‹ GaribaldiChapitre 16 sur 28 · LE COLONEL CHEF MILITAIRE DE L’INSURRECTION · texte numérisé non relu

LE COLONEL CHEF MILITAIRE DE L’INSURRECTION

Voilà pour la Basilicate ; voici pour la province de Salerne :

« Salerne, 19 août , 8 heures du malin. — Arrive une estafette annonçant une démonstration advenue à Foggia, de peuple et troupe qui crièrent d’accord : Vive Victor-Emmanuel! Vive V unité italienne! Vive Caribaldi ! Deux compagniesdu 13 e , appelées à Foggia par les autorités pour réprimer la manifestation, la secondèrent. »

« Salerne, 20 août, 1 heure l/h après midi. — Le 6° régiment de ligne, qui de Salerne avait été envoyé à Potenza pour s’opposer aux insurgés, à petite distance de la ville, jeta le cri unanime de Vive Victor- Emmanuel! Vive Caribaldi ! et, arrivé à Auletta, refusa résolument de marcher contre ses propres concitoyens. »

Telles sont les dépêches du gouvernement clandestin. Voici maintenant celles du gouvernement officiel:

« On a reçu la nouvelle de nouveaux débarquements à Capo dell’ Arni (près de Melito, je crois, plus bas que Reggio); — débarquements de gens armés, conduits sur deux vapeurs venus des rives opposées de la Sicile. Ces bandes se dirigeant sur Reggio, nos

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troupes, sorties de la ville, avaient déjà, le même jour à 2 heures après midi, engagé le feu avec l’ennemi. La garde nationale est restée à la défense de l’ordre public.»

On croit qu’il s’agit d’un débarquement considérable. 11 y aurait six mille hommes, et Garibaldi en tête. Le vapeur Torino, qui portait les volontaires, aurait été jeté sur la côte , abandonné comme le Lombardo et brûlé par les troupes royales. Mais ce sont là de simples bruits. Nous ne savons vraiment pas où est Garibaldi : on le dit à Cagliari, à Turin, à Naples,

' à Messine. Le fait est qu’il est partout.

Je sais de bonne part qu’une insurrection s’organise à Avellino : elle a déjà son chef militaire. La province de Salerne est prête, la Basilicate soulevée, les Calabres envahies-, les désertions continuent : une soixantaine d’officiers et de sous-officiers ont encore manqué à l’appel avant-hier. Victor-Emmanuel a beau jeu.

Nous avons des détails sur les premiers débarquements et les premières opérations des patriotes en Calabre.

Du 7 au 8, deux débarquements ont été tentés, l’un à Villa-San-Giovanni, l’autre près de Cannitello. On ignore si les débarquants étaient Siciliens ou gens de Calabre. Ils étaient d’accord avec les patriotes du continent, qui rompaient les fds du télégraphe entre Palmi et Reggio, tandis que l’action s’engageait sur le rivage. Ces deux tentatives avaient évidemment pour but de protéger une troisième expédition en délournant l’attention et les forces napolitaines. Cette troisième descente réussit pleinement sur les côtes d’Altafiumara.

11 y eut ensuite une nouvelle incursion sur la côte orientale, du côté de Gérace. Des hommes furent jetés

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à terre à Bianco et à Bovalino. Ils prirent le chemin d’Aspromonte, point de réunion, rendez-vous général de tous ces détachements séparés. — En même temps, à la pointe du Pizzo, entre Villa-San-Giovanni et Torre-Cavallo , une soixantaine de barques étaient tenues à distance par le feu du rivage.

Le militaire qui donne ces détails croit que l’intention des patriotes était de couper et de séparer les forces royales échelonnées à Reggio de celles qui gardent le littoral entre Bagnara et Palma. « Et, en effet, ils tiennent la campagne à Melia avec le nerf de leurs forces, menaçant par là sérieusement la route de Scylla à Reggio, et en même temps ils protègent les autres débarquements qui pourraient s’opérer vers la plaine de Melia. Laquelle chose s’est réalisée, car le 1 1 on a vu dans ces parages environ cent cinquante barques chargées de troupes et deux bateaux à vapeur.» Les Napolitains se tenaient sur la défensive, b’intendant désarmait la garde urbaine et la remplaçait par la garde nationale, qui a conservé la plus louable allitpde (disent les feuilles officielles), c’est-à-dire qui n’a pas remué.

Le 15 au matin, il y eut un combat devant Bagnara, • où le télégraphe visuel avait été abattu dès le premier jour, et où le général Melendez s’était porté avec le à® de ligne. Une colonne de patriotes attaqua cette position; la fusillade dura quatre heures, et Melendez se crut vainqueur parce qu’il resta maître du terrain ; mais les patriotes n’ont, disent-ils, attaqué cette position que pour la tourner et se jeter sur Palmi, en coupant à Melendez ses communications avec Monteleone. C’est ce qu’ils ont fait avec beaucoup de courage et

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très-peu de pertes. Ainsi tout le monde est content : le général Melendez et le capitaine de la garde nationale de Bagnara , qui commandait les patriotes. Voilà tout ce qu’on sait jusqu’à présent.

Un autre fait important de ces derniers jours est une émeutfe à bord de l’ Ettore-F ieramosca. Cette frégate royale croisait survies côtes de Calabre et ne faisait rien pour empêcher les débarquements. C’est que dans l’armée , et surtout dans la marine , les officiers sont Italiens , mais les soldats et les simples marins sont royalistes. Si bien que ceux de l 'Euorc-Fieramosca se soulevèrent contre leurs chefs et arborèrent le pavillon blanc, qui est maintenant l’étendard de la révolte, — puis , excités par un capo tamburo ( tambour en chef) et d’autres sous-officiers, ils mirent le commandant et l’état-major à fond de cale, et ordonnèrent à un pilote de les ramener à Naples. Le pilote n’en voulut rien faire sans l’ordre du commandant ; il y eut alors une sorte de transaction entre l’émeute et l’autorité : le commandant obéit à ses marins, qui se remirent sous ses ordres, et il revint à Naples avec eux. Hier un conseil de guerre s’est assemblé pour juger la prétendue trahison des chefs et l’insubordination patente de leurs hommes. Étrange procès, où tout le monde se constituait partie civile. Enfin, tout a fini pour le mieux : le commandant Guillamatta a été acquitté , et les auteurs de l’émeute seront punis.

Les démissions pleuvent dans la marine, et les démissionnaires se réfugient sur les vaisseaux étrangers, qui seront bientôt des maisons napolitaines.

