DUS DUC X-SICI I.KK
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paysage (Smargiassi, Carelii, balizzi, etc.) ou dans les croûtes de dévotion. Ces dernières obtiennent quelquefois une entrée dans les églises. Quant à la statuaire, impossible. Vous savez qu’on mure les Venus au musée Bourbon. L’État ne commande aux sculpteurs que des feuilles de vigne.
Je ne veux pas parler des sciences ; je devrais raconter la lamentable histoire de Melloni, mort à la peine , sous le coup des persécutions. Quant aux lettres, il y aurait trop à dire. Le moindre article ayant un sens, qui avait passé sous les yeux de la police et sous les yeux des prêtres, sortait de cette double censure dans un état déplorable ; il n’y restait plus une idée, souvent même plus un mot.
Croiriez-vous que la révision biffait le mot eziandio, qui veut dire aussi, parce qu’il se terminait en dio, qui signifie Dieu : désinence impie ?
Restait la musique, le plus inoffensif de tous les arts. Elle florissait à .Naples, à l’avénement de Ferdinand. Le théâtre Saint-Charles était le premier du monde. 11 est maintenant tombé si bas qu’il fait honte au pays.
Le roi n’aime pas le spectacle.
Et ainsi de tout. Quand on compte les trente années de ce règne fatal, on est effrayé de le voir si vide. Des quais arrangés à Naples, de belles routes aux environs pour conduire aux résidences royales, quelques embellissements yàet là, deux ou trois châteaux restaurés, voilà tout. Mais les provinces n’ont guère de routes et la Sicile n’en a pas. Mais il n’y a ni chemins de fer sérieux, ni phares sur les côtes, ni hôpitaux bien tenus, ni prisons chrétiennes, ni rien de ce qui fait un grand peuple et un grand pays. Le télégraphe élec-
trique est à peu près confisqué par le gouvernement ; les trois quarts des dépêches privées sonl devancées par la poste... Et si je voulais parler de l’assistance publique, et si je disais, par exemple, en quelles mains sont tombés les secours envoyés récemment aux victimes des tremblements de terre... Et si je n’étais pas forcé, pour rester dans la vraisemblance, de voiler certaines vérités qui feraient horreur!...
Je résume en un mot la pensée du gouvernement : Tout pour le roi, rien pour le peuple.
7 mai.
Le peuple resta donc abattu, le roi debout.
Un jour cependant Ferdinand dut reculer devant la révolution victorieuse. Permanente en Italie depuis un demi-siècle, entretenue par les sociétés secrètes, irritée par les violences et les perfidies de tous les pouvoirs, rallumée à Naples et en Piémont dès 1820, dans les Romagnes après 1830, perpétuée à Florence par les poètes, à Turin par les historiens et les romanciers, répandue dans le clergé par l’ingénieuse utopie de Gioberti qui essaya de se réaliser au Vatican par un acte solennel de clémence, ramenée à Naples par le congrès des savants que Ferdinand II avait toléré, secondé même, dans un moment d’erreur ou d’oubli, la révolution se leva enfin aux premiers jours de 18/j8, armée de toutes pièces, tenant l’épée d’une main, la croix de l’autre, et entraînant dans sa cause un roi italien, un pape libéral ! La Sicile était insurgée, les provinces frémissantes , Naples enfin déjà debout :
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Pie IX avait pardonné, Charles-Albert jetait bas son masque. Ferdinand céda le dernier, mais il céda tout.
11 octroya la constitution la plus avancée qui eût jamais été donnée en Italie. Seulement il dit aux hommes du nouveau régime : Vous l’avez maintenant, c’est à vous de la conserver !
Ce mot n’a été compris que plus tard : il était plein de menaces. Le roi cédait à contre-coeur et ne voulait pas rester à la tète du mouvement. La constitution est à vous: à nous deux maintenant ! Tâchez de la garder, je tâcherai de la reprendre.
