgio Pallavicino.
« Naples, 3 octobre 18C0. »
Mazzini répondait :
« Je crois avoir un esprit généreux, et c’est pour cela (jue je réponds par un refus à votre lettre du 3, que je lis aujourd’hui
D E S D E U X - S ÏC I L E S. 36:i
monstrations contre le vieux patriote; on alla jusqu’à crier dans les rues : Mort à Mazzini ! Ces violences burlesqués ne firent que du bruit ; leur effet cependant fut bon sur le dictateur et sur les démagogues. 11 fut
seulement dans YOpinione nazionale. Si je ne devais céder qu’à la première impulsion et à la fatigue d’esprit, je partirais de la terre que je charge pour me retirer où la liherté^des opinions est laissée à tout homme, où la loyauté de l’honnète n’est pas mise en doute, où qui a travaillé et soufl'ert pour le pays ne croit pas . de son devoir de dire au frère qui a aussi travaillé et souffert : Partez!
«Vous ne donnez d’autre raisoù de votre proposition, si ce n’est l’affirmation que, sans le vouloir, je divise. Je vons donnerai les raisons de mon refus.
« Je refuse parce que je ne me sens pas coupable, ni causé de danger pour le pays, ni machiiiat'eur de projets qui puissent lui être funUstes, et il me semblerait m’avouer tel en cédant; parce que. Italien en terre italienne reconquise à libre vie, je crois devoir représenter et soutenir en ma personne le droit que tout Italien a de vivre dans sa propre patrie lorsqu’il n’en attaque pas les lois, et le devoir de ne pas céder à un ostracisme immérité; parce que, après avoir contribué à élever, autant qu’il était en moi, le peuple d’Italie au sacrifice, il me semble qu’il est temps de l’élever par l’exemple à 'la cofiscience de la dignité humaine trop souvent violée et à la maxime oubliée par ceux qui s’intitulent prédicateurs de concorde et de modération ; parce que l’on, ne fonde pas sa liberté sans respecter celle d’autrui.
« Parce qu’il ine semblerait, en m’exilant volontairement, insulter à mon pays, qui ne peut, sans se déshonorer aux yeux de l’Europe, se rendre coupable de tyrannie, au foi, qui ne peut craindre un individu sans se reconnaître faible et mal assuré dans l’affection de ses sujets, aux hommes de votre parti, qni ne peuvent s’irriter de la présence d’un homme déclaré par eux à chaque instant seul et abandonné de tout le pays sans se démentir.
«Parce que le désir vient, non, comme vous le croyez, du pays, du pays qui pense, travaille et combat sous les drapeaux de Gari-
3C-1 GARIBALDI. — CONqUÊTE
aisé de coiiipreiidre à qui le peuple en voulait à ^'aples, .et quels lionimes il souffletait sup la joue de Mazzini. Le parti des brouillons fut bientôt vaincu, et l’annexion, retardée par les illusions de quelques-uns et par les ambitions de beaucoup d'autres, fut' invo-
baldi, ma,is du ministère turinois, envers lequel je n’ai aucune dette, et que je crois funeste à l’unité de la patrie; mais des intrigants et gazetiers sans conscience, sans honneur et sans moralité nationale, sans culte, si ce n’est pour le pouvoir existant, quel qu’il soit, et que par conséquent je méprise; mais du vulgaire des crédules oisifs qui jurent sans plüs d’examen par la parole du Toütr Puissant, et que par conséquent je plains; finalement, parce que, en arrivant, j’ài eu une déclaration, qui n’est pas encore révoquée, du dictateur de ce pays, que j’étais libre sur la terre des .libres.
« Le plus grand des sacrifices que j’aie jamais pu faire, jq l’ai fait lorsque, interrompant par amour de l’unité et de la concorde civile, l’apostolat de ma foi, je déclarai que j’acceptais, non par respect pour les ministres ou tes monarques, mais pour la majorité illusionnée, et ce n’est pas peu dire, du peuple italien, la monarchie, prêt à coopérer avec elle pourvu qu’elle fondât l’unité, et que si jamais je sortais un jour, dégagé par sa conscience, à reprendre notre vieux drapeau , je l'annoncerais loyalement d’abord et publiquement à mes amis et ennemis. Je ne puis donc • en accomplir un autre spontanément.
