‹ GaribaldiChapitre 21 sur 28 · PROCLAMATION · texte numérisé non relu

PROCLAMATION

Le dictateur de Vltalie méridionale aux volontaires.

« Quand l’idée de la patrie était en Italie le don du petit nombre, on conspirait et l’on mourait. Aujourd’hui l’on combat et l’on triomphe. Les patriotes sont assez nombreux pour former des armées et livrer bataille aux ennemis. Mais notre victoire ne fut pas complète. L’Italie n’est point libre encore tout entière, et nous sommes bien loin des Alpes, notre but glorieux. Le fruit le plus précieux de ces premiers succès est de pouvoir nous armer et poursuivre. Je vous trouvai prêts à me suivre, et maintenant je vous appelle tous â moi. Hâtez-vous d’accourir à la revue générale de ces troupes qui doivent être la Nation armée, pour rendre l’Italie libre et une, que les puissants de la terre le veuillent ou non.

« Rassemblez-vous dans les places de vos villes, en vous rangeant avec ce populaire instinct de guerre qui suffit pour vous faire assaillir ensemble l’ennemi.

« Les chefs des corps ainsi formés avertiront avant leur arrivée à Naples le directeur du ministère de la guerre, afin qu’il tienne prêt tout ce qu’il faut. Pour

DES DKUX-SICILES.

les corps qui pourraient venir ici plus convenablement par voie de mer, seront données les dispositions op - 1 port u nés.

« Italiens, le moment est suprême. Déjà des frères à nous combattent l’étranger dans le cœur de l’Italie. Allons à leur rencontre à Rome , pour marcher de là tous ensemble sur les terres de Venise. Tout ce qui est notre devoir et notre droit, nous pourrons le faire si nous sommes forts. Des armes donc et des hommes ! Du cœur, du fer et la liberté!

« Naples, 19 septembre 1860.

« G. Garibaldi. »

Les décrets, depuis ma dernière lettre, sont nombreux. L’un détermine exactement les pouvoirs des prodictateurs , en réservant au dictateur la suprême direction des affaires administratives et politiques, la sanction des actes législatifs et la nomination de tous les hauts fonctionnaires et officiers supérieurs. Un autre décret limite les attributions des gouverneurs provinciaux, et tout en leur laissant des droits importants, tels que celui de proclamer l’état de siège, de mobiliser la garde nationale, d’appeler les citoyens sous les armes, etc., il leur retire la faculté de nommer ou de destituer des employés politiques ou administratifs sans l’approbation du ministère. Grâce à ces dispositions, les crises ministérielles de ces derniers jours sont calmées, et le cabinet, un peu plus puissant, n’est plus aveuglément soumis au bon plaisir des autres pouvoirs,

« D’autres décrets restreignent les attributions de la cour des comptes, instituent le système métrique et

décimal , doublent le nombre des bataillons de la garde nationale, consacrent une somme annuelle de 5,000 écus aux fouilles de Pompeia, nomment une commission pour étudier les lieux de détention, nomment ou destituent un certain nombre d’employés, et retirent enfin à la commune et aux habitants du Pizzo leurs fameux privilèges.

Vous savez que Murat, en 1815, après la restauration des Bourbons, parti de Corse à la tête d’un certain nombre de partisans, séparé d’eux par une tempête et jeté presque seul sur la côte de Calabre, avait reçu à Pizzo, où il croyait soulever une émeute, l’accueil le plus froid d’abord, puis le plus cruellement hostile, hué, maltraité par la populace, puis fusillé par les soldats. En récompense de cet exploit, le premier Ferdinand avait accordé aux habitants du Pizzo certaines immunités dont ils jouissaient encore l’autre jour 19 septembre 1860. C’est Garibaldi qui vient d’abolir ces privilèges et d’abattre les monuments commémoratifs de la fusillade, « considérant que les « peuples ne s’élèvent pas à la liberté par des souvenirs « qui perpétuent au milieu d’eux les mauvaises actions a des tyrans.» On va dire de Garibaldi, comme d’Ulloa, qu’il est devenu muratiste!