Telle fut la pensée de Ferdinand. Je ne suis ici ni • pour l’attaquer, ni pour la défendre. J’essaye seulement de l’expliquer. Le roi croyait au pouvoir absolu.
Il le regardait comme son droit, comme sa chose. C’était pour lui une propriété inviolable, autant que ses terres et ses millions. Les nouveaux venus qui venaient partager avec lui ce pouvoir, il ne les regardait pas comme des libéraux, ni même comme des républicains, mais comme des communistes. Le pays les appelait des patriotes, le roi les appelait des voleurs.
Or il n’y a pas de mesure à garder contre la force. L’usurpation organisée ne constitue pas un droit. Les concessions arrachées peuvent être reprises ; les serments forcés n’arrivent pas à Dieu. Suivant le raisonnement du monarque : J’ai reçu, pensait-il, de mes ancêtres un héritage que je dois transmettre intact à mes descendants. C’est mon devoir de roi, c’est mon devoir de père. Tous les moyens sont bons contre la violence. Œil pour œil, dent pour dent, c’est la loi suprême. Ils veulent m’abattre, ils seront terrassés.
Voilà l’explication de la conduite de Ferdinand en
12 GARIBAI.DI. — CONQUÊTE
18^8. Il cacha tout, et on le crut de bonne foi. Écoutons Barbarisi, ce noble vieillard qui, admis en présence du roi, osait lui manifester quelques doutes. « Ferdinand, levant les bras au ciel me répondit avec animation : — Don Saverio, j’ai juré la constitution et je veux la maintenir. Si je n’avais pas voulu la donner, je ne l’aurais pas donnée. — Je lui répondis alors que je me contiais à mon roi comme en mon Dieu, et en vérité j’avais été si touché de ses transports en faveur de la constitution qu’il m’était impossible d’y voir autre chose que sincérité et bonnes intentions.... J’eus occasion de suggérer à Sa Majesté que la peine de mort devait être abolie, plus particulièrement pour les délits politiques. Sa Majesté en convint avec moi et je lui donnai ma bénédiction. Sa Majesté me parlait fréquemment de Charles Poërio, comme étant le meilleur et le plus vertueux des hommes et comme le plus dévoué de ses sujets; tandis qu’il parlait de moi à Poërio dans des termes aussi flatteurs... Et cependant Poërio est maintenant dans les fers, et moi j’attends ma condamnation 1 . »
Ferdinand alla jusqu’à faire nier en chaire les arrièrepensées (jue lui prêtait la défiance publique. Le jésuite Liberatore insinua dans un sermon les paroles suivantes (15 avril 18£j8) :
« Le souverain ne s’est montré ni obstinément tenace ni précocement pliable. Il a différé, non refusé, jusqu’à ce qu’il lui fût démontré que la demande provenait du désir universel du peuple et non plus des
1. Barbarisi, écrit publié pour sa défense et cité par M. Charles Paya, dans son livre plein de faits sur Naples. ( Naples , 1130-1857, par Ch. Paya. — Paris, Laisné, 1857.)
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sollicitations isolées d’un parti. 11 a daigné accéder avec joie lorsqu’il était encore en son pouvoir de résister. Ainsi cela démontre clairement qu’il a fait le pas non par violence ou par appréhension, mais de sa propre, libre et sagace volonté. »
Cependant, tout en multipliant ces déclarations et en les publiant par tous les moyens possibles, Ferdinand retenait, consignait, isolait du peuple et travaillait en secret son armée. Il prenait ses mesures, il rassemblait ses forces, il armait ses châteaux. 11 excitait, d’autre part, les exaltés qui ont égaré depuis trente ans et compromis souvent les révolutions italiennes. 11 envoyait des agents dans les clubs pour exciter des désordres. Il poussait aux excès ce peuple ivre de liberté, qui sortait tout à coup d’un carême de trente ans pour entrer dans le carnaval révolutionnaire. 11 le faisait passer du jeûne à l’orgie, sachant bien que tous ces esprits, exténués par l’abstinence, ne supporteraient pas ces ripailles et ces débauches sans nom.
