‹ GaribaldiChapitre 18 sur 28 · PROCLAMATION ROYALE · texte numérisé non relu

PROCLAMATION ROYALE

' « Naples, 6 septembre.

« Parmi les devoirs prescrits aux rois, ceux des jours d’infortune sont les plus grandioses et les plus solennels, et je veux les remplir avec une résignation exempte de faiblesse, l’âme sereine et confiante,

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comme il convient au descendant de tant de monarques.

« Dans ce but, j’adresse encore une fois la parole au peuple de cette métropole, dont je dois à présent m’éloigner avec douleur.

« Une guerre injuste et contre le droit des gens a envahi mes États, bien que je fusse en paix avec toutes les puissances européennes.

« Le changement des ordres gouvernementaux , mon adhésion aux grands principes nationaux et italiens ne suffirent pas pour les éloigner; car même la nécessité de défendre l’intégrité de l’État entraînera derrière elle des événements que j’ai toujours déplorés. Or, je proteste solennellement contre ces inqualifiables hostilités que les siècles présents et futurs jugeront seuls.

« Le corps diplomatique résidant près de ma personne a su, depuis le commencement de cette étrange invasion, de quels sentiments mon âme était remplie pour tous mes peuples, et pour cette illustre ville, afin de la garantir de la ruine et de la guerre, de sauver ses habitants et leurs propriétés, les temples sacrés, les monuments, les établissements publics, les collections d’art, tout ce qui forme, enfin, le patrimoine de sa civilisation et de sa grandeur, tout ce qui appartiendra aux générations futures et supérieures aux passions de ce temps.

« L’heure de tenir cette parole est désormais arrivée. La guerre s’approche des murs de la ville, et c’est avec une douleur ineffable que je m’éloigne avec une partie de mon armée pour me rendre là où la défense de mes droits m’appelle. L’autre partie de-

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meure pour contribuer, de concert avec l’honorable garde nationale, à l’inviolabilité et à la sécurité de la capitale, que je recommande au zèle du ministère comme un palladium sacré. Et je demande à l'honneur et au civisme du syndic de Naples et du commandant de cette même garde citoyenne, d’épargner à cette patrie si chère les horreurs des désordres intérieurs et les désastres de la guerre voisine, et, à cet effet, je concède à ces derniers tous les pouvoirs nécessaires et les plus étendus.

« Descendant d’une dynastie qui , pendant cent vingt-six ans, régna dans ces contrées continentales, après les avoir sauvées des horreurs d’un long gouvernement de vice-rois, mes affections sont ici. Je suis Napolitain, et je ne pourrais, sans d’amers regrets, adresser des paroles d’adieu à mes bien-aimés peuples, à mes compatriotes.

« Quel que soit mon destin , heureux ou malheureux, je leur conserverai toujours de profonds et affectueux souvenirs. Je leur recommande la concorde, la paix, la sainteté de leurs devoirs nationaux. Qu’un zèle immodéré pour ma couronne ne devienne pas un motif de troubles. Soit que, par le sort de la guerre présente, je revienne bientôt parmi vous, ou dans quelque autre temps qu’il plaise à la justice de Dieu de me rendre le trône de mes ancêtres , devenu plus splendide par les institutions libres dont je l’ai irrévocablement entouré, ce que j’implore, dès à présent, c’est de revoir mes peuples unis, forts et heureux.

« Naples, le 6 septembre 1860.

« François. »

Après la proclamation, vient la protestation royale :

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« François II, etc., etc.,

« Puisque un hardi condottiere, avec toutes les forces dont l’Europe révolutionnaire dispose, a attaqué nos domaines invoquant le nom d’un souverain d’Italie, . parent et ami, nous avons, par tous les moyens en notre pouvoir combattu pendant cinq mois pour l’indépendance sacrée de nos États. Le sort des armes nous a été contraire. L’entreprise hardie que ce souverain, de la manière la plus formelle, protestait ne pas reconnaître, et qui pourtant, pendant le cours de négociations tentées pour établir un accord intime , recevait, surtout dans ses États, secours et appui, cette entreprise, à laquelle toute l’Europe, après avoir proclamé le principe de non-intervention, assista indifférente, nous laissant seul lutter contre l’ennemi de tous, est sur le point d’étendre ses tristes effets jusque sur notre capitale.

« D’autre part , la Sicile et les provinces du conti- . nent, de longue main et de toutes manières travaillées par la révolution, dont la pression les a soulevées, ont formé des gouvernements provisoires avec Je titre et sous la protection nominale de ce souverain, et elles ont confié à un prétendu dictateur l’autorité et le plein arbitre de leurs destinées.

« Fort de nos droits, fondés sur l’histoire, sur les engagements internationaux et sur le droit public européen, tandis que nous comptons prolonger autant qu’il nous sera possible notre défense, nous ne sommes pas moins décidé à n’importe quel sacrifice pour épargner les horreurs d’une lutte et de l’anarchie à cette vaste métropole, siège glorieux des plus anciens sou-

vcnirs , berceau des arts et de la civilisation du royaume.

« En conséquence, nous sortirons avec notre armée hors de ses murs , nous confiant dans la loyauté et dans l’amour de nos sujets pour le maintien de l’ordre et du respect dû à l’autorité.

« En prenant une pareille détermination, nous sentons cependant en même temps le devoir que nous dictent nos droits anciens et inviolables , notre honneur, l’intérêt de nos héritiers et successeurs, et plus encore celui de nos bien-aimés sujets, et nous protestons hautement contre tous les actes jusqu’ici consommés et les événements qui se sont accomplis et qui s’accompliront à l’avenir. Nous réservons tous nos titres et toutes nos raisons émanant des traités et des droits sacrés et incontestables de succession. Nous déclarons solennellement tous les événements et tous lés faits mentionnés nuis, illégaux et sans valeur, remettant pour ce qui nous regarde, dans les mains de Dieu tout-puissant, notre cause et celle de nos peuples, dans la ferme assurance de n’avoir pas eu, pendant le temps si court de notre règne, une seule pensée qui n’ait été consacrée à leur bien et à leur bonheur. Les institutions que nous leur avons irrévocablement garanties en sont le gage.

« Cette protestation sera transmise par nous à toutes les cours, et nous voulons que, signée par nous, munie du sceau de nos armes royales et contre-signée par notre ministre des affaires étrangères , elle soit conservée dans nos royaux ministères d’État, des affaires étrangères, de la présidence du conseil des ministres et de grâce et justice, comme un monument

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de notre constante volonté d’opposer toujours la raison et le droit à la violence et à l’usurpation.

« Naples, 6 septembre 1860.

« Signé : François.

« Contre-signé : Jacques de Martino.

Là-dessus, le roi a retiré toutes ses troupes de Salerne et de Nocera, et les a rassemblées à Capoue, où se forme un nouveau camp. Il est faux que les Bavarois aient passé hier à Garibaldi : épargnons-leur cette dernière honte. De leur part, ce ne serait qu’une trahison. L’indiscipline est dans leurs rangs; ils se sont soulevés d’abord contre leurs sous - ofticiers , puis contre leurs officiers, qui appartiennent aux anciens régiments suisses. Ces Bavarois sont , en général , des Tyroliens et des Bohémiens : ils voient de mauvais œil des Helvétiens à leur tête. Ils sont de plus épuisés et irrités par les marches continuelles et inutiles qu’ils ont faites depuis un mois.

Croyez-vous que ces derniers jours on a changé trois fois coup sur coup le plan de campagne? Le premier plan était d’attendre l’ennemi entre Eboli et Salerne ; le second, d’échelonner les troupes dans les passages difficiles qui séparent Naples de Salerne d’Avellino ; le troisième plan, le meilleur peutêtre, était de déployer les chasseurs sur les hauteurs qui dominent ces défilés; la défense eût été formidable. Puis, pour la quatrième fois, on change d’idée et l’on se réfugie dans les places fortes. Il y a de quoi désespérer des hommes qui veulent se battre, et il y en a beaucoup chez les étrangers; soldats de la

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dernière guerre, ils espéraient une revanche de Solferino.

Et ainsi, reculant toujours, les soldats royaux ont fait à Garibaldi, le dictateur, une entrée triomphale à Naples.

Mais, avant de la raconter, j’ai encore une pièce curieuse à vous offrir, une ordonnance atlichée hier au soir, avant le départ du roi, par la police :

« Citoyens, le roi part. Entre une haute disgrâce qui se retire et un autre principe qui s’avance en triomphant, votre conduite ne peut être douteuse. L’une vous impose le recueillement en face de la majesté éclipsée. L’autre exige le bon sens, l’abnégation, la prudence, le courage civil. Nul de vous ne troublera le développement des héroïques destinées de l’Italie. Nul ne songera à déchirer la patrie avec des mains vindicatrices ou scélérates. Mais vous attendrez avec calme' le jour mémorable qui ouvrira le chemin à notre pays pour sortir des embarras et des périls sans de nouvelles convulsions, sans répandre le sang fraternel. Ce jour est proche ; mais , en attendant, que la ville reste calme et ne se trouble pas. Que le commerce continue son cours avec confiance; que chacun demeure dans les occupations habituelles de la vie ; que toutes les opinions s’unissent dans le sublime accord du salut public. Pour votre sécurité, la police est en permanence, la garde nationale veille sous les armes.

