Voici la lettre de Pallavicino
« A l'illustre Monsieur G. Mazzini.
« L’abnégation fut toujours la vertu des généreux. Je vous crois généreux, et je vous offre aujourd’hui une occasion de vous montrer tel aux yeux de vos concitoyens. Représentant du principe républicain et défenseur infatigable de ce principe, vous éveillez, en demeurant parmi nous, les défiances du roi et de ses ministres. C’est pourquoi votre présence en ce pays crée des embarras au gouvernement et des dangers pour la nation, en compromettant cette concorde qui est indispensable à l’avancement et au triomphe de la cause italienne. Même en ne le voulant pas, vous nous divisez. Faites donc acte de patriotisme en vous éloignant de ces provinces. Ajoutez aux anciens le nouveau sacrifice que vous demande la patrie, et la patrie vous en sera reconnaissante.
« Je vous le répète, même en ne le voulant pas, vous nous divisez, et nous avons besoin de rassembler dans un faisceau toutes les forces nationales. Je sais que vos paroles prêchent la concorde, et je ne doute point qu*aux paroles ne répondent les faits. Mais tous ne vous croient pas, et ceux-là sont nombreux qui abusent de votre nom avec l’intention parricide d’arborer une autre bannière en Italie. L'honneur vous ordonne de mettre un terme aux soupçons des uns et aux manèges des autres. Montrezvous grand en quittant Naples, et vous emporterez les éloges de tous les gens de bien.
« Je tiens à me dire votre tout dévoué*
« GionGio Pallavicino.
« Naples, 3 octobre 18G0. »
Mazzini répondait:
« Je crois avoir un esprit généreux, et c’est pour cela que je réponds par un refus à votre lettre du 3, que je lis aujourd’hui
DES DEUX-SICII.ES
monstrations contre le vieux patriote; on alla jusqu’à crier dans les rues : Mort à Mazzini ! Ces violences burlesques ne firent que du bruit; leur effet cependant fut bon sur le dictateur et sur les démagogues. Il fut
seulement dans l 'Opinione nasionale. Si je ne devais céder qu’à la première impulsion et à la fatigue d’esprit, je partirais de la terre que je charge pour me retirer où la liberté des opinions est laissée à tout homme, où la loyauté de l’honnète n’est pas mise en doute, où qui a travaillé et souffert pour le pays ne croit pas de son devoir de dire au frère qui a aussi travaillé et souffert : Partez !
« Vous ne donnez d’autre raison de votre proposition, si ce n’est l’affirmation que, sans le vouloir, je divise. Je vous donnerai les raisons de mon refus.
« Je refuse parce que je ne me sens pas coupable, ni cause de danger pour le pays, ni machiuateur de projets qui puissent lui être funestes, et il me semblerait m’avouer tel en cédant; parce que, Italien en terre italienne reconquise à libre vie, je crois devoir représenter et soutenir en ma personne le droit que tout Italien a de vivre dans sa propre patrie lorsqu’il n’en attaque pas les lois, et le devoir de ne pas céder à un ostracisme immérité; parce que, après avoir contribué à élever, autant qu’il était en moi, le peuple d’Italie au sacrifice, il me semble qu’il est temps de l’élever par l’exemple à la conscience de la dignité humaine trop souvent violée et à la maxime oubliée par ceux qui s’intitulent prédicateurs de concorde et de modération ; parce que l'on ne fonde pas sa liberté sans respecter celle d’autrui.
« Parce qu’il me semblerait, en m’exilant volontairement, insulter à mon pays, qui ne peut, sans se déshonorer aux yeux de l’Europe, se rendre coupable de tyrannie, au roi, qui ne peut craindre un individu sans se reconnaître faible et mal assuré dans l’affection de ses sujets, aux hommes de votre parti, qui ne peuvent s’irriter de la présence d’un homme déclaré par eux à chaque instant seul et abandonné de tout le pays sans se démentir.