Un cercle soudoyé par l’Autriche répandait des proclamations incendiaires. Des hommes de police, des prêtres même ( il y en a qui l’ont confessé publiquement), travaillaient à dresser des barricades...
Le résultat de ces menées fut le coup d’État du 15 mai.
Je ne veux pas rappeler cette lamentable histoire ; elle est trop connue. Je ne dirai ni les ruses employées pour désarmer la nation, ni les communications pacifiques échangées avec le parlement , ni les protestations des Suisses pour rassurer la ville, ni le signal donné par un coup de fusil parti l’on ne sait
d’où, ni les horreurs commises après le combat : viols, pillages, incendies et massacres. Je n’aime pas ces histoires de sang...
« Moi aussi j’ai fait ma démonstration,» dit en riant le roi ; — et la reine : « C’est le plus beau jour de ma vie. »
Le lendemain, amnistie, charte maintenue, parlement rappelé malgré l’état de siège, foi gardée après la victoire : toutes les apparences de la droiture et de l’humanité. Vous savez le reste. Le parlement rappelé discuta d’un côté, pendant que le roi gouvernait de l’autre. Puis, un beau jour on ferma la chambre, on arrêta peu à peu les députés, les libéraux, les suspects; on les tint des années en prison préventive avant de les envoyer au bagne ou en exil; on supprima les journaux, on destitua les honnêtes gens , on rappela les autres, on disloqua les bancs' des députés, on releva le drapeau blanc des Bourbons, — et, pour en finir, on ôta le nom de Constitutionnel au Journal du royaume des Deux-Siciles. Ainsi sans coup d’état apparent, sans proclamation ni décret, le statut tomba bribe à bribe. On fit signer des pétitions aux fonctionnaires publics, suppliant qu’il fût abrogé. Ceux qui ne signaient pas perdaient leurs places , quand ils ne perdaient que leurs places. La nation ne bougea pas, la diplomatie laissa faire, et tout fut dit.
Alors commença le règne des Longobardi , des Peccheneda, des Orazio Mazza et des autres : les bastonnades, les tortures, et tout ce que vous lisez dans les journaux depuis dix ans. Rappelez-vous les lettres de M. Gladstone. 11 y est dit qu’à Naples (on a nié le chitfre, mais on ne l’a pas rectifié ; c’est donc un dé-
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menti sans valeur) le nombre des victimes politiques, entre proscrits, prisonniers et forçats, s’élevait, il y a peu de temps, à dix-huit mille 1 ommes.
Et le nombre des suspects monte à trois cent mille. Ces malheureux, surveillés par la police, ne peuvent dire un mot ni faire un pas qui ne soit noté. Confinés dans les villes ou dans les villages, exclus des emplois publics et même des professions libérales, ne pouvant obtenir ni passe-ports, ni diplômes, ni grades universitaires, privés en un mot de tous les droits civils : arrêtés à la moindre alarme, emprisonnés et relâchés par le bon vouloir d’un maire ou d’un argousin ; repoussés, abandonnés du monde que leur société pourrait compromettre, ils végètent misérablement et ne vivent pas. L’air libre est pour eux une prison ; la patrie, un pays d’exil.
Et ces trois cent mille infortunés sont les premiers et les meilleurs du royaume.
8 mai.
