LA BATAILLE DE MELAZZO
« Mon cher Carini,
« Grand combat, grande victoire! — 7,000 Napolitains ont fui devant 2,500 Italiens.
« J’ai pensé que cette bonne nouvelle serait un baume pour votre blessure, et je vous écris sous le canon même du château, qui fait feu fort maladroitement, rendons-lui cette justice, sur la Ville d'Édimbourg et sur votre très-humble servante Y Emma.
« Pendant que Bosco brûle sa poudre, nous avons le temps de causer. — Causons.
« J’étais à Catane , quand j’ai appris vaguement qu’une colonne napolitaine était partie de Messine et allait au-devant de Medici. J’ài envoyé à l’instant un messager au consul français de Messine, lequel m’a répondu que la nouvelle était exacte.
DES DEUX-SICII.BS.
l'jy
« « Nous avons levé l’ancre à l’instant même, espé-
rant arriver à Melazzo pour voir le combat.
« Le surlendemain, en effet, au moment où nous
entrions dans le golfe Oriental, le combat venait de
commencer.
« Voici ce qui se passait. Vous pouvez croire à l’exactitude des faits, puisque les faits s’accomplissaient sous nos yeux.
a Le général Garibaldi, parti le 18* de Palerme, était arrivé le 19 au camp de Miri ; depuis deux jours déjà des combats partiels avaient eu lieu.
« A peine arrivé, il avait passé en revue les troupes de Medici, qui l’avaient accueilli avec enthousiasme.
« Le lendemain, à l’aube du jour, toutes les troupes étaient en mouvement pour attaquer les Napolitains sortis du fort et du village de Melazzo qu’ils occupaient.
a Malenchini commandait l’extrême gauche, le général Medici et Cosenz le centre-, la droite, composée simplement de quelques compagnies, n’avaient pour but que de couvrir le centre et l’aile gauche d’une surprise. *
« Le général Garibaldi se plaça au centre, c’est-àdire à l’endroit où il jugeait que l’action serait la plus vive. Le feu commença sur la gauche, à moitié chemin de Miri à Melazzo.
« On rencontrait les avant-postes napolitains cachés dans les roseaux.
« Après un quart d’heure de fusillade sur la gauche, le centre à son tour s’est trouvé en face de la ligne napolitaine, et l’a attaquée et délogée de sa première position.
OARIBALDI. — CONQUÊTE
« La droite, pendant ce temps, chassait les Napoli- • tains des maisons qu'ils occupaient.
« Mais les difficultés du terrain empêchaient les renforts d’arriver. Bosco poussa une masse de 6,000 hommes contre les cinq ou six cents assaillants qui l'avaient forcé de reculer, et qui, accablés par le nombre, avaient été forcés de reculer à leur tour.
« Le général envoya aussitôt prendre des renforts.
Les renforts-arrivés, on attaqua de nouveau l’ennemi caché dans les roseaux et abrité derrière des figuiers d’Inde.
« C’était un grand désavantage pour les Italiens, qui ne pouvaient attaquer à la baïonnette.
« Medici , en marchant à la tête .de ses hommes, avait eu son cheval tué sous lui. Cosenz avait reçu une balle morte dans le cou et était tombé ; on le croyait blessé mortellement, lorsqu’il se releva en criant : Vive l'Italie! La blessure n’était que légère.
« Le général Garibaldi se mit alors à la tête des carabiniers génois avec quelques guides et Misori. Son intention était de déborder les Napolitains et de les attaquer de liane, en coupant ainsi la retraite à une partie d’entre eux; mais on trouva sur la route une batterie de canons qui s’opposa à cette manœuvre.
« Misori et le capitaine Statella poussèrent alors sur la route avec une cinquantaine d’hommes ; le général Garibaldi se mit à leur tête et dirigea la charge.
A vingt pas, le canon chargé à mitraille fit feu.
« L’effet fut terrible; cinq ou six hommes seulement restèrent debout. Le général Garibaldi eut la semelle de sa botte et son ctrier emportés ; son cheval, blessé, devint indomptable, et il fut forcé de l’aban-
DES DEUX-SICILE S
donner en y laissant son revolver. Le major Breda et son trompette étaient tués à ses côtés; Misori tombait sous son cheval, frappé à mort par un biscaïen-, Statella restait debout au milieu d’un ouragan de mitraille ; tous les autres étaient morts ou blessés.
« Ici, les détails disparaissent dans l’ensemble ; tout le monde se bat, et se. bat bien.
« Le génértd, voyant alors l’impossibilité de prendre le canon qui avait fait tout ce ravage de front, envoie prendre quelques compagnies au colonel Donon, se jette avec elles à travers les roseaux, en recommandant à Misori et à Statella, les roseaux franchis, de sauter par-dessus le mur qu’ils devaient trouver devant eux, et comme le mur franchi ils devaient se trouver à peu de distance de la pièce de canon, de s’élancer sur elle.
« Le mouvement fut exécuté par les deux officiers et par une cinquantaine d’hommes qui les suivaient avec beaucoup d’ensemble et d’élan ; mais lorsqu’ils arrivèrent sur la route, la première personne qu’ils y trouvèrent était le général Garibaldi, à pied et le sabre la main.
« En ce moment, le canon fait feu, tue quelques hommes ; les autres s’élancent sur la pièce, s’en emparent et l’entraînent du côté des Italiens.
« Alors, l’infanterie napolitaine s’ouvre et donne passage à une charge de cavalerie qui s’élance pour reprendre la pièce. Les hommes du colonel Donon, peu habitués au feu, se jettent des deux côtés de la route au lieu de soutenir la charge à la baïonnette ; mais, à gauche, ils sont retenus par les figuiers d’Inde, ït droite par un mur. La cavalerie passe comme un
GARIBALDI. — CO NQUÊTB
tourbillon. Des deux côtés, alors, les Siciliens font feu; leur terreur d’un instant a disparu.
« Fussillé à droite et à gauche, l’officier napolitain s’arrête et veut retourner en arrière; niais alors, au milieu de la route, il trouve, lui barrant le passage, le général Garibaldi, Misori, Statella et cinq ou six hommes. Le général saute à la bride du cheval de l’officier, en lui criant : « Rendez-vous! » L’officier, pour toute réponse, lui porte avec son sabre un coup d’élite; le général Garibaldi le pare, et, d’un coup de revers, lui ouvre la joue; l’officier tombe; trois ou quatre sabres sont levés sur le général, qui blesse un de ses assaillants d’un coup de pointe ; Misori en tue deux autres et le cheval d’un troisième de trois coups de revolver; Statella frappe de son côté, et un homme tombe ; un soldat démonté saute à la gorge de Misori, qui lui casse à bout portant la tête d’un quatrième coup de revolver. Pendant cette lutte de géant, le général Garibaldi a rallié les hommes éparpillés. 11 charge avec eux, et, tandis qu’on extermine ou qu’on fait prisonniers les cinquante cavaliers, depuis le premier jusqu’au dernier, il joint enfin, secondé par le reste du centre, les Napolitains, les Bavarois, les Suisses, à la baïonnette. Les Napolitains fuient, les Suisses et les Bavarois tiennent un instant, mais fuient à leur tour : la journée est décidée; la victoire n’est pas encore, mais sera aux héros de l’Italie.
