FRANÇOIS
Avènement de François II. — L’amnistie. — Sédition des régiments suisses. — Circulaire de M. Filangleri. — Les nttendibiti. — Dépêclie de M. Eiliot a lord John Russell. — M. Ajossa; auecdotes. — Vols et brigandages. — Prisonniers de Santa-Maria-Apparente. — Nouvelles mesures de rigueur. — Travaux publics. — Toujours la corruption. — La camarilla. — Procès Compagna. — Autres dépêches de M. Eiliot. — Lettre de Garibaldi.
23 mai.
Première déception. Voici l’acte souverain du nouveau roi; acte adiehé ce matin dans toutes les rues de Naples :
« François II, etc., etc.
« Par le malheureux événement de la mort de notre auguste et bien-aimé père Ferdinand 11 , Dieu nous appelle à occuper le trône de nos augustes ancêtres. Adorant profondément ses impénétrables jugements, nous nous confions avec fermeté et implorons sa miséricorde pour nous accorder aide spéciale, constante assistance, pour accomplir les nouveaux devoirs qu'il nous impose, d’autant plus graves et dilliciles, que nous succédons à nn grand et pieux monarque, dont
DES DEUX-SICILES
les héroïques vertus et les mérites sublimes ne seront jamais assez célébrés.
« Aidé de la protection du Tout-Puissant, nous pourrons tenir ferme et prononcer le respect dû à notre religion, l’observance des lois, l’administration droite et impartiale de la justice*, la prospérité de l’État: parce qu’ainsi, selon les ordres de la Providence, le bienêtre de nos heureux sujets reste assuré.
« Et voulant que l’expédition des affaires publiques ne soit pas retardée,
« Nous avons résolu de décréter que toutes les autorités du royaume des Deux-Siciles restent dans leurs fonctions.
« Caserte, 22 mai 1859.
« Signé : François 11. »
Il n’est pas sans intérêt de comparer cet acte à celui du feu roi, donné à son avènement, le 8 novembre 1830.
u Ferdinand II, par la grâce de Dieu, etc.
<' Dieu nous ayant appelé à occuper le trône de nos augustes ancêtres, en conséquence de la mort de notre père très-aimé , de glorieuse mémoire , — en même temps que notre cœur est vivement pénétré de cette perte irréparable, nous sentons l’énorme fardeau que le suprême dispensateur des royaumes a voulu nous imposer. Nous sommes persuadé qu’en nous investissant de son autorité, Dieu n’a pas voulu qu’elle restât inutile dans nos mains, ni que nous en fissions un mauvais usage. 11 veut que notre règne soit un règne de justice, de vigilance et de sagesse, et que nous
accomplissions les devoirs que la Providence nous impose.
« Intimement convaincu des desseins de Dieu sur nous, nous ferons tous nos efforts pour cicatriser les plaies qui, depuis quelques années, affligent ce royaume.
« En premier lieu, étant convaincu que notre sainte religion catholique est la source principale de la félicité des royaumes et des peuples, notre premier et principal soin sera de la protéger et de la conserver intacte dans nos États, et d’employer tous les moyens en notre pouvoir pour faire observer ses divins préceptes. Nous comptons sur les évêques pour seconder par leur zèle nos justes préventions.
« En second lieu , nous tournerons notre ardente sollicitude sur une administration de la justice impartiale. Nous voulons que nos tribunaux soient autant de sanctuaires qui ne puissent jamais être profanés par les intrigues, les protections injustes, ni par aucun égard ni intérêt humain.
« Enfin la branche des finances réclame notre attention particulière. Nous n’ignorons pas qu’il y a dans cette partie des plaies profondes que l’on doit guérir, et que notre peuple attend de nous quelque soulagement aux charges que nous ont attirées les troubles passés. Nous espérons, avec l’aide et l’assistance de Dieu, satisfaire à ces deux objets si précieux pour notre cœur paternel, et nous sommes prêt à faire toute espèce de sacrifice pour y parvenir.