Vous savez sans doute que les vaisseaux piémontais ont des troupes de débarquement. Les bersagliers des-

cendent à terre en assez grand nombre, et la crânerie provocante de leurs plumes de corj ennuie passablement le pouvoir. Aussi leur a-t-on refusé l’autre jour de descendre armés. On en a arrêté quelques-uns dimanche, dans un quartier suspect hors de la porte de Capoue. Je les ai vus passer furibonds, mais tenus en respect par un nombre considérable de soldats. Leur détention n’a pas duré longtemps ; ils ont été rendus à la première réclamation des officiers de leur marine.

Le coup de fusil parti l’autre semaine dans la rue de Tolède, et qu’on a\'ait pris pour un signal d’insurrection, avait été tiré par un chat. Ne riez pas : c’est officiel. Ce quadrupède inoffensif, en sautillant dans une chambre, avait pressé la détente d’un fusil ; de là toutes les alarmes : magasins fermés, voitures fuyant à toutes brides, foule dispersée en un moment, troupes royales et gardes nationaux appelés sous les armes, patrouilles formidables, canons chargés , que sais-je encore ? C’est, je crois, ce tumulte qui a motivé l’expulsion du prince Louis. L’auteur présumé de l’attentat, M. Alessandro Marino, fut arrêté sur-lechamp; le lendemain il aurait pu être fusillé sur le coup, car c’est le lendemain qu’on a proclamé l’état de siège. Deux commissaires de police se sont disputé dans un journal l’honneur d’avoir opéré cette arrestation. Et pourtant M. Marino n’avait pas touché son fusil. — C’était le chat, soit dit sans ironie.

Alexandre Dumas a repris le commandement de sa goélette, et, parti de Messine, a longé les côtes occidentales. Hier il abordait à Salernc, où il n’est pas descendu à terre; mais sa goélette a été envahie par des jeunes gens qui venaient lui acheter des armes et

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lui porter des glaces. Le soir la ville s’est illuminée en son honneur. Salerne était fort agitée, malgré les mille Bavarois qui la défendaient. Toute la jeunesse armée était sur le point de partir pour la Basilicate.

3 heures.

Naples est tranquille.

Je reçois une lettre de Messine , et je crois pouvoir donner sans indiscrétion le nom de l’ami qui l’a ,signée : c’est M. Maxime Du Camp, le poëte des Chants modernes et le voyageur du Nil, aujourd’hui attaché à l’état-major du général Türr, qui va marcher sur Naples. Cette lettre est d’hier 20 août; j’en copie les passages importants :

« Bixio a passé avant-hier en Calabre avec 4,500 hommes. Garibaldi, seul, comme César, l’a rejoint hier. — Consenz a dû partir hier au soir. Ebcr va partir, et je serai sans doute de l’autre côté vers la fin de la semaine.

« C’est le général Türr qui commande la division dont Bixio et Cher font partie comme brigadiers. — Il partira le dernier de la division, avec une 3 e brigade, pour prendre le commandement de l’armée des Calabres marchant sur Naples. »

ïï août.

Voici les dépêches du gouvernement occulte :

« Hier, à midi , les troupes italiennes , débarquées au Capo dell’Armi, engagèrent le feu avec les bourbonniens. A quatre heures après midi , elles s'approchaient de Beggio.

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« Nous apprenons que cette ville est tombée aujourd’hui (21 août), à midi, dans les mains des garibaldiens, malgré le feu du château.

« La nuit dernière, cent trois barques, deux vapeurs, six grandes barques et cinq brigantins marchands ont opéré un nouveau débarquement entre Bagnara et Scylla. La marine a laissé faire.

« Neuf compagnies, sous les ordres de Vial, se concentraient à Scylla. Le même Vial est parti de Monteleone, voyant la province menacée. Il demande au gouvernement d’autres forces et un autre général qui assume le commandement qu’il lui laisse. »

Voici enfin la version d’un journal bien pensant et bien informé, la Nuova Italia :

« On parle d’un débarquement de quatre mille garibaldiens à Capo d’Armî et de deux mille a Melito.

« L’intendant de Reggio demande au gouvernement des navires et des barques pour, empêcher les débarquements subséquents. — Mille hommes des royaux sortaient contre les garibaldiens, pour couper leur marche dirigée, paraît-il, vers Reggio. — Le vapeur Torino , au service de Garibaldi, échoua sur les eûtes de Calabre, où il soutint un feu très-vif de plusieurs heures contre une frégate napolitaine. Il fut enfin livré aux flammes avec les munitions qui étaient à bord, après que l’équipage entier fut débarqué. »

Hier, le Pausilippe , qui a passé dans notre port, amenait de Messine et emmenait à Gênes une cinquantaine de patriotes blessés à Melazzo. Il y avait parmi eux des enfants de quinze ans qui s’étaient battus en hommes.

Hier soir, des bcrsagliers , descendus à terre du

DES DBUX-SICIi.BS.

vaisseau piémontais , causaient tranquillement sur le pont de la Sanita avec des bourgeois, lorsqu’ils furent assaillis lâchement et brutalement par des soldats de la troupe royale. La garde nationale est accourue et s’est bien montrée ; elle n’a pas craint de croiser la baïonnette contre les sabreurs royaux. .Plusieurs bersagliers sont blessés gravement : c’est une mauvaise affaire.

La ville est plus calme que jamais. Le nouveau préfet de police, M. Bardari, a publié un manifeste un peu parolier, où il demande aux citoyens leur collaboration au maintien de la tranquillité publique. Par malheur la guerre est déclarée, et les paroles conciliantes n’ont plus d’effet ni de succès.

Alexandre Dumas est dans la rade de Naples.

25 août.

L'Iride a reçu une lettre intéressante sur l’insurrection de Potenza. La Basilicate était agitée depuis longtemps : c’est un pays de montagnes et de tremblements de terre. La guerre d’Italie, l’aventure de Garibaldi, la constitution de François II précipitèrent la crise. Les tentatives réactionnaires de Matera ont donné le signal du mouvement. Potenza, chef-lieu de la province, n’était défendue que par les gendarmes. Ils paraissaient d’accord avec la garde nationale, et leur chef, le capitaine Castagna, avait donné sa parole d’honneur qu’il n’attaquerait pas.