Tout cela pour rester roi absolu ! Ferdinand y est arrivé : il triomphe. Il fait tout dans son royaume, il est tout. Son ministère n’a d’autre mission que d’exécuter ses ordres. 11 n’y a pas d’ordonnance de police qui ne soit acceptée, sinon provoquée par lui. Il règle tout dans sa maison, dans celles de ses courtisans, dans tout son royaume. II faufile son bon plaisir jusque dans les plus petits recoins de l’administration. Il fait la pluie et le soleil, il fait la justice. C’est lui qui, l’an dernier, de Gaëte, a dirigé tout le procès de Salerne où l’on jugeait les complices de Pisacane et
G A RI B A LDI. — CONQUÊTE
l'équipage du Cagliari, et comme les magistrats de Salerne, appelés à la cour, s’étonnaient de la science et de l’habileté du monarque et le comparaient à Justinien , à Numa Pompilius et à Moïse: « N’est-ce pas, messieurs, leur dit le roi, que je ferais un bon procureur ? »
Ferdinand triomphe; il est vainqueur sur toute la ligne. Il a repris la Sicile et lui a mis un corset de force '. Il a repris les Calabres et les contient par des lois de fer. Il a réprimé toutes les tentatives d’insurrection qui ont suivi les mouvements de 18^8. Il s’est donné la gloire d’avoir inauguré, par son coup d’État du 15 mai, la contre-révolution universelle. Il a étouffé dans un guet-apens l’expédition de Pisacane. Par un miracle attribué à la Vierge Immaculée, il a échappé à la baïonnette d’Agesilao Milano. Il croit avoir mis Dieu de son parti, sa cause est sacrée. II a offert un asile au pape qui lui a donné le titre de pieux. 1! a reçu dans ses États le grand-duc de Toscane. Il a fait de sa forteresse de Gaëte un refuge j>our toutes les Majestés proscrites. 11 a payé de son argent, chez lui et ailleurs, toutes les réactions. Il a envoyé des soldats à Rome ; par un bonheur inouï, dépassant toutes les prévisions, il s’est donné raison contre son siècle. Il a relevé le premier son trône ; et par cette initiative
I. Voici une proclamation d’un général, à propos des insurgés do Messine : « Ils pourront impunément être mis à mort, non-sen- « lement. par la force publique, mais par quelque personne que « ce soit. Les primes suivantes sont, par ordre supérieur, accor- « dées à ceux qui les auront tués ou arrêtés, savoir : 300 ducats « à quiconque en aura mis à mort un, et 1 ,000 ducats à quiconque « aurait procuré son arrestation. »
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courageuse, a rétabli tous les souverains dans leurs droits. C’est, la France qui donne le signal des révolutions ; mais il a combattu, vaincu la France. 11 lui a rendu la monarchie ; si on l’avait laissé faire , il lui aurait, rendu le droit divin.
Je ne ris pas, voilà ce qu’on dit à Naples. Et on le dit avec vérité. Les cloches réactionnaires ont tinté partout, et c’est Ferdinand qui a donné le branle. 11 a épouvanté son peuple, et son peuple est pour lui. J’entends la majorité, la société immense, anonyme, moutonnière qui constitue le parti de l’ordre, et dont le baromètre est à la bourse. Le cinq pour cent monte souvent à 15 degrés au-dessus du pair.
Ferdinand a raison, et non pas seulement contre son peuple. Les puissances étrangères, révoltées de ce qui se passe à Naplés, ont conseillé au roi des réformes et des concessions. « C’est votre intérêt, lui ont- elles dit, et c’est le nôtre. En gouvernant comme vous le faites, vous appelez et vous perpétuez la révolution. »
Ferdinand a répondu en 1856, à Napoléon, comme il avait répondu dès 1830 à Louis-Philippe: « Je serai roi, je serai roi seul et toujours ! »
Et en etïet il ne pouvait céder. En s’amendant si tard, il eut désavoué tout son règne, déjà vieux d’un quart de siècle. Il ne pouvait justifier ses violences qu’en maintenant l’intégrité de ses droits. 11 devait se retrancher dans son inviolabilité, dans son infaillibilité royale. Il eût commis une faute grave en s’inclinant devant les conseils de l’Europe. En rendant la parole à son peuple, il se serait donné un juge : en convoquant un parlement, il aurait assemblé contre lui un tribunal. Contre le pays muet, il avait raison; il aurait
eu tort contre la nation consultée. Il répondit constamment, et avec beaucoup de bon sens, aux diplomates : « Une constitution à Naples, ce serait une révolution.»