« Toute l’armée napolitaine se mit en retraite sur Melazzo. On arrive en la poursuivant jusqu’aux premières maisons; là, les canons du fort se mêlent au combat.
« Vous connaissez la situation de Melazzo, bâti à
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cheval sur une près qu’ile. Le combat, qui avait commencé clans le golfe oriental, avait peu ù peu tourné au golfe occidental; dans le golfe était la frégate le Tukèri, l’ancien Vèloce. Le général Garibaldi se souvient qu’il a commencé par être marin; il s'élance sur le pont du Tukèri, monte dans les vergues, et de là domine le combat.
« Une troupe de cavalerie et d’infanterie napolitaine sortait du fort pour porter secours aux royaux ; il fait pointer une pièce de soixante sur cette troupe, et, à quart de portée, lui crache une grêle de mitraille; les Napolitains n’attendent pas un second coup ot fuient.
«Alors une lutte s’engage entre le fort et le bâtiment. Quand le général Garibaldi voit qu’il est parvenu à attirer sur lui le feu du fort, il saute dans une chaloupe avec une vingtaine d’hommes, se fait débarquer et se jette dans la fusillade de Melazzo.
« La fusillade dure une heure encore, après quoi les Napolitains, repoussés de maisons en maisons, rentrent au château.
« J’avais assisté à tout le combat du pont de la goélette. J’avais hâte d’aller embrasser le vainqueur. La nuit venait, je me fais débarquer â mon tour, et au mi ieu des derniers coups de fusil nous entrons à Melazzo.
« Il est ditiicile de se faire une idée du désordre et de la terreur qui régnent dans la ville, peu patriote, dit-on. Les blessés et les morts étaient couchés dans les rues. La maison du consul français était encombrée de mourants ; le général Cosenz y était au milieu des autres blessés.
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« Nul ne pouvait me dire où étaient Medici et Garibaldi. Au milieu d’un groupe d’ofticiers je reconnus le major Cenni, qui se chargea de me conduire au général. Nous arrivâmes au bord de la mer, suivîmes la marine et trouvâmes le général sous le porche de l’église, avec son état-major couché autour de lui.
« 11 était étendu sur la dalle, la tête appuyée sur sa selle, écrasé de fatigue. 11 dormait.
« Près de lui était son souper : un morceau de pain, une cruche d’eau.
« Mon cher Carini, je venaisde vieillir de 2,500 ans; j’étais en face de Cincinnatus.
« Dieu vous le garde , mes chers Siciliens. Si vous le perdiez, le monde entier ne vous en donnerait pas un autre.
« J’ai encore bien des choses à vous dire , mais je vous les dirai de vive voix. Le général vient de rouvrir les yeux : il m’a reconnu et me garde demain toute la journée.
« A vous de cœur. « Alexandre Dumas. »
J’ai reçu depuis du général Beneventuno del Bosco (qui n’était que colonel à Melazzo) un rapport trèsdétaillé , mais tout militaire , sur ses opérations dans ce combat déjà célèbre. Le rapport ne contredit pas celui d’Alexandre Dumas sur les faits , mais le désaccord est complet sur les chiffres. M. Del Bosco déclare qu’il n’avait avec lui que deux bataillons et demi de chasseurs, dont 1,600 hommes seulement ont pris part à la lutte. 11 prétend n’avoir eu qu’un seul obusier perdu. Je me borne à citer la fin de ce document, que je tiens du général lui-même.
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« Le combat dura huit heures et demie , sans nous faire jamais quitter nos positions, et cela malgré les plus grands efforts et les nouvelles masses ennemies qui se succédaient pour rompre notre centre et nous empêcher de nous rallier et de nous replier sur Melazzo, hase de nos opérations.
« Quelle que fût, néanmoins, la valeur de nos chasseurs, leur long combat contre des masses continuellement remplacés à de courts intervalles, et le manque de troupes à substituer, de notre côté, aux troupes déjà lasses, décidèrent le colonel del Bosco à céder le terrain pied à pied , et à prendre dans Melazzo les positions déjà établies.
« Cependant la frégate le Yèloce, qui pendant tout le jour s’était maintenue à la hauteur du tlanc gauche de l’ennemi, eut à peine observé notre retraite, qu’elle s’avança vers l’esplanade de San-Sapino , et , tirant sa mitraille, força la colonne de rentrer dans le fort, d’où M. le colonel Pironti, qui le commandait, fit tirer divers boulets de 2k contre le vapeur, afin de faciliter la •marche régulière de la troupe.
« L’ennemi hésitait toujours à entrer dans le pays, complètement abandonné par les habitants. 11 nous laissa donc le temps de transporter, avec nos très-faibles moyens, nos 87 blessés, sans compter ceux des ennemis, affectueusement recueillis par nous. Par suite de l’imprévoyance de M. le major Maringh, restèrent prisonniers trois docteurs de l’ambulance, non avertis à temps.
« Nos pertes furent de 2 officiers morts et 8 blessés, outre 38 soldats morts et 83 blessés. Le nombre des soldats non retrouvés s’élève à 31 seulement, parmi
lesquels nous comptons les morts et les blessés laissés sur le champ de bataille.
« Au dire des prisonniers et des sous -ofliciers déserteurs qui s’approchèrent du fort dans les moments de trêve, l’ennemi a eu 1,100 hommes hors de combat, et, parmi les morts , il déplore un grand nombre d’ofiiciers. Le fait a été confirmé par le consul piémonlais à l’intendant de Messine, d’où partirent force voitures et docteurs des environs.
« Enfin, Garibaldi lui-même a dit à M. Salvy, commandant du Prolis, qu’il avait perdu plus de 800 hommes, et qu’il n’en commandait pas plus de 8,000, tandis que tous, y compris les prisonniers, s’accordent à déclarer que nous fûmes attaqués par environ 12,000 hommes.
« Un fait incompréhensible , c’est la timide entrée des ennemis dans le pays. Ils tirèrent sans nécessité, avec leurs carabines , du haut des promontoires qui entouraient le fort, et ils n’auraient pas cessé de tirer sans notre silence tranquille.