Le matin du 18, la gendarmerie en colonne était sortie de la ville et avait pris position à une portée de fusil des maisons, sur le Monte; Castagna s’éloignait ainsi, disait-il, pour »rin juilüser le pays. Et le pays

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était tranquille. Cependant à la porte Salsa, un piquet de gardes nationaux surveillait les opérations des gendarmes. Bien leur en prit, car le capitaine Castagna fit tout û coup rentrer ses hommes au pas de charge, les divisant en deux colonnes dont l’une devait attaquer le poste de la garde nationale et l’autre ouvrir les prisons.

Les premières décharges des royaux éclatèrent avant qu’on eût eu le temps de crier : Aux armes! Une balle frappa à la tempe le capitaine Asselta , qui attendait l’assaut de pied ferme avec une cinquantaine de gardes nationaux. Alors seulement ceux-ci commencèrent le feu, et la gendarmerie fut mise en fuite. Elle se débanda par la ville et par la campagne, en frappant au hasard, poursuivie partout et chassée par les paysans armés de haches. Elle perdit une quarantaine de prisonniers , une cinquantaine de blessés et plus de vingt morts.

Outre la blessure du capitaine Asselta, les insurgés déplorent la perte de deux jeunes hommes, et comptent des femmes et des enfants parmi les blessés. Cependant cette étrange insurrection , provoquée , hâtée du moins et justifiée comme la guerre italienne de l’an dernier, par l’attaque des gendarmes, a réussi pleinement et s’est propagée dans un clin d’œil. Des nuées de montagnards armés sont descendues de partout dans la ville au secours de leurs frères. Les femmes se sont fait honneur, les blessés et les prisonniers royaux ont été non-seulement épargnés , sur le simple commandement d’un chef, mais secourus et assistés comme s’ils avaient combattu pour la bonne cause.

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Le 19, à Tito, la garde nationale chassait la gendarmerie. Le 20, il y avait à Potenza plus de dix mille hommes armés; le 22, on en comptait jusqu’à quinze mille. Toute la noblesse, les propriétaires, les notables, la bourgeoisie lettrée, même les prêtres sont du côté des insurgés. Les paysans s’arment d’eux-mêmes au cri.de : Vive Victor-Emmanuel! La croix de Savoie flotte partout sur le drapeau tricolore. Les forces sont commandées par un Napolitain qui a déjà figuré dans les deux guerres italiennes, le colonel Boldoni.

De forts détachements sont échelonnés autour de la ville et sur les montagnes. De bonnes positions sont occupées, entre autres celle de Marmo, d’où une poignée d’hommes peut contenir une armée et renouveler la défense de Mazagran. L’insurrection se présente telle qu’elle tient déjà les forces royales à distance. On a envoyé contre elle des Napolitains et des Bavarois ; les Napolitains se sont arrêtés à Auletta, les Bavarois à Salerne. — Potenza est barricadée et se prépare à résister jusqu’au dernier sang.

Retournons en Calabre. Le gouvernement oflîciel nie les défections, mais il avoue les défaites. « Le petit nombre de compagnies, dit-il, qui, ensuite des débarquements annoncés, soutenaient l’attaque à Reggio, après s’être vaillamment battues, furent contraintes par des forces majeures à se retirer dans la citadelle. Mais cette citadelle , se trouvant en état de reconstruction, n'était pas capable de soutenir une défense régulière. Aussi, après une lutte acharnée, ces poignées de soldats furent -elles forcées de se rallier à la brigade du général Briganti , à laquelle elles appartiennent. »

Nous avons des détails sur la capitulation de Reggio. La garnison de la citadelle est sortie avec ses fusils seulement et le bagage personnel des soldats. Huit pièces de campagne et paixhans de 80, six de 36, et 16 ou 18 pièces de position, plus 2 mortiers de bronze, 500 fusils, beaucoup de vivres, de charbon de terre et de mulets sont restés aux vainqueurs.

Le Journal officiel du 23 annonçait que les généraux Vial et Ghio et le colonel Ruiz accouraient sur le terrain ; que la brigade Melendez et la brigade Brigand occupaient les fortes positions du Piale, qui domine toute l’extrême Péninsule, et que le matin du 22, à h heures et demie, le feu avait commencé. Et la feuille du gouvernement nous a laissés depuis lors au milieu de ce combat, se gardant bien de nous en confier l’issue. Si bien qu’on la croit désastreuse pour l’armée royale ; et l’on soutenait hier que la position du Piale avait été emportée d’assaut par les garibaldiens.

Les correspondances particulières du Nationale disent que, les débarquants sont bien accueillis en Calabre, et que leurs rangs grossissent à chaque pas. Il pleut des renforts de partout, et des bandes entières (une entre autres commandée 'par le baron Nicotera), attendent les patriotes de Sicile.

Une lettre particulière de Messine, datée du 21, annonce de tristes provocations venant de la citadelle. Les avant-postes napolitains tirent des coups de fusil, même des feux de peloton pendant la nuit; ils ont même jeté quelques boulets dans la ville ; il y en a qui ont touché les navires étrangers ancrés dans le port. Le commandant anglais s’en est plaint vivement , et a menacé de faire cause commune avec le commandant

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piémontais, si ce dernier se trouvait forcé de répondre à ces insultes. Tout cela, pendant l’armistice, est du plus mauvais effet. Le commandant de la citadelle a bien essayé d’insinuer à son gouvernement que les provocations venaient des patriotes ; mais son gouvernement lui-même n’en a rien cru, puisqu’il n’en a rien dit.

Pour en finir avec les provinces, constatons encore des désordres réactionnaires à Bovino, dans la Capitanate. Des troubles pareils ont eu lieu à Bari ; mais là, du moins, ils ont pu être réprimés par la garde nationale. Il a été constaté que les sanfédistes étaient soudoyés par l’évêque et d’autres personnages, à raison de 6 carlins par tête et par jour.

J’ai beaucoup à dire aujourd’hui ; je commence par les documents officiels. Nous avons d’abord une note du ministre des affaires étrangères aux puissances. Cette note n’a paru qu’avant-hier, mais elle est datée du 21 ; elle est ainsi conçue :

« Naples, 21 août.

« Le général Garibaldi, après avoir envahi la Sicile, non content d’avoir usurpé la bannière royale de Sardaigne et revêtu tous ses actes du nom du roi Victor- Emmanuel, a, par décret du 3 courant, mis en vigueur le Statut piémontais et obligé tous les fonctionnaires et les municipalités nommés par la révolution à prêter serment de fidélité au roi Victor-Emmanuel.

« Le gouvernement de Sa Majesté se croit en devoir de porter à la connaissance de toutes les puissances ces nouvelles usurpations et ces attentats, qui foulent aux pieds les prérogatives les plus évidentes de la sou

veraineté, les principes les plus inébranlables du droit des gens, et font dépendre les destinées de toute une nation du caprice arbitraire d’une force étrangère.