« Ainsi, citoyens, vous ne rendrez pas inutile le long et patient sacrifice de ceux qui, bravant les cruelles incertitudes de la situation, se sont sacrifiés au gouvernement de la chose publique, et qui, dé-

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tournant les périls qui menaçaient votre liberté et l’indépendance de la nation , en furent les gardiens vigilants et fermes. Ils poursuivront leur noble mandat, et ils sont sûrs que votre concorde, votre conduite régulière, les aideront encore à surmonter les difficultés qui restent; ils sont sûrs qu’ils ne seront point forcés d’invoquer la sévérité de la loi contre l’agitation insensée des partis extrêmes. De cette manière, nos destinées seront accomplies, et l’histoire, qui tiendra compte du patriotisme de ceux qui gouvernent, dispensera aussi généreusement la gloire à la sagesse civile de ce peuple vraiment italien.

« Le préfet de polies,

« Giuseppe Bardari.

« Naples, 6 septembre 1860. »

Cette ordonnance mérite de rester : elle indique l’état singulier où se trouvait Naples hier au soir, entre le départ du roi et l’arrivée du maître. Elle montre enfin de quel côté penchait la police au déclin de François II.

Encore un mot, et j’arrive à Garibaldi. Avant de s’embarquer, le dernier Bourbon de Naples a laissé seize colonnes de décrets ; les derniers sont des grâces.

J’aime à finir par ce mot l’histoire de ce règne, que j’ai racontée jour par jour, sans faiblesse, mais sans colère, en soutenant d’abord la nation opprimée, mais en ménageant après le roi vaincu.

Et maintenant, à Garibaldi !

Il est donc arrivé ce matin, appelé par le syndic et le commandant de la garde nationale. Il n’a pas amené

de troupes avec lui, quelques officiers de son étatmajor seulement, toujours seul comme César. Avant de venir, il avait écrit aux Napolitains :

« Dans ce. moment solennel, je vous recommande l’ordre et la tranquillité répondant à la dignité d’un peuple qui rentre dans la souveraineté de ses droits. »

L’ordre est daté de Salerne, et d’aujourd’hui même, six heures et demie du matin.

Et aussitôt deux lettres de Liborio Romano ont été affichées, l’une à Garibaldi pour l’appeler à Naples et remettre en ses mains le pouvoir, en promettant la tranquillité publique et en protestant de son respect illimité; l’autre au peuple, pour lui annoncer Garibaldi et pour lui conseiller à la fois l’ordre et l’enthousiasme.

Le dictateur est descendu à la Foresleria. C’est un palais qui s’élève sur la place de Saint-François-de- Paul et qui forme l’angle droit avec le château royal. J’ai demandé à mon cocher pourquoi Garibaldi n’ocpait pas le château même. Le cocher m’a répondu : « Le château est pour Victor-Emmanuel. »

J’ignore si c’est une délicatesse du dictateur déjà connue dans la ville, ou un commentaire de l’homme du peuple qui m’avait loué son cabriolet : dans les deux cas, l’idée est bonne.

Le palais de la Foresleria donne d’un côté dans une rue , et de l'autre sur une place. La rue et la place étaient encombrées de foule, malgré le soleil. Garibaldi passait d’un balcon à l’autre, et la cohue faisait rage. Je ne m’attendais pas à un pareil enivrement.

Avant mon arrivée, le dictateur avait harangué le

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peuple. Voici en quels termes le Nazionale rapporte son discours :

« Vous avez bien le droit de vous exalter, en ce jour où cesse la tyrannie qui a pesé sur vous et où commence une ère de liberté.

« Et vous en êtes dignes, vous, enfants du plus splendide joyau d’Italie.

« Je vous remercie de cet accueil, non pour moi, mais au nom de l’Italie, que vous constituez, par votre concours, dans son unité. Vous méritez par là la gratitude non de l’Italie seulement, mais de l’Europe entière. »

Je vous laisse à penser les applaudissements.

Quelques instants après, j’ai revu Garibaldi de plus près, dans la rue de Tolède. Il se rendait en voiture du palais de la Foresteria dans celui du duc d’Angri, où le prince de Fondi lui avait fait accepter un logement. Il portait sa chemise rouge et son chapeau italien. Il paraissait calme, heureux et las : il avait un sourire fatigué sur la bouche. Des tonnerres d’acclamations roulaient et croulaient de partout sur son passage. Je ne croyais pas que l’enthousiasme national pût faire tant de bruit.

Rien n’était plus vivant que la rue pavoisée d’un bout à l’autre et du haut en bas de drapeaux italiens avec la croix de Savoie. Des milliers de voitures se croisaient en tous sens, bourrées de gens du peuple. Chacune avait son drapeau, plusieurs en avaient dix. Tout cela s’agitait, se démenait avec des cris de joie. On brandissait tout ce qu’on avait sous la main ; des bannières, des piques, des bâtons, même des couteaux. Et Vive Garibaldi! vive Victor-Emmanuel ! vive

GAKIB.YLDI. — CONQUÊTE

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l’Italie! Dans ces voilures, pêle-mêle avec des Napolitains, se tenaient debout, avec leurs chemises rouges, des hommes de Garibaldi. Les bravos redoublaient sur leur passage. Ces bravos tombaient de tous les balcons; ils se répandaient souvent, comme un seul cri, dans la rue entière; ils descendaient des rues transversales à torrents : c’était éclatant et unanime. De certains endroits descendaient des pluies de fleurs.

Les gardes nationaux faisaient la haie et marchaient, çà et là, musique en tête, avec un air martial qui leur était venu tout à coup : l’œil du maître ! — Et la foule immense, les femmes du peuple, les chars bariolés, les cocardes, les brassards, les nœuds tricolores, les grandes écharpes dont certains officiers se drapeaient tout entiers, les burnous blancs, les chemises écarlates, les guenilles du lazzarone, les balcons peuplés et bigarrés, les prêtres même, debout dans les voitures et agitant aussi la croix de Savoie, qui n’est pourtant pas celle du Vatican, — tous ces bruits, ces couleurs, ces figures sous la claire lumière et le ciel ardent de Naples, faisaient un tumulte éblouissant que je n’oublierai jamais.

Je passe les poignées de mains, les accolades et toutes les effusions en pleine rue qui sont nécessaires à l’enthousiasme et à l’allégresse de ce peuple enfant. Je viens de sortir ce soir : la rue de Tolède est folle de joie; tout est illuminé; la foule est compacte; les voitures roulent des torches qu’elles secouent avec les drapeaux; les chants et les cris ont redoublé; c’est une tempête. Les femmes agitent des fusils, les gamins des couteau^, et nous somment de crier : Vive Garibaldi! Je suis sur qu’on va flétrir ce procédé vio-

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lent ; on dira que le peuple arrache des acclamations en vous mettant le couteau sur la gorge. Ceux qui écriront cela ne connaissent pas le pays. Ces poignards inoffensifs n’ont frappé personne ; ils sont là pour accompagner le geste et pour l’achever. Stylets d’opéra, de parade; ils ajoutent au spectacle et font figure : ils n’ont effrayé que les nouveaux-venus.

Pas un accident n’a troublé la fête. J’entends dire pourtant que, tout à l’heure, loin du centre, au fort Carminé, il y a eu des coups de fusil tirés et des soldats morts. Mille et une versions courent sur le fait; je choisis la plus vraisemblable. Il y a dans ce fort une prison et 'des galériens. Les galériens ont voulu s’évader; la sentinelle a déchargé son fusil. Cet acte, mal compris, a donné l’alarme : de là des conflits absurdes où le sang a coulé; mais la garde nationale, intervenant, a bientôt rétabli l’ordre avec de bonnes paroles.

Somme toute, c’est une belle journée. Garibaldi a conquis le royaume à marches forcées, en dix-sept jours.

8 septembre.

Le premier acte de Garibaldi est une proclamation à la chère population de Naples :

« Fils du peuple, c’est avec un vrai respect et un véritable amour que je nie présente à ce centre imposant de populations italiennes que beaucoup de siècles de despotisme n’ont pu humilier ni forcer de plier le genou devant la tyrannie.

« Le premier besoin de l’Italie était la concorde,

->çMS GARIBALDI. — CONQUÊTE

pour arriver à l’unité de la grande famille italienne. Aujourd’hui la Providence a pourvu à la concorde, grâce à la sublime unanimité de toutes les provinces pour la reconstitution nationale. Pourvoyons de même à l’unité! Elle a donné à notre pays Victor-Emmanuel, que nous pouvons appeler dès ce moment le vrai père de la patrie italienne.

« Victor-Emmanuel, modèle des souverains, inculquera à ses descendants leur devoir pour la prospérité d’un peuple qui le mit à sa tête avec un frénétique dévouement.