La diplomatie voulut insister, Ferdinand continua sa résistance. Il écrivait dans ses journaux, en France et partout : « Mon pays est calme , mon peuple est heureux, mes fonds montent. Mon royaume est dans un état de prospérité qui me donnerait le droit de conseiller les autres. Je n’en fais rien cependant, je n’interviens pas en Kabylie ni dans les Indes. Je veux rester le maître chez moi. »
Alors la diplomatie se retira boudeuse et quitta Naples. Ferdinand la laissa partir sans se troubler. Il avait beaucoup de bon sens et sentait que de la part des puissances il n’avait rien à craindre. Elles étaient d’accord contre lui, mais ne s’entendaient pas entre elles. Divisées par certaines questions dynastiques, elles ne pouvaient s’unir pour le renverser. D’ailleurs on n’impose pas à coups de canon la civilisation moderne. Ferdinand s’endormit donc sur ses deux oreilles, et cette brouille diplomatique ne réussit pas même à provoquer dans Naples un simulacre de démonstration.
Ce fut ainsi que Ferdinand conserva le dessus, triomphant de son peuple et de l’Europe.
9 mai.
Oui, mais à quel prix? Nous l’avons déjà vu cruellement châtié dans les dernières années de son règne. Ce n’est pas impunément qu’on demeure en guerre
DES DEUX-SICILKS.
avec une nation. La vie du souverain devient alors un combat sans fin, une continuelle épouvante.
Dès 18ti8, en quelques jours d’angoisse, le jeune roi s’était changé en vieillard. Ses cheveux blanchirent tout à coup. Il avait trente-huit ans. Et depuis lors, il n’a plus vécu à Naples. 11 a retiré à son peuple les fêtes et les joies qu’il lui donnait autrefois, jusqu’à la musique militaire qui égayait son jardin royal tous les dimanches. Il boude, il sent qu’on ne l’aime pas. Il est plus captif que ses prisonniers politiques, il est plus exilé que ses proscrits. II rôde tristement de château en château ; il se cache à Casteliamare , à Caserte; il s’enferme l’hiver dans sa forteresse de Gaëte. Il vit misérablement, sans bonheur et sans plaisir. Pour arriver jusqu’à lui, ces derniers temps, il fallait passer par cinq ou six cordons sanitaires. Gaëte était en quarantaine : les diplomates n’y allaient plus. La baïonnette de Milano pendait toujours comme une épée de Damoclès sur la tête épouvantée du monarque. Il ne venait plus à Naples que pour certaines fêtes religieuses, et, sur son passage, les rues étaient pavées de sbires et de soldats.
Il parut un instant se réveiller, il y a quelques mois, à l’occasion du mariage de son fils, le prince héritier, avec une jeune et gracieuse duchesse de Bavière. Il accorda quelques grâces et tit un voyage en province; il promit qu’il se montrerait à Naples à son retour. Mais la province n’a pas de routes et l’hiver était rigoureux. Le roi dut marcher longtemps à pied dans la neige. 11 y prit une pleurésie qui devint pulmonie. Il ne put assister aux noces de son fils. On dut enfin le ramener mourant dans son lugubre château de Caserte.
11 souffre là toutes les tortures d’une lente agonie. Sa maladie repoussante l’a couvert de vermine ; il passe de convulsions terribles à une prostration plus affreuse que la mort. La reine veille à son chevet et ne laisse entrer personne. Le comte dq Syracuse, il y a quelques jours, a dû s’arrêter à la porte de son frère, gardée par monsignor Gallo, confesseur royal. Les médecins eux-mêmes ne peuvent voir l’auguste malade. La reine est là qui veille seule, et confisque les dernières volontés de son mourant...
U mai.