« Le chevalier Salvy, commandant du Prolis, alla visiter M. le colonel del Bosco le matin du 23, dans le fort; et, après diverses paroles, il entreprit de lui dire, au nom de M. Garibaldi (sic), qu’on lui offrait de rentrer ù Naples avec ses officiers, tous avec leur épée, en laissant derrière lui toute la troupe. On l’informait en même temps que, s’il s’opposait ù une pareille proposition, le colonel del Bosco aurait sauté avec toute la garnison du fort dans les quarante-huit heures. Sans hésiter, del Bosco répondit qu’il préférait sauter seul, en s’asseyant sur le point où était la mine, plutôt que d’accepter des conditions déshonorantes, et qu’il
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laisserait juger à l’histoire qui était le plus brave et le plus généreux, du vainqueur ou du vaincu : ce dernier se trouvant dans le fort, parce qu’il avait été repoussé par des forces quintuples.
« La capitulation fut faite le lendemain 24 par M. le colonel Ansani , de l'état-major, envôyé de Naples à cet effet avec quatre frégates, pour négocier la sortie de la garnison. Si bien que le colonel del Bosco dut se soumettre , malgré lui , à ce qu’il avait été établi par ordre supérieur. EtM. Garibaldi, bien qu’il eût stipulé la sortie de la garnison avec les honneurs de la guerre, demanda bassement ( vilmentc ) et obtint pour condition expresse qu’on lui laissât les deux chevaux qui étaient la propriété exclusive du colonel del Bosco.
« De pareils procédés montrent la gravité du péril où une poignée de braves Napolitains avaient mis M. Garibaldi et ses partisans. Jusqu’à onze heures avant midi, l’avantage de la journée était pour le petit nombre d’hommes résolus qui défendaient Melazzo.
« Ces détails sont soumis à S. Exc. le ministre de la guerre par le commandant de brigade del Bosco, en passant sous silence bien des traits de bravoure et de générosité qui seront consignés plus tard dans la liste «le ceux qui se sont distingués.
« Signé, le colonel commandant , « Del Bosco.
« i août 1 S 60 . a
La bravoure et la loyauté militaire du général del Bosco n’étant pas en cause, il m’est permis de lui poser une simple question au sujet des chiffres qu’il nous donne. Comment se fait-il qu’une victoire remportée
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sur un si petit nombre de soldats et qui a coûté si cher aux patriotes (1,100 hommes sur 12,000 combattants contre 1,600), ait amené, sans coup férir la prise de Messine et livré l’île entière au dictateur?
30 juillet.
L’opposition se décide à agir constitutionnellement. Elle organise une résistance légale, elle établit des communications et provoque des rapprochements entre la garde nationale et l’armée — elle se sert même de la presse pour demander des garanties au pouvoir. On a remarqué dans YJride de samedi soir un article catégorique de M. Ricciardi, demandant au ministère, en échange de la confiance qu’il réclame, les six points suivants : le renvoi des mercenaires, la dissolution de la garde royale, le désarmement des gardes urbaines, la réforme radicale, par voie d’élection, du personnel des municipes, la destitution de tous les instruments de l’oppression passée et la consigne du fort Saint-Elme aux gardes nationaux. Un second article , publié hier et signé du même nom , demande l’organisation immédiate en légion ^acrée de tous les soldats , sous-officiers et officiers qui se sont battus en 18fj8 et en 18^9 en Lombardie et en Vénétie.
Cependant Garibaldi marche en Sicile. 11 est entré dans Messine, il a signé avec le général Clary un armistice illimité. L’ile entière sera évacuée moins la citadelle de Messine, qui ne pourra bombarder la ville ni être attaquée, si l’armistice n’est pas dénoncé. Les navires garibaldiens peuvent circuler librement
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dans le phare, où deux cents barques environ sont déjà prêtes à embarquer des troupes. Enfin, le drapeau sicilien est reconnu par le général Clary.
Quant à une descente en Calabre, je crois que vous pouvez la considérer désormais comme un fait accompli. J’ai lu trois lignes autographes adressées par Garibaldi au comité de Naples et lui recommandant de se tenir prêt, car l’heure est proche. Je sais, d’autre part, et de bonne source , que le dictateur poursuivra son œuvre « dût-il se battre contre une armée de Cavour. » Je ne sais si le mot est de lui, mais celui de qui je le tiens était présent au combat de Melazzo et vit dans l’intimité du dictateur.
81 juillet.
La clôture des listes électorales est renvoyée au 10 août , par l’étrange raison que jusqu’à présent aucun électeur libéral n’était allé s’inscrire. Les uns disaient : A quoi bon? La Constitution n’est qu’un piège; à la réaction prochaine, les listes d’électeurs deviendront des listes de suspects. — Les autres disaient : A quoi bon? Avant que le parlement soit élu , Garibaldi sera à Naples. Nous nous inscrirons alors seulement, pour voter l’annexion, sur les listes élargies du. suffrage universel.
Ces deux motifs d’abstention vous donnent l’état des esprits dans le royaume.
Les soldats sont toujours pour la réaction. Vous l’avez vu le 15 juillet qui était un 15 mai avorté. Si bien que les hommes de l’opposition se sont consultés pour agir sur les troupes, aidés dans leurs efforts par
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les hommes du ministère et par des officiers supérieurs qui travaillaient dans le même sens pour prévenir des collisions sanglantes et affermir les institutions constitutionnelles.
Et ici je ne peux m’empêcher de placer une observation .
. Le règne fatal de Ferdinand a mis son successeur dans une situation désespérée, en le forçant de suivre une politique de résistance. Si bien que les haines accumulées par le père se sont exaspérées contre le fils. Ces haines sont devenues implacables. Le nouveau roi ne pouvait donc plus se soutenir que par l’oppression. Les concessions accordées trop tard et forcées par les victoires de Garibaldi lui ont rendu un fort mauvais service. Pas un cri de : Vive le roi ! n’a salué le drapeau italien ni les libertés rendues. Il y a eu des démonstrations pour M. Brenier, ministre de France ; il y en a eu pour la garde nationale ; il y en a eu pour Garibaldi, — mais pas une en faveur de François II, quoi qu’en disent les dépêches. On n’a crié : Vive le roi! que le 15 juillet, en sabrant la population.
Ce ne sont pas là des allégations arbitraires dans l’intérêt d’un parti quelconque, mais des f.dts certains , constatés, confirmés partout , je peux le déclarer sur l’honneur.
Donc ceux qui travaillent pour la Constitution travaillent pour l’annexion. La diplomatie, le ministère, les oncles du roi, les officiers supérieurs, les plus honnêtes g<ms du pays, hâtent la fin de la dynastie. Ceux qui détournent les soldats des violences et du pillage, ceux qui préviennent l’effusion du sang, sont, à leur insu, des annexionistes. Qu’on soit assez sûr
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au
de l’armée pour ne plus craindre un 15 mai, et nous aurons ici Victor-Emmanuel.