« Le gouvernement de Sa Majesté voulant, au prix des plus grands sacrifices, éviter l’effusion du sang ensuite de la promulgation de l’acte souverain du 25 juin, et dans le désir de mettre en harmonie sa politique avec celle de la Sardaigne pour le maintien de la paix en Italie, a espéré la solution de la question sicilienne dans ses longues et persévérantes négociations.

« Cette dernière espérance étant déçue, le gouvernement de Sa Majesté, par l’organe du soussigné, ministre secrétaire d’État aux affaires étrangères, se

voit dans l’obligation inéluctable de dénoncer à

ces attentats qui se commettent sous la pression d’une force étrangère en Sicile, de protester fermement contre tous les actes qui tendent à nier ou à affaiblir les droits légitimes du roi, son auguste maître, et déclare qu’il ne reconnaît et ne reconnaîtra aucune de ces conséquences, étant fermement décidé de maintenir les amples institutions libérales promises spécialement à la Sicile, et à ne pas transiger pour le principe fondé sur l’histoire et sur le droit public européen qui réunit sous la royale maison de Bourbon les deux royaumes de Naples et de Sicile.

« Le soussigné profite, etc.

« Signé : De Martino. »

Je note que cette protestation n’est venue qu’après le débarquement de Garibaldi sur le continent. Jusqu’alors le pouvoir paraissait abandonner son île ,

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pourvu qu’on lui laissât la presqu’île. Mais, les Calabres entamées, on veut tout ou rien.

Passons au second document, — il est précieux ; — c’est une seconde lettre adressée au roi par le comte de Syracuse.

« Sire,

« Si ma voix, qui s’éleva jadis pour conjurer les périls qui ont fondu sur notre maison, ne fut pas écoutée, faites aujourd’hui que, messagère de plus grands malheurs, elle trouve accès dans votre cœur, et qu’elle ne soit pas repoussée par un imprévoyant et funeste conseil.

u Le changement des conditions de l’Italie et le sentiment de l’unité nationale, exalté encore pendant les quelques mois qui ont suivi la chute de Palerme, ont enlevé au gouvernement de Votre Majesté cette force qui est nécessaire pour régir les États, et ont rendu impossible l’alliance avec le Piémont. Les populations de l’Italie supérieure, remplies d’horreur à la nouvelle des massacres de Sicile, ont repoussé de leurs vœux les ambassadeurs de Naples ; et nous fûmes malheureusement abandonnés au sort des armes, seuls, privés d’alliances, et en proie au ressentiment des multitudes qui, de tous les points de l’Italie, se sont soulevées au cri d’extermination jeté contre notre maison, devenue un objet dé réprobation universelle.

« Et maintenant la guerre civile, qui déjà envahit les provinces du continent, entraînera avec elle la dynastie dans cette ruine suprême, que les artifices iniques de conseillers pervers ont dès longtemps préparée à la descendance de Charles III de Bourbon ; le sang

des citoyens, inutilement versé, inondera encore les villes du royaume, et vous, un jour l’espérance et l’objet de' l'affection du peuple, vous serez regardé avec horreur comme l’unique cause de cette guerre fratricide.

« Sire, sauvez, il en est temps encore, sauvez notre maison des malédictions de toute l’Ilalie! Suivez le noble exemple de notre royale parente de Parme, qui, à l’irruption de la guerre civile, délia ses sujets de l’obéissance, et les laissa maîtres de leurs destinées. L’Europe et vos peuples vous tiendront compte de ce sublime sacrifice ; et vous pourrez, sire, lever le front • avec confiance vers pieu, qui récompensera l’acte magnanime de Votre Majesté. Retrempé dans le malheur, votre cœur s’ouvrira aux nobles aspirations de la patrie, et vous bénirez le jour où vous vous serez généreusement sacrifié à la grandeur de l’Italie.

« J’accomplis, sire, par ces quelques mots, le devoir sacré que mon expérience m’impose; je prie Dieu qu’il vous éclaire et vous rende digne de ses bénédictions.

« De Votre Majesté l’oncle très-affectionné,

« Léopold, comte de Syracuse.

« Naples, 24 août 1800. »

Ce qu’il y a de plus étrange dans cette lettre, c’est qu’elle se distribue ce soir dans toutes les rues de la ville, et qu’elle a été reproduite par tous les journaux.

Notez qu’il y a bien encore vingt mille hommes à Naples, et que nous sommes en état de siège.

Voici maintenant la vérité sur un très-gros bruit diplomatique, exagéré naturellement par les rapporteurs officieux. M. le baron Brenier n’avait demandé

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aucune réparation pour l’attentat commis sur sa personne. Il s’était contenté de l’assurance donnée par M. de Martino que M. La Greca, dans sa mission à Paris, devait arranger l’affaire avec l’empereur. Mais M. La Greca n’en ayant rien fait, M. Thouvenel s’en plaignit vertement à Naples, et M. Brenier transmit vigoureusement au ministère les plaintes de M. Thouvenel. M. de Martino dut baisser pavillon et demanda les réparations exigées par la France.

M. Brenier, qui avait, je crois, pleins pouvoirs en cette affaire, ne réclama rien pour lui, mais une ambassade extraordinaire à Paris pour présenter des excuses à l’empereur, une indemnité qui peut monter à 2,500,000 fr. pour les victimes françaises du bombardement de Palerme, et le cordon de Saint-Janvier pour M. Thouvenel.

La légation sarde a également obtenu justice. Nonseulement les tirailleurs royaux ont passé devant un conseil de guerre pour leur attaque de l’autre soir, mais les deux bersagliers piémontais blessés ont reçu une indemnité de 20,000 lires.

Si bien qu’après tout ils ont fait une bonne affaire : les coups de sabre rapportaient moins à San-Martino.

Les tirailleurs, pour se venger, voulaient tomber tous ces soirs sur la garde nationale. L’autorité militaire a eu toutes les peines du monde à les retenir. Elle y est cependant arrivée, et avant-hier la réconciliation s’est faite à poignées de main.