Hélas! on fait pis encore, on conspire autour de cet homme qui meurt. On songe à substituer au duc de Calabre, héritier légitime de la couronne et fils de Marie-Christine, le comte deTrapani, son frère cadet, fils de Marie-Thérèse, et plein de sang autrichien. A Foggia quelques forcenés ont agité des drapeaux blancs en acclamant le prince cadet et sa mère. — On sait pertinemment qu’ils avaient été soulevés par des employés du gouvernement. Il est positif aussi que cette émeute devait éclater en même temps à Lecce, à Bari, à Àvellino, à Campobasso.
11 est presque sûr que ces mouvements étaient préparés de longue main, depuis le voyage de la cour en province. 11 est probable que les intendants ou préfets avaient eu vent de la conspiration et qu’ils n’ont rien fait pour la prévenir. II est possible (on l’assure du moins) que les ministres de Naples n’aient pas été tout à fait étrangers au complot, à l’exception pourtant
DBS DEUX-SICU.EK.
de M. Bianchini, qui lient bon pour le prince héréditaire.
11 est certain que la police cherche maintenant à étouffer l’affaire, et que ni les séditieux ni leurs chefs connus n’ont encore été arrêtés. On a simplement appelé ici les intendants pour leur demander des explications ; l’un d’eux est venu en toute hâte et s’est justifié en un tour de main en dénonçant quelques subalternes. Pas un mot de tout cela dans les journaux du pays.
En attendant, la conspiration continue; des pétitions circulent en faveur du fils de la reine. Les autorités de province cherchent à gagner les altendibili (les suspects) en leur promettant une constitution à l’avénement de la branche cadette. Et quelques-uns de ces pauvres diables ont la bonne foi d’y croire. Des agents secrets embauchent des hommes du peuple et leur donnent trois carlins par jour, on devine pourquoi. Les bruits les plus injurieux sont répandus contre le duc de Calabre. El par malheur ces bruit;» ne sont pas tous des calomnies. Nous y reviendrons bientôt.
17 mai.
C’est un triste héritage que le roi mourant laisse à son fils. Voici la guerre dans l’Italie du nord ; elle peut se prolonger en révolution dans l’Italie du midi. Cette révolution, nécessaire pour constituer la confédération, ou, pour mieux dire, la nationalité italienne, il y a un seul moyen de la prévenir, c’est de la commencer et de la diriger. Il nous faudrait sur le trône
GARI B A LDI. — CONQUÊTE
de Naples un homme aussi courageux , aussi libéral, aussi franc sQrtout que Victor-Emmanuel. Le roi prochain sera-t-il cet homme?
Je n’ose l’espérer. Le prince héréditaire est une énigme encore. Il a vécu jusqu’ici dans l’ombre la plus épaisse, ignorant et ignoré. Détesté par la reine, négligé par le roi , à peine instruit par des militaires et soigneusement atrophié par une éducation cléricale, il ne connaît personne et ne sait rien. 11 a été dès son enfance emmené, d’exil en exil, loin de Naples, par la détiance et l’inquiétude boudeuse de Ferdinand. 11 ne connaît ni son pays, ni la nation qui sera son peuple. Il n’entend rien à la politique italienne; il est étranger à la question qui se débat sur les deux rives du Pô et du Tessin. Arraché violemment à sa vie monacale pour être lancé d’abord dans le mariage et puis à deux pas du trône, il se perd dans le dédale imprévu d’idées et de faits, d'intérêts et d’intrigues où il se trouve tout à coup , les yeux grands ouverts. Des hommes de toute espèce l’abordent sans doute et lui tendent la main ; mais chacun lui dit pour premier mot : Prenez garde!
— Prenez garde à la reine et à votre frère : ils veulent vous détrôner.
— Prenez garde à la France : elle combat sur le Tessin pour vous amener Murat.
— Prenez garde à l’Angleterre : elle convoite la Sicile.
— Prenez garde au Piémont : il veut absorber l’Italie.
— Prenez garde au comte de Syracuse : il rêve un 1830 et une branche cadette.
— Prenez garde à l’Autriche : elle vous entraîne dans l’abîme.
DES DEUX-SICILES
— Prenez garde à votre ombre : elle vous trahit !