« Les prêtres italiens, avec la conscience de leur mission, ont, pour garantie du respect avec lequel ils seront traités, l’élan, le patriotisme, l’attitude vraiment chrétienne de leurs confrères innombrables, que, depuis les moines bien méritants de la Gancia jusqu’aux généreux prêtres du continent napolitain, nous avons toujours vus, à la tête de nos soldats, affronter les plus grands périls des batailles. Je le répète, la concordance est la première nécessité de l’Italie. Donc, les dissidents d’autrefois qui maintenant veulent porter sincèrement leur pierre à l’édifice de la patrie , nous les accueillerons comme frères. Enfin, tout en respectant la maison d’autrui, nous voulons être maîtres dans la nôtre, que les tout-puissants de la terre le veuillent ou ne le veuillent pas.

« Salerne, 7 septembre 1860 au matin.

« G. Garibaldi. »

Il est résulté de cette habile proclamation qu’hier au soir des voitures chargées de prêtres acclamaient Garibaldi, Victor-Emmanuel et l’Italie.

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Voici maintenant le premier décret du dictateur :

Italie et Victor-Emmanuel.

« Le dictateur décrète :

« Tous les navires de guerre ou de commerce appartenant à l’État des Deux-Siciles, arsenaux, matériaux de marine, sont agrégés à l’escadre du roi d’Italie Victor-Emmanuel, escadre commandée par l’amiral Persano.

« Naples, 7 septembre 1860.

« G. Garibaldi. »

Voyez-vous ce coup de filet? Notez que presque toute la flotte est à Naples, le roi n’ayant pu conduire à Gaëte aucun vapeur. Les équipages refusaient de partir, sachant ou croyant qu’on allait livrer la flotte à l’Autriche. Les mécaniciens étaient descendus à terre avec leurs effets. Il ne manque ici qu'une frégate : elle reviendra peut-être. Voici donc, d’un trait de plume, la première marine de l’Italie donnée à Victor-Emmanuel.

On attend ce soir une brigade de la division du général Türr. Ces Italiens seront ici les premiers venus, car ce dernier trait n’est pas le moins étrange de cette époque fantastique. Garibaldi est arrivé seul, laissant son armée entière derrière lui. Les plus avancés le suivaient à deux jours de distance. L’arrière-garde est encore à Reggio.

Les forts ont arboré hier au soir la croix de Savoie, en même temps que la flotte ; mais ils demeurent dans

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les mains des soldats. Garibaldi ménage l’armée avec une habileté singulière. Pour ne pas lui montrer de défiance, il lui laisse occuper ses formidables positions. Il no la délogera jamais par la force.

Tout à l’heure il vient de licencier l’infanterie de marine, qui lui était hostile. Il a permis à tous ces soldats de rentrer chez eux. Cette grâce inattendue les a comblés de joie. Ils courent maintenant les rues par une pluie battante, en agitant leurs shakos et en criant : Vive Garibaldi!

Je finis par un trait curieux qui me frappe au dernier moment. Le dernier numéro du Journal constitutionnel, après la proclamation suprême et la protestation de François II, donne un décret qui institue au ministère des affaires étrangères une école de droit international, etc., pour former les jeunes diplomates. Et l’article k du règlement de cette école fixe des séances mensuelles où seront lus des travaux sur toutes sortes de thèmes et notamment « sur la politique proprement dite, c’est-à-dire la science des opportunités. »

Et l’on a publié cela après le départ du roi ! C’est si bête, que c’en est triste !

9 septembre.

Je n'ai pas parlé au dictateur, et je suis trop peu de chose pour lui être présenté ; mais j’ai déjà causé longuement avec plusieurs de ses officiers, ou, pour mieux dire, de ses camarades. Le comte Arrivabene, entre autres, m’a fait l'honneur de me raconter cette

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étrange conquête. On n’y comprend rien ; on n’y croirait pas, si Garibaldi n’était pas ici. Le général Gallotti s’est laissé prendre dans Reggio comme dans une souricière. Interpellé sur cette reddition incroyable, il a répondu aux patriotes : « Que voulez-vous que je vous dise? Vous êtes venus par derrière, et je vous attendais par devant. »

Savez-vous comment les Italiens ont pris Salerne? Par une simple plaisanterie, invention de quelques officiers en belle humeur. Ils forgèrent deux dépêches, l’une au ministre de la guerre à Naples, et l’autre au commandant de Salerne, annonçant que la ville était déjà cernée, les hauteurs occupées, et que quarante mille hommes allaient tomber sur les royaux. En un clin d’œil le camp fut levé et la ville prise. Et, ce qu’il y a de plus curieux, c’est que la dépêche a été transmise par le ministre aux légations étrangères, et par les légations à leurs gouvernements.

Ailleurs des garibaldiens ont attaqué quatre ou cinq cents royaux en criant : A nous, bersagliers ! comme s’ils appelaient toute une armée. Aussitôt les quatre ou cinq cents royaux mirent bas les armes. Et savezvous le nombre des garibaldiens qui ont fait celte équipée? ils étaient cinq.

Je pourrais multiplier ces traits : telle est toute la conquête du royaume de Naples.

Écoutez, pour en finir, la prise de Villa-San-Giovanni, telle qu’elle me fut racontée hier par un officier des patriotes :

« Ils étaient échelonnés sur la montagne et faisaient la soupe ; Garibaldi dormait. Réveillé par un feu d’enfer, il défendit à ses hommes de brûler une cartouche.

G A RI B Al. DI. — CONQUÊTE

et envoya un parlementaire aux royaux pour leur demander pourquoi ils ne se rendaient pas. Le général répondit : « Parce que mes soldats veulent se battre. — Eh bien, qu’ils se battent! » dit Garibaldi en recevant cette réponse. 11 défendit encore à ses hommes de bouger, et se rendormit. Le feu redoublant, il renvoya le parlementaire, qui demanda derechef aux royaux pourquoi ils ne se rendaient pas. Le général répondit encore : « Parce qu’ils veulent se battre ! » Et Garibaldi : « Qu’ils se battent ! »

« Impatienté cependant du vacarme inoffensif qui l’empêchait de dormir, le dictateur envoya pour la troisième fois son parlementaire pour dire aux royaux qu’il irait les attaquer s’ils ne se rendaient pas au bout de trente minutes. Les royaux répondirent: «C’est ce que nous voulons!» et ils recommencèrent à fusiller et à mitrailler de plus belle les garibaldiens, qui ne remuaient pas. Vingt-cinq minutes après, ils avaient posé les armes. »

Étrange conquête! Garibaldi marchait droit devant lui, sans se retourner, par des chemins où cinq cents hommes résolus auraient pu arrêter son armée. L’armée venait derrière, comme elle pouvait, ici par bandes, ailleurs par troupes ; plus loin les soldats venaient un à un. La queue n’avait pas encore débarqué sur le continent quand la tête était à Naples. Tous ces hommes allaient un peu au hasard, mangeaient quelquefois, dormaient où ils pouvaient, le plus souvent à la belle étoile. On tira quelques coups de fusil les premiers jours, puis plus rien : les royaux se dispersaient comme la poussière que soulevait leur fuite. Caldarelli, général de François II, capitulait devant les

DES DEUX-SICILRS.

Calabrais seuls et se joignait ensuite aux patriotes. Melendy, Briganti, Gnio, se rendaient sans coup férir...

Comme s’envole au veut une paille enflammée,

s’évanouit ce bruit qui fut l'armée de Ferdinand.

Le colonel F'rapolli, l’un des premiers débarqués, — un grand Italien : soldat et savant, — courait les montagnes à pied et faisait de la géologie. Puis il rejoignit Garibaldi et prit les devants. Arrivé dans un village, il commençait par s’emparer du télégraphe; puis il annexait le village, et continuait sa route. C’est ainsi qu’il s’est emparé de Salerne ; il l’a tenue dans sa main tout un jour, avec deux ou trois amis. Il est arrivé à Naples avant le départ du roi. — Et à Naples même, avant le départ du roi, il s’est emparé du télégraphe !

Je n’invente rien ; je tiens tous ces incidents des acteurs eux-mêmes. C’est une comédie héroïque, une farce de cape et d’épée digne du théâtre espagnol.

11 y a aussi, je l’avoue, le côté hideux, ignoble. François II a été abandonné d’une façon misérable par. tous ceux qui auraient dû le soutenir. Ils se vantent maintenant de l’avoir trahi! Je ne veux plus rappeler les défections de l’armée, les déroutes et les débandades de la Calabre ; les soldats entraînés le soir, par leurs généraux, dans des défilés où ils se réveillaient le matin cernés par les patriotes; l’argent emporté par ceux qui se sauvent maintenant, ou se cachent, ou s’affichent, hélas! — Après avoir vendu leur roi, la conduite équivoque d’une partie de la marine qui bombardait résolument, tant que François II fut le

maître, puis louvoyait tant que le succès fut douteux, tantôt résistant et canonnant, tantôt s’écartant et laissant faire, et qui se livre à présent, hommes et navires, au triomphateur. — toute cette déroute universelle, en un mot, qui essaye en vain de se justifier maintenant en faisant sonner le nom de l’Italie,*car c’est une lâcheté militaire longtemps dissimulée sous deux masques, — et jetant bas, après coup, le plus honteux et le plus lourd des deux !