La réaction est aux abois. Elle ne sait plus qu’inventer pour déshonorer sa cause. Elle a essayé l’autre jour une démonstration de paysans dans tout le bassin de Nocera. Ces pauvres diables se sont réunis sur divers points, par centaines, avec des drapeaux blancs et en criant : Vive le roi! Sans coup férir, les gardes nationaux ont réduit ces crieurs, qui auraient pu en venir à de mauvais coups si on les avait laissés faire.

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Dans le seul village de Scafati, l’on en a mis 75 en prison.

Ceci n’est rien, mais le mal a été bien plus grand à Augusta, en Sicile. Des soldats de la citadelle descendaient dans la ville en criant : Vive l’Italie ! Vive Victor- Emmanuel ! La population les reçut à bras ouverts, comme on reçoit des pécheurs convertis. Mais tout à coup, cette soldatesque éhontée changea de note et se mit à tuer et à voler au cri de : Vive François II! On m’a donné le fait pour certain ; je le retrouve consigné dans le Nazionale. .

On a dû arrêter l'évêque de Sorrente, qui avait ordonné dans son diocèse que tous les objets sacrés des églises fussent retirés, pour faire honte au dictateur. Mais ceci n’est qu’une espièglerie cléricale; j’ai une manœuvre plus mauvaise à vous révéler.

L’autre jour, un homme en chemise rouge entra dans une petite église du port en vociférant de gros, mots, puis il monta en chaire et se mit en devoir de rosser le prêtre. Aussitôt grand scandale dans l’église, et vifs murmures contre l’impiété des garibaldiens. Par bonheur, on osa arrêter la chemise rÆuge : c’était un sbire de l’ancienne police, déguisé en patriote et soudoyé pour commettre ce sacrilège, qui devait déconsidérer les héros du jour. On découvrit de plus que l’ancien sbire, en passant, avait mis un ciboire dans sa poche.

25 septembre.

Entraîné comme tous les autres par l’effet du spectacle, je n’ai pas insisté sur les imprudences commises

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par le ccndottier qui s’est élancé seul, en marchant toujours devant lui, jusqu’à Naples, tandis que l’arrière-garde de son armée était encore à Reggio. Les patriotes sont arrivés depuis lors un à un, voyageant comme ils pouvaient, mangeant quelquefois, dormant à la belle étoile et recourant à des subterfuges de * bohèmes pour trouver quelque argent dans les caisses dos syndics, ou, comme ils disent, des syndacs.

On est allé à Capoue comme on était venu à Naples.

A Caserte, à Sainte-Marie, on a trouvé des vivres, mais on n’avait pas de munitions. On a pris Cajazzo par un stratagème qui avait toujours réussi ; on y a laissé 800 hommes avec le colonel Cattabene, qui avait enlevé la position, et l’on ne s’est pas même soucié deleur laisser des cartouches. Si bien qu’attaqués vendredi par 5,000 Napolitains et séparés du reste de l’armée par le lleuve , ils n’ont pu se servir de leurs baïonnettes, et la moitié d’entre eux sont tombés. Les voyant vaincus, les paysans du pays tombaient sur eux à coups de hache et de fourche. 11 y a bien eu à00 hommes hors de combat, entre blessés et morts.

Les royaux ont brûlé Cajazzo; mais, je tiens à le déclarer, là se sont arrêtées leurs violences. Le colonel Cattabene, blessé, est tombé dans leurs mains; il a écrit à Garibaldi qu’on le traitait à merveille. Des chirurgiens du camp italien ont demandé à entrer dans Capoue pour visiter leurs blessés; les portes de la place se sont ouvertes, et ils ont constaté que les patriotes étaient aussi bien soignés que les Napolitains. Vous voyez bien que j’avais raison l’autre jour de ne pas croire un mot des bruits répandus sur les atrocités royalistes : on accusait les soldats de François 11 de

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brûler les blessés. Ces calomnies font d’abord le plus grand tort à la cause italienne , qui n’a pas besoin de se justifier par des mensonges. Et puis il est consolant de voir la civilisation et l’humanité s’imposer, mêmë en temps de guerre, par la contagion de l’exemple et par la fqrce des choses, à ceux-là mêmes qui tombent maintenant pour avoir méconnu ces principes souverains.