Que peut-il résulter de tout cela? un extrême embarras et une extrême défiance. Tous ceux qui l’abordent le disent inquiet, farouche, replié sur lui-même et profondément malheureux.
Le trait saillant de son caractère est la piété filiale ; il montre pour son père une sorte de vénération. Il a peur de la reine, et la jeune princesse héréditaire, en lutte ouverte avec Marie-Thérèse, à cause de la compression morale que cette Maintenon maussade exerce à la cour, essaye de tourner en aversion l’effroi du prince. Mais elle n’y parvient qu’à moitié, ne pouvant le convertir à sa manière, en lui faisant aimer le plaisir.
La duchesse de Calabre adore la chasse , le cheval , et se permet, dit-on, la cigarette. — Le roi futur a sa chambre garnie d’amulettes et de scapulaires; il s’arrête quelquefois au milieu d’un entretien pour tomber à genoux, parce que c’est l’heure de ses dévotions. Figurez-vous le contraste! Ajoutez maintenant des vieillards renfrognés, des soldats rustauds, des légions de prêtres, la reine sinistre, le roi mourant, et vous aurez la cour.
Quelle promesse attendez-vous de ce funèbre entourage? 11 y a bien d’autres conseillers, mais tous se contredisent, et la camarilla reste en nombre, phalange serrée qui, reculant d’un pas, perdrait tout!
On dit le général Filangieri toujours en faveur; mais ce personnage, molesté par la presse étrangère et trop ouvertement désigné comme le chef du ministère futur, a cru devoir dissimuler son crédit en allant à Sorrente. On prétend toutefois que , dans sa villégiature, ses communications avec la cour ne sont pas
interrompues, et qu’il a déjà reçu du roi des instructions secrètes, une sorte de testament politique connu de lui seul.
Si le prince héréditaire écoute le comte de Syracuse, il s’alliera franchement avec le Piémont. S’il écoute le comte d’Aquila , il restera neutre. S’il écoute le reste de la cour, il attendra les événements et se décidera pour la politique des vainqueurs , condescendance fatale et tardive qui déjà plusieurs fois a perdu la cause libérale à Naples, après avoir manqué de perdre la dynastie et la royauté. Beaucoup de gens croient et espèrent dans ce roi futur, surtout à l’étranger et même dans les rangs de l’émigration napolitaine. Leduc de San-Donato lui écrit de Turin, le 16 avril, une lettre pathétique où il le supplie d’être Italien. Mais cette lettre, que j’ai sous les yeux, ne parviendra pas à son adresse, et nous risquons de rester à Naples longtemps encore sous ce gouvernement de prêtres défendu par des Suisses, qui humilie la dignité nationale et désespère les esprits sages autant que les cœurs généreux.
18 mai.
J 'ai longuement parlé des gouvernants : disons maintenant un mot du peuple.
11 ne faut pas croire que les Napolitains soient indifférents à la grande aventure italienne : des jeunes gens sont déjà partis, assez nombreux, pour le Piémont, et ils ont couru plus de dangers, déployé plus de ruse et d’audace , et trompé plus de surveillances pour s’échapper de leur pays qu’il ne leur en eût fallu pour s’évader d’un bagne. L’armée elle-même paraît bien
DBS DBUX-S1CII.E S. .’iô
intentionnée, et si elle n’est pas assez résolue pour tenter, comme en 1820, une insurrection militaire, elle a du moins, en partie, un vif désir de combats, une vieille rancune contre l’Autriche , un sentiment italien qui s’éveille et frémit déjà; les otticiers, les jeunes surtout, voudraient partir pour la Lombardie.
On me dit même que, chez les Suisses, il va un reste de vaillance et d’honneur qui se relève; ils ont honte, — un peu tard , il est vrai, — de n’avoir jusqu’à présent utilisé leur bravoure que pour servir les vengeances et le droit du plus fort; ils voudraient, m’assure-t-on, réhabiliter leurs armes et défendre une cause plus digne en des combats moins inégaux. Mais, malgré ces agitations, Naples est maintenant la ville la plus tranquille de toute l’Italie.
