TO
GARIRA LDI. — CONQUfiTK
était dans leurs rangs. L’entrée dans ces régiments d'un nombre assez grand de Tyroliens avait encore embrouillé les choses, si bien qu’avant-bier au soir, à propos de France et d’Autricbe, de Welcbes et d’Allemands, et à l’occasion des drapeaux enlevés, des coups de sabre et des coups de feu ensanglantaient déjà les casernes et les rues.
Mais l’exaspération étant à son comble, un certain nombre de soldats suisses, sortis avec armes et bagages du fort de Carminé, coururent aux quartiers des SS. Apostoli et de Santo-Potito, où, non sans fusillades, ils recrutèrent quelques renforts. Ils se rendirent alors devant les grilles du palais de Capodimonte en criant : Vive le roi! vive la Suisse ! Le roi leur fit demander ce qu’ils voulaient. Ils s’écrièrent, tout d’une voix : « Ou qu’on nous rende nos drapeaux, ou qu’on nous laisse partir. »
Le roi leur ordonna d’allér passer la nuit au Champ de Mars, leur promettant, pour le lendemain, sa réponse.
Les soldats allèrent donc passer la nuit au Champ de Mars où ils commirent (je ne les défends pas) des excès déplorables. Ils dévalisèrent des boutiques et des tavernes ; ils tuèrent même un cantinier.
Le lendemain matin, un de leurs anciens colonels (aujourd’hui général) vint leur ordonner de poser les armes. Sur leur refus, deux canons postés là pendant la nuit furent démasqués et le Champ de Mars se couvrit de soldats, embusqués dans toutes les routes voisines. Et, chose horrible à dire, ces soldats étaient des Suisses : le troisième bataillon de chasseurs, et une partie du quatrième régiment. Un Suisse commanda
DES DRUX-SICII.KS.
le feu; des canons suisses lâchèrent deux ou quatre bordées de mitraille ; des baïonnettes suisses achevèrent ou soumirent les survivants. Ce fut un monstrueux fratricide.
I^es rapports les plus modérés accusent une soixantaine de blessés et vingt-cinq morts.
Un nombre de révoltés échappés au massacre ont pris le chemin de Rome ; mais ils seront sans doute arrêtés dans leur fuite ; on a lancé des troupes contre eux de partout. Une centaine de prisonniers attendent qu’on les fusille.
Telles sont les premières nouvelles de cette émeute ; il est singulier qu’à Naples ce soient les Suisses qui aiept commencé le feu. Mais l’affaire n’est pas finie : il n’y a de tués ou d’enfermés qu’une très-petite mi* norité des mécontents. Les Suisses sont tous en ce moment claquemurés et gardés ; on les dit fous de rage. Le roi a pris peur et quitté Capodimonte, où les rebelles auraient pu s’emparer de lui, s’ils l’avaient voulu. On dit qu’il est allé hier soir s’enfermer à (laëte, — mais on en dit tant!...
9 j uillet, 1 heure.
Effrayé de la tournure menaçante que prenaient les choses, le roi vient de donner l’ordre que tous les Suisses qui ne voudront pas prêter serment au drapeau de Naples soient renvoyés dans leur pays. Ils partent en foule, en criant qu’ils reviendront dans quelques mois avec Gai’ibaldi ' ; Dieu le veuille I •
1. Les Suisses sont partis dès lors peu à peu; il n’e.i est resté daus le pays que quelques centaines, incorporés plus tard dans
OAHIBALDl. — CONQLÊTR
Je me suis étendu sur ce fait : ne vous en étonnez pas. Outre la singularité et la gravité de leur état à Naples, il y a une question sérieuse, internationale, qui s’agite maintenant autour d’eux. Il fut un temps où c’était un honneur pour la libre Helvétie de payer aux souverains un tribut d’hommes, et le lion de Thornwaldsen , qui rappelait l’héroïsme des montagnards contre la révolution et pour la royauté française, n'était pas moins glorieux pour la Suisse que l’ossuaire de Stanz ou la chapelle de Guillaume Tell,
Maintenant, tes races ont marché ; les gueires sont regardées comme des fléaux même par ceux qui tes soulèvent, et il y a des questions de moralité nationale qui sont mises au-dessus des vertus militaires par la conscience du siècle où nous marchons. Ce qui passait autrefois pour un honneur est maintenant flétri comme
les nouveaux bataillons de carabiniers légers. Ceux qui étaient dans les prisons n’ont pas été délivrés sans peine. Il y en avait pourtant d’innocents, quatre, entre autres, coupables uniquement de franchise et de loyauté. Ils s’étaient présentés sans armes à leurs chefs, pour leur déclarer qu’ils ne voulaient pas se joindre aux insurgés, mais qu’ils demandaient à retourner en Suisse. L’orateur fut mis au bagne pour huit ans, et ses compagnons pour quatre, tandis que les insurgés du Champ de Mars étaient déjà partis.
'Voici le chiffre officiel des victimes du Champ de Mars : on releva 70 hommes, dont 33 étaient déjà morts. Des 37 autres,' 21 seulement ont survécu.
Grâce à Dieu, ce sang versé n’a pas été inutile. Non-seulement les corps suisses ont été licenciés, mais ils ont obtenu les honneurs de la guerre, c’est-, à-dire des gratifications et des pensions de retraite. Ils ont dû cette faveur, ou plutôt cette justice, à la conduite courageuse de l’envoyé extraordinaire de la Confédération, M . le major Latour,
DES DKUX-SICILES. 73
une honte. Nous assistons à la dernière rupture de ces marchés déshonorants qui se contractaient autrefois sans scrupule. Rome et Naples, les deux villes les plus arriérées de l'Europe, sont les seules où subsistent encore ces prétoriens fournis par un Jiàys libre, et il n’esl pas sans intérêt historique de suivre, dans ses tristes détails, l’abolition définitive d’un abus si long- . temps toléré.
Et le fait est d’autant plus curieux qu’il aura des suites terribles. La dissolution des Suisses entraînera tôt ou tard la dissolution (Je la monarchie. Prédiction prématurée peut-être; — notons-la toujours et laissons venir les événements. ' . . .
' 30 juillet.
Victoire ! Un décret vient de paraître, ou plutôt une circulaire : la première que M. Filangieri nôus ait communiquée depuis son avènement. Je vous avais bien dit que ce ministre préparait (juelque chose dans le silence du cabinet, et qu’au moment où l’on s’y attendrait le moins, on verrait paraître en ‘plein soleil quelque innovation courageusement promulguée. Enfin, grâce à Dieu, et peut-être aussi grâce à l’Angleterre, qui a maintenant toute une escadre dans notre rade avec un vaisseau amiral, le Marlborough (s’en va-t-il en guerre?), les réformes si longtemps att(mdues viennent d’être annoncées ; ce n’est plus un bruit, c’est un fait ofticiel.
De quoi s’agit-il? De constitution, sans douté? Pas encore, ne hâtons rien. Les Napolitains ne veulent pas de constitution; vous le lirez dans toutes les feuilles
71 OARIBALDI. — CONQUÊTE '
sanfédistes. Tout au plus espèrent-ils le Statut de Bayonne, autrefois promis par Joseph, et conseillé, dit-;On, par- Ferdinand à son lit de rhort ; un parlement composé de cent membres, vingt militaires, vingt prêtres, vingt légistes, vingt notables, vingt députés élus par des électeurs élus à leur tour par le gouvernement, tous ayant voix consultative, mais non délibérative. Voilà tout ce qu’espèrent les Napolitains; niais sont-ils assez mûrs pour de pareilles franchises?
Le pouvoir ne le croit pas ; aussi a-t-il commandé dans les provinces des pétitions contre la Confédératipn italienne et contre le Statut, qu’on ne veut aucunement octroyer. Sur quoi portent donc les réformes? Sur les Suisses peut-être qu’on va définitivement licencier? Au contraire ^ on en reçoit d’autres. Il se formé à Torre-Aimunziata de vastes entrepôts pour les recevoir. 11 est vrai q,ue cette fuis ils viennent de Bavière (Petit-Jean venait bien d’Amiens pour être Suisse), mais ils n’en gardent pas moins leur noni de troupes helvétiques, la croix fédérale et les insignes des can- ' tons. Ce n’est donc pas eux que regarde la circulaire, et ceux qui sont tombés soüs la mitraillade n’ont pas même eu la gloire dedaver leuçs drapeaux dans leur sang.
La circulaire regarde alors les prisonniers politb ques ? Pas encôre ; elle ordonne bien d’assainir les prisons, mais elle ne parle pas de les vider. Santa-Maria- Apparente vient, il est vrai, de relâcher la moitié de ses détenus; mais ces malhegreux qui étaient là, quelques-uns depuis sept ans, par simple mesure de police, et qui attendaient l’instruction de leur procès, ont été relégués sans jugement dans l’île de Capri,
DKS DKUÎC-SICU 1RS.