Eh bien ! ce mouvement commence . Dimanche dernier, des gardes nationaux ont fait amitié avec des sergents de la garde royale. Ils sont sortis bras dessus ,• bras dessous, dans les rues, en se comblant mutuellement de courtoisies et en s’arrêtant dans les cafés pour ravitailler leurs effusions. Au poste du Mercatello , où ils sont réunis, ils ont été salués par les applaudissements d’une foule immense. Tous les soldats qui passaient étaient priés par les hommes , et surtout par les femmes, d’entrer au poste, où on leur offrait des rafraîchissements. Il s’est consommé là plus de cinq cfnts glaces. Ailleurs, gardes nationaux et gardes royaux ont mis en réquisition toutes les petites voitures, avec forces compliments et cérémonies, chacun voulant laisser à l’autre la place de droite et monter après lui. La foule battait des mains et 11 e criait pas : Vive le roi ! mais : V-ive la troupe I
Si ce système continue, la reine mère étant à Gaëte, Nunziante démissionnaire ou destitué; Murena parti en écrivant au roi modestement : Sire, vous vous dépouillez de tout, vous exilez jusqu’à l’intelligence, — François II n’aura plus pour lui que lui seul, — et l’annexion pourra se faire sans coup férir.
Midi.
Je suis maintenant à bord du Pausilippe des messageries impériales, arrivé ce matin de Messine et partant ce soir pour Marseille. J’ai en face de moi Alexandre Dumas qui s’arrête un jour sur notre rade et qui
va de Sicile en France pour acheter des armes et les rapporter à Garibaldi. J’écris sous la dictée du romancier, qui m’offre généreusement des poignées de nouvelles.
* — Le désintéressement du dictateur est incroyable.
11 s’est alloué dix francs par jour : c’est sa liste civile. Un accident a brûlé l’autre jour son pantalon; il n’en avait pas de rechange et s’est trouvé fort embarrassé pendant un ou deux jours. — 11 a dit à Dumas ces jours derniers : Si j’étais riche, je ferais comme vous, j’aurais une goélette. — Et il venait de signer un bon de 500,000 francs.
— Il y avait hier, devant le phare de Messine, 168 bateaux de débarquement réunis sur une seâle ligne par Garibaldi , prêts à être poussés à la mer, et pouvant contenir chacun 25 hommes, sans compter les rameurs; quatre pièces de canon étaient sur le rivage, soit pour être transportées en Calabre, soit pour former une batterie sur la pointe du phare.
— Quelqu’un offrait à Garibaldi deux pièces de canons rayés achetées en Belgique. Il les refusa, disant que le canon était une arme inutile depuis l’invention de la baïonnette. — Le maréchal de Saxe en disait autant, au siècle dernier.
— En sortant de Messine , le colonel Bosco s’était vanté qu’il y rentrerait sur le cheval que les Messinois avaient envoyé au général Medici. Garibaldi voulut punir le Napolitain de cette hâblerie. Dans les clauses de la capitulation, il fit stipuler que tous les officiers du roi sortiraient de Melazzo sur leurs montures, Bosco
. seul devait sortir à pied. — Et ce fut sur le cheval de Bosco que Medici fit son entrée à Messine.
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— Un des articles de la capitulation portait que les armes seraient partagées par moitié. En prenant possession du fort, Garibaldi reconnut que les douze canons qui lui revenaient pour sa part avaient été encloués. Furieux de ce manque de foi , il sauta dans une barque, se rendit seul à bord de la frégate royale, et se fit restituer les douze canons que les Napolitains emportaient.
— Alexandre Dumas a été nommé citoyen de plusieurs villes de la Sicile (entre autres de Girgenti), et il va fonder un journal à Palerme; ce journal s’intitulera l’indépendant. Voici, à ce sujet, un mot de Garibaldi écrit en français; j’ai tenu dans les mains l’autographe :
« Melazzo, 21 juillet 1860.
« Le journal que mon ami Dumas veut instituer à « Palerme aura le titre à' Indépendant, et il le méritera « d’autant plus qu’il voudra commencer par ne pas « m’épargner, si jamais je m’écarte de mon devoir « d’enfant du peuple et de mes principes humani- « taires.
« G. Garibaldi. »
1" .août.
Le ministère vient de commettre une faute qui l’a singulièrement ébranlé dans l’opinion. Vous savez à quel point la reine douairière est compromise à Naples. Elle passe, à tort ou à raison, pour être l’âme de la réaction. Elle continue à Gaëte l’exil du feu roi, entourée des hommes du dernier règne. On lui attribue des conspirations contre François II, des menées au-
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trichiennes et l’attentat du 15 juillet. Eh bien ! malgré ces soupçons, peut-être injustes, mais très-accrédités, le ministère a décidé qu’on fêterait son anniversaire. C’était presqu’un défi jeté 5 l’opinion. La reine entrait hier dans sa quarante-cinquième année. Les forts et les vaisseaux , même les vaisseaux étrangers , ont échangé des salves très-nourries. On a remarqué cependant le malin que les vaisseaux anglais n’étaient point pavoises. Le soir ont eu lieu des illuminations officielles. Mais la population s’est donné le mot pour faire acte d’opposition.
Le duc de Cajaniello, qui commande en second la garde nationale sous le prince Ischitella a voulu faire illuminer les postes. Ces excitations ont manqué de provoquer des troubles sérieux. Loin d’obéir, on a envoyé des émissaires jusque dans les quartiers les plus reculés pour empêcher qu’un seul balcon n’éclairât la fête. Le soir, la ville était assez agitée : il y avait des attroupements menaçants. La terrasse du couvent de Santa-Maria la Nova s’est illuminée un moment, on l’a fait éteindre. Trois théâtres seulement devaient s’ouvrir le soir et arborer un surcroît de quinquets ou de chandelles. Sur des menaces répandues par l’opposition , aucuns disent sur une circulaire peu rassurante du ministre de l’intérieur, les trois salles de spectacle ont été fermées. L’affiche disait : par indisposition de tel ou tel acteur. Les comédiens s’étaient donné le mot pour être malades. Et c’est ainsi que Naples a fêté l’anniversaire de Marie-Thérèse. Pas une fenêtre éclairée, pas un théâtre ouvert.
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4 août.
Toujours le môme état. La réaction d’un côté, la révolution de l’autre : le roi, au milieu, impuissant et abandonné, le ministère laborieusement inactif, la population inquiète, mais peu remuante; quelques centaines d’hommes politiques organisant une résistance et une opposition formidables; la diplomatie abdiquant devant les faits qui la débordent et Garibaldi poursuivant son œuvre en dépit de tout.
La réaction devient chaque jour plus faible ; ses hommes inlluents s’en vont un à un : l’autre jour c’était le général Nunziante qui partait pour la France ; on ditaujourd’hui que MM. Murena etGoverna sont définitivement expulsés. Cependant il y a encore beaucoup d’hommes pour le roi absolu : ils n’attendent, pour se montrer, qu’un premier échec subi par l’Italie, il yen a beaucoup qui se cachent et rentrent leurs ongles; il y en a même plusieurs parmi les révolutionnaires dont le libéralisme est le plus turbulent.