«Parce que le désir vient, non, comme vous le croyez, du pays, du pays qui pense, travaille et combat sous les drapeaux de Gari-
aisé de comprendre à qui le peuple en voulait Naples, et quels hommes il souffletait sur la joue de Mazzini. Le parti des brouillons fut bientôt vaincu, et l’annexion, retardée par les illusions de quelques-uns et par les ambitions de beaucoup d'autres, fut invo-
baldi, mais du ministère turinois, envers lequel je n'ai aucune dette, et que je crois funeste à l’unité de la patrie; mais des intrigants et gazetiers sans conscience, sans honneur et sans moralité nationale, sans culte, si ce n’est pour le pouvoir existant, quel qu’il soit, et que par conséquent je méprise ; mais du vulgaire des crédules oisifs qui jurent sans plus d’examen par la parole du Tout- Puissant, et que par conséquent je plains; finalement, parce que, en arrivant, j’ai eu une déclaration, qui n’est pas encore révoquée, du dictateur de ce pays, que j’étais libre sur la terre des libres.
« Le plus grand des sacrifices que j’aie jamais pu faire, je l’ai fait lorsque, interrompant par amour de l’unité et de la concorde civile, l’apostolat de ma foi, je déclarai que j'acceptais, non par respect pour les ministres ou les monarques, mais pour la majorité illusionnée, et ce n’est pas peu dire, du peuple italien, la monarchie, prêt à coopérer avec elle pourvu qu’elle fondât l’unité, et que si jamais je sortais un jour, dégagé par sa conscience, à reprendre notre vieux drapeau , je l’annoncerais loyalement d’abord et publiquement à mes amis et ennemis. Je ne puis donc en accomplir un autre spontanément.
« Si les hommes loyaux, comme vous l’ètes, croient à ma parole, il est de leur devoir de s’attacher à convaincre, non pour moi, mais mes adversaires, que la voie d’intolérance qu’ils suivent est le seul ferment d’anarchie qui existe aujourd'hui.
« S’ils ne croient pas à un homme qui depuis trente ans combat comme il le peut pour la nation, qui a appris aux accusateurs à balbutier le nom d’unité, et qui n’a jamais menti à àme vivante, qu’il en soit de même d’eux ; l’ingratitude des hommes n’est pas une raison pour que je doive m’incliner volontairement à leur injustice, et la sanctionner.
« Naples, 0 octobre 1860.
« Joseph Mazzini. »
DES DEUX-SICILES. 3GÔ
quée par les républicains eux-mêmes (Petruccelli, etc.) comme le seul moyen de salut.
Comprenez-vous, pendant cette époque de transition, le singulier état de ce royaume? Garibaldi se battait à Capoue, car nous avions la guerre à une heure de Naples, et pendant ce temps, dans la ville, deux ou trois autorités indépendantes;* dans les provinces, vingt pouvoirs hostiles se disputaient le gouvernement. Il y avait un ministère à Naples, et ce ministère était composé d’hommes éminents (Scialoia, Pisanelli, d’Afflitto, Ciccone, etc.) ; mais ces hommes étaient mis à l’écart, dédaignés, oubliés par le conseil privé dû dictateur ou même par les préfets, vice-rois absolus dans leurs provinces. Tous ces gouvernements tiraient à eux le pouvoir en loques et en retenaient un lambeau dans leurs mains. En même temps éclataient des réactions partout; nous avions la conquête, la révolution, la guerre civile, l’anarchie, tous les malheurs politiques à la fois, — et cependant depuis l’arrivée de Garibaldi, Naples n’a pas cessé un seul instant d’être la ville la plus gaie, la plus tumultueusement pacifique, la plus fière d’être libre et la plus heureuse de vivre qui fut jamais.