C’est une déportation préventive et indéterminée.
Ces réformes portent donc sur l’administration, sur la police? Pas encore; M. Filangieri n’est pas si pressé > que cela. 11 n’a pas encore eu assez d’influence pour faire destituer le préfet; son ennemi personnel. D’ailleurs, pour épurer l’administration, il faudi'ait d’un coup mettre. sur le pavé plus de cent mille hommes. Trente ans de rèftne ont corrompu toute une {génération. Le vol est devenu un droit et presque une garantie de l’ordre social : c’estla récompense des fidèles ; c’est leur privilège et leur gagne-pain. On ne pourrait plus le châtier .sans ingratitude, on ne pourrait le prévenir sans augmenter les salaires et grossir les impôts, car il faudrait payer ce demi-million d’employés de tout genre qui se payent tout seuls. Toute cette prospérité factice de l’Ktat et de ses finances ne se soutient que par un sy.stème tolérant de concessions réciproques. 11 faudrait, pour réparer tout cela... Mais je m’arrête, peut-être en, ai-je déjà trop dit.
.Quelles sont donc les réformes décrétées par -M. Filangieri dans le premier 4icte public et avoué qu’il ait rédigé de lui-même et signé seul? Le. voici en trois mols„)o n’jnvcnte rien et je ne ris pas; c’esF dans le Journal officiel d’avant-hier :
Il y aura des visites de' magistrats et de fonctionnaires publics dans les provinces, des phares sur le littoral. Les prisons seront reblanchies, des chapelU's ' y seront élevées. On ne suspendra plus de linge le long de Margellina, à l’heure de la proinenade. Enfin (c’est signé par le président des ministres et probablemertt décidé on plein conseil d’Etat ; je traduis iiltdralement de peur qu'on ne m’accuse de sottes facéties) :
GAKIUAl. Dl. — CÜN'yUÉTE
Cl Les directeurs des royaux ministères de l’intérieur U et de la police générale doiyent se nietlre d’accord
afin de pourvoir efiicacement à la propreté de cette « ville, évitant particulièremènt, parmi les nombreuses (1 inconvenances, quclla inonddzione serotina (je n’ose « traduire), aux abords du royal théâtre Saint-Charles,
Cl et plaçant en des endroits opportuns des vasques à (I nettoyer chaque matin, et, s’il le faut, plusieurs fois « par jour. » ^ •
6 août.
Voici' un petit morceau ofhciel que je yous recommande : vous vçrrcz comment sont interprétées et exécutées les lois nouvelles en ce bienheureux pays.
J’ai déjà souvent pai*lé des altendibili (suspects), sortes de lépreux parqués dans leurs villages et dans leurs maisons, épiés par tous les limiers de la police, n’ayant le droit de demander aucun diplôme et par coiiséquent d’exercer aucune profession libérale, — et arrêtés, emprisonnés, relâchés sans motif, au moindre Ijruit, par mesure de sûreté publique. Et je vous ai dit qu’il y avait dans le royaume environ trois cent mille suspects.
Mais le jeune roi, .dans un bon mouvement, a rendu leurs droits civils à ces altendibili. Les journaux opt fait grand bruit de cet acte de clémence et des milliers de libéraux, en province, ont voulu profiter de la lionne volonté dü roi. Par malheur, en transmettant aux intendants Pacte royal, le ministère a cru devoir l’accompagner d’une circulaire irhs-secrcle, dont on
DES DKUX-RÎCII.ES. ' T7
vient de me donner copie et que je signale à toute votre attention : .
« Monsieur, si la clémence souveraine,;par un dé- « cret royal du 16 courant, a voulu supprimer l’en- « combrement des listes trop nombreuses d' attcndibili <r et étcn'dre sa main bienfaisante sur un grand nombre « de ses sujets, cela n’empêche point qu’on ne doive « tenir sans cesse éveillée une attention vigilante pour « prévenir les menées des mauvais. Il est donc néces- « saire de surveiller toujours les hommes dangereux,
« qu’ils aient été ou non sur les listes des duenclibili.
« Et vous, sous votre plus stricte responsabilité, vous « êtes tenu d’avertir immédiatement l’intendance des « feuilles de route délivrées à ces hommes, soit pour « Naples, soit pour les autres provinces .du royaume,
« en précisant le lieu de leur destination ; ét, lorsqu’ils « rentreront dans le pays, il faudra également en faire « un rapport immédiat. Toutes les surveillances regar- « dant les individus qui ne sont pas à confondre avec « ceux compromis’ dans les listes politiques des a/teu- (I dibili pour les faits de 18/)8 et 181|9 restent pleine- « ment en vigueur. Voyez donc avec quelle sagacité « ’ct délicatesse et dans c[uel profond .secret vous aurez « à vous conduire en ces circonstances, et je m’attends « à vous voir répondre à la contîance dont a bien voulu « vous honorer la m'unificence de votre auguste sou- « verain. Je vous rappelle que votre responsabilité est , « grave pour cette branche très-importante du service.
« Veuillez m’accuser réception de la présente. »
• septembre.
Encore une circulaire très-secrète sur les allendibili.
Digitize ^by
7S OAKIBAi.DI. — CONyUftTK
Je vous l:i rccommaniJe ; ces documents sont précieux pour riiistoire du pays. ■ /
MINISTfeHE PE POUCE.,
{Très-réservée et à lui seul.)
^ « Monsieur l’intendant ,
« Maintenant, plus que jamais, il faut A-ciller pour « prévenir les menées des méchants. Vous avez donc <( l’oblif^alion de vous conformer, d;ms l’occasion, aux « règle^ suivantes, afin de prendre les déterminations « convenables, selon les ordres souverains.
« 1“ 'foutes les fois que les suspects en politique « demanderont des cartes de passage, pour Naples ou « ailleurs, vous devez d’abord, par tous les moyens, « les décourager d’insister pour les obtenir, en vue (1 des périls auxquels ils s’exposent en face du gouver- « nement. Dans le c<as où ils s’y obstineraient, en H s’abritant derrière le ' récent de-cret du 10 courant,
« vous devez retarder la délivrance de ces cartes et « m’en avertir antécédemment avec la plus grande « célérité.
« 2“ Dans le cas où les suspects , par l’effet du dé- -( cret cité, demanderaient les certificats nécessaires « pour suWr des examens publics ou pour obtenir « des papiers autorisant l’exercice de professions ou (( d’arts, ou pour tout autre but quel qu’il soit ; ou « que, sous le prétexte du même décret, ces hommes ’ « fussent proposés, par la faiblesse des décurionats « ou d’autres fonctionnaires municipaux , pour des « charges communales , vous devez procéder, tou-
DES DEUX-SICILES. ' ~8
« jours d’accord avec moi, de telle sorte qu’il ne soit « jamais expédié aucun de ces documents sans avoir « d’abord demandé et obtenu, chaque fois, mon auto- « ri sation' spéciale.
« 3® Si l’un d’eux (des siftpects) pensait à se rendre <( ou à se transporter dorénavant en pays étranger, « vous devrez habilement, avec vos moyens, le faire (( avertir qu’il pourra dillicilement rentier dans le « royaume, jet si alors il persistait dans^on intention, « U faüdrâit en informer sur-le-champ notre ministère « et celui des affaires étrangères. ‘ .
Il® Il reste expressément entendu que toutes les me- 0 sures d’arrestation, éloignement, domicile forcé et « toute autre mesure de police, restent en plein» yi- « gueur pour toutes les personnes compromises, à la « suite de paroles et de faits postérieurs^à 18^8 et 181j9, « et elles restent en Vigueur même pour ceux com- « promis en 181j8 et 181j9, si elles ont été commandées. « par disposition spéciale ou si elles le sont dorénavant « par des vues de précaution. • . .
« C’est vous, monsieur l’intendant, qui serez strie-, « tement et personnellement responsable de la^ moinr <( dre déviation de cette ligne, et vous vous y con- « formerez' précisément pour éviter d’épergiqueâ (( dispositions à votre charge, selon la volonté et les « ordres souverains. < .
« Signé : Casella. »
Notez que M. Casella est un honnête homme et ce n’est pas lui qui a rédigé ce papier. On le lui a présenté tout écrit et on le lui a fait signer de force.
OARIBALDl. — CONQüftTE
M. Eltiot à lord John Russell.
, • • Naples, 2 octobre 1859.
« J'ai profité de l’aüdience qui m’a été accordée parle roi pour insister auprès de Sa Majesté, de la manière la plus sérieuse, sur lés dangers résultant du mode d’administration suivi maintenant dans le pays.