L’échec, au fond, n’est pas très-grave et a beaucoup moins frappé la population qu’on n’aurait pu le croire au premier abord. Cajazzo n’était un point important que parce qu’il régnait au delà du Volturne.

26 septembre.

En attendant, les opérations du siège se poursuivent activement. Des batteries sont déjà placées sur le mont Sant’Angelo. Des mouvements se combinent, sur lesquels on garde le plus profond secret. Garibaldi se rend tous les matins devant Capoue ; il est, ce matin, à Maddaloni. Tenez ces détails pour exacts ; il ne s’est rien passé d’autre tous ces jours autour de la ville assiégée, sinon quelques reconnaissances napolitaines vivement repoussées par les Italiens.

Midi.

On m’apporte des bruits qui courent la ville. Cialdini aurait écrit des frontières au dictateur pour lui demander : « Que faut-il faire? » — - Garibaldi aurait répondu : « Venez tout de suite! »

Un incident d’hier, qui m’est raconté par un témoin : — Un hussard hongrois, de l’escadron Figucl-

masy, était parti de Santa-Maria pour Sant’Angelo avec une dépêche. A son retour avec la réponse, il fut assailli par six soldats napolitains qui le guettaient probablement. Il reçut quatre blessures à la tête et son cheval en reçut huit ; mais il tua de sa main quatre Napolitains, chassa les deux autres et rapporta sa dépêche à Santa-Maria.

. 29 septembre.

Garibaldi est un grand caractère ; il l’a montré avanthier encore, dans son ordre du jour aux soldats. Vous savez les succès de Cialdini dans les Homagnes : ce général italien a brisé d’iin coup l’épée que Pierre avait sortie du fourreau, malgré la loi du Christ. Cette expédition déconcerte évidemment les plans de Garibaldi : c’est un coup brillant et très-fin de M..de Cavour. Je n’ai pas besoin d’expliquer longuement ce que je veux dire. Et cependant Garibaldi s’est réjoui franchement, publiquement de ces victoires si rapides. Je traduis son ordre du jour :

« Caserte, 27 septembre. — Le quartier général est à Caserte. Nos frères de l’armée italienne, commandés par le brave général Cialdini, combattent les ennemis de l’Italie et triomphent.

« L’armée de Lamoricière a été battue par ces braves. Toutes les provinces asservies au pape sont libres. Ancône est à nous. Les valeureux soldats de l’armée du Nord ont passé la frontière et sont sur le territoire napolitain.

« Avant peu, nous aurons le bonheur de serrer ces mains victorieuses.

« G. Garibaldi. »

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Ajoutons, pour dire toute notre pensée, que Garibaldi peut se réjouir de ces victoires comme d’un triomphe personnel. Je doute fort que, sans lui, Cialdini fût jamais entré dans les Romagnes. Garibaldi a donné l’impulsion et l’exemple, il a conquis les Deux- Siciles, et sa gloire irréprochable n’a rien à envier à celle de son roi.

1 er octobre.

Je ne me pique pas de connaissances stratégiques ; aussi ne vous ai-je pas ennuyé jusqu’à présent de longs détails sur le siège de Capoue et les lignes d’opérations. Tout cela m’intéresse personnellement, parce qu’une guerre à quelques lieues de sa maison est toujours suivie avec un peu d’anxiété par un homme tranquille ; mais comme les événements militaires ne peuvent avoir pour les lecteurs éloignés qu’un intérêt proportionné à leur résultat, et que le résultat de la prise de Capoue, ou même celui d’une victoire royale, ne changera rien, je l’espère, à la face de l’Europe ni aux aventures de ce pays, je me suis abstenu jusqu’à présent de vous marquer les points précis où étaient placées les batteries des royaux et celles des patriotes.