« Si les hommes loyaux, comine vous l’étcs, croient à ma parole, il est de leur devoir de s’attacher à convaincre, non pour moi, mais mes adversaires, que la. voie d’intolérance qu’ils sui-* veut est le seul ferment d’anarchie qui existe aujourd’hui.
« S’ils ne croient pas à un homme qui depuis trente ans combat comme il le peut pour la nation, qui a appris aux accusateurs à balbutier le nom d’unité, et qui n’a jamais menti à àme vivante, qu’il en soit de mèéie d’eux ; l’ingratitude des hommes n’est pas une raison pour qte je doive m’incliner volonta’irement à leur injustice, et lavsatclionner. >
U Naplee, C'^tobre 1860. i
« JoSEPB MXZZIM. »
DKS DEUX-STCILKS.
quée par les républicains eux-merrwsfPelruGceüi, etc.) cômme le seul moyen de salut.-
Compronez-vous, pendant cette époque de transition, le singulier état de ce royaume? Garibal()i se battait à Capoue, car nous avions la guerre à une heure de Naples, et pendant ce' temps, dans la ville, deux ou trois autorités indépendantes;’ dans les provinces, vingt pouvoirs hostiles se disputaient le gouvernement. Il y avait un ministère à Naples, et ce ministère était composé d’hommes éminents (Scialoia, Pisanelli, d’Afilitto, Ciccone, etc.) ; mais ces hommes étaient mis à l’écart, dédaignés, oubliés par le conseil privé du dictateur ou même par les préfets, vice-rois absolus dans leurs provinces. Tous ces gouvernements tiraient à eux le pouvoir en loques et en retenaient un lambeau dans leurs mains. En même temps éclataient des réactions partout; nôus avions la conquête, la révolution, la guerre civile, l’anarchie, tous les malheurs politiques à la fois, — et c.ependant depuis l’arrivée de Garibaldi, Naples n’a pas cessé un seul instant d’être la ville la plus gaie, la plus tumultueusement pacifique, la plus fière d’être libre et la plus heureuse de vivre qui fut jamais.
J’insiàte sur ce fait parce qu’il est honorable pour • le pays; nous sommes restés plus de deux mois à Naples en pleine révolution, en pleine anarchie, et il n’y a eu ni trouble violent ni désordres graves. Longtemps sans police, le peuple n’a pas volé une épingle ni cassé une vitre; la garde nationale a fait son devoir avec un zèle et un courage qui ont étonné’ tout le monde, et, avant tout le monde, le dictateur. — Et, tenez, nous sortons en ce moment d’une crise très-
SfiC
garibaldÎ. —conquête
s*‘rieuse. La population était en lutte déclarée contre Garibaldi ; elle voulait l’annexion immédiate pour sortir du malaise transitoire où nous sommes. Les Crlspins, au contraire (ainsi nommés du nom de leur chef, qui est le geôlier du dictateur), voulaient ajourner l’annexion pour rester en place, — et demandaient la convocation d’un parlement pour déployer leurs avantages oratoires. Garibaldi parut incliner vers ce dernier avis; aussitôt la ville se souleva tout entière. Le prodictateur Pallavicino, très-aimé dans le pays, donna .sa démission; le ministère en fit autant; la foule bourdonna dans les rues. Cent mille Napolitains galonnèrent leur chapeau d’un morceau de papier inscrit d’un si très-visHîle, particule aflirmative qui réclamait Victor-Emmanuel ; mais toute cette démonstration s’est passée sans désordres. Les Crispins les plus maL traités n’ont reçu que des coups de sifflet.
Garibaldi, dont la grandeur d’âme ne se dément jamais quand il s’agit d’un sacrifice, a cédé noblement au peuple, qui votera dimanche sur ses destinées et décrétera solennellement l'annexion. Le discours prononcé l’autre jour par le dictateur du balcon delaForestefia est plein de nobles paroles. Et voici son décret signé hier à Saot’Angelo sur l’aft'ùt d’un canon :
«ItAUE et VICTOU-E^^MA^■UEL.
« Pour accomplir un vœu incontestablement clicr à la nation entière,
« Je décrète :
« O'ip les Deux-Siciles, qui doivent leur rédemption au sang' italien et qui m’ont librement élu dictateur.
UES ueux-sicii.es. sert
font partie intégrante de l’Italie une et indivisible, avec son roi constitutionnel Victor-Emmanuel et ses descendants.