U J’ai dit que ma conviction, qu’il est difficile de s’assurer du véritable état des choses, et surtout pour les rois, auxquels leur entourage redoutait de dire de fâcheuses vérités, me donnait le courage de faire connaître à Sa Majesté les dangers attachés à la conduite dans^ laquelle le gouvernement semblait décidé â se maintenir. Je lui ai dit que -les récentes arrestations à ■ Naples avaient. produit un sentiment voisin de la panique, accompagnéd’un sentiment de profonde irritation, et quoique Sa Majesté dît qu’elle ne considérait pas l’état intérieur du pays comme étant aussi critique que lè jugeait le public, j’ai fait remarquer qu’il était naturel pour Iç’ public de croire que rien, si ce, n’est le sentiment d’un danger imminent, ne pouvait avoir conseillé et ne pouvait justifier les nombreuses arrestations qui avaient eu lieu à Naples, à Palerme et à Messine.
« J’ai dit que je savais que quelques-uns de ses ministres continuaient de soutenir qu’il n’y avait pas de mécontentçment général dans le pays, et que l’inquiétude était entretenue par l’agitation d’un petit nombre d’esprits turbulents; mais je l’ai priée de ne pas se laisser égarer par des allégations de cette nature, parce qu’il
m’élait impossible de mettre en doute , en consultiiiil les rapports que j’avais reçus de toutes parts, que le méèontentemeiit ne fût si universel et si profond (jue des mesures de conciliation ou de répression étaient devenues nécessaires.
<( Je lui ai représenté (jue les premières mesures • pouvaient encore être ctlicaces, et (lue des concessions faites aux demandes modérées du pays pourraient lui ramener la tranquillité à l’intérieur et la sympathie de l’ëtranger; tandis que s’il était résolu de 'refouler les sentiments dominants par dés mesures violentes, Sa Majesté avait à calculer la force dont elle disposait et à peser mûrement le risque qu’elle courait , avant d’adopter une politique qui, si elle échouait, devait amener des résultats dont il était impossible de prévoir la portée, et pourrait la priver de toute chance de secours ou de sympathie de l’étranger.
« J’ai dit que si ceux qui avaient été arrêtés ' 'pouvaient être ccfnvaincus de conspirer contre le trône de Sa Majesté, l’imtation qui existait maintenant contre son. gouvernement cesserait aussitôt, et que, partant, la seule politique qui semblait maintenant pouvoir être suivie avec avantage était de les mettre on jugement sans tarder. J’ai ajouté que, s’ils pouvaient être reconnus coupables, leur condamnation serait accueillie -comme une justification de leur arrestation; que s:’iis étaient
1. La police de Naples avait fait arrêter tout à coup, sans raison ni prétexte avoué, les premiers gentilshommes de Naples ; le prince Torella, le marquis Bella, le marquis d’Aftlitto, les barons Genovese, Giordano, etc., — sans co'mpter des hommes éminents dans le barreau et dans les lettres : MM. Fercigno, de Filippi, Ferez, Capcce, Latro, etc... • -
G ARIUA I.Dl. — CON-gr ÊTE
acA^uiitÉs, ils pourraient être immêdiatérhent mis en liberté, et que, dans l’un comme dans l’ai^tre cas, le gouvernement serait censé avoir agi d’après la conviction dé leur culpabilité; niais que, d’un autre côté, si ces personnes n’étaient pas mises en jugement , Sa Majesté dcivait s’attendre à ce que le public considérât les arrestations qui ont eu lieu comme des actes purement arbitraires, dirigés non pas contfe des conspirateurs, mais contre des opinions.
« J’ai dit encore que la signification extrême attachée au mot de « révolutionnaire » par quelques ministix» de 'Sa Majesté avait créé des inquiétudes dans mon esprit, et j’ai laissé à Sa Majesté le, soin de juger s’il était juste ou équitable de considérer comme tonspirateurs des hommes qui pouvaient se croire en droit de chercher entre eûx des mesures pour ramener la constitution qui leur avait été solennellement garantie, qui n’avait jamais été formellement révoquée, et qui pouvait, par conséquent, être considérée comme étant encore strictement la loi du pays.
« J’ai terminé en priant Sa Majesté de croire qu’il m’était extrêmement pénible de loucher à des questions qui devaient lui être désagréables, et que rien n’aurait pu m’y décider si ce n’est la conviction de l’intérêt porté par- la reine et par son gouvernement au bienêtre du royaüipe, à la prospérité de Sa Majesté Napolitaine et de sa dynastie. J’ai déclaré qu’en voyant Sa Majesté Napolitaine sur la pente d’un abîme, à mon avii?, je ne me pardonnerais pas d’avoir négligé de l’avertir sur les dangers vers lesquels la poussaient les avis d’aveugles conseillers.
« Sa Majesté ne parut pas offensée du langage que
DES DEÜX-SICILKS.
j’avais tenu , et se déclara, pleinement satisfaite de la bienveillance du gouvernement de Sa Majesté.
« J’espère que Votre Seigneurie m’approuvera de m’être ejfpriméei librement avec^e roi ; mais quoique Sa Majesté soit si constamment entourée de conseillers à vues* étroites et hypocrites, qui la mènent à sa perte, et que je ne puis me flatter de l’espoir que mes conseils aient pu produire beaucoup d’effet, je crois avoir bien servi les désirs du gouveraement de Sa Majesté en faisant tous mes efforts pour empêcher le roi de persévérer dans un système qui, suivant toute probabilité, fera naître des complications dpnt personne ne peut prévoir la solution. »•
6 décembre.»
, bes arrestations dont parle M. Elliot à jord Russell sont des exploits d’Ajossa , l’un des hommes les plus violents, frustes et mal léchés du royaume. Par'sa stature, il dépasse tous les autres hauts fonctionnaires et quand il signe un papier quelconque, il écrit son nom de Luigi (Louis) avec deux gi. Très-galajit du reste et assez pVobe.
Il était 'autrefois préfet de Saleme et s’était fort . distingué lors du fameux procès sur l’affaire du Cagliari. Et comme il se montrait d’ailleurs brutal et lourd, mais juste, il fut appelé par Erançois II à la direction des travaux publics. Cette charge, qui est une sinécure dans ce pays, ne lui suffisant -pas,, il 'convoita la police, et, pour l’obtenir, inventa eette fameuse conspiration, et provoqua ces fameuses arrestations qui ont tant ému la diplomatie. M. Casella,
OARIBALDl'. -CGNgUÊTE
directeur de la police et hônn^te homme, n’ayant pas voulu tremper dans ces violences, fut écarté brusquement du cabinet, et M. Ajossa prit sa place. Mais les violences ayant déplu à la diploipatie , on en rejeta la faute sur M. Governa, préfet de police, qui lés avait déconseillées. Et api’és avoit* pris la- place du ministre, M. Ajossa prit également celle du préfet.
Voici maintenant, sur son administration , une poignée d’anecdotes :
—-- On vient d’arrêter un libraire , parce qu’il avait chez lui un livre de Gioberti : un Traite ctesthélique ! On vient d’arrêter un étudiant, parce qu’il lisait la Science de la Ugislalion du fameux Filangieri, père du général qui est en ce moment premier ministre. Notez bien que ce li\te est le principal titre de gloire de la famille et que , sans lui , le fils du grand homme ne serait certes point au pouvoir.
X — Le second fait que] j’ai à vous raconter est la mort de Trevisani , qui avait été le chef ou du moins le mentor de l’opposition modérée. Élève ét ami de l'historien Carlo Troya, et défenseur de ce guelfisme plein d’illusions qui , avant 1848 , . avait rêvé la résurrection de l’Italie par le pape, M. Trevisani s’était 'montré', cdtte année, tout à fait hostile aux idées antidyhàstique's des partis français et piémontais, et s’était borné, pendant la guerre qui favorisait les espérances les plus avancées, â formuler des vœux plus timides en faveur d’une monarchie constitutionnelle sous le sceptre des Bourbons. A Naples , la modération est punie plus sévèrement que la violence, peut-être p-arce qu'elle est plus dangereust;. Après la paiîf, M. Trevisani fut ari’êté et relégué -à Avellinb, malgré
DES DEUX-SICI r.ES. . 85
ses prières : il savait que l’air de cette villè lui était fatal. Il y prit, en effet, la fièvre, et il vient d’en mourir. C’était un libéral dans le sens anglais , et un honnête homme. '
— Le troisième fait est l’arrestation d’Antonio Ranieri, l’auteur de la Ginevm et d’une Hisloirc d’ Italie; romancier élégant , philanthrope courageux, histoa’ien convaincu, prosateur de premier ordre. Déçu dans toytes ses, espérances, M. Ranieri virait depuis plus de vingt ans hors de la politique; il ne s’était pas même mêlé au mouvement de 18f|8. Cette afnnée-ci, pendant la guerre, il s’était tenu à l’écart, se croyant à l’abri des persécutions dans sa retraite studieuse. 11 se trompait. Une médaille vient d’être ou va être frappée à Florence à l’honneur de M.Vieusseux, l’un des hommes de ce temps qui ont le mieux mérité de l’Italie. Cette médaille n’étant pas un hommage politique, mais un remércîment tout littéraire au fondateur dei'Antologia et de l’Archivio slorico, revues historiques et archéologiques, M. Ranieri écrivit son nom sur la liste des souscripteurs et des admirateurs de M.Vieusseux, son ami de trente ans. Une lettre de remercîments venue de Florence fut interceptée à la poste de Naples et motiva l’arrestation d’Antonio Ranieri. L’illustre écrivain a été bientôt relâché , grâce à de hautes protections. Mais je suppose que M. Cousin souscrive à une médaille oflerte à M. Buloz, l’un des fondateurs de la Revue des Deux Mondes et son directeur, que diriezvous si , pour ce crime , ôn retenait à Paris, ne fût-ce qu’une nuit ou deux, M. Cousin à la préfectüte de police ?