Cependant, comme on annonce pour aujourd’hui des engagements sérieux, je vais vous donner une idée du théâtre de la guerre. Capoue est une place forte et bien défendue, qui i’egarde Naples, dont elle est éloignée d’une vingtaine de milles. Du côté de Naples, elle est protégée par des bastions et un fort. Par derrière, elle est enlacée par le Volturne, qui descend à gauche vers la mer, et s’allonge à droite vers Cajazzo, pour remonter après brusquement dans le

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nord. La rive droite du Volturne, vaste plaine propice aux mouvements des cavaliers, appartient à l’armée royale. Les patriotes ont la rive gauche ; leurs forces se déploient d’A versa jusqu’au mont Sant’Angelo, qui domine le fleuve , et même au delà ; leur quartier général est à Caserte, mais le centre des opérations serait plutôt Maddaloni, carrefour important d’où rayonnent des routes nombreuses dans toutes les directions. Le point le plus menacé est la ville de Santa- Maria, siège des tribunaux de la province. Deux routes parallèles, la voie consulaire et le chemin de fer, la relient directement à Capoue. Aussi, est-ce l’endroit le plus fortifié et le mieux gardé. Les travaux de défense ont été dirigés, me dit-on, à Santa-Maria, par le colonel Boldoni, ancien élève de notre École polytechnique.

Le Volturne et le fossé de Capoue séparent donc les combattants. Les royaux, protégés par leurs bastions, pourraient franchir ce fossé très-souvent et sans le moindre péril pour descendre à Santa-Maria; mais ils craignent les chemises rouges.

Les rares sorties de leurs cavaliers n’ont jamaig réussi qu’à inspirer des terreurs paniques aux picciotti siciliens, qui se battent en fuyant, comme les Parthes. Mais dès que ces cavaliers aperçoivent les guides de l’armée patriote, ils tournent bride et adoptent la stratégie des picciotti.

Jusqu’à présent, l’on a donc combattu de loin, d’une rive à l’autre du fleuve. L’autre jour, je vous l’ai dit, 800 royaux ont essayé de le franchir à Limatola; ils ont été repoussés par deux bataillons de la brigade Medici. Hier, dimanche, la canonnade a été assez vive

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de part et d’autre ; les royaux avançaient et postaient leurs pièces tout le long du fleuve, et Ton m’assure qu’ils ont fini par brûler une maison. Les carabiniers bavarois, déployés en tirailleurs sur les hauteurs qui font face à Sant’Angelo, et tirant à découvert avec une bravoure que je veux signaler, faisaient feu de trop loin, et n’envoyaient aux garibaldiens que des balles mortes. Résultat de la journée : des milliers de boulets, d’obus, de grenades et d’autres -projectiles pet- dus, trente hommes hors de combat.

Mais il paraît que ce matin l’affaire a été plus chaude.

Il ne revient du camp que des rumeurs confuses et contradictoires ; il en résulte que les patriotes ont été attaqués sur toutes leurs lignes et vigoureusement, jusqu’à 'San ta-Maria d’un côté, jusqu’à Maddaloni de l’autre. Après une mêlée terrible, les royaux auraient été repoussés partout. Voici une dépêche affichée dans les rues :

« Le general Milbilz au général. Sirtori, à Casertr, au général Dixio et au ministre de la guerre, à Naples.

« Le général dictateur me fait annoncer que nous sommes vainqueurs sur toute la ligne.

« Santa-Maria, 10 h. !|0 du matin. »

J’attends maintenant des nouvelles.

9 heures du soir.

Je rentre d’une promenade dans les rues; elles sont illuminées a giorno. C’est le peuple qui l’a voulu. Il parcourait la ville en criant : « Des lumières! des lumières! » Des Iazzarones entraient dans les maisons

