‹ GaribaldiChapitre 19 sur 28 · ARMÉE MÉRIDIONALE · texte numérisé non relu

ARMÉE MÉRIDIONALE

«Naples, 1S septembre 1860.

« Cher avocat Brusco — (à Gênes),

« Vous m’assurez que Cavour donne à entendre que nous sommes d’accord ensemble et bons amis.

« Je peux vous assurer que, disposé comme je l’ai toujours été sacrifier sur l’autel de la patrie tous mes ressentiments personnels, je ne pourrai jamais me réconcilier avec des hommes qui ont humilié la dignité nationale et vendu une province italienne.

« Signé : Giusecde Gaiubaldi. »

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Cotte déclaration ne doit pas étonner : nous sortonstout à fait des habitudes otîicielles et diplomatiques. Nous avons un maître qui a le cœur sur la main. Il ne veut à aucun prix de l’influence de \ 1 . de Cavour.

Si la Sicile cherche naturellement à sortir de l’état précaire et irrégulier où sa révolution l’a jetée , et si elle demande l’annexion immédiate au Piémont pour rentrer sous un gouvernement normal, Garibaldi ne voit dans ce désir tout naturel que des intrigues piémonlaises. 11 n’admet pas qu’on sbnge maintenant à autre chose qu’à l’Italie, à se ruiner pour elle et à se faire tuer. Il a raison au point de vue héroïque.

Par malheur, le monde ne se compose pas de héros.

— J’entends d’ici les Siciliens, parce que j’entends déjà les bourgeois de Naples. Ils se disent : Maintenant que nous sommes 31111100105, assez de désordres. Chassez le . roi de Capoue et de Gaëte, et n’en parlons plus. Rome étant défendue par les Français et Venise par les Autrichiens n’ont pas le même droit que nous d’être délivrées. 11 n’y a de légitime que ce qui est facile, et le droit cesse où commence le danger. Nous demandons le commerce, les arts, l’industrie, l’agriculture et la tranquillité publique. Sans quoi l’Autriche et la France pourront nous battre et nous remettre dans les mains de François II.

Tjel est le raisonnement des bourgeois, et je lis dans des journaux et des revues de Paris des articles sérieux où on donne les mêmes arguments en d’autres termes. Décidément, notre siècle appartient à Sancho Pança.

Voilà pourquoi la Sicile demande avant tout à s’an-

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nexer sur-le-champ, et c’est par cette raison que le dictateur est parti pour Palerme.

Cela dit, l’aspect de Naples est toujours réjouissant. Le peuple est satisfait et se trouble peu des embarras du ministère. Nous avons eu trois nuits d’illumination à propos d’une statue de l’Italie ou de la Liberté tenant le portrait du dictateur et improvisée sur la place du Mercatello. Nous avons des prédications en plein vent, où des prêtres vêtus de noir, mais armés et coiffés d’un képi ou affublés d’une chemise rouge, pérorent contre les Bourbons et contre le pape temporel. L’un d’eux, le P. Gavazzi, eut l’autre jour une étrange idée : il prêchait sur la place de Saint-François-de-Paule, devant les statues équestres de Charles III et de Ferdinand I er . Il s’écria ou à peu près :

« Nous ne sommes point des Vandales, nous ne vous demandons pas de jeter bas ces statues. Nous respectons l’œuvre de Canova. Seulement , écoutez ce que faisaient les Romains. Quand ils épargnaient un chetd’œuvre représentant Néron, Caligula, Héliogabale, voici comment ils s’y prenaient : ils coupaient la tête à ces statues et leur en substituaient une autre. Faitesen autant, citoyens, et le travail de Canova restera tout entier (sic). Sur le corps de Charles III, mettez la tête de Garibaldi ! Sur le tronc de Ferdinand, le chef de Victor-Emmanuel ! »

On a beaucoup applaudi, mais, grâce â Dieu, 1 on n’a point décapité les monstres.

Et, somme toute, il n’y a pas de désordre apparent à Naples. Un assassinat par-ci par-là (encore avanthier, celui d’un caporal de bersagliers) ; mais ces choses arrivaient souvent, même en temps de paix,

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sous les derniers règnes. L’autre jour il y eut une rixe entre Siciliens et gens du peuple. Un zouave (il y en a plusieurs parmi les volontaires; ils se distinguent à leur mouchet) prit le parti des Siciliens et fit miracle. Eri reconduisant ses prisonniers à la grand’garde, il fit son rapport en ces mots : « Dites au général que le zouave, avec un bâton, a tué un assassin et en a désarmé quatre ; qu’il me fasse fusiller demain avec une médaille sur la poitrine. »

1 9 septembre.

Je n’ai plus à vous parler de François II : c’est un roi qui n’a jamais été roi et qui probablement ne va pas commencer â l’être.

Il ne faut lui attribuer ni ses fautes ni ses malheurs. Ses malheurs, je ne cesserai jamais de le répéter, car c’est la moralité de la catastrophe, sont des châtiments providentiels infligés aux crimes de Ferdinand. Ses fautes doivent retomber sur ses conseillers et ses ministres.