« Je déposerai dans les mains du roi, â son arrivée, la dictature qui m’a été conférée par la nation.
« Le s 'prodictateurs sont chargés de l’exécution dü présent décret.
(( Sant’Angelo, 15 octobre 1860. ■
« G. G.\niB.\LDi. » '
22 octobre.
C’était hier le grand jour : le peuple votait! et tout le peuple! Depuis quarante siècles qu’il existe... (vous savez que Bidera a écrit les Quarante siècles de l'Ms^ içire de Naples), c’est la première fois qu’on le consulte sur ses destinées. Il a été Grec, Romain, soumis aux Goths et, aux Ostrogoths, puis aux Normands, aux.Autridiiens, au roi de Hongrie, aux Angevins, aux Espagnols, aux P'rançais fie Championnet, à ceux de Murat, . à tous les étrangers, à toutes les dynasties possibles, toujours de force, par droit, de conquête et d’usurpa-, tion. On lui demande enfin de choisir son maître; et on le demande non-seulement aux gentilshommes, aux gens de robé et d’épée, à ceux qui ont de l’esprit ou des piastres, mais au simple lazzarone qui, l’autre jour encore, ne réclamait que la liberté de la rue et ’ le droit de pHlago quand on se battait. II fallait donc les voir hier, ces va-nu-pieds devenus citoyens et tenant dans leurs doigts cette carte d’électeur qu’ils ne savaient pas lire. Ils se réunissaient par groupes, musique en tête et bannières déployées, en chantant
OARJbAI.DI. — CONQUftTE
' llT^'nine de Garibaldi; ifs criaient à tue-tête en chœur :
• Si ! si! (sur l’air: Des fampions, moins la nOte intermédiaire); ils s’arrêtaient sous les fenêtres connues (sous la maison Pandola entre autres, premier pied-à-terre . de Carlo Psoërio), et entonnaient (fes hourras dignes des fêtes britanniques : — Vive Victor-Emmanuel! criait le chef de la bande. — Vivo ! répondait la foule avec une désinence de son invention. — Vive le roi galant homme ! — Vivo ! — Vive Garibaldi ! — Vivo ! — Vive.Po'ério! — Vivo! — Et ainsi de suite. Le soir, un eni’ouenient universel avait pris toutes ces gorges enthousiastes. On n’en criait pas moins : Vivo ! avec une sorte de râle qui faisait peur.
J’ai voulu voir les élections, et je me suis transporté sur la place Sàint-François-de-Paule. En face du châ- . teau royal s’élève le porti(fue de l’église : On votait là, La garde nationale était rangée sur la place etsous les> colonnes. L*^ordre était rigoureusement et merveilleusement maintenu. Il y avait quelque chose d’antique et de singulier dans cette foule montant sur des marches de marbre blanc pour aller voter en plein air à l’entrée d’un temple ionique. Sur la façade de ,1’église se lisait encore l’inscription latine par laquelle ' le roi Ferdinand consacre’ ce pieux endroit à saint François de Paule. Un peu plus bas, entre les colonnes, on lisait ces mots italiens : Comtzi del Popolo (Comices du Peuple). En face, le château du roi, qui a gardé ses fleurs de lis ; à gauche, la Foresteria, palais actuel de la prodictature ; au-dessus, le forl ’Saint-Elme et ses canons; à droite, au fond, le Vésuve. Le temps était ■ beau, le ciel gai, le |)eüple ivre. Je n’oublierai jamais cela. . .
DES DEUX-SICI r.ES.
Sou5 le portique, cependant, le spectacle était moins pittoresque. La liberté du vote, promise la veille, était gardée, mais le mode de votation laissait beaucoup à désirer. Il y avait une urne entre deux paniers, l’un plein dest, l’autre plein de no; l’électeur choisissait la réponse en présence des gardes nationaux etdevant la foule. La Réponse négative était ditlK cile, dangereuse même à donner. Dans le quartier de Mont-Calvario, un homme qui disait no7i et adichait ison vote avec quelque jactance en fut puni d’un coup de stylet. L’assassin et le votant sont à la préfecture. ' On m’assure que le même système a été employé en Toscane ; il n’en est pas meilleur.