de par la police, et ordonnaient qu’elles fussent illuminées sur-le-champ et du haut en bas. — Sans quoi, disaient-ils, vous serez à l’amende. — Des groupes et des bandes populaires courent les rues avec des dra- * peaux. Ils crient : Vive Garibaldi! Quelques-uns : Vive l’Italie une! Des patrouilles nationales circulent dans les rues, pour empêcher le parti républicain de faire tourner ces démonstrations en émeute. D’autres chantent en chœur, 'les gamins hurlent; là-bas, le P. Gavazzi harangue la foule. Ce crieur public, éloquent, mais excessif, raconte la grande victoire : — « Le petit Bourbon, dit-il, voulait être ici le à octobre, jour de sa fête. Il l’avait promis, et ses gens se frottaient les mains. Que fit-il donc cette nuit? Un tour à la Garibaldi. Il envoya ses Bavarois à droite, près de Cajazzo, pour attirer notre attention sur le tleuve. On vit le mouvement et on les laissa venir. En même temps, il faisait sortir toutes ses troupes de Capoue. Trentequatre mille hommes. Ils sortirent par la porte de Naples, et débouchèrent par la grande route et le chemin de fer. Les cavaliers couraient devant, à toutes brides, couvrant une demi-lieue. Les canons venaient derrière, l’infanterie à la queue. Ils tombèrent sur Sanfa-Maria. Ils trouvèrent 37 hommes aux avantpostes. 37 contre 3à,000! Le combat fut vif; mais survinrent des renforts, puis d’autres, puis d’autres toujours. La mêlée fut terrible. Elle dura cinq heures. Enfin, la victoire fut à nous. Les royaux s’enfuirent en déroute.

« Mais, devant Capoue, ils trouvèrent Garibaldi. Notre général les avait laissés venir et ne s’était occupé qu’à leur couper la retraite.

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« Les forts n’osaient tirer de peur de mitrailler leurs hommes.”

« Derrière Garihaldi le pont s’était levé , les portes fermées. Les 3^,000 royaux se trouvèrent donc cernés, serrés dans un cercle de baïonnettes.

« Le carnage fut horrible; on jetait les blessés dans le Volturne , obstrué de cadavres. Nos morts sont vengés. Quant aux Bavarois, qui avaient tenté une diversion sur Maddaloni , ils ont tous été tués , tous , excepté huit, qui se sont cachés dans un moulin, sous des sacs de farine. Grande bataille et grande victoire ! Vive Garibakli ! »

Croyez-en ce que vous voudrez, tel est, en résumé, le récit du prêtre populaire. Mais je ne peux rendre ses gestes : chacun d’eux est un point d’exclamation.

ï octobre.

Je reçois ce matin des poignées de nouvelles du camp, et il m’est bien difficile de démêler la vérité à travers tous les hauts faits qui me reviennent. Les officiers qui me renseignent d’ordinaire n’ont assisté qu’à une partie du combat, et leurs rapports se contredisent. Voici les points sur lesquels ils sont d’accord.

Le général napolitain (M. Salzano, si je ne me trompe) avait combiné une attaque générale. Le plan était habile et aurait dû réussir. Il s’agissait avant fout de briser la ligne des garibaldiens, qui s’étendait de Santa-Maria à Sant’Angelo, et, en même temps, de tourner Sant’Angelo et Santa-Maria et d’enfermer des deux côtés les patriotes. Si le plan avait réussi, l’armée

entière de Garibaldi était perdue. Par bonheur, il a * manqué, grâce à l’œil du maître et à la bravoure invraisemblable de tous les soldats.

Les mouvements, commencés pendant la nuit, ont été opérés d’abord avec une discrétion remarquable. Quand les patriotes se sont réveillés , à quatrp heures du matin, la ligne de Sant’Angelo à Santa-Maria était déjà coupée. Le combat s’engagea dès lors et dura jusqu’au soir, à cinq heures. Dans la matinée, les royaux eurent le dessus et parvinrent même à occuper les hauteurs dominant Sant’Angelo, qui fut alors une position fort compromise. Une pluie de feu y tombait de partout. Deux canons italiens appartenaient déjà aux royaux. Leurs escadrons étaient déjà descendus vers Madcfaloni, jusqu’au pont de la Valle. Le P. Gavazzi , mal renseigné sur les mouvements, avait raison hier au soir sur les chiffres. Plus de 30,000 Napolitains étaient sortis de Capoue, et c’étaient des troupes d’élite qui se battaient résolument.

Vers midi , les patriotes étaient ramenés partout et regardaient la partie comme perdue. Garibaldi seul , qui commandait en personne, était sûr de son coup. C’est sous le feu terrible de l’ennemi qu’il écrivait sa dépêche. Il déclara qu’ils étaient vainqueurs à des soldats qui se croyaient vaincus. Et la victoire fut à eux, sur la foi du maître.

A trois heures après midi , les royaux pliaient partout et fuyaient la baïonnette aux reins jusque dans Capoue. Des enfants se jetaient sur eux et les tuaient.