J’insiste sur ce fait parce qu’il est honorable pour le pays; nous sommes restés plus de deux mois à Naples en pleine révolution, en pleine anarchie, et il n’y a eu ni trouble violent ni désordres graves. Longtemps sans police, le peuple n’a pas volé une épingle ni cassé une vitre; la garde nationale a fait son devoir avec un zèle et un courage qui ont étonné tout le monde, et, avant tout le monde, le dictateur. — Et, tenez, nous sortons en ce moment d’une crise très-
sérieuse. La population était en lutte déclarée contre Garibakli ; elle voulait l’annexion immédiate pour sortir du malaise transitoire où nous sommes. Les Crispins, au contraire (ainsi nommés du nom de leur chef, qui est le geôlier du dictateur), voulaient ajourner l’annexion pour rester en place, — et demandaient la convocation d’un parlement pour déployer leurs avantages oratoires. Garibaldi parut incliner vers ce dernier avis; aussitôt la ville se souleva tout entière. Le prodictateur Pallavicino, très-aimé dans le pays, donna sa démission; le ministère en fit autant; la foule bourdonna dans les rues. Cent mille Napolitains galonnèrent leur chapeau d’un morceau de papieV inscrit d’un si très-visible, particule affirmative qui réclamait Victor-Emmanuel ; mais toute cette démonstration s’est passée sans désordres. Les Crispins les plus maltraités n’ont reçu que des coups de sittlet.
Garibaldi, dont la grandeur d’âme ne se dément jamais quand il s’agit d’un sacrifice, a cédé noblement au peuple, qui votera dimanche sur ses destinées et décrétera solennellement l’annexion. Le discours prononcé l’autre jour par le dictateur du balcon de la Foresteria est plein de nobles paroles. Et voici son décret signé hier à Sant’Angelo sur l’affût d’un canon :
«Italie et Victor-Emmanuel.
« Pour accomplir un vœu incontestablement cher à la nation entière,
« Je décrète :
« Que les Deux-Siciles, qui doivent leur rédemption au sang italien et qui m’ont librement élu dictateur,
DES DEUX-SICILES
font partie intégrante de l’Italie une et indivisible, avec son roi constitutionnel Victor-Ennnanuel et ses descendants.
« Je déposerai dans les mains du roi, à son arrivée, la dictature qui m’a été conférée par là nation.
« Les prodictateurs sont chargés de l’exécution du présent décret.
« Sant’Angelo, 15 octobre 1860.
« G. Garibaldi. »
22 octobre.
C’était hier le grand jour : le peuple votait! et tout le peuple! Depuis quarante siècles qu’il existe... (vous savez que Bidera a écrit les Quarante siècles de l’histoire de Naples), c’est la première fois qu’on le consulte sur ses destinées. Il a été Grec, Romain, soumis aux Goths et aux Ostrogoths, puis aux Normands, aux Autrichiens, au roi de Hongrie, aux Angevins, aux Espagnols, aux Français de Championnet, à ceux de Murat, à tous les étrangers, à toutes les dynasties possibles, toujours de force, par droit de conquête et d’usurpation. On lui demande enfin de choisir son maître ; et on le demande non-seulement aüx gentilshommes, aux gens de robe et d’épée, à ceux qui ont de l’esprit ou des piastres, mais au simple lazzarone qui, l’autre jour encore, ne réclamait que la liberté de la rue et le droit de pillage quand on se battait. II fallait donc les voir hier, ces va-nu-pieds devenus citoyens et tenant dans leurs doigts cette carte d’électeur qu’ils ne savaient pas lire. Ils se réunissaient par groupes, musique en tête et bannières déployées, en chantant
l’hymne de Garibaldi; ils criaient à tue-tête en chœur : Si ! si! (sur l’air: Des lampions, moins la note intermédiaire); ils s’arrêtaient sous les fenêtres connues (sous la maison Pandola entre autres, premier pied-à-terre de Carlo Poërio), et entonnaient des hourras dignes des fêtes britanniques : — Vive Victor-Emmanuel! criait le chef de la bande. — Vivo ! répondait la foule avec une désinence de son invention. — Vive le roi galant homme ! — Vivo ! — Vive Garibaldi ! — Vivo ! — Vive Poërio! — Vivo! — Et ainsi de suite. Le soir, un enrouement universel avait pris toutes ces gorges enthousiastes. On n’en criait pas moins : Vivo ! avec une sorte de râle qui faisait peur.