Dans un moment d’agitation où il y a péril à déclarer hautement sa résistance, on ne doit d’aucune sorte éluder le secret du scrutin. L’intimidation est une arme mauvaise et d’ailleurs inatHe. La majorité du pays s’est si ouvertement prononcée en faveur de Victor-Emmanuel, qu’on n’a pas d’opposition à craindre. A Naples,'je vous l’ai dit cent fois, le sentiment dominant, c’est la peur. La presque unanimité des citoyens se compose d’hommes tranquilles et timorés. Ils étaient autrefois pour Ferdinand 11, parce qu’ils craignaient les bombes de Saint-Elme et les Suisses; ils sont maintenant pour l’Italie, parce qu’ils craignent le retour de ces armes et de ces hommes qu’on- appelle à présent les Bavarois. D’opinion franchement, fx>sitivement annexionniste, il n’y en a guère; mais l’annexion est la seule solution possible. C’est le triomphe de M. de Cavpur qui, malgré'l’Autriche et Rome, malgré la France peut-être, a fait de son rêve une nécessité.
370 GARIBALDI. — CaNQUÊTE
Ori ne sait rien encore sur le résultat de la votation,
. mais il ne doit pas y avôir cent non sur les cent mille bulletins qui ont peut-être été déposés dans l’urne. La foule était unanime et enthousiaste. Les hommes de la Basilicate sont allés voter en corps, musique en tête. Les religieuses du couvent de la Concezione, à Monte-Calvarîo , ont arborê un magnifique drapeau tricolore aux armes <le Savoie. Décidément, les monastères sont infidèles à François H.
On ne sait plus rien de Capoue, et l’on ne s’en occupe guère. Tous les yeux sont sur Victor-Emmanuel et sur les Piémontais. Le roi était avant-hier à Solmona, plus fêté que jamais par les populations .rassurées. Quant au corps dé Cialdini, vous savez par le télégraphe qu’il a remporté une première, victoire sur les royaux. Il leur a pris un drapeau,, une batterie, sept à huit cents hommes, une cinquantaine d’officiers* et leur général Scotti. Le reste du corps, de cinq à six mille hommes, est en fuite (c’est le l" de ligne). Cial- ^ dini épargne les soldats, mais fusille les paysans armés : ces rigueurs ne doivent étonner personne. Ces paysans forment de nouvelles bandes sanfédisles enrôlées pour recommencer les massacres de 99. On les a déjà vus, et récemment encore, à l’œuvre.
Hier, sur l’invitation du général Sirtori, les soldats ont été appelés à voter. On a déjà des dépêches de Castrovillari et de Reggio annonçant que la votation s’opère dans l’ordre le plus parfait et avec le plus vif enthousiasme. .
Î4 octobre.
Partout où le résultat du plébiscite est connu, l’an-
DES DEUX-SICILES
nexion a été proclamée, et presque partout l’adhésion est unanime. Les abstentions sont rares, les né^tions rarissimes; la résistance, taciturne ou déclarée, ne peut opposer un franciscain à cent eramanuelistes. Et notez que les mazziniens, faisant cause commune, comme de juste, avec les réactionnaires, se sont abstenus ou ont dit non comme eux. Donc, tout compté, nous n’avons pas même une centième partie de l’opposition, qui était blanche ou rouge, tout le resté est tricolore, avec la croix de Savoie, bien entendu. .
Je vous ai décrit le spectacle des comices du peuple sur la place de Saint-François-de-Panle. Partout ailleurs, cette opération solennelle s’est accomplie avec la même régularité. Les marins ont voté en corps, les étrangers domiciliés depuis longtemps à Naples ont demandé le droit de cité pour proclamer, eux aussi, VictorrEmmanuel. Le prodictateur Pallavicino l’a obtenu par acclamations et a déposé son vote au bruit des fanfares. On a vu des vieillards qui ne pouvaientplus marcher se faire transporter jusqu’aux salles des votations et revendiquer, en pleurantde joie, un droit qu’ils attendaient en vain depuis près d’un siècle. On cite un aveugle qui est arrivé à tâtons jusqu’à l’ume, et qui a tendu la main pour avoir le si qu’il ne pouvait lire; et l’héroïne populaire dont je vous ai parlé, la Sangiovcmnara,. qai a tout un quartier sous ses ordres, et qui, dit-on, a fait le coup de feu devant Capoue, a obtenu de voter comme un citoyen, puisqu’elle s’était battue comme im soldat. La journée de dimanche vivra longtemps dans les plus beaux souve-. nirs de Naples.
Garibaldi élait venu dès le matin déposer un si pour