Ce n’est pas tout. Les chefs des bataillons nationaux ont été reçus hier par le roi, qui leur a fait un discours à peu près en ces termes :

« Je suis résigné à mon sort, quel qu’il soit. Quoi

GARIBAI. DI. — CONQUÊTE

« qu’il arrive, comme souverain et comme Napolitain,

« je vous promets que pas un coup de fusil ne sera « tiré à Naples. Mais si vous provoquez mes soldats,

« je ne réponds pas d’eux. »

Ce qui n’engage rien, comme vous le voyez. Le 15 mai 18/|8, ce furent des policiers déguisés en mazziniens qui provoquèrent les troupes. En tous cas, les gardes nationaux occuperont dès demain les postes abandonnés par les soldats.

L’armée quitte peu à peu son roi. Les officiers se réunissent en conciliabules et préparent une démonstration qui porterait le dernier coup à la dynastie. Les généraux eux-mêmes voulaient adresser l’autre jour au roi une note collective pour le prier chaudement de s’en aller. C’est le général Viglia qui a eu cette idée lumineuse. La cause est perdue aux yeux de tous. Ceux qui n’osent conseiller au roi de s’en aller tout à fait le conjurent au moins de quitter Naples.

Le roi a paru céder à toutes ces supplications, et il a parlé très-sérieusement d’abandonner sa capitale. Mais il voudrait la sauver sans la perdre. 11 lui est donc venu en tête de la neutraliser par une convention avec Garibaldi. La guerre serait portée derrière la ligne du Garigliano; l’armée royale s’appuierait d’un côté sur la forteresse de Gaëte, et de l’autre sur le rempart du trône et de l’autel, M. de Lamoricière. Naples neutralisée, protégée par la garde nationale, la tempérance civile et les escadres, n’entendrait pas un coup de canon.

Remarquez ce mot en- passant : Protégée par les escadres. C’est une manière insidieuse de solliciter une intervention. La question a été posée avant-hier

DUS DEUX-SICII.ES

en ces termes au corps diplomatique réuni chez M. de Martino, aucuns disent à la légation de France. Mais le corps diplomatique a vu lo piège, et ne s’est engagé à rien.

En attendant, on se prépare à la résistance ; on veut faire un camp retranché à Salerne, malgré la malaria qui règne l’été sur ce rivage malsain; on envoie, par le chemin de fer de Vietri des légions de soldats, des cavaliers, des canons, dans la principauté Citérieure, où l’on veut tenter un grand coup. Le général Von Mechel, qui commande les Bavarois, appelé à Naples samedi soir, s’est rendu au palais, d’où il est reparti sur-le-champ pour Salerne. — « Quoi do nouveau, général! » lui demanda-t-on au moment où il quittait le roi. Von Mechel répondit : « S.... n.. d. D... ça sent la poudre ! »

J’ai vu un officier suisse envoyé en Calabre pour une affaire de caisses militaires. A son retour, il n’a entendu que des acclamations à Garibaldi, de Cosenza à Salerne. Appelé ici par le roi et consulté sur les dispositions’ de provinces, cet officier a répondu, ou à peu près, ceci : « Nous sommes fouettés ! »

Et, en effet, l’insurrection tient bon en Basil icate. J’ai sous les yeux le premier numéro du Corriere lacano, journal officiel de l’insurrection (sic). J’y trouve un décret assez curieux, même comme rédaction pour mériter une traduction littérale :

« Victor-Emmanuel, roi d’Italie; le général Garibaldi, dictateur des Deux-Siciles :

« Le gouvernement pro-diclatorial, en vue des menées réactionnaires des ennemis de la patrie, menées dont les tristes effets se sont vérifiés en divers endroits

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de la province, — en vue du dernier attentat de la gendarmerie contre la garde nationale et contre les citoyens de ce chef-lieu,

« Déclare :

« 1° Que l’insurrection de la province est légitime;

« Et ordonne :

« 2° Que le commandement de l’armée patriote soit confié à l’honorable colonel Camillo Boldoni;

« 3° Qu’une junte insurrectionnelle soit immédiatement installée dans tous les municipes de la province; que cette junte soit composée de trois individus connus pour leur foi politique et leur énergie, — lesquels seront choisis par des commissaires délégués à cet effet et munis des pouvoirs nécessaires;

« Z|° La junte municipale ainsi établie a tous les pouvoirs nécessaires : 1° pour faire exécuter toutes les dispositions qui émaneront du pouvoir pro-dictatorial; 2° pour maintenir l’ordre intérieur; 3° pour répondre aux besoins de l’insurrection par la mobilisation immédiate d’un tiers de la garde nationale, par la formation d’une caisse des deniers publiés et d’autres offres spontanées, et en pourvoyant à ce que le municipe tienne à la disposition de la patrie des hommes, des armes et des munitions.

« Potenza, 19 août 1860. »

( Suivent les signatures.)

Une lettre adressée de Potenza, le 23, à M. F. Petruccelli, et publiée dans VIride, dit ceci : « Dans quatre ou cinq jours, nous aurons sous les armes, et bien, 15,000 vigoureux combattants et 500 chevaux; 120 prêtres, 2 1\ moines, servent dans nos rangs ou

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commandent de petits corps. Ainsi le P. Rafl'aele de Cirignola marche à la tête de 200 jeunes hommes envoyés de Spinazzola. Chaque commune a formé une caisse militaire pour les siens; les plus riches propriétaires de la province ont largement donné : ils sont tous ici. Tout ce que la province a de richesse et d’intelligence est accouru en foule. Le peuple rivalise avec la bourgeoisie, les femmes égalent les hoiïmies. L’enthousiasme est extrême, universel. »

Je reçois enfin de Basilicata des nouvelles directes, m’annonçant que 22,000 hommes y forment une colonne mobile, prête à marcher. Des canons cerclés de fer et pouvant tirer cinquante coups avant d’éclater sont déjà prêts. Le nombre des prêtres et des moines enrôlés s’élève maintenant à 2,000. Trois cents cavaliers sont à cheval, commandés par Pisanti, ex-officier de cavalerie: Bochicchio, jeune homme de cœur, et le baron Bonnaperna, de Venise. Les communes suspectes sont désarmées. Les juntes insurrectionnelles fonctionnent partout. Quinze cents fusils sont déjà arrivés de Sapri, et, faute d’autres armes pour marcher au combat, les paysans se sont fait des piques longues de quinze palmes.

Les fusils arrivés de Sapri confirment la nouvelle du débarquement opéré sur ce point , déjà célèbre dans l’histoire des incursions modernes. On assure partout que le nombre des patriotes descendus sur cett*e côte s’élève à 6,000, et qu’ils sont commandés par le fds de Garibaldi.