J’ai voulu voir les élections, et je me suis transporté sur la place Saint-François-de-Paule. En face du château royal s’élève le portique de l’église : on votait là. La garde nationale était rangée sur la place et sous les colonnes. L’ordre était rigoureusement et merveilleusement maintenu. Il y avait quelque chose d’antique et de singulier dans cette foule montant sur des marches de marbre blanc pour aller voter en plein air à l’entrée d’un temple ionique. Sur la façade de l’église se lisait encore l’inscription latine par laquelle le roi Ferdinand consacre ce pieux endroit à saint François de Paule. Un peu plus bas, entre les colonnes, on lisait ces mots italiens : Comizi del Popolo (Comices du Peuple). En face, le château du roi, qui a gardé ses fleurs de lis ; à gauche, la Foresteria, palais actuel de la prodictature ; au-dessus, le fort Saint-Elme et ses canons; à droite, au fond, le Vésuve. Le temps était beau, le ciel gai, le peuple ivre. Je n’oublierai jamais cela.
DES DEUX-S1CILRS.
Sous le portique, cependant, le spectacle était moins pittoresque. La liberté du vote, promise la veille, était gardée, mais le mode de votation laissait beaucoup à désirer. Il y avait une urne entre deux paniers, l’un plein de si, l’autre plein de no; l’électeur choisissait la réponse en présence des gardes nationaux et devant la foule. La réponse négative était ditticile, dangereuse même à donner. Dans le quartier de Mont-Calvario, un homme qui disait non et attichait son vote avec quelque jactance en fut puni d’un coup de stylet. L’assassin et le votant sont à la préfecture. On m’assure que le même système a été employé en Toscane; il n’en est pas meilleur.
Dans un moment d’agitation où il y a péril à déclarer hautement sa résistance, on ne doit d’aucune sorte éluder le secret du scrutin. L’intimidation est une arme mauvaise et d’ailleurs inutile. La majorité du pays s’est si ouvertement prononcée en faveur de Victor-Emmanuel, qu’on n’a pas d’opposition à craindre. A Naples, je vous l’ai dit cent fois, le sentiment dominant, c’est la peur. La presque unanimité des citoyens se compose d’hommes tranquilles et timorés. Ils étaient autrefois pour Ferdinand II, parce qu’ils craignaient les bombes de Saint-Elme et les Suisses; ils sont maintenant pour l’Italie, parce qu’ils craignent le retour de ces armes et de ces hommes qu’on appelle à présent les Bavarois. D’opinion franchement, positivement annexionniste, il n’y en a guère; mais l’annexion est la seule solution possible. C’est le triomphe de M. de Cavour qui, malgré l’Autriche et Rome, malgré la France peut-être, a fait de son rêve une nécessité.
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O A RI B A LDI. — CONQUÊTE
On ne sait rien encore sur le résultat de la votation, mais il ne doit pas y avoir cent non sur les cent mille bulletins qui ont peut-être été déposés dans l’urne. La foule était unanime et enthousiaste. Les hommes de la Basilicate sont allés voter en corps, musique en tête. Les religieuses du couvent de la Concezionc, à Monte-Calvario, ont arboré un magnifique drapeau tricolore aux armes de Savoie. Décidément, les monastères sont infidèles à François IL
On ne sait plus rien de Capoue, et l’on ne s’en occupe guère. Tous les yeux sont sur Victor-Emmanuel et sur les Piémontais. Le roi était avant-hier à Solmona, plus fêté que jamais par les populations rassurées. Quant au corps de Cialdini, vous savez par le télégraphe qu’il a remporté une première victoire sur les royaux. 11 leur a pris un drapeau, une batterie, sept à huit cents hommes, une cinquantaine d’ofticiers et leur général Scotti. Le reste du corps, de cinq à six mille hommes, est en fuite (c’est le 1 er de ligne). Cialdini épargne les soldats, mais fusille les paysans armés : ces rigueurs ne doivent étonner personne. Ces paysans forment de nouvelles bandes sanfédistes enrôlées pour recommencer les massacres de 99. On les a déjà vus, et récemment encore, à l’œuvre. .