11 y eut un massacre épouvantable. On n’a pas encore pu compter les morts. Les patriotes étaient exaspérés de la conduite de l’enncm»

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A Sant’Angelo ou dans les environs , un bataillon tout entier tomba dans les mains des jeunes milices italiennes. Le chef de ce bataillon vint supplier l’officier qui l’avait pris de ne pas le tuer à coups de couteau , mais de le fusiller, parce qu’il était soldat. Je n’ai pas besoin de commenter cette démarche. On donna du pain et du vin à ce pauvre homme , et on lui offrit un lit pour se reposer.

Un escadron de hussards, à Santa-Maria, je crois (d’autres disent de dragons et placent le fait ailleurs), fut littéralement anéanti par une décharge de mitraille. Le nombre des prisonniers est très-grand; plusieurs le poi'tent à six mille hommes. Quant aux garibaldiens, ils ont beaucoup de blessés, mais peu de morts.

Le général Longo est blessé. Je vous ai parlé bien souvent de cet excellent Italien lorsqu’il était prisonnier à Gaëte, où il fut retenu dix-huit mois encore après avoir été gracié par le feu roi. Il se venge maintenant et sert l’Italie.

On me dit que Garibaldi a manqué encore une fois de perdre la vie. Il revenait en voiture de Sant’Angelo

Santa-Maria, lorsqu’il fut assailli tout à coup par le feu d’une embuscade. La voiture fut criblée de balles, et plusieurs hommes de son escorte tombèrent morts. Il descendit de voiture et continua sa route à pied, sauvé encore une fois par son étoile.

Voici une dépêche authentique publiée hier au soir : « La division du général Bixio a été attaquée, huit heures du matin, par 7,000 royaux, trois bataillons de chasseurs, un escadron de cavalerie et une batterie rayée. Nos braves repoussèrent l’ennemi, lui enlevant deux pièces de canon et faisant beaucoup de prison-

niers. Un grand nombre de morts sont restés sur Je champ de bataille. »

Tels sont mes renseignements très-ex purgés. Si je voulais vous rapporter maintenant les anecdotes du camp, je remplirais dix lettres, et je recommencerais le roman des Trois Mousquetaires, dont l'auteur est toujours à Naples, heureux, aimé, vainqueur!

Je me suis laissé dire que les artilleurs qui ont si rudement malmené hier les cavaliers royaux appartenaient à l’armée du roi de Sardaigne.

Victor-Emmanuel est donc engagé dans la lutte malgré les bertaniens et malgré M. Matina, gouverneur de Salerne , qui s’est avisé de faire déchirer dans sa province l’adresse des Napolitains à leur roi.

Les réactionnaires sont découragés, réduits à leur tactique de 1848. Ne pouvant plus exciter le peuple en faveur de la monarchie défunte, ils tâchent de l’exaspérer dans le sens révolutionnaire. Ils endossent des chemises rouges et prêchent la république dans les cafés. Un ancien policier, nommé Ciofti, a été arrêté l’autre jour, tandis qu’il pérorait sous ce costume.

Il n’y a plus de rébellion ouverte ou du moins d’opposition directe que dans quelques villages des environs. Ainsi, hier ou avant-hier, à Melito, un prêtre vociférait dans l’église contre les Italiens, les déclarant ennemis de la Madone. M. Mariano d’Ayala, prévenu de cette prédication, était avec des gardes nationaux parmi les auditeurs. Il monta lui-même dans la chaire, arrêta l’homme et le fit conduire à Naples. M. d’Ayala a fait un discours dimanche à la garde nationale, qu’il commande en chef, comme vous le savez; ses paroles

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fort éloquentes ont été fort applaudies. Il s’est rendu ensuite, par une chaleur étouffante, au cimetière, pour déposer des couronnes sur les tombes des victimes du 15 mai.

Voici ', pour terminer, des détails sur les combats d’hier; ils me sont parvenus pendant que j’écrivais ma lettre. Le colonel Spangaro s’est fort bien battu ; depuis midi jusqu’au soir, avec un admirable sangfroid, il a commandé l’extrême droite des patriotes et défendu le point le plus menacé, le plus compromis. Il a repris toutes les positions perdues, enlevé sept canons à l’ennemi et l’a repoussé jusque sous le feu des forts. C’est pour lui une belle journée.