— Quatrième fait : on a fermé l’imprimerie de
H(i • ÜARIBALDir -CONQUÊTE
M. Brutus Fabbricatore parce que son frère, M. Aristide Fabbricatore , est soupçonné d’avoir été pour quelque chose dans la publication d’un journal clandestin , il Piccolo Corricre di Xapoli. .Averti du péril qui le menaçait, Aristide s’est sauvé à Florence; le pouvoir s’en venge sur Brutus. « Votre imprimerie «f restera fermée (on l’a dit formellement à ce dernier)
« jusqu’à ce que voti'e frère soit venu se mettre à la « disposition de la police. » Ceci n’est pas un bruit, mais un fait positif et connu.
Serait-ce à cause de leurs noms républicains qu’on poursuivrait ainsi ces deux hommes? l’ai l’air de.' plaisanter, mais je pose sérieusement la question. La justice, il y a quelques mois, a été impitoyable contre un moine, parce qu’il s’appelait -Agesilao., comme Milano.
— Cinquième fait c’est la disgrâce d’un mien ami que j’ai rencontré hier dans la rue de Tolède. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps je lui demandai pdnrquoi. Il avait été arrêté un beau soir et tenu deux ouy^roisraois en prison. Après quoi , le préfet l’avait {fppelé et lui avait dit : Le roi vous fait grâce. — De tjnelle |>eine? demanda le malheureux. — De telle que^;ous méritez. — Pour quel crime? — Vous devez le savoir.
Api’ès quelques instants de discussion, l’homme gracié comprit que sa détention était la suite d’un malentendu. On l’avait arrêté à la place d’un homonyme.
— Sixième fait : le. roi passait, l’autre jour, dans une rue éloignée, lorsqu’un homme s’approcha de sa voiture et,lui jeta un paquet non cacheté. Il faut dire.
DES DRUX-SiriI.KS.
à la louange du jeune souverain, que, s’il ne gouverne pas, il accorde, du JTjoins, de son propre chef, beaucoup de grâçes et de faveurs, pourvu qu’elles n’aient rien de commun avec la politique. Croyant donc recevoir quelque nouvelle pétition , François II s’empressa d’ouvrir le papier: il. renfermait une jolie collection de rubans tricolores.
Rentré au palais, le roi appela sur-Ie-éhamp M. Ajossa, et lui ordonna d’arrêter le coupable, en indiquant à peu près son signalement. Le directeur de police se mit aussitôt à l’œuvre , et fit saisir au hasard quatre individus qui pouvaient ressembler à la description royale. Seulement, comme il nç convenait pas de confronter ces malheûreux avec leur auguste accusateur, M. Ajossa eut l’ingénieuse idée de les faire photographier pour les soumettre, en effigie^ à l’investigation du prince,. Mais le prince, après avoir examiné les quatre épreuves, déclara qu’aucune d’elles n’offrait la moindre ressemblance avec le démagogue qui avait jeté le pj^quet incriminé. M. Ajossa sortit consterné de l’audience, et s’empressa... de laisser les quatre hommes en prison. Ils y sont encore.
— Un dernier fait (c’est seulement pour abréger que je m’en tiens là, mon sac est loin d’être yide) :
Un jeune homme que nouç connaissons tous, à Naples, de*vue ou de nom , M.'Adolfo Farina, était arrêté sous l’imputation d’avoir envoyé à sa soeur, en province, une copie manuscrite de la proclamation de l’empereur aux Milanais.' Plus heureux que beaucoup d’autres , son procf;s fut instruit et porté devant la cour criminelle. La cour l’acquitta Irardiment , per non csservi luogo a.procedimentô penale (parce qu’il
r. A R I B A I. D 1. — CO N Q U iSt K
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n’y avait pas lieu à des poursuites pénales). Mais le goiivernement ne s’est pas trouvé d’accord avec la cour criminelle-, et, malgré l’arrêt d’acquittement, malgré les protestations du jeune homme, il ^ ient de le faire déporter dans l’île de Ponza.
Cependant, malgré ces inconcevables rigueurs, j’ai le regret d’annoncer à M. le directeur Ajossa que sa policé est fort mal faite. Et j’en ai de -grosses .preuves sous la main. — Un officier de marine a reçu , l’autre jour, une de ces assignations de brigands .qui épouvantaient autrefois ce beau fovaume. On lui ordonnait de payer telle somme au porteür, sans quoi il serait poignardé dans la rue. Cet officier était peut-être sans reproche ,' comme Bayard, mais il n’était pas «ms peur. 11 paya donc-, pour n’être pas poignardé. Ceci, assurément, est un peu fort au xiK® siècle.
Enfin -l’on vient de dévaliser, pour la seconde fois . depuis un -an, l’église de la Madonè-des-Grâces.
Le premier vol (-il y a quelque dix mois) avait fait un bruit formidable. Le feu roi, qui régnait alors, avait lanéé une circulaire foudroyante, où ce sacrilège était flétri comme un crime public. Tous les commissaires de police s’étaieut vus destitués d’un coup, comme corhplices du fait, et condamnés à rester sans place jusq^à ce que les objets volés fussent rendus à la Madone. •
Le roi. s’étant calmé, une seconde circulaire annonça plus tard que les commissaires rentreraient en fonctions, les objets ayant été retrouvés. Mais On n’avait rien retrouvé du tout. Voilà de ces faits qui ne se vo'ient qu’à Naples. • '
Cependant, l’un des commissaires, nommé Rou-
. • nus deux-sicii.es. • ■ «y
geôle (Morbilli , en napplitain) , ayant déclaré que s’il eût dirigé la police dans le quartier de Montecalvario (où s’élevait l’église volée) , le crime ne s’y serait pas commis, on confia l’inspection de ce.quartier au commissaire Rougeole. Ce qui n’a point empêché les voleurs de retourner avant-hier dans ladite église, et d’y recommencer leur pillage sacrilège : seulement, cette fois , ils n’y ont rien laissé du tout.
31 décembre. •
il est maintenant constaté que l’assassinat avorté de M. Maniscalco, directeur de police à Païenne, n’est d’aucune sorte un crime politique. M. Maniscalco, l’Ajossa sicilien, avait beaucoup d’ennemis personnels. Il y a dix ans qu’il est au pouvoir : on lui reproche bien des violences. Je ne parle pas des tortures difficiles à prouver, mais je sais qu’on attribue à ce policier l’usage de jeter en prison le père, la mère, la femme ou les enfants d’un contumace et de les garder jusqu’à ce que le malheureux se livre. Système atroce et qui justifierait le poignard, si la vengeance était jamais un droit. Pour ne pas finir tristement l’année , je vous annonce les heureux bruits qui courent dans . l’air ; on nous promet pour demain , non-seulement un baisemain à la' coûr, non-seulement une illumination au théâtre et dans les rues , mais des grâces qui . rendraient enfin la liberté aux hommes détenus, quelques-uns depuis sept ans, par simple mesure de sûreté publique. 11 en restait dix, relégués dans l’ile de Capri; on les appelait les décemvirs. Ils y sont encorç.
Il y a, (le plus, dans la prison de Santa-Maria-Appa-
90 O A RIBAI.DI. — CONQUÊTE
rente onze hommes enfermés sans procès, sans jugement, depuis trois ans et plus, comme complices ^’Agesilao Milano. Le plus coupable d’entre eux se nomme Dramis ; c’est un gendarme. Son unique crime est d’avoir connu le régicide et d’avoir dit de lui , en plein conseil de guerre ; « C’est un homme d’honneur. » Pour cette parole courageuse, Dramis n’a pas .seulement été jeté dans un cachot , mais on a muré ce cachot autour de lui, pour le rendre plus étroit et plus horrible. Je n’invente rien, j’ai vu cela de mes yeux. Ces onV.e malheureux subissent toutes les tortures. Il y a parmi eux des prêtres grecs : ils se plaignent^ d’être atfamés. Un de cès prisonniers est incarcéré au secret et ruiné jusqu’au dernier sou par cette longue détention, pour avoir parlé. à Dramis!,.,
Outre ces prétendus complices du régicide, la prison de Santa-Maria-Apparcnte^a reçu ,■ ces joure derniers, nombre de détenus nouveaux enfermés par M. Ajossa. Ce fonctionnaire aspire à la gloire de Josué , il voudrait arrêter le soleil. -
Il a dittextüellément à l’un de ses subordonnés que les rigueurs actuelles dureraient jusqu’à l’expiration du congrès.