Hier, sur l’invitation du général Sirtori, les soldats ont été appelés à voter. On a déjà des dépêches de Castrovillari et de Reggio annonçant que la votation s’opère dans l’ordre le plus parfait et avec le plus vif enthousiasme.
i4 octobre.
Partout où le résultat du plébiscite est connu, l’an-
DES DEUX-SICILES. 311
nexion a été proclamée, et presque partout l’adhésion est unanime. Les abstentions sont rares, les négations rarissimes; la résistance, taciturne ou déclarée, ne peut opposer un franciscain à cent emmanuelistes. Et notez que les mazziniens, faisant cause commune, comme de juste, avec les réactionnaires, se sont abstenus ou ont dit non comme eux. Donc, tout compté, nous n’avons pas même une centième partie de l’opposition, qui était blanche ou rouge, tout le reste est tricolore, avec la croix de Savoie, bien entendu.
Je vous ai décrit le spectacle des comices du peuple sur la place de Saint-François-de-Paule. Partout ailleurs, cette opération solennelle s’est accomplie avec la même régularité. Les marins ont voté en corps, les étrangers domiciliés depuis longtemps à Naples ont demandé le droit de cité pour proclamer, eux aussi, Victor-Emmanuel. Le prodictateur Pailavicino l’a obtenu par acclamations et a déposé son vote au bruit des fanfares. On a vu des vieillards qui rie pouvaient plus marcher se faire transporter jusqu’aux salles des votations et revendiquer, en pleurant de joie, un droit qu’ils attendaient en vain depuis près d’un siècle. On cite un aveugle qui est arrivé à tâtons jusqu’à l’urne, et qui a tendu la main pour avoir le si qu’il ne pouvait lire ; et l’héroïne populaire dont je vous ai parlé, la Sangiovannara, qui a tout un quartier sous ses ordres, et qui, dit-on, a fait le coup de feu devant Capoue, a obtenu de voter comme un citoyen, puisqu’elle s’était battue comme un soldat. La journée de dimanche vivra longtemps dans les plus beaux souvenirs de Naples.
Garibaldi était venu dès le matin déposer un si pour
G A RIB A LDI.— CONQUÊTE
son roi dans l’urne conquise par ses armes. Puis il s’est rendu à l’hôtel d’Angleterre, où il a dîné chez un colonel de ses amis. La foule assemblée faisait rage devant l’hôtel ; le dictateur dut se montrer au balcon et prononcer un discours couronné par le geste populaire, qui consiste à lever l'index de la main ; cela signifie : Italie une. Deux Anglaises prenaient des postures adorables sur le balcon, près du héros. Elles portaient naturellement des jaquettes rouges. J’ai, pour ma part, très-peu d’enthousiasme pour les femmes qui suivent l’armée. 11 y en a une ou deux vraiment admirables, qui viennent pour les malades et les blessés; mais les autres, les jaquettes rouges surtout, préfèrent ceux qui se portent bien, et n’ont de la vaillante fille deVaucouleurs que l’accoutrement militaire.
11 n’y a guère eu d’opposition marquée le jour du vote. Quoique destitués, tous les anciens employés de la maison royale sont allés en corps déposer la particule annexionniste. Cela prouve au moins qu’ils regardent la cause de François II comme perdue. On me rapporte cependant de Procida un fait assez singulier. Pas un prêtre n’a voté, et, en rentrant chez eux, les. votants de ce petit endroit ont trouvé porte close. Les belles Procidanes, qui s’affublent encore de manteaux grecs pour faire plaisir aux voyageurs, n’ont plus voulu recevoir leurs maris ni leurs amants, en déclarant qu’ils étaient des païens, des excommuniés et des condamnés à la géhenne. Ces malheureux ont dû dormir à la belle étoile; on m’en a nommé cinq châtiés de cette façon.