Certains corps de l’armée, les grenadiers de la garde, une partie de l’infanterie de Messine, et surtout les mercenaires étrangers font rage. Ces derniers sont à Nocera, à une heure de Naples, où ils effraient toute la population. Ils ne connaissent déjà plus de discipline. Une députation doit se présenter aujourd’hui au ministère pour les faire licencier en masse. 11 y en a déjà six mille dans le royaume et il en arrive tous les jours.
Quant à la révolution, elle est partout : dans les trois comités électoraux, qui préparent toutes des listes de
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députés unitaires ; dans l’année , qu’on travaille dans le sens italien ; dans les administrations, où même les plus anciens employés s’agitent contre la dynastie; dans la presse (et même dans la presse ministérielle), qui assigne à Garibaldi un rôle de sauveur, de rédempteur; dans le peuple, qui ne veut plus de son souverain et achète des portraits de Victor-Emmanuel , et même chez les bourgeois timorés, qui ne voient plus qu’un moyen, l’annexion, pour sortir du provisoire. Avec de pareilles dispositions, on s’étonne que la révolution ne soit pas déjà faite. Mais je puis vous assurer qu’elle ne se fera pas sans Garibaldi.
Entre ces deux éléments, le ministère est chaque jour plus faible. 11 s’épuise en mesures insuffisantes, en nominations et en destitutions tardives qui ne rassurent personne et ne changent rien, en circulaires et en décrets qui ne sont que de belles paroles. Ils se décident à l’amputation d’un doigt quand la gangrène est au pied; ils couperont le pied quand la gangrène sera au cœur. Au lieu de résolutions énergiques, ils ne forment que des projets timides et cauteleux ; au lieu de servir le pouvoir en lui rendant la confiance populaire, ils le désarment en détail et ne font par là que servir la révolution. Et nous assistons ainsi, tristement, à la décomposition d’une monarchie qui eut de grands et beaux jours et qui aurait pu tomber d’une façon plus digne. C’est un spectacle écœurant, qui fait honte et pitié.
Une circulaire pour assainir les prisons et abolir les bastonnades, une circulaire pour augmenter le budget des travaux publics et donner du travail aux ouvriers, une lettre du comte de Trani où ce prince compromis
DBS DKUX-SICILES.
an
fait des avances à la garde nationale ; voilà tôut le bagage officiel de ces derniers jours. Cependant Garibaldi occupe des forts et dresse des batteries à Messine ; il n’attend plus que des armes pour passer le détroit. Les Calabres sont prêtes à le recevoir.
Les officiers de l’armée tombent tous, un à un, dans le torrent révolutionnaire. La réaction elle-même, un coup d’État comme celui du 15 mai, compléterait l’anarchie sans sauver le trône. On attend M. Manna, M. de La Greca, qui, malgré l’humilité de leurs propositions, n’ont rien obtenu du Piémont, ni de la France, ni de l’Angleterre. Et les puissances coalisées autrefois contre les idées libérales , les souverains atteints personnellement partout où une autorité légitime est ébranlée, regardent avec indifférence, avec joie peut-être, ce royaume de dix millions d’âmes conquis par un chef de partisans.
• il août.
Le feu a gagné le continent. 'Une dépêche télégraphique arrivée avant-hier de Calabre , et adressée au gouvernement, annonçait des troubles sérieux dans la province, des bandes armées parcourant le pays et cassant les fils ou les bras des télégraphes ; on signalait enfin six vapeurs, deux canonnières et je ne sais combien de barques s’approchant des côtes et menaçant d’un débarquement. Des troupes étaient envoyées dans toutes les directions pour s’opposer à ces tentatives.
Plus tard, un second télégramme annonça que le premier avait exagéré l’importance du débarquement.
GARIBALDI. — CONQUÊTR
Il parait qu’il s’agit simplement d’une avant-garde lancée sur le continent pour sonder le pays et soulever une insurrection qui justifiât l’intervention de Garibaldi. Quoi qu’il en soit, les troubles ont commencé, témoin cette note officielle :
« Nous sommes informés de Reggio que, dans la « nuit du 8 au 9, avait été rompu le fil du télégraphe « àBagnara; que le commandant d’Altafiumanaconsta- « tait l’apparition des masses ennemies dans la plajne de « Matiniti,au-dessousdeCannitello. Adeuxheuresaprès « midi, la ligne électrique était rétablie, et tout se dis- « posait pour faire face aux invasions qui auraient pu se « réaliser. En effet. la tentative de s’emparer de la posi- « tion d’Altafiumana fut repoussée par les troupes roya- « les cantonnées en cet endroit, et repoussés de même 4 énergiquement d’autres débarquements partiels es- « sayés à Cannitello. Deux cents hommes environ, qui « avaient réussi à débarquer et pénétrer dans l'inté- « rieur, sont signalés aux recherches de la troupe, qui « s’est mise à les pouçsuivre avec énergie et à les dis- « perser.
« Les populations ne se sont nullement soulevées, « conservant une attitude digne des plus grands éloges. « Dans tout le reste de la province, l’ordre se con- « serve, et dans le district même de Reggio, la tran- « quillité n’a été en rien troublée. »
Ceci est officiel, — ce qui ne veut point dire véridique, — mais je n’ai aucun moyen de contrôler ni d’infirmer le fait.
Voici d’autres dépêches télégraphiques qu’on m’apporte à l’instant :
DES DEUX-SICILE S
« Le général Melendez, de Bagnara, à S. Lxc. le mi- « nistre de la guerre et au colonel Severino. Naples.
« Un débarquement de cent individus à Cannitelio, « un semblable à gauche de Reggio. Dans le premier, « on a pris un garibaldien blessé par les royaux.
« La marine naviguante ne s’est point souciée d’em- « pécher le débarquement.
« Les deux généraux Melendez et Briganti se con- « certent pour les assaillir.
« De Bagnara, 9 août, 9 h. après-midi. »
Voici une seconde dépêché :
« Le général Vial au ministre de la guerre :
« Un autre débarquement de 200 individus a été « constaté à Bianchi et Bovalino. A Gerace , un gros « navire cherche à en effectuer un autre. De gros na- « vires, avec des pavillons étrangers, chargent des « troupes au Phare pour les débarquer au continent. « D’ici à Reggio, le télégraphe est rompu.
« Monteleone, le 1 1, à ? heures avant midi. »
Des dépêches antérieures de Monteleone annonçaient que le peuple s’était emparé d’un petit fort près de Villa San-Giovanni, et qu’un autre débarquement de 400 hommes aurait eu lieu à Gioja.
Dans la première rencontre, la garde nationale s’est jointe aux soldats pour repousser les (libustier's. Il n’y a là rien d’étonnant; cette garde nationale est presque uniquement composée de l’ancienne garde urbaine.
Tout cela est officiel quoique inédit encore. On en dit bien d’autres à la Bourse, qui dégringole affreusement. Garibaldi aurait déjà débarqué sept mille
hommes. Il y en a qui disent dix mille. Je n’en crois rien.