Ce jeune autocrate a obéi toute sa vie. D’abord à son père et à sa marâtre, qui l’ont élevé dans une retraite impénétrable, à la fois caserne et couvent. Puis, dès son avènement, à la camarilla, qui le retenait dans l’immobilité du dernier règne. Plus tard, au machiavélisme à. double face du général Filangieri, l’homme qui a le plus déconsidéré, le plus ébranlé cette monarchie déjà chancelante. Et puis, de plus belle, à cette camarilla qui 'prit dans sa main la police et qui mit au pouvoir Ajossa, Maniscalco, les deux hommes fatals qui ont porté, l’un dans Naples et l’autre dans Palerme, les derniers coups de hache au trône aban-

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donné des Bourbons. Quand Garibaldi est venu, la démolition était déjà faite.

Après la prise de Païenne, le jeune prince, éperdu, se jeta dans les bras de la diplomatie, et gouverna moins que jamais sous ses ministres constitutionnels. Je n’ai pas besoin de rappeler le reste; c’est une histoire sinistre et qui peut se résumer en deux mots.

Remettre en vigueur la constitution, c’était évoquer 1 8Z|8, un fantôme terrible. Et I 8 Z 18 se leva contre le jeune souverain. Cette année de révolution reparut tout à coup avec ses souvenirs révoltés : la charte jurée, puis violée, les prisons ouvertes, puis refermées violemment, le Parlement convoqué deux fois, puis jeté aux galères; le 15 mai surtout, ce jour de pillage et d’incendie, cette grosse tache de sang. L’année fatale reparut avec ses hommes, les plus intelligents du royaume et les meilleurs, forçats ou proscrits, revenant de l’exil et du bagne après douze «années de rancunes accumulées et «avec des idées italiennes, le culte du roi galant homme et du vainqueur de Palestro.

Et aussitôt, ces haines, ces colères, ces souffrances, ces oppressions, ces tortures, tous ces souvenirs implacables, tout le règne de Ferdinand, en un mot, se di •essa de toute sa hauteur, et retomba de tout son poids sur le trône écrasé de François II. Et tout ce que le feu roi avait péniblement et chèrement entassé pour sa défense, sa magnifique armée, sa marine splendide, ses citadelles et ses forts, ses munitions et son argent, sa populace et sa noblesse, tout cela s’est enfui, vendu, dispersé au premier souffle ; Garibaldi est entré dans Naples comme chez lui, seul.

J’entends accuser autour de moi le jeune roi de la

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chute de sa dynastie ; c'est injuste et faux : il n’en faut accuser que son père. On a vu bien des fois sur les trônes du monde la jeunesse, l’inexpérience et l’hésitation ; elles se sont mûries cependant, éclairées, soutenues avec le temps, surtout dans les pays libres. — J’entends dire que, s’il avait vécu, Ferdinand aurait sauvé son trône. On a oublié Velletri.

Ferdinand n’aurait rien sauvé, car il avait contre lui trop de haines. En cédant à son peuple, il aurait inspiré cette défiance universelle qui a puni sur son fils, en 1860, les perfidies de 181(8. En résistant, il aurait peut-être fait massacrer ses troupes étrangères et ses bataillons de chasseurs ; il n’aurait pas prolongé la lutte.

Mais, en admettant même qu’il l’aurait prolongée et couronnée d’une victoire éclatante, par un effort suprême de génie et de volonté, la chute de son fils n’en condamne pas moins son système. Elle prouve qu’on ne peut être roi absolu ni gouverner contre la nation, sans avoir de la volonté et du génie. Elle montre que ces vertus ne sont pas héréditaires comme le droit divin. Elle établit que le génie et la volonté de la nation doivent y suppléer, et qu’un trône aujourd’hui ne peut rester debout que dans un pays libre. Elle démontre enfin la faiblesse de tous les systèmes qui ne s’appuient que sur l’autorité d’un homme énergique ou tout simplement d’un homme heureux.

Si cette vérité sortait nettement de toutes les lettres que j’ai écrites de Naples, je n’aurais pas fait un travail inutile en racontant jour par jour, avec tant de détails, la lamentable histoire de François 11, dernier roi de Naples.

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Je n’ai donc pas à attaquer ce royal jeune homme, et en vous racontant encore les efforts suprêmes de son parti, c’est ce parti seul que je rends odieux ou plutôt ridicule.

11 n’y a sorte de petites sottises que ne commettent encore les hommes de la réaction. A Mola di Gaëte, qui est toujours au pouvoir des royaux, ils ont essayé un mouvement aussitôt réprimé par la garde nationale; la garde nationale a été dissoute. A Sorrente ou dans les environs, des gens du roi déguisés en gendarmes ont provoqué des désordres : ils ont été ramenés ici pieds et poings liés. L’ancienne police revient de l’étranger, court à Gaëte autour du roi, puis se faufile à Naples parmi les prêtres et les gens du peuple ; on arrête tous les jours quelques-uns de ces misérables, qui ne peuvent plus rien maintenant, si ce n’est ensanglanter les rues, sans profit pour le roi, qu’ils ne sauveront point, je pense, à petits coups de couteau.