Parmi les nouveaux hôtes de Santa-Maria-Apparente, on compte quelques jeunes gens qui étaient allés à Ischia pour s’embarquer sur un brigantin et pour sortir du royaume. Ils furent dénoncés et arrêtés : la police les accuse d’avoir voulu s’enrôler dans l’armée de la ligue de Pltalie centrale; ils répondent qu’ils n’en voulaient rien faire , mais seulement aller chercher fortune dans l’Italie du Nord.
DES DEUX-SJCri.ES.
' ■ janvier 1860.
On n’a relâché ni gracié personne.
, ■ 14 janvier; ,
Il se passe en ce monient, à .Naples, les faits les plus contradietoireç et les plus singuliers. D’un côté, (les rigueurs étranges , l’arrestation du consul sarde, M. Fasciotti, assailli et fouillé par erreur, en pleine rue, par des gendarmes, et relâché ensuite avec mille excuses par M. Ajossa; l’art-cstation de M. Pandol,a qui est mis au secret et ne peut voir sa mère ; l’arrestation de M. Compagna, soupçonné d’avoir chez lui des papiers qu’on n’y trouve pas et détenu pour ce fait avec un honorable ecclésiastique qui vivait -dans .sa maison — et même avec son portier qui n’était qu’un pauvre diable.. Les provinces sont gouvernées avec plus de violence que jamais, les arrestations s'y multiplient do jour en jour; on défend aux jeunes gens de venir faire leurs classes à Naples : j’en con- ■ nais un qui , pour scs études médicales, est réduit à l'école de Salerne où il ne peut se procurer de cadavres; il est poui’tant fort innocent, en politique et ne lit pas de journaux,
' Kt à côté de ces faits que j’atténue, pour n’être. pas accusé d’invraisemblance , il y a une extrême hésitation dans le gouvernement et une terreur évidente. L’armée des frontières est renforcée, les enrôleniénts à l’étranger se poursuivent avec un zèle presque fiévreux; le pouvoir demande âgrand.s cris des hommes. On complète le 13® bataillon de chasseurs, diminué ,
0 AR IB AI.DI. — CONQUÊTE
. par le licenciement des Suisses ;’on forme deux bataillons de carabiniers, avec des Autrichiens et des Bavarois auxquels on fait un pont d’or. On promet aux colonels étrangers la solde des lieutenants généraux du royaume et la solde des généraux de brigade aux lieutenants-colonels. Chaque homme qui consent à s’engager reçoit plus de cinquante ducats; on lui paye son voyage depuis Feldkirch et Bregenz; on lui promet tous les avantages offerts autrefois aux Suisses et le pain blanc qu’on refuse aux soldats du pays. On presse les levées dans le royaume, comme s’il était menacé s ' de nouvelles conquêtes, ou comme s’il voulait en faire pour son propre compte, ou comme s’il voulait refouler à lui seul cette Italie nouvelle qui descend de jour en jouç et menace de l’envahir.
Ainsi , d’un côté , de nouvelles violences et , de l’autre, de formidables précautions, et cependant, je le répète , une hésitation croissante , d’étranges concessions faites à la France, une défens.e formelle intimée aux prêtres de parler en chaire sur les ques-, tions du jour, et de vagues promesses de réformes, d’amnisties, d’améliorations, renouvelées de temps en temps et répandues par la -télégraphie, pour faire prendre patience à l’Europe. Les étrangers sont ménagés, caressés même, la diplomatie est enivréè d’en- ^cens, la cour s’amuse, le roi se montre et paraît de bonne humeur.
On est prêt pour le congi'ès, bien qu’on n’y croie pas : M. Canofari , qui va retourner à Turin jusqu’à la convocation des plénipotentiaires, disait l’autre jour • qu’il ne pensait point aller jamais, à Paris. Le ministère inoccupé reste, dans le provisoire et l’État flotte à la
DEK DEUX-SICILES
dérive, sans que personne au monde, en cet abandon universel, puisse pressentir où nous allons. Kt pendant cette incertitude prolongée , les fonds baissent, le.commerce languit , l’industrie, chôme, les chemins de fer attendent (M. Bayard, qui est ici pour obtenir la prolongation de la ligne de Salerne, a été presque mal accueilli à la cour), les' phai'es ne s.’allument pas, les ports ne se creusent guère, les prisons tardent à s’ôuvrir, les éxilés restent en exil, le temps est dur et le peuple soûifre.
24 janvier.
Agitation en Sicile, mouvements à Trani, inquiétudes en Basilicate et en Calabre, mauvaise humeur dans l’armée , mauvaises dispositions dans le cjergé , ' qüi pi'éche contre Napoléon et contre Victor-Emmanuel : tous ces symptômes de dissolution s’aggravent. Naples sent déjà qu’elle ne peut se défendre seule et demande secours à l’Autriche, qui intervient frauduleusement dans ses affaires , témoin le document suivant, que je vous donne pour ofiiciel :
« Ordonnance à tous les chefs des autorités du cercle et des prétures du Tyrol et du Vorarlberg: au directeur R. et I. de police et aux podestats d'Innsbruck, Dolzano, Trente, Roveredo, concernant le recrutement de sujets autrichiens pour Taimée royale de Naples.
« En suite de la demande de la légation napolitaine tendante à ce qu’il soit permis de recruter dans les Étals impériaux de l’Autriche des volontaires pour
(iA RI n.U.DI. — CONQUÊTE
l’ariViée napolitaine, le^ ministres R. et 1. des affaires extérieures, de l’intérieur et de la police, et le commandant R. et 1. supérieur de l’armée ont résolu de commun accord; confoqnément à une dépêche du nfiinîstére R. et 1. de l’intérieur, en date du 31 décemlji-c, n» 3,173, de satisfaire à celte demande sous les conditions suivantes : , ' ,
(i 1. Il' est accordé au gouvernement napolitain le droit de recniter dans les États autrichiens, comme volontaires, les individus
« ,a. qui ont déjà satisfiiit personnellement au service militaire ,
U b. qui ont été libérés du service au moyen de la taxe d’exemption ,
. « c. qui ont dépassé l’àge requis pour Iq service rnilitaire , et n’étant pas désignés pour se présenter ultérieurement;
« d. ceux enfin tpii ont été déclarés phur toujours incapables, si toutefois il s’en trouve de capables dans cette ca'tégorie. ' •
« 11. Le bureau principal de recrutement sera établi à Vienne et dans les autres villes capitales, notamment à Rude, Prague, Lintz, Gratz, Salzbourg, Iilnsbruck; on pourra créer des agences. Le dépôt principal pour rembarquement des recrues est à Trieste.
« 111. Le recrutement se fera sans bruit et on évi* fera l’encombrement des recrues dans les agences. Les recrues seront internées dans les locaux de recrutement jusfju’à leur départ et envoyées à Trieste par jietits groupes , et leur embarquement aura lieu une fois la semaine ou le plus tôt possible.
« IV. Aux officiers et sous-officiers de recrutement,
DES DEUX-SICU.KS
il est interdit de porter des distinctions militaires; ils devront être vêtus en bourgeois. S’ils sont du dehors, ils seront traités cornme tous les étrangers, qui, munis de papiers, séjournent en Autriche.
« Leurs noms et ceux des agents de recrutement, ainsi que toute modification dans le persotinel du recrutement, seront notifiés aux autorités militaires et civiles. ' '
« V. Aux individus engagés on remettra des passeports à l’extérieur valables pour la durée de l’engagement (Zi années).
« Vj. Pour la conservation de l’ordre dans les locaux de recrutement et pendant le voyage , les commandants du recrutement et les préposés au voyage pourront requérir la coopération des agehts de la sûreté publique, excepté toutefois pour la poursuite et l’arrestation des déserteurs.
« 11 ne faut pas oublier que l’e.xécUtion de cette mesure doit avoir lieu avec la plus sévère discrétion , ét qu’il est inutile de demander des renseignements ultérieurs, >
« (nnsbruch, le 11 janvier 1860,
H Pour Son .Mtesse Impériale :
« Bakon Fhancescü de Spiegeleelde ,
' ■ U Conseiller aullque I. et K. «
1 8 février.
• Le journal officiel contient un long rapport de M. Ajdssa, directeur des travaux publics, sur l’état des chemins de fer entrepris par l’État, dans le royaume de Naples. Ce rapport constate qu’après vingt ans
UG OARI BALDI. — CONQUKÏE ‘ '
d'activilè laborieuse le chemin de fer de Rome ne va encore que jusqu’à Capoue, c’est-à-dire à uiie vingtaine de milles de Naples, et que les travaux qui doivent le porter à la frontiîjre et qui devaient être achevés à la fin de l’année dernière sont encore loin d’être terminés.
