ORDRE DU JOUR, 17 SEPTEMBRE
« Je dois un mot d’éloge à nos avant-postes de Santa-Maria et de San-Leucio pour la régularité de leur service, et spécialement pour la valeur qu’ils ont déployée dans les rencontres de ces derniers jours.
« Le matin du 15 courant, une fraction de la section hongroise qui fait partie de la brigade Eber, aux avant-postes de Santa-Maria, fut attaquée par l’ennemi. Se maintenant au poste avec sang-froid, elle repoussa vivement une première et une seconde charge de cavalerie, qu’elle força de se retirer en désordre. Ces braves soldats montrèrent une fois de plus la faiblesse de la cavalerie, si les fantassins qui doivent en soutenir le choc ne se laissent pas vainement effrayer par le bruit et par les apparences.
« La cavalerie repoussée, l’ennemi avança un gros corps d’infanterie. Les bersagliers de la brigade Eber et les chasseurs du bataillon Carrano coururent à sa rencontre. Les premières fusillades échangées, nos bersagliers se ruèrent à l’attaque avec leurs compagnons et chassèrent l’ennemi jusque sous les murs de Capoue, dans lesquels il alla s’abriter en fuite et en déroute, protégé par le canon des forts.
©ES DEUX- SICILE S. 331
« Le matin du 16, les avant-postes de San-Leucio, de la brigade Puppi, eurent à soutenir un combat de reconnaissance, auquel prirent part le 3 e bataillon (major Ferracini) et la 2* compagnie du génie (capitaine Tessera) sous les ordres du colonel Winckler. L’ennemi, qui , en grand nombre, occupait la rive droite du Volturne, se retira, cédant à l’élan avec lequel les nôtres se jetèrent sur la rive gauche, bien qu’ils n’eussent pas de ponts ni aucun autre moyen de traverser le fleuve.
« Ces faits me remplissent d’une joie sincère, en me montrant à quel point je puis compter sur vous pour des opérations plus importantes. Espérons que l’aveuglement de nos ennemis présents ne sera pas tel qu’il nous force encore à verser le sang de nos frères, mais que vous aurez désormais à concentrer contre l’étranger toutes les forces de votre valeur et de votre vertu.
« Le général commandant les avant-postes ,
« Étienne Tukr. »
Passons maintenant aux rencontres plus importantes du 19, un beau jour où le canon de Capoue faisait un bruit d’enfer pendant que saint Janvier réussissait si vite et si bien son miracle à Naples.
Vous connaissez la position de Capoue. Cette place est assise sur la rive gauche du Volturne, qui l’entoure à moitié. On y entre du côté de Naples par un pontlevis qui enjambe un fossé. On en sort du côté de Gaëte par un autre pont jeté sur le fleuve. Garibaldi voulait séparer Capoue de Gaëte. 11 était donc forcé de passer le Volturne sur un point quelconque pour oe-
.GAKIBALDI. — CONQUÊTE
cuper les hauteurs qui dominent la rive droite du lleuve et les grands chemins de la Terre de Labour.
Mais le Volturne était défendu et surveillé par des forces considérables. 11 fallait donc distraire et détourner l’attention de l’ennemi. Le général Tiirr recourut alors à la vieille ruse qui a toujours réussi contre les stratégistes de ce bienheureux royaume. Il envoya une forte colonne contre Capoue, comme pour donner l’assaut à la ville. Aussitôt les Bavarois, les Napolitains, les cavaliers, les artilleurs, dix mille royaux se jetèrent contre cette colonne et la noyèrent dans un déluge de munitions. — Pendant ce temps, d’autres corps allaient s’établir sur les hauteurs 'de Cajazzo, après avoir passé tranquillement le Volturne.
Voilà l’histoire en deux mots; voici les détails :
C’est un Prussien, le colonel Rustow, excellent militaire, qui fut chargé de la fausse attaque, ou, comme on dit, de la reconnaissance en force dirigée sur Capoue. 11 partit le matin du 19, une heure avant l’aube, avec 2,000 hommes et deux pièces de canon. Arrivé sur l’esplanade qui est en face de la ville, Rustow resta au centre avec La Masa, en réserve, le colonel de Giorgi à droite, Puppi à gauche. Le colonel Spangaro s’était acheminé, pendant la nuit, parTammaro etCasa-Reale, vers la Foresta qu’il devait occuper, pour rejoindre après la colonne de Rustow. -
Aussitôt les royaux massèrent leurs bataillons et leurs escadrons dans le camp retranché qu’ils avaient construit devant la ville. Ils avaient l’artillerie du camp, celle des forts et dix’ mille hommes, contre les deux mille volontaires de Rustow. Et comme si ces forces n’avaient pas suffi, ils rappelèrent les bataillons qui
DES DEUX-SICILES
gardaient le passage du haut Volturne. Ils servirent donc admirablement le plan de général Türr.