« Quant à notre armée, à laquelle depuis plusieurs années nous avons donné nos soins particuliers, nous reconnaissons qu’elle s’est rendue digne de notre estime, et nous espérons qu’elle nous donnera, dans
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toutes les occasions , des preuves de sa fidélité inviolable et qu’elle ne laissera jamais ternir l’éclat de ses bannières. »
Cependant , les optimistes font ce raisonnement : puisque Ferdinand, qui avait tant promis, a si peu tenu, François, qui ne promet rien, fera peut-être quelque chose.
17 juin.
François II n’a rien fait encore. Soumis aveuglément aux derniers conseils du roi mourant, et n’ayant montré jusqu’à ce jour qu’un sentiment profond , la piété filiale, François s’est courbé sous l’autorité de la reine douairière, Marie-Thérèse et de M. Troya, dernier ministre de Ferdinand. M. Troya est un homme plein de foi dans la divine Providence. Son avis, en politique, est qu’il faut prier.
Par malheur, l’opinion remue à Naples. A la nouvelle de notre victoire de Magenta, une démonstration de plus de deux mille Napolitains a vivement acclamé la France et l’Italie sous les balcons illuminés de M. Soulange-Bodin , notre consul, et de M. Fasciotti, consul de Sardaigne. Cette démonstration fut dispersée à coups de baïonnette; mais elle n’en fit pas moins très-peur au roi. Il ordonna donc à M. Troya d’aller prier ailleurs, et nomma Filangieri premier ministre.
En attendant les montagnes de réformes et de concessions que nous promet le nouveau cabinet, nous avons une amnistie, et quelle amnistie! écoutez et jugez.
Il y a trois décrets. Le premier ne concerne que les crimes communs ; le second rend leurs droits civils
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aux suspects, mais se garde bien de déchirer les listes où ils étaient inscrits : ces malheureux restent donc sous la surveillance de la police.
Voici enfin le principal décret concernant les délits politiques. Je vous en donne le texte même, et j’appelle toute votre attention sur cet article officiel.
« Il est fait grâce de la peine qu’il leur reste à subir aux condamnés aux fers, à la réclusion, à la relégation et à l’emprisonnement pour les délits politiques commis en 18^8 et 18/»9, condamnés non compris dans les décrets du 27 décembre 1858 etdu 18 mars 1859, selon les listes existant au ministère de grâce et justice. »
Voilà le décret cité mot à mot. Voici maintenant ce qu’il signifie.
Il exclut d’abord tous ceux qui se sont occupés de politique après 18Z|9. Ainsi les victimes de l’affaire de Mignogna, de Pisacane et de Milano (ces derniers ne sont pas même jugés encore !) restent dans les îles et dans les prisons.
• Le décret ne parle pas des prisonniers détenus par simple mesure de police. Ainsi , les quarante malheureux qui sont à Santa-Maria-Apparente (quelques-uns depuis trois, cinq et sept ans), les quarante autres qui attendent leur procès à la Vicaria et dans l’hôpital de San-Krancesco, les centaines et peut-être les milliers d’autres qui sont enfermés sans jugement, en province ou dans les îles, ne sont pas compris dans cette amnistie, et il faut un nouvel ordre du roi pour qu’ils soient libérés ou tout ad moins jugés.
Le décret ne gracie que les condamnés pour leur conduite politique en 1 8f|8 et 18Z|9. Or, le plus grand
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en
nombre de ces condamnés sont depuis dix ans en farte ou en exil. Ceux-ci ne sont pas désignés dans le décret, qui limite ses grâces à un certain ordre de peines (fers, prison, relégation, réclusion). Les fugitifs, condamnés en général comme contumaces (et quelquesuns à mort), sont également exclus de l’amnistie: il en résulte que l’émigration napolitaine, composée des meilleurs citoyens du royaume, n’aura rien à gagner à l’avénement du nouveau roi. Le général Ulloa, Scialoia, Mancini, d’Ayala, Imbriani, Tommasi, Pisanelli, Conforti, Leopardi, Spaventa, Amari, Giudici, Petruccelli, La Farina, Saliceti, Ferrara, Cosenz, de Meis, Dragonetti, je cite au hasard et je ne rencontre que des noms illustres ou honorables, continueront à souffrir sur la terre d j exil.