Mais ce rapporta cela de bon, qu’il montre une certaine préoccupation du gouvernement, pour les chemins de fer, que M. Ajossa n’hésite pas à qualifier de découverte miraculeuse {portenloso trovato) de notre temps. On n’aurait point imprimé cela sous l’ancien règne. Ce rapport a de plus provoqué certains ordres •très-précis du roi pour l’accélération des travaux, la construction du fameux pont sur le Volturne, l’examen des lignes concédées à des particuliers et des concessions nbu\:elles à octroyer pour compléter (compléter est joli : commencer serait-mieux dit) le réseau des voies ferrées du royaume.
Encore des demi-mesures, des promesses à longue ' échéance , et des phrases pompeuses pour donner le change à l’étranger! Tandis que la France et l’Angleterre, c’est-à-dire l’Europe unanime, conseillent dès réformes et des concessions, le gouvernement he croit échapper au péril qu’en appelant son peuple récalcitrant sous les armes. En ce moment même, il ne faudrait qu’un Battement do tambour pour faire crouler la dynastie. Et cette dynastie, qui pourrait se sauver encore en cédant, regimbe et s’opiniâtre dans sa résistance obstinée. Je vOus écris au son des trompettes et des chapeaux chinois qui précèdent les troupes au Champ de Mars. Il y a aujourd’hui grande parade militaire avw' exercice à feu : toujours, des uniformes et
UES DEUX-SICILES
des^ manœuvres. On croit former ainsi des défenseurs de l’autel ét du thjne. On forme une soldatesque ennuyée .qui ne se. battra pas.
. La marine aussi préoccupe le pouvoir. On annonce un formidable équipement de chaloupes canonnières, et l’on ne trouve pas de bois pour en comniencer la construction. Ce pauvre Borbone, qui Vient d’être lancé, paraît avoir déboisé tout le royaume.'
Cependant les levées continuent' et se poursuivent avec une extrême rigueur. 11 s’est passé avant-hier un fait curieux à signaler ; il montre bien les rnœurs du pays et la fatale influence du dernier règnei Le fey roi était fort indulgent pour les hommes corrompus ; il n’en voulait sincèrement qu’aux convictions libérales. Il portait respect et donnait de l’Excellence aux rares hommes d’honneur qui l’ont servi , mais il aimait et tutoyait les Scapins, qui' n’ont jamais manqué dans ses ministères; il disait en riant à tel secrétaire d’État : a Tu es le plus grand coquin de mon royaume. » Quand le vol était trop violent et trop scandaleux, il chassait quelquefois le voleur, mais ne l’envoyait point au bagne ; au contraire , il le plaçait à la consulte d’État. Le bagne • était réservé à Poërio, à Settembrini , aux probités et aux courages inflexibles".
11 est résulté de ce système que les petites fourberies, les fraudes, les concussions n’ont ÿamais cessé d’être à l’ordre du jour. Tout se paye à Naples, et il n’est pas un employé du gouvernement qui ne reçoive des particuliers un prix quelconque pour certaines faveurs obtenues , même quand ces faveurs sont des droits. Mais ce sont presque toujours des passe-droits. Ainsi, les médecins attachés au conseil de révision
us
a AK I H A I. DI. — au N Q U fi f K
pour le service militaire sont tous ou presque tous soudo\”és par les familles des recrues. Au lieu d’acheter un' remplaçant, on achète un médecin. Il examine son'homme et lui décerne un brevet de maladie incurable. La science a tant de ressources! Elle aurait su exempter du service (avant la guerre ) tout un régiment de zouaves et l’envoyer à l’hôpital.
Le gouvernenient s’est aperçu dé ces mebées et n’a rien fait pour les* punir : cela n’^en vaut pas la peine. Mais il a joué au plus fin avec les corrupteurs et les salariés. Avant-hier, tout à coup, sans crier gare, au moment où le conseil de révision s’est assemblé , il a mis tous les médecins à la porte et én a fait venir d’autres. Cette mesure a amené des rapports très-satisfaisantS sur l’état sanitaire dp la ville. -Les jeunes gens de cette levée se portent beaucou[) mieux que ceux des levées précédentes depuis trente ans environ.
21 février.
C’est aujouixl’hui le mardi gras; je n’ai jamais vu Naples aussi triste. Pas un masque dans les rues-, pas une femme aux balcons ; le ciel gris s’est mis de la partie : on pourrait se croire à Londres. Autrefois, à ' pareil jour, des' chars bariolés couraient tout le long de Tolède , échangeant entre eux ou avec les balcons buv’erts et peuplés une grêle de dragées et line averse de Heurs. Maintenant un carême incessant assombrit la -ville. Des ordonnances de police ont interdit, à- mots couverts, le carnaval. iNous continuons à porter le deuil du feu loi qui, dçpuis douze ans, était mort pour son peuple.
DKS DF.UX-SICII.RB. !HI
Le nouveau souverain avait paru, au commencement de l’hiver, assez enclin à la joie. On le rencontrait dans les rues , on l’applaudissait au théâtre, on assurait. même qu’il permettrait des bals à la cour. On comptait sur la nouvelle reine pour rajeunir cette maison boudeuse. On croyait la cour de Ferdinand vaincue à jamais par l’influence de la jeunesse et de la l)eauté. Ces illusions ont vécu le temps d’un rêve.
Vous ne savez pas à Paris ce que c’est que la camarilla, cette société secrète et terrible qui, composée d’hommes perdus, de vieillards tombés, de cerveaux obtus., d’opinions ridicules et impossibles, a pourtant une patience, une ténacité, une force d’inortie qui, depuis quarante ans, résiste à l’Europe et écrase le pays. A la France, à l’Angleterre, à l’Italie, au vo'u national, cette société n’oppose qu’elle-même ettriom-, plie, dans sa' décrépitude, de tous les efforts jeunes et généreux. Elle a contre elle, à Naples, une partie de la cour, la jeune reine, les oncles du roi, tous les hommes d’I^tat de quelque valeur, toute la diplomatie étrangère (excepté le nonce du pape et le ministre d’Autriche ) , toutes les classes lettrées, tous les hommes d’esprit et les hommes d’honneur, — et, seule ainsi contre tous, elle écarte les uns, frappe les. autres, séduit et corrompt les faibles, exile ou tue les forts, et tfure, et règne! Elle a enveloppé le roi dans ses toiles d’araignée ; elle l’étourdit et l’épouvante par cette fantasmagorie révolutionnaire de stndes armés et de spectres- rouges qu’elle fait danser sjins cesse autour de lui. Et le roi ne va plus au théâtre, il ne donne plus de fête, il s’arme et il prie. « Si vous jmssez la frontière, vous perdez votre dynastie,» lui disait l’autre
O A R t B A I. P I. ^ C O N Q U fiT E
jour un. de ses parents. Il a répondu : « J’aijne mieux perdre mon trône que mon âme. »
On lance contre ce jeûne prince épouvanté de faux régicides. L’un d’eux, il y a' quelque temps. Sur le quai de Gliiaia, s’est attaché des deux mains à la voiture royale : on me dit que, depuis ce jour-là, la jeune reine ne veut plus sortir. Plus récemment, la police a fait arrêter un individu déclarant .qu’il voulait attenter à la vie du roi. 11 s’est trouvé que cet homme, au contraire, appartenait aux bandes; tes plus attachées au trône et à l’autel , et qu’il était connu de plusieurs ministres.
Telle est l’influence de la camariHa. Elle gouverne tout, jusi^u’à la magistrature. E^, à ce sujet, j’ai un fait scandaleux à vous racbnter, sur lequel j’appelle toute votre attention. ’ - > '
Je vous ai parlé de l’arrestation du baron Pîetro Compagna , un des jeunes hommes lès plus estimés de la noblesse napolitaine. 11 est le beau-frère du marquis Del Carretto. Cette’ haute protection lui a fait ol>tenir non sa, grâce, mais son jugement. C’est une grande faveur ici d’être jugé ; les prisons regorgent de gens qui l’implopent en vain depuis nombre d’années. M. Pietro Compagna fut donc admis à comparaître devant la cour Criminelle. C’est vendredi dernier que l’accusation' a étô proposée dans ki chambre du conseil. C’était le procureur général en chef, M. Nicoletti, l’un des hommes les plus acharnés de la réaction, qui avait été chargé du réquisitoire. Eh bien ! le prévenu était si manifestement innocent de toute peccadille politique, les dénonciations invoquées contre lui avaient si peu de puissance et de valeur, que M. Ni-
DES DElIXtSICILES.
coletti liii-mêine, désarmé par l’évidonce, concluait à la mise Immédiate en liberté de M. Compagna.