Dans Naples même, une partie du clergé continuait des menées ridicules. On cite un palefrenier du quar-
DES DEUX-SICILES
:ra
tier San-Giuseppe qui avait pris un non et l’avait jeté dans l’urne. Interrogé sur le motif de son vote, il répondit qu’il ne voulait plus de François II. Telle était la stratégie des prêtres. Ne pouvant combattre l’immense majorité emmanuéliste , ils tâchaient de la tourner, par ces petites manœuvres, au profit du Bourbon. Instruit de l’erreur, le palefrenier entra dans une colère terrible et voulut retourner dans la salle pour retirer son vote. On ne le lui a pas permis.
Victor-Emmanuel est donc proclamé roi d’Italie, grâce à l’audace heureuse et à l’immuable loyauté de Garibaldi. Le roi entrera à Naples après avoir pris Capoue (c’est l’affaire d’un jour ou deux) et dès qu’on aura promulgué le plébiscite.
28 octobre.
Victor-Emmanuel est arrivé à Monte -Croce, sur le champ de bataille où la dynastie des Bourbons et la monarchie sicilienne achèvent de périr. Garibaldi est allé â la rencontre du souverain auquel il vient de donner neuf millions d’Italiens et la troisième capitale de l’Europe. L’entrevue des deux patriotes est diversement racontée. Je choisis la version la plus simple et la plus probable. Ils étaient tous deux à cheval, se cherchant l’un l’autre. Dès qu’ils se reconnurent de loin, Garibaldi s’écria, de sa voix forte : Salut au roi d'Italie ! — Et Victor-Emmanuel, tendant la main à son premier citoyen, répondit simplement : Merci !
Ce merci dit tout. Je n’ajoute pas de phrases.
29 octobre.
Voulez-vous savoir combien la Sicile, qu’on disait
G A RI B ALDI. — CONQUÊTE
ingrate, aime son libérateur? Voici un décret du 21 (jour du plébiscite) ; je n’y change pas un mot :
« Le prodictateur, etc.,
« Considérant que le nom de Joseph Garibaldi est destiné à croître en renommée dans le cours des siècles ;
« Considérant que les générations futures, par religieuse mémoire, comme pour inspirer les plus grands sentiments qui aient jamais honoré la nature humaine, rechercheront les lieux qui furent les témoins secrets des aspirations, des pensées et des résolutions intimes du héros de ce xix® siècle ;
« Considérant que par un rellet de la vénération qui s’attachera à son nom, elle se portera sur tous les objets qu’il aura possédés ou seulement touchés ;
« Üuï l’avis unanime du conseil des secrétaires d’État; au milieu des acclamations générales du peuple de Païenne reconnaissant et applaudissant, décrète :
« Art. 1 er . La chambre à coucher occupée par le général Garibaldi à Païenne, dans le pavillon contigu au Palais-Royal, sur la Porte-Neuve, sera perpétuellement conservée en l’état où elle se trouve actuellement et avec les meubles dont elle est en ce moment pourvue.
« Art. 2. Le présent décret sera gravé sur une table de marbre et sera fixé à l’entrée de ladite chambre, etc.
« Donné à Païenne, en ce jour de général enthousiasme, le 21 octobre 1860. »
31 octobre.
Ce matin à neuf heures, sur la place de Saint-François-de-Paule, les Hongrois, commandés par le comte
DES DEUX-SICILES
Téléki , se sont rangés à droite d’un autel. De l’autre côté s'alignaient des volontaires; en face, la garde nationale ; au milieu de la place, la musique et l’étatmajor des Italiens. Garibaldi est arrivé de Caserte un peu avant neuf heures. Il s’est approché de l’autel devant lequel se tenait la marquise Pallavicino, marraine de l’un des drapeaux offerts à la légion hongroise. Les deux drapeaux furent bénis avec les cérémonies habituelles, puis Garibaldi les remit aux héroïques soldats qui venaient de faire à Palerme et à Capoue ce qu’avaient fait en Crimée, il y a cinq ans, les Piémontais de Victor-Emmanuel.