Cependant les hommes de Rustow eurent à subir un feu terrible. Les canons pointés trop haut faisaient peu de mal , les grenades lancées trop loin éclataient en l’air; les cavaliers napolitains, n’osant sortir du camp (d’autres disent pourtant qu'ils firent une charge où ils furent massacrés), ne se couvrirent point de gloire; mais les Bavarois, des murs de la ville et du camp retranché, tirant sur des bataillons découverts, visaient avec sang-froid et touchaient juste. Ils firent leur devoir en carabiniers aguerris. — Or, vous savez que les garibaldiens sont mauvais tireurs; le fusil n’est pour eux que le manche de la baïonnette. Il 'en tomba donc une centaine, entre blessés et morts, entre autres le colonel Puppi et un major. Rustow eut un cheval tué sous lui et courut pendant six heures dans les rangs, sous la mitraille.
Les patriotes ont fait des miracles. Les Lômbards surtout, les chasseurs de Milan, se battirent comme des zouaves. Une panique les envahit tout à coup, au bruit que les cavaliers napolitains allaient faire une charge. Tous les véhicules envoyés de Sainte-Marie pour ramener les blessés se sauvèrent en désordre et en tumulte. Mais ce ne fut que l’affaire d’un moment. Les deux mille Italiens soutinrent le feu pendant six heures.
On me rapporte que des Suisses de la brigade Eber s’élancèrent jusque sous les murs de la ville en criant : «Tas de canailles, rendez-vous! nous sommes des Suisses! » Us furent reçus par une grêle de balles et de mitraille, mais un seul d’entre eux fut légèrement blessé.
Digil
Une trentaine d’hommes résolus pénétrèrent jusque danâ la ville, où certains nouvellistes prétendent qu’ils furent pris et brûlés vivants. Ce doit être un conte de nourrice.
Mais voici une histoire vraie. Les patriotes, je vous l’ai dit, avaient deux canons. Leurs chevaux étant tués, les artilleurs blessés, un homme du peuple génois, nommé Luppo, fit seul le service des deux pièces. Quand la retraite fut ordonnée , aidé de dix sapeurs génois, pour ne pas abandonner l’un des canons, il le chargea sur ses épaules. « Cet homme fut le héros de la journée, » écrit un témoin du fait.
Pendant ce temps, je vous l’ai dit, la brigade Sacchi marchait à droite sur le bac de Formicola et le bac de Cajazzo , et rejetait les royaux de l’autre côté du lleuve, après quatre heures de feu. Le capitaine Cattabene traversait le Volturne et s’emparait des hauteurs de Cajazzo , d’où il repoussait deux bataillons suisses et un régiment napolitain, qu’il poursuivait la baïonnette aux reins jusqu’au pontdu Volturne, l,500royaux essayaient de reprendre Cajazzo; ils étaient repoussés.
Déjà depuis deux jours , le major Sehudaffy s’était jeté dans les montagnes avec trois cents braves et avait occupé Piedimonte. Capoue devait être en ce moment cernée de tous côtés.
II y eut de beaux traits de bravoure dans toute cette journée. Le colonel Spangaro, qui ne put cependant opérer sa jonction avec Rustow, eut son cheval blessé deux fois sous lui. Le major Montese s’avança avec 230 hommes jusqu’au fossé de Capoue, où il resta plusieurs heures sous le feu des bastions, provoquant l’ennemi à sortir pour entrer derrière lui dans la for-
DUS DEUX-SICII.ES. 341
leresse. Les royaux restèrent prudemment dans Capoue, et ne sortirent que lorsque le major se fut retiré. On assure qu’ils brûlèrent alors cinq blessés dans une ambulance abandonnée.
Le général Türr dirigeait les opérations et resta toute la journée au feu avec un courage et un sang-froid admirables. Lorsqu’il rentra le soir au camp, il fut acclamé par l’armée entière. Il est maintenant à Naples, épuisé par la maladie qui ne le quitte jamais, excepté les jours de combat. H ne cesse de souffrir que sur le champ de bataille.
Garibaldi commandait en personne, et se portait sur tous les points avec son insouciance habituelle. Les royaux lui jetaient des grenades : il les suivait de l’œil çn souriant.
Voilà les détails confirmés de cette brillante journée. Le passage du Volturne et la prise de Cajazzo ont coûté aux patriotes 15à hommes, dont 17 morts. C’est le total des chiffres envoyés au général Türr. Défiez-vous donc des chiffres arbitraires puisés à d’autres sources. Un cocher, qui assistait de très-loin à la canonnade, portait avant-hier à 10,000 le nombre des trépassés. — Les royaux peuvent avoir perdu 300 hommes.
Depuis le 19, il n’y a plus eu de combat à Capoue. Les patriotes se fortifiaient dans leurs positions, jetaient un pont sur le fleuve et plaçaient une batterie sur Monte-San-Angelo. Les royaux n’osaient sortir de la ville.
On assure que deux princes, frères du roi, sont à Capoue et qu’ils promettent à leurs gens le sac de Naples. Je ne garantis pas ce bruit : mais je sais qu’on a fait croire aux derniers soldats de François 11 que
l’Autriche s’est emparée de Turin et de Victor-Emmanuel, et que Lamoricière, avec une armée espagnole, est entré dans Gaëte. — Les Capouans qui s’attardent le soir sont fusillés.
Quittons maintenant les délices de Capoue et revenons à Naples , où nous trouvons d’abord des documents officiels.