Cet état veut être expliqué, justifié peut-être : qu’on me permette de l’essayer en quelques mots. Et d’abord une insurrection est impossible en ce moment , non que l’audace et la mutinerie manquent aux Napolitains; ce sont eux qui ont commencé le feu en 1820 et en 18Zj8, et l'on connaît ce titre naïf d’un livre espagnol : Histoire clés trente-six révolutions de la trèsfidèle ville de Naples. Mais, en ce moment, ce n’est pas le parti révolutionnaire qui domine ici; les ltalianissimes se taisent ou deviennent muratistes; et ce qu’on appelle en Italie le quarantollesimo est une fièvre qui n’existe plus.
L’opposition n’a pas de chefs comme autrefois ; elle n’a que des mentors : esprits sages, modérés, patients, de l’école de Poërio et de Manin, qui la veulent légale pour qu’elle reste légitime , et la contiennent pour la conserver et la sauver. Or, ces mentors ont employé,
G A RIB A LDI. — CONQUÊTE
ces derniers temps, toute leur influence et toute leur sagesse pour empêcher à Naples un mouvement. Ils savent que ce mouvement serait aussitôt réprimé par la force, car les mécontents, composés de la minorité intelligente de la nation, armés seulement d’idées généreuses et de patriotiques ambitions , ne tiendraient pas longtemps contre les boulets et les bombes; ils auraient d’ailleurs contre eux ces innombrables conservateurs, cette société anonyme qu’on appelait un jour le parti de l’ordre, qui craint non-seulement les troubles, les guerres civiles et les Suisses, mais plus que les Suisses la populace des mauvais quartiers, les sanfédistes qui entrent dans les maisons derrière les soldats, centuplant le massacre et le pillage. Ces faits désastreux sont encore trop récents pour être oubliés.
Voilà une raison, mais il y en a une autre plus délicate. Le roi est toujours malade, et l’amélioration dont on s’était réjoui trop vite et trop haut n’a pas duré. Les derniers bulletins parlent de nouveaux désordres qui s’aggravent. Nous sommes donc à la veille d’un nouveau règne qui n’a pas encore annoncé son programme et qui le prépare dans l’ombre et dans le silence, au pied d’un trône vide, au chevet d’un roi mourant. Ce nouveau règne peut s’inaugurer par des réformes, par des alliances nationales, par des concessions spontanées à l’Italie et à la civilisation. Ce serait la solution la plus facile, la plus naturelle, la plus légitime et la moins compliquée de la question napolitaine.
A la veille de cette solution possible, et sans motif sérieux pour désespérer du nouveau prince, ne seraitil pas imprudent de le décourager et de l'effrayer par
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des soulèvements et même par des démonstrations prématurées? Si le mouvement réussit, c’est une victoire de la nation sur le prince; les concessions alors sont forcées, excellent prétexte pour les retirer plus tard. Si le mouvement échoue, c’est une victoire du prince sur la nation , excellent prétexte pour ne rien accorder du tout et persister dans un système de rigueur et de vengeance.
Tel est l’avis des sages, et non-seulement de ceux qui sont à Naples et qui ne veulent être ni emprisonnés ni exilés, mais même de ceux qui sont en prison ou en exil, et qui n’ont plus rien à craindre. Parmi ces derniers, je peux citer M. Scialoia, l’un des plus illustres émigrés de Naples, ancien professeur, ancien ministre, économiste éminent. Il vit maintenant à Turin, où il a obtenu la faveur et le crédit qu’il mérite. J’ai lu une lettre qu’il vient d’écrire à ses amis de Naples et qu’il a signée 1 ’Amico assenle, l’Ami absent. 11 leur conseille de se rallier au nouveau prince et de l’entraîner avec eux dans la politique italienne et libérale du roi Victor Emmanuel *.