Les hussards hongrois méritent également un bon point, lis se sont jetés deux fois dans la mitraille, sur l’infanterie des royaux , qu’ils tuaient comme des mouches, et cela sous les yeux d’un colonel qui m’a raconté le fait.

Un autre épisode très-répandu, mais que je ne puis garantir, est une charge à la baïonnette commandée par Garibaldi lui-même, à la tête d’un bataillon. 11 aurait crié : «En avant, mes amis! la victoire est à nous! » Et il aurait mis plusieurs milliers de Napolitains en fuite.

Un dernier trait, assez pittoresque. Le comte Teleki (de qui je le tiens), rentrant à Caserte après le combat, trouva la ville en émoi , les Calabrais en fuite. 11 les rallie et leur demande ce que c’est. Aucun d’eux ne peut répondre. Il leur commande de le suivre et monte avec eux sur une hauteur. On ne voit rien nulle part, on se rassure et l’on pousse des cris de joie. Dans leur enthousiasme, les Calabrais déchargèrent

leurs fusils en l’air. Ce feu de peloton répandit une nouvelle panique dans toute la campagne ; et l’on vit partout des soldats, des paysans, des citadins s’enfuir en tous sens , en toute hâte , parce que les Calabrais s’étaient réjouis de ne plus avoir peur!

3 octobre.

Les nouvelles que je vous donnais hier se sont confirmées, et celles-là mêmes auxquelles je n’osais croire sont constatées par les dépositions de tous les témoins. Il est parfaitement vrai que Garibaldi fut assailli près de Santa-Maria par une vive fusillade qui non-seulement cribla sa voiture de balles, mais tua son cocher, un de ses chevaux et deux de ses guides. Le général continua sa route à pied et à la tête d’un millier d’hommes, en criant : Nous sommes vainqueurs, je suis Garibaldi ! — Il se jeta sur sept bataillons napolitains et les mit en fuite.

Les royaux se sont bien battus. Dans la journée, ils ont trois ou quatre fois changé leurs lignes. A Santa- Maria, forts de douze mille hommes et partagés en quatre colonnes, . ils sont revenus quatre fois à la charge. Ils ont été reçus par les artilleurs piémontais qui étaient aux pièces. Ces canonniers de Victor-Emmanuel, qui ont l’expérience du métier et la pratique des champs de bataille, les ont laissés venir et mitraillés au bon moment ; des escadrons entiers ont été détruits par ces décharges imprévues. Pendant la déroute, les Calabrais sautaient sur les cavaliers et les poignardaient, puis ramenaient les chevaux en triomphe. On se battait comme on pouvait, et l’on tuait toujours.

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Le plan des royaux, plan fort bien conçu, fort bien exécuté, était de cerner l’armée des patriotes, et vers midi les patriotes étaient à peu près cernés. Tous se croyaient perdus ; Naples même était menacée. Comment les Napolitains ont-ils ertcore été vaincus? Nul ne peut l’expliquer. Peut-être était-ce l’œil du maître présent partout, l’autorité de ce grand nom, — ou tout simplement la force de l’habitude.

11 était cependant resté hier matin quelques royaux de ce côté-ci du Volturoc, notamment à San-Tammaro, à gauche de Santa-Maria. Le général Türr les a délogés dans la matinée'en leur faisant des prisonniers ; mais, en rentrant dans Capoue, ils ont tout brûlé sur leur passage.

Une colonne isolée et coupée, forte d’environ 8,000 hommes, était restée également aux environs de Caserte. Le général Sirtori écrivait le matin qu’il espérait la faire toute prisonnière. Elle parvint cependant à occuper la vieille ville de Caserte et même le château royal. Elle en fut chassée par Garibaldi, Bixio et le brigadier Lacchi. A deux heures, cette colonne était en pleine déroute, grâce au dictateur et aux bersagliers piémontais qui ont pris part à la lutte, et fait des prodiges, mais un peu souffert. Soixante prisonniers royaux étaient déjà dans les mains des patriotes. Enfin, le soir, quinze cents hommes de cette colonne avaient été ramenés dans Caserte, et, vers minuit (mais ce dernier fait n’est pas officiel), on annonçait à Naples que la colonne entière était à nous.