Ce n’est pas tout. Le décret écarte aussi de l’amnistie ceux qui avaient été nommés dans les grâces du feu roi. Vous n’avez pas oublié ce qu’étaient ces grâces : elles commuaient illégalement en déportation (peine qui n’existe pas dans les codes napolitains) les châtiments infligés à Poërio, à Settembrini, et à leurs cent vingt compagnons d’infortune. Elles les tiraient des bagnes pour les envoyer mourir en Amérique. Soixante de ces malheureux, déjà partis, ont légalisé leur situation et commué d’eux-mêmes, en débarquant en Irlande, leur déportation illégale en exil éternel. Le décret ne change rien à leur sort. Les soixante autres, qui ne sont pas encore partis, partiront peutêtre ; mais leur grâce, si c’en est une, est déjà décrétée depuis six mois, et ils ne devront pas leur exil, douloureuse faveur, à la générosité du nouveau prince.
Ainsi les condamnés récents, les proscrits, les fugi-
GARIBA LDI. — CONQUÊTE
tifs, les prisonniers déjà graciés par le roi Ferdinand, les détenus par mesure de police, etc., etc,, sont exclus des grâces contenues dans le décret d’hier. Or, les autres condamnés (à la prison, à la relégation, à la réclusion, etc.), ayant été déjà élargis soit pour avoir fait leur soumission, soit parce que, depuis dix ans, leurs peines doivent être expirées, il résulte manifestement de tout ceci (je ne sais s’il faut en rire ou en pleurer) : que pas un condamné politique n'est compris dans cette amnistie ' .
9 juillet.
J’ai aujourd’hui une horrible histoire à vous raconter : la sédition des soldats suisses. La voici en deux mots :
Vous savez que la libre Helvétie, honteuse du rôle étrange que jouaient ses citoyens à l’étranger, notamment à Rome et à Naples, avait déclaré que ces mercenaires seraient dorénavant des volontaires enrôlés de leur propre chef, et non plus un tribut d’hommes payé d’année en année, en vertu de honteuses capitulations. La dernière de ces capitulations, déjà rompue de fait, expirait légalement le 15 juin ou le 15 juillet, et le gouvernement annonçait qu’il avait pris des mesures pour que le nom de troupes suisses, les insignes des cantons et la croix fédérale fussent retirés aux mercenaires qui restaient à Naples.
1 . Le fait a confirmé mes déductions. Cette fameuse amnistie n’a libéré, de fait, qu’un très-petit nombre de prisonniers obscurs et dont la peine était déjà presque expirée. C’étaient des hommes du peuple, oubliés depuis dix ans dans les bagnes et les prisons lointaines ; on les croyait morts.
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Mais la situation de ces mercenaires était équivoque. Lorsque la Suisse, en 1869, exécutant les nouvelles lois fédérales, avait rompu ses engagements avec le feu roi Ferdinand, ce monarque avait répondu qu’il tiendrait les siens, et que, malgré la Confédération, il garderait et enrôlerait des Suisses à son service. Kn effet, les enrôlements continuèrent dans les cantons ou aux frontières, et, loin de diminuer, ils augmentaient de jour en jour, le gouvernement de Naples allant chercher ses Suisses en Autriche, quand l’Helvétie ne lui en donnait pas autant qu’il en voulait.
Ces pauvres diables s’engageaient donc, malgré la loi de leur pays, sur la foi de traités abolis de fait, et aux conditions garanties par ces traités qui n’existaient plus : une de ces conditions était précisément le nom et les insignes de troupes suisses que la Confédération v^nt de leur retirer. Chose incroyable ! en venant à Naples, ils se mettaient en insurrection contre leur patrie, ils la compromettaient dans l’opinion, et pourtant ils tenaient à elle. Ils vdulaient bien prêter la main aux violences du pouvoir, étouffer la liberté de la nation, mais à condition de le faire sous le drapeau de leur pays libre.