Mais ce que je devrais signaler, si j’avais déjà les droits de l’historien qui doit oser dire tout ce qui est vrai (ne quid falsi dicerc audeat, ne quid veri non audeal ), ce sont les lâchetés civiles, l’adhésion universelle des fonctionnaires, des employés, qui violent leur serment au roi vaincu pour garder leurs places, et qui se font gloire de cette trahison-, le double rôle de certains personnages qui étaient au pouvoir ces derniers jours et qui servaient à la fois François 11 et Garibaldi, écartaient l’un et appelaient l’autre. J’ai eu sous les yeux les preuves , les actes même de leur politique, les lettres qu’ils écrivaient au vainqueur, à dater du jour où sa victoire fut assurée, pour lui livrer Naples et rester ensuite au pouvoir. Mais je laisse à d’autres la triste mission de publier et de justifier ces manœuvres. Elles ont épargné du sang peut-être, mais au prix de turpitudes qui brouilleraient à tout jamais les cœurs généreux avec la cause de la Révolution, — si l’indignité de quelques-uns suffisait pour déshonorer les idées éternelles.

Je ne suis pas un homme politique, et je n’entends rien à cette horrible loi des nécessités qui excusent tout. Je soutiendrai toujours que la fin ne justifie pas

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les moyens, et qu’il n’y a pas de principe sacré qui autorise des armes déloyales. L’avenir est à Dieu, le présent seul est à moi : aucun rêve lointain ne me dispense d’être honnête homme. Et je crois qu’une noble défaite est plus utile à la bonne cause qu’une victoire imméritée.

L’homme n’est pas grand par le* résultat de son œuvre, car ce résultat dépend toujours de la fortune, ou, pour mieux dire, d’une loi suprême, inconnue, qui est la volonté de Dieu. L’homme n’est grand que par son œuvre même. Et si cette œuvre est bonne, elle reste toujours, même quand elle échoue; elle reste, dans son impression morale, plus durable que des bienfaits passagers : elle reste comme exemple. Les grands exemples vivent plus que les grands succès.

Cela dit, je me hâte d’ajouter qu’une grande partie des Napolitains a fait son devoir. La plupart d’entre les hommes supérieurs se sont écartés à la fin du dernier règne. Des soldats nombreux, des marins même (ceux du Vèloce par exemple) ont eu le courage de leur défection. Des provinces entières, la Basilicate entre autres, le Cilento, les Calabres, se sont soulevées toutes seules à l’approche du dictateur...

Les Calabrais sont des hommes. Ceux qui les ont vus sous les armes (M. Maxime Du Camp, le comte Téléki , etc.) annoncent qu’ils seront des soldats. Quand les patriotes sont arrivés à Catanzaro, vingt mille citoyens sont venus à leur rencontre, se prosternant devant eux et se traînant sous leurs chevaux. Ailleurs des vieillards pleuraient leurs fils, morts trop tôt pour voir cette délivrance. A Maïda, les patriotes ont

trouvé la ville entière en armes; les femmes portaient des fusils et savaient s’en servir. L’enthousiasme éclatait partout, et non pas seulement en paroles. Des populations entières étaient prêtes à marcher. Ils criaient résolûment, ces hommes de cœur :« Nous vous suivrons jusqu’à Venise ! » Et ce n’étaient pas de vains mots : ils marchent. On en voit déjà beaucoup à Naples ; ils sont vigoureux et résolus.

Ceux de la Grande-Grèce forment une race à part, une légion d’homme fiers et sérieux, qui doivent être stoïques. Naples, en ce moment, est une ville étrange, où ces soldats de tous pays, de toute langue, se rencontrant au service d’une belle cause, accueillis parle peuple comme des sauveurs, égayent l’esprit d’un sentiment chaud et jeune. On peut mépriser les conquis et regretter la conquête, mais on ne peut qu’admirer les conquérants.

La division Türr, ou du moins une brigade de cette division, arrivée avant-hier, est repartie le j ou rmême pour la province d’Avellino, où des paysans communistes ont attiré des gardes nationaux dans un guetapens et les ont tués avec une barbarie féroce. Je n’ose répéter ce qu’on raconte des massacres d’Ariano : c’est monstrueux.

Le général Türr, l’homme le plus sympathique de l’armée, compte faire un exemple terrible. C’est le système de Garibaldi : douceur extrême pour convertir le peuple à sa cause, mais rigueur inflexible pour châtier les scélérats. Cette rigueur s’exerce avant tout sur les volontaires. Trois d’entre eux, à Messine, maraudaient du raisin dans une vigne. Ils furent surpris par un de leurs généraux qui sur-

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le-champ, de sa main, leur brûla la cervelle à tous trois.

Vous savez la mort de ce pauvre de Flotte. 11 disait un matin, après le débarquement : « Je n’ai jamais tué personne ; le premier que je tuerai me portera malheur. » Le jour même , à Beggio, il fit tomber deux Napolitains à ses pieds. Un moment après, il tombait lui-même.

On ne parle plus de François II. — On ne parle plus que de Garibaldi.

10 septembre.

Je l’ai entendu parler, je l’ai vu de près : il est admirable. C’est une nature de lion. Il a la voix décidée, résolue, la main large et le corps trapu. Dans ses moments de colère, il doit être formidable. Au repos, il garde un œil placide et un sourire doux. Ce n’est pas un homme de génie, c’est un apôtre. Il marche dans sa foi, sans faiblesse et sans peur: il fait des miracles. Dans la tempête, il serait homme à descendre de sa barque et à marcher sur les eaux. Il croit à sa mission, comme d’autres croyaient à leur étoile; et il va droit devant lui, sûr de son fait, comme tous les vainqueurs.

L’autre soir, pendant la rixe du Carminé, où les soldats ont tiré des coups de fusil et même des coups de canon sur le peuple, il n’a pas remué. Il a offert des cigares aux gardes nationaux qui l’entouraient et leur a dit : « Attendons-Ies en fumant. » Mais il sent le péril, et quand il le voit quelque part, il s’écrie : « Ci vado io! » (Je vais y aller.) Alors on ne le retient plus.

Un des traits singuliers de son caractère est sa simplicité parfaite. Il est le seul grand homme de ma connaissance qui ne pose pas. Un peu grandiloque dans ses discours (comme tous les croyants), il l’est de bonne foi, non pour la phrase. Mais, dans l’intimité, c’est l’être le plus cordialement familier du monde. 11 accueille tous les importuns avec une patience de martyr ; il ne les tient pas à distance, il ne leur parle point en oracle. 11 est simple et bon.

Un trait entre mille : je prends le plus vulgaire, parce qu’il est le plus saillant. A Messine, je crois, un des anciens compagnons de Garibaldi vint se mettre à deux genoux devant lui, demandant, disait-il, une faveur immense. 11 fallut dés efforts inouïs pour forcer l’homme à s’expliquer. Enfin, quand il fut à bout d’excuses, il dit au dictateur : « Je voudrais un de vos boutons, je le porterais suspendu à mon cou comme une amulette, et je serais sûr de ne pas mourir. » — Garibaldi arracha un de ses boutons et le tendit à l’homme.

11 l’a dit lui-même, il est enfant du peuple, et adoré par le peuple. Il y avait beaucoup de mascarade et de mardi gras dans l’explosion de joie populaire qui vient d’enrouer le pays. Mais ces pasquinades étaient l’expression outrée d’un sentiment vrai, profond, universel. Garibaldi est un saint pour les lazzarones. C’est Dieu qui l’envoie pour sauver le pays; plusieurs l’appellent Jésus-Christ ; ses officiers sont les apôtres. C’est au nom de Garibaldi qu’on demande l’aumône : ici, tout se traduit en dévotion.

Ue dictateur l’a bien senti, avec le rare bon sens qui ressemble à son coup d’œil de soldat, et qui lui

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tient lieu de science et d’art politique. Aussi a-t-il respecté les idées catholiques du pays. Dans sa première proclamation, il a caressé les prêtres. Dès son arrivée, il s’est rendu à la cathédrale, où, soit dit en passant, il n’a trouvé personne, le clergé s’était débandé comme l’armée au premier moment. C’est le chapelain de Garibaldi qui a dû monter en chaire. — Le lendemain, fête de la Vierge, le flibustier s’est rendu à la place du roi dans l’église de Piedigrotta, toujours visitée par un cortège royal, à pareil jour, depuis plus d’un siècle. On lui a présenté l’image de la Vierge ornée de rubans tricolores, avec le bouquet de fleurs bénites qu’on avait coutume d’offrir au roi. Au discours du prêtre, il a répondu par des paroles chrétiennes, et s’est laissé approcher et embrasser par la foule de gens du peuple entassés autour de lui.

Les Napolitains le croient invulnérable. — Lorsqu’il est couvert de balles, il n’a qu’à secouer sa chemise rouge, et les balles tombent à ses pieds. — C’est peutêtre à cause de cette superstition qu’il a été sauvé jusqu’à présent des mauvais coups réactionnaires. Rappelez-vous qu’il est entré seul dans la ville, encore défendue par des soldats nombreux (on dit. six mille). Les forts étaient dans leurs mains et auraient pu brûler Naples. Sous les fenêtres de la Foresteria, d’où il haranguait le peuple, la garde royalè était encore armée derrière les grilles fermées du palais. L’infanterie de marine grondait à l’Arsenal et se montrait hostile. Les canons du Carminé pouvaient mitrailler la voiture du dictateur, comme ils ont commencé à mitrailler le peuple le soir même du premier jour.