11 paraît également certain que Cosenza est une ville insurgée. On parle de corps francs établis partout, de défections de toute l’année, que sais-je encore? Voici

les nouvelles les plus sûres; elles viennent du Comité de l’ordre, le seul qui ait le sens commun :

« Le général Garibaldi, après la victoire de Reggio, se porte avec 7,000 hommes environ sur Villa-San- Giovanni. Le matin du 23 il attaqua les royaux, forts de 15,000 hommes, échelonnés dans les campagnes, autour des forts d’Allafiumana,Torre di Cavallo, Scilla et Punta del Pizzo.

« Après peu d’heures de feu, les deux brigades Melendez et Brigante, composant ensemble 5,500 hommes, se rendirent à discrétion, et Garibaldi, après les avoir désarmées et dissoutes, invita chacun à le suivre ou à retourner dans ses foyers. Un petit nombre d’officiers prit le parti de le suivre. L’exemple donné , le reste des royaux commença à rendre les armes et à prendre la fuite. Le soir capitula le fort de Pizzo, et les milices du Bourbon en sortirent désarmées.

« Dans la nuit du 2 à, les autres forts furent investis par Garibaldi , et sans coup férir, instantanément, le jour même, se rendirent l’un après l’autre, aux mêmes conditions que le premier.

« Le gouverneur général de la première Calabre ultérieure, en vertu de ses pleins pouvoirs, a déjà proclamé le Statut fondamental cl les lois organiques de S. M. Victor- Emmanuel.

« Les vapeurs au service du gouvernement sicilien transportent des troupes du Phare dans la partie opposée des Calabres. On veut que Garibaldi ait déjà’ un corps de 18 à 20,000 hommes.

« Bagnara, 22 août . — Le colonel Ruiz refuse de reprendre la position d’Altafiumana, parce que Garibaldi a déjà occupé toutes les hauteurs.

DES DKUX-SICII. ES.

« A Villa-San-Giovanni , les troupes napolitaines ont fraternisé avec les garibaldiens. Garibaldi et le général Briganti se promenaient ensemble sur la place de Bagnara, pour ordonner des approvisionnements. Le général Briganti a accepté l’invitation de Garibaldi et de son état-major de dîner à leur table. Le même échange de courtoisies a eu lieu avec le général Melendez, sur le champ de Piale.

« Toute la troupe, à Piale et à Villa-San-Giovanni, a refusé de se battre contre Garibaldi. Le petit nombre de ceux qui étaient d’avis contraire ont dû se débander et s’unir au colonel Ruiz.

« Salé i~ne, 26 août. — Le général Scott expédie une forte colonne à Avellino, pour réprimer tout mouvement insurrectionnel.

« Pizzo, 26 août. — Le télégraphe visuel de Montecivita est abandonné. De Capobonifato on signale deux pyroscaphes qui font route vers le sud-est; un d’eux remorque un bateau marchand. On signale quatre brigantins et beaucoup de barques sur divers points.

« Chronique intérieure. — Il continue d’arriver des troupes de Reggio et de Torre di Piale.

« Le ministre de l’intérieur envoie des ordres sévères pour réprimer à Avellino toute tentative insurrectionnelle.

« Le général Bosco est parti pour Salerne avec trois bataillons de chasseurs et une batterie d’artillerie. Le ministre de la guerre (général Pianelli) doit le rejoindre. On envoie des ordres à Salerne pour préparer des logements à des troupes nombreuses, et pour mettre des chars de transport en réquisition. »

La police combat de son côté contre les réaclion-

naires et même contre les révolutionnaires. L’instruction de l’affaire du comte d’Aquila se poursuit activement. Quant aux hommes des partis avancés, on les a tout simplement appelés à la préfecture par des billets pleins de politesse, pour les prier, avec toutes sortes de compliments, de vouloir bien s’en aller. La plupart d’entre eux (entre autres M. Giuseppe Ricciardi) ont refusé de se présenter à la préfecture. D’autres ont protesté contre cette proscription arbitraire. Parmi ces derniers M. Nisco, qui s’est réfugié à bord d’un vaisseau piémontais.

Au nombre des étranges trouvailles de la police, ces derniers jours, il faut signaler celle d’un personnage sinistre qui demeurait dans l’auberge de la Délia Venezia, et qui se faisait appeler Bandini. On trouva chez lui un grand pli aux armes royales. 11 protesta qu’il était unitaire, et, découvrant son avant-bras, il le montra tatoué de cette inscription : Unité et indépendance italienne. Mais le commissaire le pria de relever plus haut la manche de sa chemise. II dut obéir et montrer à nu son biceps inscrit de ce mot : Constance à la monarchie. Ce genre de chauve-souris ne manque pas chez les agents secrets des conspirations.

Voici un petit fait pour la bonne liouche. Un certain nombre de soldats, prisonniers de Garibaldi, ont demandé à revenir à Naples. Garibaldi les a embarqués sur le Franklin et renvoyés. Le Franklin est arrivé ce matin arborant un drapeau parlementaire. Des vapeurs napolitains étaient allés à sa rencontre et ont manqué faire feu sur lui. Ils auraient coulé à fond cent quatre-vingts Napolitains rendus à leur roi par la fabuleuse générosité du corsaire.

DES DKUX-SICILES.

28 août.

Toute la garde royale est déjà partie. Le maréchal de camp comte Cutrofiâno a repris le commandement de la place et renouvelé la proclamation d’état de siège pour l’édification du pays.

J’apprends qu’un capitaine des corps étrangers qui sont à Salerne vient de faire arrêter un Suisse , non militaire, établi dans cette ville, sous le prétexte que ce Suisse favorisait les désertions , et après l’avoir gardé toute une nuit en prison, les mains et les pieds attachés derrière le dos, lui a fait donner, sans foi ni loi , de son propre chef , cent coups de bâton par ses hommes.

Je ne relève pas toutes les lois violées par cet acte : je note seulement que les bastonnades ont été abolies il y a quelques semaines par un décret spécial et signé de la main du roi.

Je suis maintenant renseigné sur les efforts tentés par le gouvernement pour obtenir la neutralisation de Naples. C’est une idée de M. de Martino, communiquée au ministre de France, acceptée par lui d’emblée, comme une bonne pensée d’humanité, combattue ensuite par le ministre d’Angleterre, qui ne voulait pas engager la responsabilité de son pays, et débattue enfin dimanche, dans un conseil diplomatique au ministère des affaires étrangères.