Aussi, l’autre jour, quand on leur retira leurs insignes et qu’on leur enleva leurs drapeaux pour leur imposer celui de Naples, ils se soulevèrent en masse et répondirent à coups de fusil.
La rébellion commença mercredi dans les casernes. Les soldats du 6 e régiment ne voulurent pas saluer le nouveau drapeau. Le soir et le lendemain, il y eut des balles échangées entre les Suisses.
Car, il faut le dire, depuis la guerre, la division
GAHIBA I.DI. — CONQUÊTE
était dans leurs rangs. L’entrée dans ces régiments d’un nombre assez grand de Tyroliens avait encore embrouillé les choses, si bien qu’avant-hier au soir, à propos de France et d’Autriche, de Welches et. d’Allemands, et à l’occasion des drapeaux enlevés, des coups de sabre et des coups de feu ensanglantaient déjà les casernes et les rues.
Mais l’exaspération étant à son comble, un certain nombre de soldats suisses, sortis avec armes et bagages du fort de Carminé, coururent aux quartiers des SS. Apostoli et de Santo-Potito, où, non sans fusillades, ils recrutèrent quelques renforts. Ils se rendirent alors devant les grilles du palais de Capodimonte en criant : Vive le roi! vive la Suisse ! Le roi leur fit demander ce qu’ils voulaient. Ils s’écrièrent, tout, d’une voix: « Ou qu’on nous rende nos drapeaux, ou qu’on nous laisse partir. » *
Le roi leur ordonna d’aller passer la nuit au Champ de Mars, leur promettant, pour le lendemain, sa réponse.
Les soldats allèrent donc passer la nuit au Champ de Mars où ils commirent (je ne les défends pas) des excès déplorables. Ils dévalisèrent des boutiques et des tavernes ; ils tuèrent même un cantinier.
Le lendemain matin, un de leurs anciens colonels (aujourd’hui général) vint leur ordonner.de poser les armes. Sur leur refus, deux canons postés là pendant la nuit furent démasqués et le Champ de Mars se couvrit de soldats, embusqués dans toutes les routes voisines. Et, chose horrible à dire, ces soldats étaient des Suisses : le troisième bataillon de chasseurs, et une partie du quatrième régiment. I n Suisse commanda
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le feu ; des canons suisses lâchèrent deux ou quatre bordées de mitraille ; des baïonnettes suisses achevèrent ou soumirent les survivants. Ce fut un monstrueux fratricide.
Les rapports les plus modérés accusent une soixantaine de blessés et vingt-cinq morts.
Un nombre de révoltés échappés au massacre ont pris le chemin de Rome ; mais ils seront sans doute arrêtés dans leur fuite ; on a lancé des troupes contre eux de partout. Une centaine de prisonniers attendent qu’on les fusille.
Telles sont les premières nouvelles de cette émeute ; il est singulier qu’à Naples ce soient les Suisses qui aient commencé le feu. Mais l’affaire n’est pas finie : il n’y a de tués ou d’enfermés qu’une très-petite minorité des mécontents. Les Suisses sont tous en ce moment claquemurés et gardés ; on les dit fous de rage. Le roi a pris peur et quitté Capodimonte, où les rebelles auraient pu s’emparer de lui, s’ils l’avaient voulu. On dit qu’il est allé hier soir s’enfermer à Gaëte, — mais on en dit tant!...
9 juillet, i heure.
Effrayé de la tournure menaçante que prenaient les choses, le roi vient de donner l’ordre que tous les Suisses qui ne voudront pas prêter serment au drapeau de Naples soient renvoyés dans leur pays. Ils partent en foule, en criant qu’ils reviendront dans quelques mois avec Garibaldi ' : Dieu le veuille!
1. Les Suisses sont partis dès lors peu à peu; il n’e.i est resté dans le pays que quelques centaines, incorporés plus tard dans
le me suis étendu sur ce fait : ne vous en élonnez pas. Outre la singularité et la gravité de leur état à Naples, il y a une question sérieuse, internationale, qui s’agite maintenant autour d’eux. 11 fut un temps où c’était un honneur pour la libre Helvétie de payer aux souverains un tribut d’hommes, et le lion de Thornwaldsen , qui rappelait l’héroïsme des montagnards contre la révolution et pour la royauté française, n’était pas moins glorieux pour la Suisse que l’ossuaire de Stanz ou la chapelle de Guillaume Tell.