Et cependant Garibaldi a passé vingt fois à travers

lu foule, en voiture découverte. 11 est resté toute une soirée au théâtre Saint-Charles, illuminé pour lui. Le wagon qui l’a roulé de Salerne à Naples était peuplé d’inconnus. Et pas une balle sanfédiste n’est venue siffler autour de lui. On prétendait hier au soir qu’en descendant de Saint-Elme, sur la route de Capodimonte, il avait été assailli par un soldat aussitôt massacré. La nouvelle a été démentie. II s’agit simplement d’un paysan du Vomero qui, sortant d’une haie armé d’un couteau, aurait voulu forcer quelques hommes à crier : Vivent les Bourbons! Un coup de fusil l’a tué roide.

Le bon sens du dictateur, dont je vous ai parlé plus haut, s’est montré du premier jour, dans ses premiers actes. On craignait qu’à son arrivée à Naples il ne se laissât envelopper par les mazziniens. Non-seulement il les a écartés spirituellement en leur olfrant des places inoffensives à la Douane et à la Banque, mais il a choisi ses principaux fonctionnaires parmi les hommes d’ordre et de capacité. Avec MM. Cosenz, Pisanelli, Liborio Romano (qui donnera probablement sa démission , par moralité politique : on ne sert pas deux gouvernements coup sur coup, même quand on a mal servi le premier), M. Antonio Ciccone, M. Rodolfo d’Afflitto et M. Antonio Scialoia (qui n’est pas encore revenu de Turin), entreront au ministère. Je n’ai que du bien à dire de ces hommes déjà connus.

M. Andréa Colonna, l’un des gentilshommes qui ont le plus fait pour Naples depuis douze ans, est nommé syndic de la ville. Les maires sont choisis parmi les meilleurs. M. Piersilvestro Leopardi retourne à Turin, où il avait déjà représenté Naples en I8I48, pendant

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la première guerre; M. le marquis de bella est envoyé près de l’empereur, M. Charles Cattaneo près de la reine Victoria. Je n’ai pas besoin d’ajouter d’épithètes à des noms si respectés en Europe.

Les premiers décrets sont parfaitement sages. Le cumul des places est aboli ; la dette publique est reconnue; les magistrats et les officiers sont rappelés tous à leurs postes, et doivent faire acte de présence et d’adhésion : c’est la seule condition qu’on leur impose. Les destitutions sont rarissimes, les démissions plus rares encore ; la magistrature en masse accepte la dictature provisoire et le royaume italien. En revanche, les soldats sont restés en bien petit nombre, et la débandade a dépassé toutes les prévisions : c’est décidément une armée détruite. On voit maintenant la folie de ce projet deprommciamientorè\é par des utopistes piémontais. Pas un corps n’a compris l’unité italienne. Les seuls soldats vraiment soldats du royaume (entre autres ceux qui défendaient les forts de Naples) sont retournés auprès du roi.

Les Napolitains se sont bien conduits tous ces jours, et, malgré les bacthanales et les saturnales des premiers soirs, on n’a pas cassé une vitre. La ville est unanime, rassurée, vivante; c’est une révolution qui vaut presque celle de Florence, la plus belle de notre temps.

Il septembre.

Garibaldi a décidément détrôné saint Janvier. Il est maintenant le patron de Naples. Il règne et gouverne, il est partout, il est tout. 11 marche devant lui avec

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une sublime audace qui lui donne raison et le sauve du péril. Je ne sais si l’on songe encore à l’étrangeté de son aventure ; l’étonnement se lasse et finit par tout accepter. Mais j’ai l’admiration plus fidèle. J’ai suivi jour par jour, avec l’anxiété du pays qui en attendait sa délivrance, cette expédition dont je vous ai annoncé constamment le succès merveilleux. — Et cependant j’en suis encore à me demander : Est-ce possible? Voilà plus d’un an que je vous écris : La dynastie des Bourbons va crouler au premier souffle. Le souffle a passé, la dynastie est croulée et je n’y crois pas.

Notre que le général d’un État secondaire, — « un « sabrour à qui l'on peut confier un bataillon , peut- « être une brigade, » disait-on de lui naguère: — je dis plus encore : n’ètre pas même général, car il avait donné tout d’abord sa démission; — n’avoir à soi ni fortune, ni pouvoir reconnu, ni mission légitime par une autorité quelconque , ni même un de ces grands noms héréditaires qui couvrent l’ambition personnelle d’un droit divin ; — n’ètre en un mot que le représentant d’une idée, d’une abstraction, on eût dit l’autre jour d’une utopie, — et non d’one idée politique prenant les hommes par des intérêts matériels et des promesses d’avancement, — mais d’une idée nationale qui ne demandait que de sublimes dévouements et d’héroïques sacrifices, et qui, loin de triompher en trois jours , comme les insurrections des villes , ne pouvait décerner le prix de la victoire qu’après des années de privations, de combats et de périls.

Avoir contre soi l’Europe entière, le droit des gens, les traités, l’équilibre des puissances, et ne pouvoir opposer à toutes les traditions, à toutes les lois établies

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que le prestige d’un nom populaire illustré par de brillantes escarmouches, mais non encore consacré par ces grandes victoires qui du général. Bonaparte avaient fait l’empereur Napoléon.

Être seul, en un mot, pauvre et sans droit; mais remuer les nations, improviser des hommes, trouver des millions, soulever le monde avec une parole; et cela sans habileté, sans conspiration, sans mystère, — en se montrant à tous, les yeux fixés et le doigt tendu sur le point rêvé; — puis partir avec une poignée d’hommes, et, avec cette poignée d’hommes, déclarer la guerre à un souverain qui avait des centaines de vaisseaux et 80,000 soldats. Dénoncé, surveillé partout, glisser entre des croisières formidables; tomber à l’improviste sur le point le mieux défendu de la côte, devant deux navires de guerre qui auraient pu ruiner sa cause avec une vingtaine de boulets, puis en quinze jours, avec 1,092 Italiens et 3 Hongrois, culbuter 30,000 hommes et conquérir la Sicile.

Enfin, après trois mois d’attente et de repos, où par son ascendant, déjà plus fort que les puissances, il força la royauté vaincue à pactiser avec son peuple, et il força le peuple à refuser cette paix proposée trop tard ; enjamber le détroit , sauter d’un bond sur une place forte, et en dix-sept jours, en marchant devant lui, sans dévier d’un pas, conquérir un royaume, abolir l’œuvre d’un siècle, et montrer, à la stupéfaction du monde , — en notre temps de modération et de diplomatie, — une aventure plus étrange, plus merveilleuse que les anciennes conquêtes des Normands. Être un corsaire désavoué par son roi , et donner à ce roi d’un trait de plume une centaine de

navires et dix millions d’hommes! Et cela devant l’Europe , qui , déconcertée d’abord , n’ose résister et ne proteste pas, puis, entraînée, éblouie et consacrant cet héroïque attentat par une sorte de sympathique abstention qui constitue une complicité morale. Voilà ce qu’a fait cet homme seul; et il ne s’en tiendra pas là !

12 septembre.

L’acte le plus étrange , le plus incroyable , le plus effrayant de cette révolution a été consommé sans difficulté, sans opposition du premier jour. Garibaldi a donné à l’amiral Persano la flotte du roi de Naples et l’amiral Persano !’a acceptée. Aussitôt des troupes piémontaises de débarquement sont descendues dans la ville et la Costituzione nous apporte de Gênes des bersagliers , madame Louise Colet et M. Scialoia. M. Scialoia, l’un des premiers économistes de notre temps, revenant à Naples après dix ans d’exil, va prendre le ministère des finances. Les bersagliers occupent ici la Grand’Garde et l’Arsenal; madame Louise Colet, l’hôtel de Rome.

Voici donc le Piémont engagé. L’on m’assure que l’Autriche envoie à Ancône des passagers isolés qui se réunissent après en bataillons. Ce stratagème ne trompe personne. Elle intervient donc aussi : qu’en diront la France et l’Angleterre ? L’Italie du midi vat-elle assister au dénoûment de la grande guerre qui agita l’an dernier l’Italie du nord?

En attendant, Garibaldi travaille. 11 laisse arriver ses bataillons. J’ai vu passer tout à l’heure une brigade

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de Calabrais : beaucoup d’enfants, mais encore plus d’hommes bronzés, presque des Mores.

Voici les décrets qui ont paru hier au soir; je choisis les plus importants •: Abolition de l’ordre des jésuites; annulation de tous les contrats d’hypothèques et de transmissions passés avec eux depuis le débarquement du dictateur en Sicile, tous leurs biens, meubles et immeubles, étant déclarés biens nationaux.

Défense d’exporter des grains de la ville d’Ancône, mais permis d’y en importer.