Vous croyez que les juges adoptèrent ces conclusions? Pas le moins du monde. L’acte d’accusation était un verdict de non-culpabilité, mais la camarilla ne se rend pas à ces justices éclatantes. Le président de la cour reçut à temps une lettre ministérielle de M. Ajossa, directeur de la police. ^Cette lettre avertissait la cour que M. Compagna' était inscrit depuis 1850 sur la liste des altendibili (suspects), et réclama'it contre .lui toutes .Ifes rigueurs de la justice. Et ici j’ai deux choses à faire remarquer : en premier'lieii, qué M. Compagna, étant fort jeune, était encore un enfant • à l’époque indiquée par M. Ajossa; en second^lieu, que le roi François II, à son avènement, avait accordé une absolution plénière à tous les suspects* de son royaurne. Mais ces raisons ne suffisent pas pour arrêter le zèle de la camarilla. Les juges effrayés n’osèrent plus, adopter les conclusions du procureur général. Ils n’osèrent pas non plus poursuivre un prévenu déclaré innocent par son accusateur lui-même; ils ordonnèrent donc sa mise en liberté, mais sous caution et avec résidence forcée à poste fixe, en cas d’éVéments~ futui’s de culpabilité.
M. Compagna commença par payer la caution , qui est de 200 ducats ; vous croyez qu’après avoir encaissé l’argent on le laissa libre? Pas le moins du nfonde. Une seconde lettre du directeur de la police vient d’empêcher son élargissement. C’est ce qu’on appelle ici posar r empara ; cela s’appelle, en français, violer la justice. Les gouvernements absolus ont toujours des lois contre les lois. • • ‘
GARIBALDI. — CÛNQÛÊTE
J’ai à vous raconter un fait plus déplorable encore. Notez que je ne répète pas ce que je lis, dans les livres et dans les journaux, sur les oruaütés de là police. Je ne confirme ni ne combats les assertions des autres sur la torture, par exemple, à Naples et en Sicile : horreurs qui remplissent en France , et surtout en Angleterre, des volumes entiers. Je dis' seulement ce que je vois et ce que je sais pertinemment ; c’est assez poignant, assez l>arbare. ' • ,
Il s’agit d’un employé du chemin de fer, jeune homme marié , père de trois enfants. F.n décembre 1859, il avait eu une dispute avec un homme de police et s’était porté sur lufà des voies de fait.' L’argousin, comme c’était son droit, alla ser-plaindrp son commissaire, ét Je commissaire, nommé Primicile Carafa, fit arrêter le soir même l’employé du chemin de fer. Le^ malheureux, conduit au commissariat,, fut enfermé dans la chambre où passent la nuit ceux qu’on arrête, et là, sans défense, assailli par trois sbires , dont l’un était celui qu’il avait frappé , il subit des traitements que je n’oserais répéter dans notre langue. iQu’il me sullise de dire qu’à la suite de ces honteux sévices, le patient dut subir une opération horrible : la castration.
Eh bien ! après ces violences, il s’est adressé inutilement douze fois à diverses autorités pour obtenir justice ; le prpeureur général lui-même a repoussé sa plainte et refusé formellement de lui donner ^tisfaction. Ce n’est qu’au treizième recours qu’il est parvenu à se faire écouter; le commissaire de la préfecture, M. Lubrano, vient d’ordonner l’arrestation des,trois sbires. ' . .
DRR DErX-SICH.ES.
' M. Elliot à lord John Ihisscll. <
•( Reçue le 8 mars.) «Naples, 2 mars 1 SCO.
« Mylonl, , ‘
« 11 y a j)eu de temps, j’ai eu l’Ijonneur (renvoyer à Votre Seigneurie copie d’une circulaire du ministre de la police ordonnant aux agents d’arrêter sans hésitation toutes les personnes tant soit peu suspectes. Le gouverpement s’est depuis déterminé à faire un pas en avant, et hier on a arrêté dos hommes qui ne peuvent être soupçonnés d’avoir pris part à aucune conspiration.
(( Je ne puis préciser à Votre Seigneurie le nombre exact des personnes an’êtées , bien que j’aie entendu dire qu’il y en avait eu beaucoup dans la classe moyenne et dans le peuple. Mais, parmi mes amis et connaissances, j’en puis compter cinq, tous appartenant aux plus grandes familles, qui ont été arrêtés ou n'ont échappé à la police qu’en se cachant. Ce gont le prince Torella, le martjuis Bella, son frère, le prince Camporeale, le duc Proto et le marquis Vulcano.
(( Le prince TorelIa'"reçut une lettre qui l’invitait à se rendre ù la préfecture de police ; il le fit, ne. se doutant de rien, et lorsqu’il y arriva, on lui dit qu’il était arrêté et qu’il fallait être prêt le lendemain à quitter le royaume. Le prince ne fit aucune résistance, eX demanda senlemeiU à retoumer chez lui faire ses préparatifs et prendre congé de sa mère, qui est fort âgée. Cette permission lui fut refusée, et il ne put pas non pjus savoir de quel crime il était accusé.
fi A K I B A I. D I. — C O N Q U ftT K
« L’aiTeslation du prince, cependant, qui, dans les circonstances, n’éfalt justifif^e par rien, produisit un^ tel effet sur toutes les classes,' que la fnêmenuit on lui rendit la libertf^ et on lui permit de retourner chez lui. On nous dit maintenant qu’il y à eu erreur. Le marquis Relia, son frère , a pu échapper à la police , mais il a reyu l’ordre de quitter le royauhie.
« Le prince Camporeale réussit également à se cacher, et a depuis été autorisé ù rentrer chez lui. Pour lui, comme pour le prince Torella, on dit que l’ordre de son arrestation n’a été donné que par méprise. -
« Le duc Proto et le marquis Vulcano ont été arrêtés et exilés sans instruction ni jugement.'
« Les deux marquis Monte-Rossi, MM. Valla, de Simone, les deux jMM. de Filippi ont été exilés de la même manière.
« MM. de Filippi sont l’un jurisconsulte et l’autre employé du gouvernement; tous deux ont de la famille et ne la faisaient subsister que par le fruit de leur travail. Voilà deux familles sans pain et ôbligées d’avoir recours à la charité. — Hier, dans l’après-midi et pendant la nuit, la ville a été parcourue en tous sens par des patfouilles ; les troupes ont été sous les armes, mais il n’y a eu aucun trouble, bien que le goruvernement affirme qu’il a des preuves positives qu’il devait y avoir une manifestation dangereuse et qu’une proclamation séditieuse avait été affichée.'
« Si l’existence des complots et des conspirations paraît évidente au gouvernement , cette existence est loin d’être prouvée pour tout le monde. Mais on ajoute foi aux dénonciations des espions , et les accusés, sans qu’on les ait entendus, sans jugement, reçoivent
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DES dÉuX-SICILES.
l’ordre de partir pour l’exil. — d’informerdi Votre Seigneurie, par le courrier de liiardi, des démarches que j’ai faites dans le vain espoir d’amener le gouvernement à. cesser de suivre une voie qui, s’il continue, le conduira à la perte de son royaume et à la ruine de sa dynastie. ■ * ‘ •
« J’ai l’honneur, etc. * ' ' .
. « Signé ^ Henry Eujot. »
« Naples, 3 mars 1860.
« Mylord, j’ai saisi la première occasiwi qui m’a été offerte de voir M. Carafa et de m’informer auprès de lui de la cause des arrestations dont je vous parlais dans ma dépêche d’avant-hier. Je lui ai demandé si le pays était dans une situation assez critique pour justifier de semblables mesures dirigées contre des hom-r mes que l’on ne pouvait pas sérieusement soupçonner de complot ou de trahison. .
« M. Carafa m’a répondu, comme il l’avait déjà fait antérieurement, que le gouvernement n’éprouvak aucune inquiétude, mais qu’il avait été informé, à ne point en douter,. que les partisans de l’annexion à la Sardaigne avaient l’intention de faire une manifestation qu’il eût été nécessaire de dissiper par la force, et que les mesures auxquelles je faisais allusion avaient été prises pour empêcher l’effusion du sang. Son Excellence allégua ensuite d’un air de triomphe la tranquillité, qui règne depuis hier, comme une preuve de la supériorité du système suivi par le gouvernement.
« Je lui répondis que si le gouvernement napolitain avait la preuve d’une conspiration contre la loi, il ne
1 0 <\ O A R I H AI . D 1 . — r O N g U ft T R
pouvait point être blâmé d’avoir fait arrêter des conspirateurs ; mais que j’étais bien convaincu qu’il n’avait aucune preuve contre les personnesqui, au lieu d’être publiquement jugées par un tribunal où l’on aurait pu prouver leur innocence ou leur culpabilité , ont été transportées ou exilées sans examen et sans jugement.