Mais, dans tous lès cas, la crise commence.
Voulez-vous pour terminer un critérium assez curieux de l’opinion publique? J’ai vu ces jours ci un lithographe omnicolore qui grave et débite des portraits pour tous les partis. 11 m’a dit ceci, textuellement : « Depuis la Constitution, j’ai vendu 6,000 Ga- « ribaldi, &, 000 Victor-Emmanuel , 200 François II et « 50 Marie-Sophie. »
DES DEUX-SICII.BS.
Bruit du débarquement de Garibaldi à Castellamare. — Le comte d'Aquila. — Dépêches du comité aecret. — Insurrection dans la Basilicate. — Capitulation de Reggio. — Le comte de Syracuse. — Menées des conspirateurs H Naples. — Instructions du colonel Bol- • dont. — Situation critique du gouvernement napolitain.
U août.
On vient de me réveiller en m’annonçant que Garibaldi a débarqué cette nuit à Castellamare, c’est-àdire à une heure de Naples. Je ne sais ce qu’il en est, mais tout est possible. Si l’on m’affirmait que le chef de partisans a abordé au palais du roi, je n’en croirais rien, mais je ne le nierais pas. Quoi qu’il en soit, la ville est comme prise, ou du moins assiégée. Les boutiques et les portes cochères hésitent à s’ouvrir. Il y a de formidables rassemblements de troupes sur le port, sur la place du Château et autour du Palais- Royal. Les soldats ne nient pas le débarquement. Toutes les troupes sont sur pied. Les galanluomini n’osent s’aventurer dans les rues. J’attends les nouvelles d’aujourd’hui ; voici les nouvelles d'hier.
G A RI B A LDI. — CONQUÊTE
Hier et dimanche, les télégrammes pleuvaient dans les rues. Chacun avait le sien et le donnait pour officiel. Tous s’accordaient à dire que les Calabres étaient insurgées. Le général Melendez demandait que la flotte garantît pendant trois jours le littoral, et il s’engageait à disperser les ipsurgés calabrais. Le premier jour, ils étaient deux cents; le lendemain, deux mille. Ils avaient formé un camp retranché et mangé quaranteneuf moutons.
Le Fieramosca et le Fulminante, vapeurs du roi, croisaient sur les côtes de la Calabre ; mais quand ils arrivaient sur les points où étaient signalés des débarquements, ils ne trouvaient personne. Le télégraphe de Brindisi dénonçait une corvette mixte sans pavillon et chargée de soldats qui explorait les côtes. Le général Bcfnedietis, commandant les Abruzzes, avait transporté son quartier général à Giulianova, et opérait d’habiles mouvements stratégiques pour tenir à distance des chaloupes canonnières qui faisaient mine de vouloir débarquer. On affirmait de plus que Reggio, Pizzo et Catanzaro étaient déjà dans les mains de Garibaldi.
Hier au soir, dans son Journal officiel, le gouvernement a publié la note suivante ;
.« On fait circuler sous main par la ville, imprimés « ou manuscrits, des télégrammes imaginaires et des « nouvelles dont l’unique effet est de mettre l’épou- « vante dans l’âme des pacifiques citoyens qui ne con- « sidèrent pas que , sous un gouvernement consti- « tutionnel, tout ce qui s’enveloppe de ténèbres et de « mystère est mensonge et infamie. Aussi nous « croyons-nous dans l’obligation de rappeler à cette
DBS DBUX-SICII.BS.
« idée les inexperts et les timorés, et de déclarer que « tout ce qu’on a répandu, depuis les nouvelles don- « nées par nous dans la feuille de vendredi (voyez ma « dernière lettre), est entièrement faux.
« Que tous les habitants du royaume soient donc « tranquilles, et, en particulier, ceux de la capitale, et « qu’ils vivent dans l’assurance que le gouvernement « tient les yeux ouverts non-seulement pour leur sé- « curité, mais encore pour découvrir et punir les « menées menteuses des mauvais citoyens qui voûte draient jeter le pays dans l’abattement. »
Le même numéro du journal publie des décrets rétablissant au ministère de la présidence des officiers destitués en 18à9; appelant le contre-amiral de Gregorio à la direction des télégraphes, et reconstituant la police sur des bases plus larges et avec de plus équitables émoluments. La somme de 26,383 ducats et 50 grains, attribuée jusqu’à ce jour à la sûreté publique, est portée à 59,232 ducats. Les sbires, espions, etc., ne seront donc plus forcés de se payer eux-mêmes en vendant, comme autrefois, leur silence et en extorquant de l’argent aux suspects sous peine de les dénoncer, même à tort. Je connais une vingtaine d’hommes compromis qui, pour n’être pas arrêtés à tout moment, payaient une sorte de pension aux agents de la police. De temps en temps, ceux-ci venaient leur dire : « Nous vous cherchons, cachez-vous ! »
Je me mets à la fenêtre , la rue se repeuple et les portes s’ouvrent peu à peu. Le ministre de la guerre passe avec une escorte. II doit se passer quelque chose , mais je ne peux croire que nous ayons déjà Garibaldi.
G A RI B AI. U I. — OONIJUÊTK
Je continue. Je vous ai dit que les personnages de l’ancienne cour fuyaient en foule. On a maintenant les noms de ceux qui se sont évadés samedi. Ce sont d’abord force jésuites inscrits comme missionnaires ou élèves des missions, soit pour ne pas être inquiétés en route, soit pour ne pas payer les visas de leurs passe-ports. Mais la plupart de ces aflidés vont à Rome. Pour Marseille sont partis avec leurs familles un grand nombre de grand seigneurs qui, voyant leur roi menacé, le quittent. — Naples annexée, ils reviendront en foule, en protestant qu’ils ont toujours été pour l'annexion. — Et si le roi triomphe, ils accourront tout de même en faisant sonner leur émigration comme , un acte de fidélité. — lis reviendront de Coblentz!
Parmi les fuyards trône en première ligne l’homme qui a le plus fait pour perdre la dynastie, le général Filangieri. Vous n’avez pas oublié que cet illustre vieillard a été longtemps premier ministre sous*François II. Vous vous souvenez qu’il avait été appelé au pouvoir par l’influence de la diplomatie, qu’il avait leurrée de magnifiques promesses. Dès qu’il fut ministre, il ne s’appliqua de tout son zèle qu’à éluder ses engagements. Il fit plus, il se distingua par l’acharnement de sa résistance aux idées nouvelles.
Si la constitution française, proposée par M. Brenier, et la constitution napolitaine, conseillée par M. Elliot, n’ont pas été acceptées depuis un an (ce qui aurait sauvé la dynastie), c’est grâce à l’opiniâtre opposition de M. Filangieri. Je rappelle ces faits parce que le général porte maintenant une constitution dans sa poche et la montre à qui veut la voir, en disant à qui veut l’entendre qu’il l’avait proposée du premier jour à la
DES DEUX-SICILE S
sanction royale; qu’il l’avait vigoureusement soutenue pendant le cours de son ministère, et que, n’ayant pu la faire admettre , il avait fini par donner sa démission.