Libération de tous les détenus politiques. Restitution des gages déposés au Mont-de-Piété et dans ses succursales, et dont la valeur n’excède pas trois ducats ; l’État remboursera les sommes prêtées. Cette faveur ne fait pas plaisir à tout le monde : il y a beaucoup de gens qui se repentent de n’avoir rien mis en gage ces derniers temps. Suppression de toute espèce de douane entre Naples et la Sicile.

Institution d’asiles pour les enfants pauvres dans les douze quartiers.

Abolition des fonds secrets, il quelque titre et à quelque usage qu’ils soient affectés, dans tous les ministères.

Défense d’enterrer les nobles dans les églises, et qui que ce soit dans l’intérieur de la ville.

La Nuova Italia m’apporte de tristes détails sur la réaction d’Ariano. La population , excitée par les prêtres et soutenue par la garde nationale, s’est soulevée contre les garibaldiens qui venaient d’arriver, et les ont forcés de quitter la ville. Des paysans, cachés dans les haies, tuaient les fuyards au passage et les dévalisaient. Les garibaldiens partis, la ville a été pillée. Des

Di. Il G ^

G ARI B A LDI. — CONQUÊTE

scènes pareilles se sont produites en plusieurs endroits circonvoisins. — La brigade du .général Tüit y mettra bon ordre.

J’apprends que Capoue est vigoureusement fortifiée. Les portes sont fermées, les fossés remplis d’eau, le chemin de fer est coupé jusqu’à Caserte. La cavalerie de Sessa n’a pu déserter.

Le roi s’est nommé un ministère à Gaëte : il est composé de généraux et présidé , dit-on , par le conseiller Ulloa (ce n’est pas lui qui a défendu Venise). Les officiers de la Partenope , unique frégate royale qui fût restée à Gaëte, se sont présentés au roi pour lui donner leur démisston. Le roi leur a dit : « Vous « pourrez vous en repentir; pensez-y encore vingt- « quatre heures. » Ils y ont pensé vingt-quatre heures, et ont redonné leur démission.

La poste de Rome n’est pas arrivée ces derniers jours.

Les adhésions au nouveau gouvernement arrivent de partout, même de Bénévent, enclave pontificale, comme vous le savez ; même des Abruzzes ; l’intendant de Teramo, M. de Virgilii, s’est nommé prodictateur et a proclamé Victor-Emmanuel.

Voici pour terminer le récit exact de la reddition du fort Saint-Elme :

La garnison était composée de quatre compagnies du 6 e de ligne et d’une compagnie d’artilleurs. Elle s’était mutinée samedi, sur la nouvelle qu’on voulait l’envoyer à Capoue. Un colonel d’artillerie, s’étant présenté au fort pour en demander l’évacuation au nom du ministère de la guerre, trouva les ponts levés, les canonniers sur leurs pièces, et fut reçu à coups de

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fusil. Informé du fait, le dictateur envoya dire par le télégraphe aux hommes de la garnison qu’ils étaient libres de s’en retourner chez eux, s’ils voulaient. Grande fête à cette nouvelle, sauts de joie, shakos jetés en l’air, vivats à Garibaldi, désertions immédiates. Aussitôt Saint-EIme fut encombré de gens du peuple, achetant à vil prix le bagage des soldats. Mais personne ne venait prendre possession du fort. Enfin, à six heures, une patrouille nationale, forte de huit hommes et un caporal, avertie par un passant, monta d’Antignano à Saint-Elme. On prit en chemin le premier oliicier venu , un enseigne ; on ramassa trois ou quatre chemises rouges , quelques paysans armés de piques, deux bourgeois; on trouva plus loin le colonel d’artillerie qui s’était présenté la veille , — et l’on entra dans la citadelle.

Tout se passa dans le meilleur ordre. A la vue de la croix de Savoie, la garnison cria : Vive Garibaldi ! Il ne restait plus que six cents soldats , qui sortirent fièrement avec armes et bagages. Des lazzarones marchaient devant eux avec le drapeau italien. On les acclama partout avec enthousiasme. Ils déchargèrent en chemin' leurs fusils et jetèrent au vent leurs munitions. Plusieurs sortaient des rangs pour demander une cocarde. Ils étaient devenus Italiens, pour n’être plus soldats !

On a trouvé dans le fort 63 pièces d’artillerie, 5 obusiers, 1 mortier à bombes et une énorme provision de vivres et de munitions.

Voilà comment s'est rendue à une quinzaine de braves gens cette citadelle formidable qui devait brûler Naples.

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GARIBALDI. — CONQUÊTK

15 septembre.

Garibaldi habite toujours le palais d’Angri, au haut de la rue de Tolède. Il dépense une activité infatigable. M. Bertani et M. Liborio Romano sont toujours ses conseillers tout-puissants. Il multiplie les décrets avec une puissance dictatoriale et un bon sens inouïs. Les royalistes eux-mêmes en sont stupéfaits et découragés.

Ainsi, depuis mercredi, par son ordre, le ministère de la police a été séparé du ministère de l’intérieur et confié à M. RaftaeleConforti, l’un des plus véhéments avocats de Naples, ministre en 18^8, émigré à Turin, où il était monté aux premières places et jusqu’au Parlement, rappelé enfin dans son pays, après dix ans d’exil.

Aux intendants des provinces qui seront appelés à d’autres fonctions ont été substitués des gouverneurs, premières autorités civiles et administratives.

A dater du 12 septembre , tous les biens de la maison royale, tous ceux réservés à la disposition souveraine, ou constitués en majorats royaux, ou appartenant à l’ordre constantinien et administrés par le ministère de la présidence, ou illégalement donnés à des serviteurs de. la monarchie, ont été déclarés biens nationaux.

Il est possible qu’on réclame contre cette confiscation, et il ne m’appartient pas de la justifier. Je veux cependant rappeler un fait. A son avènement, Ferdinand II n’avait que des dettes héritées de son père; il les a

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toutes payées, et il a laissé à sa mort une fortune personnelle de 80 millions de ducats, c’est-à-dire de 3Zià millions de francs. Voilà les pièces du procès : l’opinion sera juge.

Un collège gratuit a été institué pour les fils du peuple : il sera soutenu par l’État. « Y seront accueillis, dit le décret, les enfants des popolani pauvres, c’est-àdire sans capital ni rente de quelque nature que ce soit, et de toutes les communes des Deux-Siciles. » Ils n’y seront pas admis avant leur septième année ni passé la dixième ; ils seront licenciés à dix-huit ans. Sous une discipline militaire, les élèves y recevront une instruction primaire et la pratique des arts et métiers; ils apprendront aussi le maniement des armes. Les locaux seront empruntés aux biens royaux et ecclésiastiques. Le nombre des élèves sera de mille à l’ouverture du collège et pourra être augmenté indéfiniment. En cas de besoin, pour le service national, l’État pourra réclamer les adultes.

La loterie sera supprimée graduellement et abolie tout à fait le 1 er janvier. Je ne sais si celte institution, qui ruinait le peuple (elle coûtait à mon portier une centaine de francs par mois), ne sera pas regrettée. Elle perpétuait et renouvelait de semaine en semaine, chez les pauvres gens, des illusions toujours déçues, mais qui les éblouissaient pendant huit jours en montrant à leur imagination une richesse possible, acquise sans travail et obtenue par miracle. Mais, regretté ou non, cet impôt immoral devait être supprimé.

Ici éclate encore le bon sens du dictateur; dans le même décret , à cette loterie qu’il retire , il substitue des caisses d’épargne. Et les employés de l’institution

abolie passeront dans la nouvelle , comme dans une autre loterie où l’on gagne toujours.

Les châteaux de INaples seront confiés à perpétuité à la garde nationale, « afin que ces boulevards du despotisme ^deviennent les boulevards de la liberté. » Encore une phrase habile. L’opposition avancée (elle existe déjà), soutenue par le peuple, qui avait même essayé une démonstration à cet effet, réclamait la destruction des forts, qui sont pourtant nécessaires à la protection de la ville. Les ruines du château de Castellamare, à Palerme, empêchaient les lazzarones de dormir. Ils voulaient en voir autant sur le plateau de Saint-Elme. Avec une ph rase libérale , le dictateur a calmé d’un coup les démolisseurs.

Ce n’est pas tout ; outre ces décrets rigoureux qui n’ont pu venir qu’après de longues délibérations, outre les ordonnances de police contre les sociétés secrètes, les réunions armées, les désordres de la rue , les insultes aux gendarmes, etc., etc. ; outre les ordres militaires pour les licenciements, les recrutements, les enrôlements volontaires, l’organisation de la garde nationale, — toutes mesures qui n’ont pas été prises sans l’assentiment du dictateur, outre la restitution de l’octroi aux communes, justice tardive et qui répare une des plus inqualifiables confiscations de l’ancien pouvoir, — Garibaldi réprime les réactions et prépare la guerre.

Le général Türr est revenu d’Àvellino et d’Ariano, où il a fait arrêter quelques centaines de va-nu-pieds et de scélérats, excités par un évêque- en fuite, et les a livrés à un jury nomrhé surplace, qui en a déjà fait fusiller quelques-uns.