« M. Carafa me répliqua que le gouvernement était décidé à agir ainsi ; car, bien qu’il eût des preuves suffisantes pour lui-même delà culpabilité des personnes arrêtées, il n’y avait pas une évidence telle que celte culpabilité pût être prouvée devant un tribunal. — En un mot, lui répondis-je, vous êtes résolus à accepter comme preuves décisives les'dénonciations des espions , que vous n’osex pas mettre face à face avec les accusés. Sans aucune apparence de honte, M, Carafa me dit que-felle était l’intention du gouvernement, qui, me répéta-t-il, tout convaincu qu’il est de la culpabilité des accusés , ne pourrait pas la prouver légalement.
.(( Je lui demandai alors s’il pensait qu’un homme comme le prince Torella pût être le chef d’une démonslratiqn séditieuse, mais puérile; il nie répondit qu’il ne le croyait pas, et que l’arrestation du prince a\1iit été une erreur à laquelle on avait remédié aussitôt que possible.
« Je priai M. Carafa de ne pas me dire que l’on pouvait arrêter, par erreur, un homrhe comme le prince Torella; que la seule erreur était de s’être trompé sur l’effet produit par cette arrestation sur-- le public. Je demandai si le prince Camporeale, qui se cachait en ce moment, était un homme dangereux. M. Carafa me répondit que je pouvais dire au prince qu’il
DES DEUX-SICILES
pouvait rentrer chez lui sans crainte d'être inquiété.
« Je dis alors que Je marquis Bella -avait été. informé que, s’il se rendait de lui-même ici, on lui remettrait ses passe-ports pour qu’il pût passer la frontière, mais qu’il n’osait pas se mettre entre les mains de la police, car l’innocence n’est point un protecteur dans un pays où il n’est pas permis à un accusé de se défendre.
« M. Carafa m’autorisa à porter au marquis Bella la promesse qu’il lui serait permis de quitter le royaume. ■ .
« J’employai tous les arguments possibles' pour essayer de persuader au gouvernement d’abandonner la route fatale dans laquelle il s’est embaixiué , et je fis spécialement remarquer que; dans un moment où l’administration n’a pas de chef, tout rodiéux des mesures adoptées retombe sur le roi lui-même: je conclus en disant que j’étais convaincu qne la perte de Sa Majesté et de sa dynastie était inévitable si elle n’écoutait pas des conseils plus sages, et je priai M. Carafa de vouloir bien demander au roi une audience pour moi, afin que, si la catastrophe arrive, je ne puisse me reprocher de n’avoir pas fait tout ce qu’il dépendait de moi pour sauver un souverain inexpérimenté d’une ruine imminente. ,
« M. Carafa me promit de transmettre au roi ma demande, mais je n’ai point encore reçu de* réponse. Les ambassadeurs français et anglais ont tenu le même langage que moi.
U J’ai l’honneur,' ete.
« Signé : Henhy Eu.iüt. »
NL le baron Brenier, ministre do France, est allé aussi,
G ARI B. U. DI. — CONQUÊTE
de son côté, présenter au roi ses humbles remontrances. L’autre, jour, dimanche, il attendit longtemps et, inutilement audience dans un salon du palais. Après mille ambages et mille excuses pour gagner du tpmps, on vint dire au diplomate que Sa Majésténese trouvait pas.
— -Il paraît, dit en souriant M. Brenier, que Sa Majesté est pei'due.
Le général Sabatelli, qui était là, répliqua finement : -• — Rassurez-vous ; elle n’est, qu’cf^nÿ . : " '
Les deux mois sçnt authentiques, je les tiens d’un témppin écoutant.' -.r • • .1 »*• • ' .
19 mars.
. Nous avons maintenant un nouveau ministère ; le prince de Cassero devient président âu' cabinet', mais M. Ajossa reste à la police. Filangieri quitte décidément la place, après une campagne désastreuse où il a perdu sa réputation. Appelé au pouvoir par la diplomatie, qu’il s’était attachée par de belles promesses, il a mis .tout son zèle à ne pas les tenir et s’est fait remarquer au ministère par l’obstination. de sa résistance à toute idée de progrès et.de nationalité. Encore s’il avait affermi par là le trône de son maître ! — Mais au contraire il n’a fait que l’ébranler et le déshonorer. De concert avec Ajossa, l’enfaiit perdu de la police, il a rendu presque inévitable la chute de cette dynastie, déjà déracinée aux trois quarts par le règne fatal de Ferdinapd. La Sicile s’agite et je crois bien que le Piémont là mène ; la terreur de Garibaldi dqnt nous nous moquions naguère n’était pas aussi folle et prématurée qu*elle le paraissait aux hommes désospiérés de l’opposition. Nous sommes à la veille
DRS DEÜX-SifciLES. 109
d’un soulèvement, — peut-être même d’une catastrophe. . ' . .>■’ ■ ' .
28 mars. • ••
On a beaucoup parlé de l’intervention de François H dans les Romagnes; réminiscence de Robert Guiscard. — Tous ces bruits sont maintenant tombés. Cela ne veut pas dire qu’ils aient été de pures inventions , de folles rumeurs pùbliques. Nous savons maintenant qu’il y avait à la cour un fort parti pour cette aventuré, et que le souveraip inclinait à l’écouter. C’étaient d’abord les ultramontains, dont la principale veilu, vous le savez, n’est pas la prudence, et tous lès don Quicbottes de la bonne cause , les chevaliers de la croisade, qui regardent par-dessus les moyens. Jls auraient précipité le royaume et la dynastie à sa perte' pour faire quelque chose en faveur dû Vatican. Il y avait, de plus, les ennemis du Piémont, aveugles dans leur rancune.
Cn nombre considérable .de courtisan» n’oril pas encore pris leur parti de ce grand triomphe italien qui déconcerte toutes leurs prévisions et montre la folie de leur prétendue sagesse. Ils avaient détourné le jeune roi de loute^illiance avec l’Italie en lui annon-. . çant que Solferino n’était qu’une chimère et Villa- ' franca seule une réalité. Ils allaient plus loin , ils prédisaient la restauration prochaine de l’Autriche en Lombardie.’ Ils rapt)elaient l’exemple du roi Ferdinand, qui, seul un moment contre l’Italie et contre l’Europe, n’avàit pas attendu' les journées de juin pour faire son 15 mai et pour inaugurer la contre-révolution.
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GARIB'ALDI. — CONQUÊTE
El ils conseillaient de j>ersister dans cette politique d’isolement et de résistance. . '
Mais en voyant le Piémont, par ia hardiesse de son initiative et la persistance de ses efforts, étendre de jour en jour son influence et absorber enfin 1a Toscane et l’Émilie dans itn royaume agrandi, Us ont compris qu’ils avaient conseillé une sottise, et que leur partie était perdue. Ils ont fait alors comme les mauvais joueùrs : ils ont voulu brouiller les cartes, entrer flans la bagarre et remettre tout -en question. Ils ont dit au roi , qui ne deniandait pas mieux. : Jetons-nous tête baissée dans les Marches.
Et aussitôt-Turent prises les dispositions que je vous ai rapportées, et qui firent croire , non sans motifs, à l’imminente de l’intervèntion. ’ •
Par bonheur pour la dynastie, l’Autriche est mieux, conseillée que le roi de Naples. Elle« compris que si le pouvoir entrait en lice, il était perdu. L’armée n’aime pas beaucoup le chef deTÉtàt, et elle aime encore moins la guerre, surtout une guerre contre le Piémont, qui a, dans tout ceci, le seul rôle sympathidue et le seul heureux; quant au pays, il est assez mécontent pour se soulever quand il n’aura plus d’armée à craindre. Tout cela n’était pas difficile à voir, outre le ■ danger d’une provocation qui aurait remis à cheval le héros légendaire, ce Garibaldi qui est déjà hàbitué à battre les chemins de Velletri. L’Autriche a donc ordonné que l’intervention ne se fît pas \ et elle ne s’est pas faite.
Ainsi nous n’aurons plüs à en parler désormais. D’aiHéurs il commence à venir de Sicile des bruits très-alarmants, et je doute fort que d’ici à peu de
DES DEÜX-S1CII.ES. , 111
temps k roi de Naples ait des soldats à dépenser pourla protection des autres.
Voici la traduction d’une lettre encore inédite adressée de Gênes, le 29 novembre 1859, à Victor-Emmanuel par Garibaldi :
« Sire,
« Je suis très-reconnaissant à Votre Majesté pour le haut honneur de ma nomination au grade de lieutenant général ; mais je dois faire observer à Votre ' Majesté qu’aVec cela je perds la liberté d’action, avec laquelle je pouvais être utile encore, dans l’Italie centrale et ailleurs (altrove). Veuille Votre Majesté être assez bohne pour peser la justice de mes raisons et suspendre, au moins pour le moibent, la nomination susdite.
(( Je suis avec un afléctueux respect,
. • . (( Ue Votrç Majesté,
(( Le très-dévoué,
« G. Gabibaldi. »
Ailleurs l — Ne serait-ce pas en Sicile?
O A RI B A LDI. — CONQUÊTE