11 était évident que le gouvernement napolitain, outre les raisons d’humanité que je ne conteste pas, avait des vues militaires. La ville neutralisée n’aurait plus eu besoin d’être défendue : c’étaient autant de

soldats qui restaient contre Garibaldi. Cependant la ville de Naples étant fort belle et très-bonne à épargner, le corps diplomatique finit par se décider à accepter la neutralisation sans la garantir. Mais il s’agissait de la faire admettre par Garibaldi. M. de Villamarina se chargea de cette mission diflicile. 11 offrit de se rendre personnellement près du général des patriotes , sauf l’autorisation du roi Victor-Emmanuel. Cette autorisation n’était pas encore venue ce matin ; voilà où en sont les choses. Mais j’ajoute que deux ministres étrangers (devinez lesquels) sont revenus hier sur leur décision d’avant-hier, et ont retiré l’adhésion qu’ils avaient donnée à l’idée humanitaire acceptée par la France. Ces deux ministres, qu’il est inutile de désigner, déclarent maintenant qu’ils ne veulent entrer pour rien dans un arrangement quelconque avec un chef de flibustiers.

Cette convention, proposée par M. de Martino et approuvée par le corps diplomatique, a un caractère singulier; elle est sans précédents, je crois, dans l’histoire. C’est la première fois qu’on met une ville hors de combat. Abandonnée par les troupes, Naples serait protégée par la garnison qui la défend d’ordinaire en temps de paix , et cette garnison serait également neutralisée. Après la guerre qui continuerait à Saleme, dans les Abruzzes, à Gaëte, que sais-je? Naples appartiendrait de droit au vainqueur. .

C’est généreux, n’est-ce pas? mais fantastique.

29 août.

Les journaux contiennent une lettre du nonce apostolique au cardinal Antonelii, constatant l’insuccès de

DES DEUX-SICILBS. 25»

l’emprunt romain chez les habitants très-dévots du royaume de Naples. Je ne cite pas ce document ; je relève seulement cette phrase : « Les populations... « surtout à cause de la grande impiété née de la révo- « lution malheureusement accomplie en Sicile et qui « menace violemmentle reste du royaume, ne se trou- « vent pas en mesure de répondre à l’appel. » Plusieurs libéraux avancés, ayant reçu l’ordre de partir, se sont réfugiés sur les vaisseaux étrangers qui sont en rade, entre autres le prince Lequile et, dit-on, le colonel Carrano. Le roi aurait dit : « Comment se fait-il que Carrano et Lequile soient encore ici, tandis que Mazza et Governa ont quitté Naples? »

Voici le douzième bulletin du gouvernement occulte :

« Nous recevons les nouvelles officielles suivantes sur l'état de la colonne du général Gallotti, revenant de Reggio :

Officiers.

Soldats.

Désarmés.

« H® de ligne,

« 13® id.,

«1 er id..

« 1 er chasseurs,

« 2® lanciers,

Démontés.

« Demi-batterie d’artillerie, sans canons ni chevaux, avec 2 officiers et 63 soldats.

« Train : 1 officier et 33 soldats désarmés.

« 3 trompettes de la garde d’honneur.

« 7 officiers isolés.

• « 9 officiers et 360 soldats blessés ou malades.

« Le 8® de ligne, embarqué à Paolo pour débarquer au Pizzo et combattre les soldats de Garibaldi , s’est

mutiné dans cette dernière localité et voulut revenir à Naples, où il est arrivé hier au soir sur le vapeur français la Ville-de-Lyon.

« Les chasseurs du 16 e bataillon ont massacré le général Briganti, prétextant qu’il les a trahis 1 .

« Les districts de Campagna et Sala sont en pleine insurrection. »

Une observation. J’entends dire que les soldats du 8 e de ligne ne se sont pas mutinés pour revenir à Naples, mais qu’ils ont dû reculer à Pizzo et à Paola devant l’attitude hostile des populations.

Un autre vapeur garibaldien a ramené d’autres prisonniers et d’autres blessés à Naples.

On parle de mouvements dans toutes les provinces. Nous sommes en plein dénoûment.

1 er septembre.

En avant : au pas du télégraphe! Cette expédition devance l’éclair, comme disait Manzoni. Garibaldi luimême écrivait de Palmi, le 25 août :

« Notre marche est un triomphe ; les populations sont frénétiques , les troupes royales se débandent. » C’est l’histoire de cette conquête, en trois mots. Manifestations à Bari, désertions même à Benévent d’où sont partis trois mille hommes pour se joindre au dictateur. Toute la Calabre citérieure est en insurrection, des camps sont formés partout. Les troupes

1. Un garibaldien m’a raconté depuis qu'ils l’avaient massacré pour lui voler ses bottes.

DES DEUX-SICII.ES. 261

de ligne se dissolvent d’elle-mêmes; les carabiniers royaux qui restent seuls déclarent qu’ils ne veulent plus combattre. Àltamura, dans la province de Bari, est le siège d’un gouvernement provisoire. La troupe de Tiriolo a posé les armes. A Catanjaro le drapeau italien flotte devant le palais de l’intendance et devant la statue de Garibaldi.

Les Calabrais sont admirables : à eux seuls, ils ont fait capituler la brigade de Caldarelli : deux régiments de carabiniers, une batterie, un escadron de lanciers, qui s’engagent à ne plus combattre contre Garibaldi, ni contre les gardes nationaux, ni contre la Sicile. Ils s’en vont de Cosenza, chassés par le comité de cette ville, et jurent de maintenir la discipline partout où ils passeront. Ils laissent le matériel inutile et 300 fusils en dépôt : ils doivent être en onze jours à Salerne. Les patriotes les suivent à distance et ferment derrière eux les passages, pour les empêcher de revenir sur leurs pas.

Le 27, une bande de jeunes gens est partie d’Eboli pour aller insurger le Cilento. Ils ont été accueillis à Oliveto avec de longues acclamations. Arrivés à Buccino, ils étaient déjà 2,000.

Il y a en Calabre quatre camps d’insurgés, et des rapports que je n’ose garantir disent que dans ces provinces Garibaldi peut déjà disposer de Z|0 ,000 hommes.

Les désertions continuent. A Naples, des piquets entiers quittent leurs postes et disparaissent : il y a des centaines de maisons populaires où ils peuvent se cacher. Parmi les recéleurs de soldats dérobés, on cite une femme singulière, héros en jupes, hardie jusqu’à l’audace, armée jusqu’aux dents et garibaldienne jus-

îs.

qu’au fond du cœur : ou l’appelle la San Giovanmra. Tout son quartier est sous ses ordres.

De Capoue, 200 hommes ont déserté avec un capitaine, trois officiers et plusieurs sous-otticiers appartenant au 8 e de ligne.