Le dictateur dit ces paroles, écoutées avec un religieux silence :
« Au nom de l’Italie reconnaissante, je vous remets ces drapeaux en récompense du sang que vous avez généreusement versé pour son indépendance. Selon vos habitudes, ils vous conduiront toujours à la victoire. L’indépendance et la liberté de l’Italie sont étroitement liées à l’indépendance et à là liberté de la Hongrie. Vive la Hongrie ! »
Un tonnerre d’applaudissements répondit à ces paroles. — Puis la légion hongroise prêta serment aux drapeaux, et le général Türr, le plus sympathique héros de cette jeune armée, fit un discours en hongrois, dont on nous a traduit et répété les mots suivants ;
«Braves soldats, je suis fier de vous, qui malgré votre petit nombre, contre un ennemi toujours supérieur en force, avez soutenu la réputation de bravoure de la nation hongroise ; le passé est une garantie pour l’avenir. Je suis certain que votre brave commandant
vous conduira toujours à de nouveaux triomphes. » Et se retournant du coté du petit corps de cavalerie, il continua : « A vous, hussards, que puis-je vous dire? Organisés depuis peu, vous avez montré, dans ce court espace de temps, quel était votre courage. Je suis convaincu , lorsque l’indépendance et la liberté seront établies en Italie, et que nous rentrerons en Hongrie, qu’habitués à la victoire, vous disperserez l’ennemi avec l’impétuosité de l’ouragan. Vive Victor- Emmanuel! vive Garibaldi! »
Ces paroles furent accueillies par d’innombrables vivats et par le cri national : Eliyen Ilalia ! eliyen Garibaldi!
Ce cri fut couvert d’un immense applaudissement. Garibaldi traversa la place, se rendit au palais de la Foresteria, et se plaça sur le balcon du milieu , où se trouvaient déjà le marquis de Villamarina, le prodictateur et plusieurs autres spectateurs. Le silence se lit , et le général Garibaldi prit la parole :
« Napolitains! aujourd’hui est un beau jour, un grand jour; il est beau, il est grand, parce qu’il renoue les liens de la fraternité qui unit l’Italie à la Hongrie. Les peuples libres sont solidaires entre eux. Les Italiens libres ne peuvent, ne doivent décliner cette solidarité. Non, ils ne la déclineront pas. »
A ces mots, le peuple l’interrompit par de bruyants applaudissements et par les cris de : Vive Garibaldi !
Le général poursuit :
« Les Italiens libres! Oui, ils le seront tous et bientôt. Pour une vie consacrée tout entière à la cause de la liberté, à l'établissement de notre nationalité, je ne
DES DEUX-SICILES
demande rien autre et ne veux rien que le droit de toujours dire la vérité, de la dire aux forts et aux faibles.
« Écoute-moi donc, peuple généreux de cette grande métropole : si j’ai droit à quelque chose de toi, crois à mes paroles. Ce furent toujours les ambitions personnelles qui furent la plaie et la ruine de notre patrie. Et elles le sont encore.
« C’est l’ambition personnelle qui a aveuglé le paperoi et l’a porté à s’opposer à ce mouvement national si grand, si noble, si pur... oui, si pur! et qui est unique dans l’histoire du monde.
« C’est le pape-roi qui retarde le mouvement de la complète libération de l’Italie. Le seul obstacle, le véritable obstaéle, c’est lui.
« Je suis chrétien et je parle à des chrétiens. Je suis bon chrétien et je parle à de bons chrétiens.
« J’aime et vénère la religion du Christ, parce que le Christ est venu au monde pour arracher l’humanité à la servitude pour laquelle Dieu ne l’avait pas créée.»
2 novembre.
Je n’ai plus désormais à m’occuper de la guerre : c’est maintenant Victor-Emmanuel qui la commande. Capoue s’est rendue ce matin au général piémontais délia Rocca. Hier la ville avait été bombardée vivement de quatre heures du soir jusque bienavant dans la nuit, par l’artillerie de l’armée régulière. Les canons des patriotes ne se sont pas mêlés à cette exécution terrible. La bombe est la dernière raison des puissances reconnues. Les flibustiers ne la connaissent pas.