Maintenant, les races ont marché ; les guerres sont regardées comme des fléaux même par ceux qui les soulèvent, et il y a des questions de moralité nationale qui sont mises au-dessus des vertus militaires par la conscience du siècle où nous marchons. Ce qui passait autrefois pour un honneur est maintenant flétri comme
les nouveaux bataillons de carabiniers légers. Ceux qui étaient dans les prisons n’ont pas été délivrés sans peine. Il y en avait pourtant d’innocents, quatre, entre autres, coupables uniquement de franchise et de loyauté. Ils s’étaient présentés sans armes à leurs chefs, pour leur déclarer qu’ils ne voulaient pas se joindre aux insurgés, mais qu’ils demandaient à retourner en Suisse. L’orateur fut mis au bagne pour huit ans, et ses compagnons pour quatre, tandis que les insurgés du Champ de Mars étaient déjà partis.
Voici le chiffre officiel des victimes du Champ de Mars : on releva 70 hommes, dont 33 étaient déjà morts. Des 37 autres, 21 seulement ont survécu.
Grâce à Dieu, ce sang versé n’a pas été inutile. Non-seulement les corps suisses ont été licenciés, mais ils ont obtenu les honneurs de la guerre, c’est-à-dire des gratifications et des pensions de retraite. Us ont dù cette faveur, ou plutôt cette justice, à la conduite courageuse de l’envoyé extraordinaire de la Confédération, M. le major Latour.
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une honte. Nous assistons à la dernière rupture de ces marchés déshonorants qui se contractaient autrefois sans scrupule. Rome et Naples, les deux villes les plus arriérées de l’Europe, sont les seules où subsistent encore ces prétoriens fournis par un pays libre, et il n’esl pas sans intérêt historique de suivre, dans ses tristes détails, l’abolition définitive d’un abus si longtemps toléré.
Et le fait est d’autant plus curieux qu’il aura des. suites terribles. La dissolution des Suisses entraînera tôt ou tard la dissolution de la monarchie. Prédiction prématurée peut-être; — notons-la toujours et laissons venir les événements.
30 juillet.
Victoire ! Un décret vient de paraître, ou plutôt une circulaire : la première que M. Filangieri nous ait communiquée depuis son avènement. Je vous avais bien dit que ce ministre préparait quelque chose dans le silence du cabinet, et qu’au moment où l’on s’y attendrait le moins, on verrait paraître en plein soleil quelque innovation courageusement promulguée. Enfin, grâce à Dieu, et peut-être aussi grâce à l’Angleterre, qui a maintenant toute une escadre dans notre rade avec un vaisseau amiral, le Marlborough (s’en va-t-il en guerre?), les réformes si longtemps attendues viennent d’être annoncées ; ce n’est plus un bruit, c’est un fait officiel.
De quoi s’agit-il? De constitution, sans doute? Pas encore, ne hâtons rien. Les Napolitains ne veulent pas de constitution ; vous le lirez dans toutes les feuilles
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sanfédistes. Tout au plus espèrent-ils le Statut de Bayonne, autrefois promis par Joseph, et conseillé, dit-on, par Ferdinand à son lit de mort; un parlement composé de cent membres, vingt militaires, vingt prêtres, vingt légistes, vingt notables, vingt députés élus par des électeurs élus à leur tour par le gouvernement, tous ayant voix consultative, mais non délibérative. Voilà tout ce qu’espèrent les Napolitains; mais sont-ils assez mûrs pour de pareilles franchises? Le pouvoir ne le croit pas ; aussi a-t-il commando dans les provinces des pétitions contre la Confédération italienne et contre le Statut, qu’on ne veut aucunement octroyer. Sur quoi portent donc les réformes? Sur les Suisses peut-être, qu’on va définitivement licencier? Au contraire, on en reçoit d’autres. Il se forme à Torre-Annunziàta de vastes entrepôts pour les recevoir. Il est vrai que cette fois ils viennent de Bavière (Petit-Jean venait bien d’Amiens pour être Suisse), mais ils n’en gardent pas moins leur nom de troupes helvétiques, la croix fédérale et les insignes des cantons. Ce n’est donc pas eux que regarde la circulaire, et ceux qui sont tombés sous la mitraillade n’ont pas même eu la gloire de laver leurs drapeaux dans leur sang.