3e dis à nous, passez-moi le mot : tout le monde en dit autant dans la ville. Vers quatre heures, le général Sirtori manda au ministre de la guerre que deux

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OARIBALDI.— CONQUÊTE *

mille prisonniers allaient arriver à Naples. « Envoyez, disait-il, la garde nationale pour les recevoir. » J’ai vu passer ces malheureux entre deux haies de tuniques bleues et de chemises rouges. Les gardes nationaux ont dû croiser la baïonnette pour les protéger. Certains va-nu-pieds voulaient massacrer les Bavarois, reconnaissables à leur tunique grise. Ils ne seraient pas allés les attaquer à Capoue; ils leur baisaient les mains il y a quelques mois. C’était écœurant. Voilà ce qu’a fait de ce peuple un demi-siècle de tyrannie.

Les bourgeois riches ne valent guère miéux. Avanthier au soir, on fit une réquisition de voitures pour ramener les blessés. C’était à qui fermerait le mieux son écurie et sa remise. Les consuls étrangers étaient suppliés par tous leurs amis d’abriter les attelages dans les cours de leurs hôtels et sous l’inviolabilité de leurs écussons. Hier, on demandait des lits pour les hôpitaux, que le roi, en fuyant, avait laissés vides. Les Napolitains cachaient leurs meubles; il a fallu recourir aux auberges, qui se sont dégarnies piteusement.

Aussi le père Gavazzi a-t-il fait hier au soir un discours vraiment éloquent pour flétrir cette ladrerie. 11 a parlé de toutes sortes de choses, et entre autres de la question romaine. A son avis, cette question est toute simple. Victor-Emmanuel n’a qu’à dire au pape : Vos sujets ne veulent plus dé vous, faisons un échange ; donnez-moi Rome, et je vous donnerai mon royaume de Chypre et de Jérusalem.

Ce qui augmentait l’eftèt pittoresque du discours, c’était la chaire d’où il était lancé. Cette chaire était une loge du théâtre Saint-Charles. 11 y avait hier au

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soir une représentation au bénéfice des salles d’asile. Le père Gavazzi a profité de l’occasion pour s’adresser à un autre public que celui de la rue. Il a prêché de sa loge pendant un entr’acte, et a fait lever la toile pour ne pas priver les comédiens de son discours. 11 a été fort applaudi.

P. S. Aux dernières nouvelles, les avant-postes des Italiens étaient sous les murs de Capoue, et les royaux démoralisés n’osaient plus sortir. — Le nombre des hommes mis hors de combat peut être évalué approximativement à 6 ou 700 patriotes et 3,000 royaux, sans compter leurs prisonniers, qui dépassent pour sûr le chiffre de 3,000.

16 octobre.

Voici la vérité sur le séjour de Mazzini à Naples : Pendant qu’il vivait à l’écart et allait visiter les temples de Pæstum et les fouilles pompéiennes, on l’accusait fie tout bouleverser dans le pays. On lui inventa un parti formidable ; on dressa des échafauds fantastiques à la faveur de l’épouvante inspirée par ce nom de croquemitaine. Or la peur est le sentiment qui fait le plus de miracles «A Naples. C’est la peur de Milano qui a tué Ferdinand ; c’est la peur de Garibaldi qui a chassé François II ; la peur des Suisses avait autrefois contenu les Napolitains ; la peur de Mazzini lésa tous rendus emmanuelistes. Cette inexplicable panique fut portée si loin que le prodictateur Pallavicino lui-même, un homme de sens et de cœur, ancien prisonnier du Spielberg, ancien président d’une société unioniste qui a beaucoup fait pour l’Italie, fut forcé par l’opinion,

G A RI B A LDI. — CONQUÊTE

dès son avènement à la prodictature, d’écrire une lettre à Mazzini pour le prier de s’en aller 1 .

Mazzini ne s’en alla pas, et les persécutions des modérés redoublèrent. On alla jusqu’à organiser des dé-

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