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De plus , par sa présence seule , le général Tüit a forcé la brigade Honanni à mettre bas les armes. Les oflîciers pourront aller où ils voudront, avec armes et bagages. Les soldats seront licenciés, à moins qu'ils ne veuillent s’enrôler dans la garde nationale. Le 1 3* régiment de ligne est dissous. Le bataillon de carabiniers à cheval ira poser les armes à Nola, avec quatre pièces d’artillerie. — Le général Türr est rentré en triomphe à Naples, après une campagne de trois ou quatre jours.

Ce n’est pas tout encore. Dans la nuit du 12 au 13, et dans le village de San-Antimo , aux environs de Naples, une manifestation royaliste avait été préparée. On avait dressé un autel , m’assure-t-on , où les portraits du roi et de la reine étaient suspendus sous un crucifix. Je ne crois pas que les réactionnaires eussent rien commis de plus grave. Quoi qu’il en soit, une poignée de chemises rouges et de gardes nationaux ont sutli pour réprimer l’insurrection. Ils ont ramené une cinquantaine de prisonniers, parmi lesquels beaucoup de femmes. Le peuple de Naples aurait bien voulu maltraiter un peu ces renégats, mais les gardes nationaux, qui se conduisent de mieux en mieux, ont contenu la foule.

Tout en réprimant ainsi les séditions, Garibaldi ne quitte pas des yeux Capoue et Gaëte. Il s’est rendu personnellement plusieurs fois vers le Volturne, ou fout au moins dans cette direction ; il y a déjà envoyé des troupes ces derniers jours, et cette nuit même toute la division Türr a reçu l’ordre de marcher.

On s’attendait pour aujourd’hui à un çombat sérieux

contre les Bavarois; mais un contre-ordre donné ce matin a encore ajourné la victoire.

Non content de toutes ces occupations, le dictateur reçoit tous les jours de onze heures à midi, et il écoute tout le monde. Jusqu’à ce jour, il a reçu de la main à la main toutes les pétitions qui lui étaient présentées ; il se donnait la peine de les lire et de les apostiller. Et il en arrivait des bibliothèques. Je connais un cuisinier qui, à lui seul, a demandé quatre places pour quatre de ses fils, quatre places dans l’administration, comme vous le pensez bien ; celles dans l’armée sont moins courues. C’est depuis ce matin seulement que les pétitions doivent être déposées au ministère de l’intérieur.

Et cependant M. J. Ricciardi trouve que le dictateur ne va pas assez vite. Au nom du peuple, il demande l’abolition immédiate de toutes les douanes, même entre Naples et Rome, même entre Naples et Venise. Il demande l’abolition du concordat avec Rome et la confiscation de tous les biens de mainmorte. Il demande l’abolition des contributions indirectes, un réseau de chemins de fer embrassant tout le royaume (il dit royaume), l’extinction de la mendicité, la réforme radicale des institutions de bienfaisance, des postes, des monnaies, des prisons, des municipes ; la démolition de tous les forts; et, avant tout, un bouleversement complet dans l’administration.

Après avoir lu cette jolie liste de réclamations, le dictateur a donné au comte Ricciardi le gouvernement de Foggia, à quarante lieues de Naples.

Parmi les innombrables visites que reçoit Garibaldi tous les matins, je note une députation de nobles ca-

DES DKUX-SICILES.

labrais plus ou moins persécutés, qui lui ont adressé la parole en vers : « Salut, ô Christ des peuples!... » — Et je ne vous dis que le commencement.

Une chose très-curieuse, c'est l’attitude du clergé dans ce moment. Vous rencontrez dans la rue des nuées de prêtres avec la cocarde de Savoie sur la poitrine. L’autre jour, sur la place de Saint-François-de- Paule, du haut d’une estrade élevée en plein vent, le P. Alessandro Gavazzi, vêtu d’une chemise rouge, a vivement harangué le peuple. Il a parlé contre le pouvoir temporel du pape avec une voix et des gestes véhéments. Ce n’était pas très-édi fiant, mais tout à fait pittoresque. La prédication était entrecoupée d’applaudissements. Les prêtres surtout, nombreux dans l’assistance, battaient des mains et poussaient des bravos éclatants. Les bourgeois suivaient le courant, et le peuple, qui ne comprenait pas, acclamait de confiance.

Déjà, le matin du même jour, le P. Giovanni da Pantaleo , franciscain de la Gancia et chapelain du dictateur, avait prêché avec un plein succès dans l’église du Spirito-Santo. Il y avait dans son discours autant d’onction que de chaleur, et il a gagné bien des âmes. Il a annoncé la formation prochaine de bataillons sacrés où s’enrôleraient des prêtres et des frères.

Je le répète : c’est un fait singulier que le mouvement du clergé dans le royaume. C’est dans un couvent sicilien que l’insurrection a commencé. Il y avait, m’assure-t-on, deux mille prêtres armés en Basilicate. Nous retournons au bon temps de Gioberti ; mais, cette fois, pour renverser l’idée giobertienne.

Le mouvement religieux se tourne contre le pouvoir temporel.

Au milieu de toutes ses préoccupations, Garibaldi trouve le temps de penser à ses compagnons d’armes. Voici l’ordre du jour qu’il a lu, le 2 h août, en français, à l’armée :

« Nous avons perdu de Flotte ! Les épithètes de brave, d’honnête, de vrai démocrate, sont impuissantes à rendre tout l’héroïsme de cette âme incomparable !

« De Flotte, noble enfant de la France, est un de ces êtres privilégiés qu’un seul pays n’a pas le droit de s’approprier, non ; — de Flotte appartient à l’humanité entière; car, pour lui, la patrie était là où le peuple souffrant se levait pour la liberté. De Flotte, mort pour l’Italie, a combattu pour elle, comme il aurait combattu pour la France.

« Cet homme illustre est un bien précieux lien pour la fraternité des peuples, que l’avenir de l’humanité se propose. — Mort dans les rangs des chasseurs des Alpes, il était, avec nombre de ses braves concitoyens, le représentant de la généreuse nation qu’on peut arrêter un moment, mais qui est destinée par la Providence à marcher à l’avant-garde de l’émancipation des peuples et de la civilisation du monde.

« G. Garibaldi. »

Une compagnie s’est formée ce matin, qu’on appelle la compagnie de Flotte. Elle sera commandée par un capitaine français, et en second par un Hongrois.

Nous avons déjà une compagnie française à Naples.

DES DEUX-SICILES

Elle est de 72 hommes, choisis parmi les meilleurs, avec cet amour-propre particulier que nous portons partout et que nous mettons en toutes choses. Ces volontaires ont une crânerie d’attitude qui les fait reconnaître avant qu’ils aient parlé.

Notre dictateur a déjà sa diplomatie. Celle des autres pays a suivi le roi à Gaëte, excepté la légation d’Angleterre et la légation de France. Cette dernière vient d 'être rappelée télégraphiquement, et rappelée à Paris.

Le distributeur du Journal officiel me redemande le dernier numéro de celte feuille et m’en apporte une autre à la place. Je l’interroge sur le motif de cette substitution ; il me répond qu’on vient de refaire tout le numéro à cause d’une phrase oubliée. Je cherche cette phrase, elle est en tête du journal, et la voici :

« Naples, 14 septembre.

« Italie et Victor-Emmanuel.

« Le dictateur de i Italie méridionale

« Décrète : Le général Sirtori est nommé prodictateur du continent napolitain.

« Le dictateur : G. Garibaldi. »

J’ai copié textuellement pour vous montrer la formule. C’est, en effet, un décret important : Garibaldi ne nomme de prodictateur qu’à la veille d’une expédition. 11 va donc marcher sur Capoue, où il a déjà Ifi, 000 hommes.

320 CARI B ALDI. — CONQUÊTE

Il me reste à vous parler de François II. Il est toujours à Gaëte, très-malheureux. On le rencontre dans les rues, négligé, abandonné, errant comme une âme en peine. Les défections continuent : 150 cavaliers de . Capoue se sont donnés avant-hier à Garibaldi. Gaëte est une ville morte. Les employés constitutionnels ont été destitués, la garde nationale dissoute ; ceux qui la composaient sont venus à Naples pour échapper aux brutalités de la population. Encore quelque temps, et cette pauvre ville sera affamée. Tandis que lè pain baisse à Naples à 5 sous et le sel à 6 sous le kilogramme, les vivres montent à Gaëte à des prix fabuleux. Une jettature étrange poursuit jusqu’à son dernier moment et jusqu’à son dernier exil cette dynastie déchue.

En attendant, François II gouverne. Il a son ministère à Gaëte, présidé par le conseiller ülloa, frère du général ; il a son journal officiel; il lance des décrets, il dissout la garde nationale, il destitue tous les employés de son royaume. Il parait vouloir résister à outrance; il a fortifié Capoue, dont les murs pourraient tenir longtemps, si derrière ces murs il y avait des soldats.

On m’assure qu’il y a des Bavarois résolus; mais ces Bavarois, dont on parle si fort et si haut, ne doivent pas être bien formidables. On ajoute qu’il y a aussi une légion étrangère venant d’Autriche ou de Rome ; mais je me défie de ce bruit. On assurait bien, l’autre jour, que les troupes pontificales avaient franchi la frontière et occupé Pontecorvo. On a depuis lors démenti ce fait ; mais on affirme encore que M. de Lamoricière a fait un voyage à Gaëte.