Ôn m’apporte des nouvelles sur le prétendu débarquement de Garibaldi. Il s’agit tout simplement d’un coup de main tenté cette nuit à Castellamare. Un navire des corsaires est entré dans le golfe et a essayé de capturer une frégate du roi chargée de piastres et de munitions. La ville parait calme.
Midi.
La nouvelle que je viens de vous donner se confirme. Le Veloce s’est, en effet, avancé jusqu’à Castellamare , et s’est hardiment attaqué au Monarca , vaisseau du roi. Il est même parvenu, me dit-on, à lui casser ses amarres. Mais l’équipage, averti par une sentinelle du port, s’est réveillé à temps pour faire résistance. Quelques coups de canon ont frappé le vapeur garibaldien, qui a dû lâcher prise et qui a riposté assez vivement. Il y a des marins morts et un commandant de marine blessé. Le Veloce ou le Tuckery a pris le large.
De là toutes les terreurs de ce matin.
3 heures.
Vu les troubles de Castellamare, etc., Naples est mise en état de siège. — Le commandant Josué Rifucci assume l’autorité militaire et fait appel au bon e >prit de la population. Sont défendus les attroupements de plus de dix personnes : après la seconde
G A RI B ALDI. — CONQUÊTE
sommation, ils seront dispersés par la force. Défendues les réunions clandestines appelées comités. Défendu de porter sur soi des armes à feu et des armes blanches, même des bâtons trop gros. Défendu de ramasser des pierres. Défendu de pousser des cris séditieux. — On vient d'afficher cela à tous les coins de rue.
La ville est morne. Cependant la garde nationale n’est pas dissoute et les théâtres ne sont pis fermés.
15 août.
On fait beaucoup de bruit en ce moment de l’expulsion du comte d’Aquila. — A. mon avis on donne à cet incident une importance qu’il n’a pas ; mais je ne peux le passer sous silence. Voici donc à ce sujet la vérité vraie, en quelques mots.
Le ministère et le prince royal étaient en brouille depuis longtemps : le premier étant déjà garibaldien, le second restant naturellement dynastique. Le prince poussait le roi à une conduite plus ferme ; il conseillait d’attaquer résolument Garibaldi , d’écarter le cabinet qu’il soupçonnait de trahison , de mettre Naples en état de siège. Le ministère accusait le prince de travailler pour son propre compte , et de convoiter une régence qui menaçait à la fois le trône et la Constitution.
De là, ces derniers jours, quelques scènes même violentes au conseil et en présence du roi. Les ministres on eu le dessus, grâce a des portraits surpris je ne sais où et portant cette inscription : Vive le llègenl! en place de titre. II a été constaté, de plus, que le prince
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avait reçu, depuis quelque temps, beaucoup d’armes: hier encore une caisse de revolvers dissimulée sous une étiquette de quincaillerie. Ajoutez que dimanche soir un commencement d’émeute avait éclaté dans la rue de Tolède sur un coup de fusil qui était parti d’une fenêtre et qu’on aurait pris pour un signal.
Munis de ces terribles preuves, les ministres ont assailli le roi qui a cédé. Pour dissimuler l’explosion, le ministre de la marine a intimé au prince, de la part du roi , l’ordre de monter immédiatement à bord du Stromboli. Le prince devait y trouver un pli cacheté, le chargeant d’une mission en Angleterre. Il demanda alors à voir le roi ; cette justice lui fut refusée. II s’embarqua donc, mais à bord d’une goélette à lui d’où il envoya une lettre à son royal neveu et une protestation rigoureuse. Le roi répondit par un billet de bon voyage, dans lequel il priait Dieu et la Madone d’avoir en leur sainte garde le prince disgracié.
' Voilà l’histoire en deux lignes. C’est un coup d’État du ministère; — quant à la conspiration inventée pour couvrir cette violence, je déclare positivement que je n’y crois pas.
Le comte partira ce soir avec sa famille et sa suite sur sa corvette le Menai. — Il ouvre la marche, — les autres le suivront de près.
Le Journal officiel distribué ce matin annonce que S. A. R. a été chargée d’une mission en Angleterre.
18 août.
C’est toujours la peur qui domine à Naples. Rien n’est plus étrange que le va-et-vient général de la ville
à la campagne et de la campagne à la ville, selon les points qui paraissent plus ou moins menacés. L’autre jour, c’était une véritable émigration à Castellamare ; mais l’affaire du Veloce a refoulé tous ces villeggianti malgré eux dans la ville , où ils ont trouvé l’état de siège, ils se sont alors éparpillés un peu partout, sur les côtes de Sorrente, d’où les escarpements des roches repoussent toute espèce de débarquement, et dans les plaines éloignées, où ils n’ont à craindre ni l’irruption des flibustiers ni le feu du fort Saint-Elme.
Le gouvernement n’est pas moins effrayé que la population. Nous ne pouvons savoir encore où en est l’insurrection dans les provinces. Les rares courriers arrivant de Messine donnent très-peu d’importance aux débarquements déjà opérés. Les fils du télégraphe étant rompus au delà de Salerne, notre imagination peut se figurer, s’il lui plaît, tout le royaume insurgé, depuis le Cilento jusqu’à Reggio; mais vous savez qu’une espièglerie de gamin suffit pour casser les fils du télégraphe.
Quant aux lettres, elles arrivent avec une lenteur si classique, que je ne crois pas que la poste ait communiqué sur l’extrême Péninsule des rapports postérieure à ceux de la Mouette, arrivée mercredi. Et la Mouette nous a dit simplement ceci : Garibaldi a quitté Messine le 13, en annonçant une absence de quelques jours seulement. Il s’est embarqué sur un ancien vapeur de la compagnie Frayssinet, YHelvètie, aujourd’hui le Washington. Ce Washington allait peut-être à Gênes, peut-être à Cagliari, chercher des renforts, peut-être sur les côtes du royaume pour les explorer ; on l : ignore. 11 a accosté en route le Mozambano , va-
DES DKUX-SICII.EH.
peur sarde qui descendait de Gênes à Palerme. Quelques-uns croient que Garibaldi a passé d’un navire à l’autre pour retourner dans l’ile, où des désordres réclamaient son autorité. D’autres assurent qu’il doit être déjà descendu sur un point quelconque; mais un fait certain, c’est qu’à Messine le dictateur s’est embarqué seul.