On dit que le jeune prince don Alphonse, frère du roi, part avec les troupes; que Campagna, Sala, Aquila même sont insurgées ; que Castrovillari a désarmé ses gendarmes; que Garibaldi était le 28 au Pizzo; qu’hier le comte d’Aquila, de retour, a débarqué à Pausilippe, d’où il est reparti sur-le-champ. On en dit bien d’autres !

L’Iride nous transmet de curieuses nouvelles de Basilicate. C’est le colonel Boldoni qui commande la province : les ordres qu’il donne sont publics. Quiconque organisera des bandes, armées ou non, sans l’avertir, et quiconque en fera partie sera puni de mort.

A Naples, on découvre des conspirations.

Un Français, que je ne veux pas nommer, a imprimé à quarante mille exemplaires une adresse du peuple au roi, le suppliant d’être le maître. Ce Français est arrêté. On a trouvé chez lui des lettres romaines et des papiers qui le dénoncent comme soudoyé par un prince royal. Son adresse n’est pas mal faite : par malheur, elle n’a pas le sens commun. Il ne sutiît pas d’être un intrigant pour ressusciter les cadavres.

Avec cette conspiration nouvelle, on a mis la ville entière en émoi : nous avons encore eu des postes doublés, des boutiques fermées, et le reste. On faisait courir encore un bruit singulier : on disait qu’hier au soir le ministère avait dit au roi : « Sire, il est temps de quitter Naples. Nous attendons votre réponse demain

DES DE 17X-SI01I.KS

* matin, à onze heures. Si vous ne partez pas, nous partirons. »

En d’autres termes : « Sire, il n’y a qu’un moyen de sauver votre cabinet, c’est de sacrifier votre couronne.»

Ingénieux conseil, n’est-ce pas? Mais voici la vérité sur cette mutinerie ministérielle : le comte Cutrofiano commande la place, et le prince Ischitella commande les gardes nationaux ; le ministère prétend, à tort ou à raison, que ces commandants conspirent. Entendons-nous bien sur les mots : conspirer, en ce moment, c’est tenir pour le roi.

Si bien qu’avant-hier au soir, les ministres ont dit à Sa Majesté de choisir entre eux et leurs deux adversaires. Ils proposaient à la place d’Ischitella le général de Sauget, et à la place de Cutrofiano le général Viglia. La réponse devait être donnée, en effet, hier matin à onze heures.

Hier matin, à onze heures, le roi n’étant pas décidé, les ministres envoyèrent leur démission, mais ils n’en sont pas moins restés en place. Comme transaction provisoire, il lut décidé que Cutrofiano ne donnerait aucun ordre sans l’adhésion préalable du cabinet.

Voilà la vérité vraie. Les chefs de bataillon de la garde nationale se sont rendus hier chez le président du conseil des ministres pour protester contre mille ’ et un abus. Le président les a calmés de son mieux, et nous avons ce matin un peu de calme.

Cependant des démarches ont été faites hier, dans la matinée, par le conseiller Ulloa, magistrat réactionnaire, pour former un nouveau cabinet. Le conseiller Ulloa s’est présenté chez plusieurs hommes considérables de la ville, et notamment chez M. Giuseppe

2fU

Lauria, pour leur faire accepter un portefeuille. Tous ont refusé net.

J’entends dire cependant qu’un nouveau cabinet est constitué. S’il en est ainsi, nous aurons peut-être des désordres à Naples. Le ministère Spinelli n’est certes pas irréprochable, mais c’est lui seul qui entretient dans le pays un reste de confiance et de tranquillité. S’il tombe avant l’arrivée de Garibaldi, la transition sera orageuse.

M. Raft'aele Farina proteste contre son expulsion de la préfecture. M. Savarese proteste contre la destitution d’un de ses employés à l’administration des bonificlie. Le comte d’Aquila proteste, le ministère proteste, le pays proteste : il n’y a plus ici que des protestants.

L’indiscipline et la démoralisation sont flagrantes dans l’armée. L’autre jour, sur la Ville-de-Lyon ramenant des soldats qui n’avaient pas voulu se battre en Calabre, ces soldats mangeaient des pastèques et en jetaient les écorces à leurs officiers, qui ont dû aller s’enfermer dans leurs cabines. Je le tiens du capitaine de ce bâtiment.

Je vous ai parlé des revolvers saisis à la douane, sous prétexte qu’ils étaient achetés pour le comte d’Aquila. J’apprends que le roi les a réclamés comme siens et les distribue à ses hommes.

Avant-hier au soir, il y avait foule au théâtre Saint- Charles. La soirée était au bénéfice des volontaires blessés en 1848 et 1840. On a fort applaudi le tragédien Salvini, qu[ déclamait un beau poëme de Prati, la Cena d'Alboino. 11 y a encore ici de l’enthousiasme.

L’autre jour, au delà de Résine, un officier a arrêté le courrier de Calabre et s’est mis, pendant trois

DES DEUX-SICII.ES

heures, à épeler toutes les lettres envoyées de Naples en province. Et ceci, en présence d’un enseigne de la garde nationale et du syndic de 1 l’endroit, convoqués pour assister à l’opération. L’ officier agissait en vertu d’un ordre formel du commandant de la place de Naples. Notez que nous vivons sous le régime constitutionnel.

J’ai enfin à vous annoncer que le duc de Caianiello est parti l’autre jour pour Paris, en mission extraordinaire, pour présenter des excuses à l’empereur à la suite de l’attentat commis sur la personne de M. le baron Brenier. M. Caianiello est porteur d’une lettre autographe du roi de Naples. Je n’ai pas lu cette lettre, mais je crois savoir que le jeune souverain demande si l’entrée de Garibaldi dans le royaume de Naples n’est pas, par hasard, quelque chose comme une intervention.

Et les six mille Bavarois qui lui sont venus d’Autriche ?

Le Journal officiel porte aujourd’hui quatre pages de décrets, dont l’un a fait plaisir : il ajourne au 30 septembre le payement des billets échus le 31 août. D’autres décrets nomment des fonctionnaires et des magistrats dans plusieurs villes de province qui sont déjà insurgées. C’est ainsi que dans l’ancienne Rome, pendant les guerres puniques, on vendait encore les terres déjà conquises par Annibal.

2 septembre.

Voici un document curieux : ce sont les instructions données par le colonel Boldoni pour la petite guerre

qui va commencer peut-être en Basilicate. Ce papier vous en dira plus que toutes les descriptions du monde sur la fameuse stratégie des guérillas :

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