DES DEUX-SICILES

Parmi les innombrables défections de ces derniers jours, j’ai à signaler celle du général Bosco. Le défenseur de Milazzo est malade; il n’a pas suivi le roi à Gaëte ; il est resté ici chez son beau-frère, M. Gaetano- Zir. M. Mariano d’Ayala lui a fait offrir de servir le dictateur; Bosco a demandé deux mois de réflexion et de repos : il ira passer ce temps à Marseille, et s’est engagé à ne point prendre d’ici là les armes contre les Italiens de Garibaldi.

Je voudrais bien, en terminant, trouver un peu de style au bout de ma plume mal taillée pour vous rendre l’impression de Naples en ce moment, avec ces milliers de chemises rouges serrées à la ceinture ou flottant en blouses et en tuniques; ces chaussures de haute fantaisie, qui paraissent empruntées à tous lesvesliairesdesthéâtresd’opéra; ces chapeaux pointus crânement posés sur des têtes calabraises ; ces héros en guenilles, arrivant dépenaillés de tous les coins du monde, et souffrant le chaud, la faim, les jours sans repos, les nuits sans sommeil, les uns pour une noble cause, les autres tout simplement pour vivre, quelques-uns pour mourir; Français se battant pour la gloire ou pour se battre; Hongrois rêvant, après Venise sauvée, leur pays libre; Anglais cherchant des émotions; Suisses, leur gagne-pain ; Italiens, l’Ilalie ; et, autour de ceux-ci, les amateurs, les curieux, les artistes demandant à toute cette lumière un reflet pour eux -mêmes. Alexandre Dumas installé avec sa cour au palais royal de Chiatamone , et offrant à Naples sauvée un banquet de cinquante couverts; madame Louise Colet, M. Kergornard, vingt autres que je pourrais nommer, cherchant une ligne

ou une rime au milieu de ces joies éclatantes.

Puis le peuple, ce peuple étrange, spectateur enivré de sa révolution; ce peuple qu’on délivre et qui applaudit, ce principal acteur assistant à tout ce qui lui arrive et admirant son triomphe avec une joie d’enfant; des drapeaux partout, des illuminations, des cocardes, des croix de Savoie, des portraits de Garibaldi sur toutes les poitrines , des écharpes tricolores en cravate, en bandoulière, en ceinture, et posées avec des nœuds exorbitants; des statues colossales représentant la Liberté, l’Italie, et improvisées sur les places publiques; des illuminations renouvelées à toute occasion sur les balcons toujours en fête, et les chants en chœur traversant les rues, et l’ivresse populaire éclatant en cris de joie, et la confusion des langues : une tour de Babel... Voilà les éléments du tableau; qu’un autre y mette la couleur et la vie. Naples, en ce moment, ne vit plus que de politique. J’ai pour voisin un bambin de quatre ans qui disait hier à une bambine de trois ans à peine : « Jouons, veux-tu? Je vais crier : Vive Garibaldi! Tu répondras : Vive le roi ! — et je te tuerai. »

18 septembre.

Garibaldi a proclamé en ces termes le Statut piémontais :

« Italie et Victor-Emmanuel,

« Considérant que cette partie méridionale de l’Italie a, elle aussi , toujours ardemment aspiré à l’indépendance, à la liberté, à l’unité de l’Italie, comme en font

DES DEUX-SICILES

foi les exils , les emprisonnements , les persécutions incessantes, l’insurrection ouverte qui a éclaté dans toutes les provinces en proclamant ces principes, l’applaudissement éclatant et unanime avec lequel je fus accueilli , la tranquillité publique rétablie à mon nom ;

« Considérant que, pour sanctionner les vœux publics et pour légitimer les conditions nouvelles de l’État, je crois indispensable de promulguer la foi fondamentale de la monarchie italienne sur le continent, comme il fut fait en Sicile,

« Le dictateur des Deux-Siciles décrète :

« Art. 1 er . Le Statut constitutionnel du 4 mars 1848, en vigueur dans le royaume d’Italie , est ia loi fondamentale de cette Italie méridionale.

« Art. 2. Un décret dictatorial ffxera l’époque où ce Statut sera mis à exécution.

« Art. 3. En même temps que ce décret, le Statut sera publié dans toutes les communes et dans le Journal officiel de Naples.

« Art. 4- Tous les secrétaires d’État sont chargés de l’exécution du présent décret.

«Naples, i.4 septembre 18C0.

« Le dictateur,

« G. Gambalm. »

Je ne veux pas ici comparer les deux statuts, celui de Naples octroyé par Ferdinand II, le 10 février 1848, et remis récemment en vigueur par le dernier roi des Deux-Siciles, et celui de Turin concédé par Cbarles-

Di. h' . ■

Albert le 8 mars 181*8, et maintenu depuis lors par la loyauté de Victor-Emmanuel.

Je note seulement une différence notable dans l’article le plus important : celui des cultes.

« Statut napolitain , art. 3. L’unique religion de l’État sera toujours la chrétienne, catholique, apostolique, romaine, sans que puisse être jamais permis l’exercice d’aucune autre religion. »

« Statut pièmontais , art. 1. La religion catholique , apostolique, romaine, est la seule religion de l’État. Les autres cultes existants sont tolérés conformément aux lois. »

Ainsi , nous gagnons au change en liberté de conscience. Il est vrai qu’il n’y a pas d’autre culte existant dans les Deux-Siciles ; mais il y en aura peut-être. Les protestants isolés et cachés se réuniront en troupeau et réclameront leur Église, comme ils l’ont à Turin.

Far malheur, le Statut pièmontais promulgué ne sera exécutoire qu’en vertu d’un nouveau décret ; si bien que la constitution napolitaine étant abolie, nous flottons dans le provisoire ou dans le transitoire. Le peuple ne s’en doute pas : il acclame son Galublarde et demande V Italie une sans bien savoir ce qu’il veut.

D’ailleurs, le pain n’est pas cher et le prix du sel est abaissé à six sous le kilogramme. On ne sent le désordre que dans les régions administratives , et on le sent si fort que les ministres en masse voulaient donner avant-hier leur démission.

C’est surtout dans les provinces que ce désordre est terrible. On a nommé partout des gouverneurs avec des pouvoirs illimités : ailleurs, des prodictateurs se sont élus eux-mêmes. Ces fonctionnaires, têtes

DUS DEUX-SICII.ES

brûlées, bouleversent tout avec une tranquillité qui fait frémir. Ils arrangent à leur gré les lois administratives. Ils nomment des conseils provinciaux, ils changent les droits, abolissent les impôts sans s’inquiéter du pouvoir supérieur ni du ministère responsable qui règne à Naples. L’un exécute le Statut piémonlais, l’autre expurge le Napolitain; un troisième n’est pas fort loin de proclamer la république. Le ministère nomme un fonctionnaire dans telle province, le gouvernement fait mettre ce fonctionnaire en prison. Ajoutez que Mazzini vient d’arriver à Naples.

Garibaldi entend toutes les plaintes avec ur calme olympien. Ces désordres ne le troublent pas; il est habitué aux tempêtes. 11 donne raison à tout le monde, il signe les décrets qu’on veut et suit son chemin. L’autre jour, il a nommé M. Alexandre Dumas directeur des musées et des fouilles. Alexandre Dumas a accepté, à condition de ne point prêter serment à Victor-Emmanuel, roi d’Italie, — par la raison qu’il n’a jamais prêté serment à aucun roi. — La question, sérieusement débattue entre M. Liborio Romano et le dictateur, a été résolue en faveur du poète. M. Alexandre Dumas n’a pas prêté serment, et il a fait ouvrir hier matin le musée secret.

Après avoir nommé Dumas, le dictateur a laissé Naples s’arranger comme elle pourrait, et il est parti pour Palermc. Sa grande préoccupation en ce moment n’est point l’anarchie du pays ni même les derniers coups, peut-être sérieux, à porter au roi de Naples. Il laisse le général Türr avec quinze mille hommes devant Capouc, d’où la garnison royale trèsdiminuée (le roi fait reculer ses forces vers la fron-

lière romaine) envoie chaque matin une douzaine de boulets inoffensifs aux avant - postes garibaldiens. Quelques centaines de jeunes gens résolus se sont jetés dans les montagnes pour tourner Capoue et la prendre par derrière : toute la stratégie de cette guerre pour rire est d’éviter par des coups de main les combats réguliers. On prendra donc Capoue comme on pourra : Garibaldi ne s’en inquiète guère.

11 ne s’inquiète pas davantage de la brouille diplomatique entre le Piémont et la France, des renforts envoyés à -Home avec le général de Goyon, ni de ces menaces sérieuses qui sont tombées sur nous de Rome et de Turin comme des bombes. Son unique inquiétude est M. de Cavour. Sa plus grande terreur est qu’on le croie réconcilié avec ce ministre. Aussi a-t-il cru nécessaire de publier samedi la lettre suivante, dans son Journal officiel :

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