Le pouvoir est plus effrayé que tout le monde. Rien n’est plus curieux que le mouvement des soldats en vestes bleues, partant des casernes en fortes patrouilles, au pas accéléré, et courant où les appelle une fausse alerte. Quelquefois ce sont des compagnies entières, avec armes et bagages , et portant leur déjeuner en bandoulière dans un sac de toile blanche ballotté sur leurs pantalons bleus. Hier au soir, tout un régiment de cavaliers s’est avancé vers Sainte-Lucie, en passant devant le café de l 'Europe. Dans l’après-midi , grande alerte. Des fusils et des canons se sont précipités tout le long de la mer : j’ai cru que Garibaldi venait de débarquer. J’ai suivi le mouvement et j’ai couru à Sainte-Lucie. Là, on m’a dit qu’il ne s’agissait pas d’un débarquement, mais d’un embarquement formidable : 1,500 soldats de l’armée .royale, avec armes et bagages, venaient de monter sur un vaisseau piémontais.
Je me demandais à part moi comment cette déser- . lion avait pu avoir lieu en plein jour, en pleine ville, devant le Château-Neuf et le fort de l’Œuf, et en quel endroit les déserteurs avaient pu trouver assez de canots pour les transporter en si grand nombre. Une heure après, ce n’était ylus quinze cents hommes qui s’étaient embarqués : on n’en comptait plus que soixante-quinze. Et l’on racontait tous les détails de
G A RIBALDI. — CONQUÊTE
l’évasion. On disait que, sur une réclamation du gouvernement au marquis de Villamarina, réclamation aussitôt transmise à l’amiral piémontais, les fugitifs avaient dû quitter le navire aux couleurs italiennes. Mais, pour ne pas les livrer aux représailles sanglantes des lois militaires, on les avait transbordés sur un vaisseau anglais.
Le soir, tous ces bruits étaient tombés; l’alarme était venue du fait le plus simple du monde. Un certain nombre de bersagliers, appartenant à l’escadre piémontaise, s’étaient embarqués sur une chaloupe et avaient passé sous l’arche de la jetée qui relie le quai Sainte- Lucie au fort de l’Œuf. C’était une simple promenade sur la mer. Un soldat épouvanté avait pris cette partie de plaisir pour une tentative de débarquement : de là tout le bruit.
Ce qui n’empêche pas les canons de courir la ville. L’autre jour, dans la nouvelle rue de la Pace, une roue de fourgon a écrasé de la tête aux pieds, en lui passant sur tout le corps, un pauvre enfant qui avait voulu voir de trop près cette artillerie. 11 se débattit un instant, et il mourut.
Malgré ce perpétuel mouvement militaire, qui met les soldats de fort mauvaise humeur, ils font assez bon ménage avec la garde nationale, et se partagent la besogne avec elle presque fraternellement. Cet accord est rassurant. Nous ne craignons plus de conflits dans la rue. Quelques alarmistes avaient répandu le bruit, l’autre soir, que deux patrouilles, l’une nationale, l’autre militaire, s’étant # rencontrées, l’officier qui commandait celle-ci avait ordonné à ses soldats de faire feu sur l’autre, et que, sans l’intervention
DES DKUX-SICII.KS.
<l’un sergent qui s’était opposé à cette trahison, les soldats auraient obéi. C’était un bruit répandu par les hommes de la réaction dans le but évident de perpétuer l’inquiétude. Le Journal constitutionnel a démenti le fait en termes indignés.
Voulez-vous une preuve statistique de l’effroi du pouvoir et de sa défiance? 11 a une forte marine pour empêcher les débarquements; il a, de plus, mis la main sur tous les vapeurs marchands des compagnies napolitaines. Eh bien ! pour ses transports d’hommes, de vivres et de munitions, il n’ose se servir des bâtiments qui portent son pavillon , bien que ce pavillon soit tricolore. Sauf une ou deux frégates qui croisent sur les côtes, tous ces vaisseaux de guerre ou de commerce chôment dans les ports ! Et le service de transports est fait par des vapeurs français qu’il croit inviolables. J’ai sous les yeux la liste de ces vapeurs français frétés pour le compte du gouvernement napolitain ; je vous l’envoie avec le prix de location par mois, non compris le charbon ni l’huile :
Le Lyon
Brésil
L’Avenir
Le Charles-Martel . ,
La Stella »
L 'Assyrien
Le Prolis }
Le Pythias)
L' Impératrice Eugénie . .
Total.
/iGG.OUO fr.
Voici donc un suppléimnt de /tGG.ODO fr. dépensé
a A RI B AL DI.— CONQUÊTE
par un gouvernement qui a la première marine de l’Italie, pour ne pas empêcher le débarquement de Garibaldi, qui possède à peine six ou sept mauvais vapeurs !
21 août.
J’ai oublié de vous dire que nous avons eu mercredi, 15 août, un Te Deum pour l’empereur, dans une petite église de Sainte-Lucie.
Le soir, une grande partie-de la ville s’est illuminée. La lettre au comte de Persigny et le paragraphe sur Naples avaient produit, les jours précédents, une vive sensation dans la ville, et rappelé Solferino à ceux qui boudaient Villafranca.«
Cette lettre avait couru tous les journaux de la ville, et, dans la rue de Tolède, les Napolitains s’abordaient avec un sourire et se disaient en hochant la tête : « Mon « cher Persigny, les choses sont fort embrouillées. » Ce qui voulait dire : « Les affaires des Bourbons vont « bien mal. »
Un fait caractéristique et qui peint bien les terreurs de la population est l’affiche collée, la veille du 15 août, par le commissaire Perifano, au coin des rues. Ce commissaire priait ses concitoyens de ne pas s'effrayer des coups de canon qu’ils entendraient le lendemain , les avertissant que ce seraient des salves pour l’empereur.
Je ne vous parle pas de tout le bruit qu’on fait à Naples à propos des élections au Parlement — renvoyées définitivement au 30 septembre, c’est-à-dire aux calendes grecques... A celte époque, François II ne sera plus roi.
DBS DEU X-Sl CI1.KS.
La dynastie est en danger; j’en appelle aux dépêches du comité secret, ou, je maintiens mon mot, du gouvernement occulte :
« Du quartier général de Corlelo, le 17 août 1860. — Le mouvement d’insurrection a commencé aujourd’hui à Corleto. Demain, à la tête de 500 à 600 hommes, outre ceux que je pourrai recueillir en chemin et les autres qui accourront de l’autre côté de Potenza, je marcherai vers cette capitale de la province. Les populations sont animées partout d’un bon esprit. J’ai publié : 1° une proclamation annonçant les motifs de l’insurrection-, 2° une autre proclamation à l’armée; 3° un ordre du jour à la partie armée des insurgés.
« J’ai formé mon état-major et organisé le quartier général en prenant en même temps toutes les mesures nécessaires pour surmonter tout obstacle et vaincre toute résistance.
« A Potenza sera installé un gouvernement provisoire qui prononcera l’annexion à l’Italie sous le sceptre de Victor-Emmanuel. Le tout de plein accord avec le général Garibaldi.