Une heure avant le bombardement, salué d’unanimes acclamations, Garibaldi, avec ses volontaires, était descendu de Sant’Angelo et avait alxliqué l’autorité suprême.
6 novembre.
Les dernières dispositions du dictateur font plaisir à voir. 11 pense toujours aux autres, jamais à lui. Dans son ordre du jour sur la bataille du Volturne , il s’oublie avec une simplicité admirable. Il parle des Hongrois, des Anglais, des Français même; il vante tous ses généraux ; il signale en particulier la magnifique défense de Bronzetti, qui, à Castel-Morrene, avec une poignée d’hommes, a renouvelé la légende des Thermopyles et l’hyperbole de Mazagran. Mais* rien sur luimême, qui a été pourtant, de l’aveu de tous, le héros de la journée.
Aux Anglais protestants, qui n’avaient pas le droit, sous l’ancien régime, de posséder un temple à Naples et qui étaient forcés de prier en cachette, à huis clos, dans la maison de leur consul , Garibaldi vient d’accorder non-seulement la permission de se bâtir une chapelle, mais encore le terrain où cette chapelle va S’élever. Et il a annoncé ce don par les lignes suivantes :
« Dans un sentiment de reconnaissante gratitude pour les puissantes et généreuses sympathies de l’Angleterre, le dictateur considère comme une bien faible compensation pour tant de services que la grande cause de l’Italie a reçus de cette nation, de décréter que non-seulement la construction d’un temple sur le territoire de la capitale napolitaine est permise â ce
DUS DEUX-SICILES
peuple qui adore le même Dieu que les Italiens, mais que ce peuple est prié, de plus, de vouloir bien accepter, comme un don national, le petit espace dont il a besoin pour exécuter cette œuvre pieuse. »
Garibaldi donne à tout le monde et ne demande rien. 11 refuse la croix de l’Annonciade, ordre très-rare auquel est attaché le titre de cousin du roi. 11 n’aime pas, dit-il, cette quincaillerie royale. Mais il destine aux invalides de son armée un refuge au palais de Quisisana. Il attribue une somme de six millions de ducats au soulagement de tous les Napolitains qui ont souffert, dans les prisons ou dans l’exil, pour la cause italienne. 11 demande que ses olliciers soient maintenus dans leurs grades ; il demande que ses volontaires aient le droit de mourir avec les soldats réguliers du roi. 11 songe à tout le monde , dans la distribution des faveurs et dès places ; il donne au philanthrope Ranieri la direction de VAlbergo dei Poveri, récompensant ainsi l’un des plus grands écrivains et l’un des cœurs les plus généreux de l’Italie contemporaine. C’est surtout à l’attitude et à l’influence de Ranieri que l’on doit la résistance des Napolitains aux avances constitutionnelles de François II. Cette résistance unanime et courageuse a peut-être sauvé l’Italie.
Garibaldi s’occupe donc de tout le monde et n’oublie que lui. Dimanche, sur la place de Saint-Françoisde-PauIe, il a distribué à l’élite de ses braves, aux quelques-uns qui restent des mille qui le suivent depuis Marsala, une médaille d’argent offerte par la municipalité de Païenne. Cette médaille devait être inscrite de ce simple mot : A l'un des mille. On a modifié et développé l’inscription ; on a eu tort.
OARIBALDI. — CONQUÊTE
Les médaillés firent cercle autour du dictateur, qui leur dit ù peu près ceci :
a Jeunes vétérans, c’est parce que je vous connaissais que j’ai entrepris avec vous une chose que tout le monde croyait impossible. Je savais qu’avec des hommes comme vous, toujours prêts à mourir au nom de l’Italie, on pouvait tout tenter. L’œuvre impossible, vous l’avez accomplie. »
Jeunes vétérans, notez le mot. Il est charmant, et il est vrai. Ce sont presque tous des enfants, ces hommes!
« Tout pour eux , rien pour moi, » — voilà le mot éternel de Garibaldi. Si bien que son roi, ne sachant que lui offrir (il le nommera, dit-on, ne trouvant rien de mieux, général d’armée), vient de lui faire adresser le papier suivant :