Quand ils n’arrivent à rien par la force, ils forgent des nouvelles. La légation de France part demain par l'Algèsiras; ils répandent le bruit que le baron Brenier est appelé à Gaëte. Les troupes royales sortent de Capoue et reculent vers les frontières ; ils déclarent qu’elles vont opérer leur jonction avec une armée de 50,000 Autrichiens. Ou bien ils disent que les réactions et les cris de : Vive le roi ! ont été provoqués par Garibaldi pour découvrir et massacrer les fidèles.

Ils font pis encore : c’est un vrai carnaval. Ils s’affublent de tous les masques possibles. Tantôt habillés en marins anglais, et protégés par leur uniforme, ils arrachent des échoppes et des comptoirs ambulants les

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drapeaux tricolores. On assure que l’autre jour, déguisés en gardes nationaux, ils montèrent au fort Saint-Elme, où ils se dirent envoyés pour renforcer la garnison. Un général napolitain était d’accord avec eux : il va passer devant un conseil de guerre.

Enfin ( je passe beaucoup d’autres faits pareils), leur plus vive espérance était de soulever Naples aujourd’hui même, à propos du miracle de saint Janvier. Vous savez que le dictateur avait commandé qu’on respectât cette superstition nationale. Vous savez aussi que lorsque le miracle se fait tard ou ne se fait pas, c’est mauvais signe pour Naples. On en conclut que le saint boude sa bonne ville et n’est pas content de ce qu’elle a fait. Il s’agissait donc ce matin de consulter saint Janvier sur Garibaldi,le nouveau patron de Naples. On assure que le cardinal archevêque avait fait de violents efforts pour empêcher le miracle; et je sais positivement que le bas clergé sanfédiste essayait de remuer les bas-fonds de la ville'pour exciter des mouvements désespérés.

Le miracle s’est fait entrois minutes.

Je vous laisse à penser l’enthousiasme : aussitôt la cathédrale s’est remplie d’acclamations, d’exclamations, de cris d’allégresse et de convulsions dévotes. Les femmes déchiraient leurs vêtements avec des contorsions furieuses. Nous vivons dans un pays- où la joie fait peur. Les canons des forts ont tonné ; les cloches ont dansé dans tous les campaniles : le bombardement et le tocsin n’auraient pas fait plus de bruit. Garibaldi, reconnu par saint Janvier, a maintenant pour lui tout le peuple.

Vous croyez les meneurs découragés? Pas le moins

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du monde. Il en est passé deux tout à l’heure sous mes fenêtres, et ils disaient des va-nu-pieds déconfits : « Le miracle a réussi, c’est signe que le roi va revenir à Naples.»

Cependant Garibaldi, arrivé hier de Palerme, est parti ce matin pourCaserte. Nous allons le voir devant Capoue, où il reprendra son métier de soldat.

Il laisse à Naples Sirtori comme prodictateur, et M. Lihorio Romano comme chef de file du ministère. M. Lihorio Romano a prêté serment comme suit :

« Moi Liherio Romano, ministre de l’intérieur, je jure fidélité et obéissance à Victor-Emmanuel, roi d’Italie, et à ses successeurs. Je jure d’observer et de faire observer le Statut et toute autre loi de l’État, pour le bien inséparable du roi et de la patrie italienne. »

C’est le deuxième serment de M. Romano. M. do Talleyrand était allé, me dit-on, jusqu’au treizième.

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GARIBALDI DEVANT GAPOUE

Ordre du jour dti Rendrai Türr. — Engagements devant Capoue. — Proclamation et nouveaux décret» de Gnribaldl. — Affaire do Santa- Maria. — Le père Guvazzi. — Mazzinl. U Naples. — Sa réponse à Pallavlcino. •— Vote d'annexion au Piémont. — Allocution de Garilialdi pour la remise des drapeaux h la légion hongroise. — Capoue se rend au général piémontais Délia Rocca. — Entrée de Victor- Emmannel a Naples. — Adieux de Garibaldl 11 ses compagnons d'armes. — Proclamation de François II, du 8 décembre.

22 septembre.

Je commence par le plus important, les nouvelles de Capoue. Jamais travail ne m’aura donné plus de peine que celui que je vais vous offrir. Capoue est à deux heures de Naples en chemin de fer, et cependant rien n’est plus difficile que de savoir exactement ce qui s’y passe. Ce n’est pas l’absence de nouvelles qui nous met dans l’embarras, tout au contraire : c’en est la surabondance fabuleuse ; et tout ce qui nous revient de hâbleries insensées, de mensonges violents, d’exagérations et de faussetés sur les opérations des patriotes et sur la défense des royaux est si étourdissant, qu’on ferait une épopée en douze chants si l’on voulait tout croire et tout dire.

Et, chose étrange! les nouvelles les plus absurdes

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sont celles de Capoue même; les plus mal renseignés sont ceux qui reviennent du camp. Pour sortir de ce labyrinthe, j’ai dû recourir aux sources officielles qui démentent toutes les relations particulières. Et voici, je crois, les faits tels qu’ils se sont passés.

Sur les premières opérations, je traduis un rapport du général Türr :

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