La circulaire regarde alors les prisonniers politiques ? Pas encore ; elle ordonne bien d’assainir les prisons, mais elle ne parle pas de les vider. Santa-Maria- Apparente vient, il est vrai, de relâcher la moitié de ses détenus ; mais ces malheureux qui étaient là, quelques-uns depuis sept ans, par simple mesure de police, et qui attendaient l’instruction de leur procès, ont été relégués sans jugement dans l’ile de Capri.
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C’est une déportation préventive et indéterminée.
Ces réformes portent donc sur l’administration, sur la police? Pas encore; M. Filangieri n’est pas si pressé que cela. Il n’a pas encore eu assez d’influence pour faire destituer le préfet, son ennemi personnel. D’ailleurs, pour épurer l'administration, il faudrait d’un coup mettre sur le pavé plus de cent mille hommes. Trente ans de règne ont corrompu toute une génération. Le vol est devenu un droit et presque une garantie de l’ordre social : c’est la récompense des fidèles; c’est leur privilège et leur gagne-pain. On ne pourrait plus le châtier sans ingratitude, on ne pourrait le prévenir sans augmenter les salaires et grossir les impôts, car il faudrait payer ce demi-million d’employés de tout genre qui se payent tout seuls. Toute cette prospérité factice de l’État et de ses finances ne se soutient que par un système tolérant de concessions réciproques. Il faudrait, pour réparer tout cela... Mais je m’arrête, peut-être en ai-je déjà trop dit.
Quelles sont donc les réformes décrétées par M. Filangieri dans le premier acte public et avoué qu’il ait rédigé de lui-même et signé seul ? Le voici en trois mots, je n’invente rien et je ne ris pas; c’est dans le Journal officiel d’avant-hier :
Il y aura des visites de magistrats et de fonctionnaires publics dans les provinces, des phares sur le littoral. Les prisons seront reblanchies, des chapelles y seront élevées. On ne suspendra plus de linge le long de Margellina, à l’heure de la promenade. Enfin (c’est signé par le président des ministres et probablement décidé en plein conseil d’État ; je traduis littéralement de peur qu’on ne m’accuse de sottes facéties) :
■Î6 OARIBALDI. — CONQUÊTE
« Les directeurs des royaux ministères de l’intérieur « et de la police générale doivent se mettre d’accord « afin de pourvoir efficacement à la propreté de cette « ville, évitant particulièrement, parmi les nombreuses « inconvenances, quella inondazione serotina (je n’ose « traduire), aux abords du royal théâtre Saint-Charles, « et plaçant en des endroits opportuns des vasques à « nettoyer chaque matin, et, s’il le faut, plusieurs fois « par jour. »
6 août.
Voici un petit morceau officiel que je vous recommande : vous verrez comment sont interprétées et exécutées les lois nouvelles en ce bienheureux pays.
J’ai déjà souvent parlé des attendibili (suspects), sortes de lépreux parqués dans leurs villages et dans leurs maisons, épiés par tous les limiers de la police, n’ayant le droit de demander aucun diplôâne et par conséquent d’exercer aucune profession libérale, — et arrêtés, emprisonnés, relâchés sans motif, au moindre bruit, par mesure de sûreté publique. Et je vous ai dit qu’il y avait dans le royaume environ trois cent mille suspects.
Mais le jeune roi, dans un bon mouvement, a rendu leurs droits civils à ces attendibili. Les journaux ont fait grand bruit de cet acte de clémence et des milliers de libéraux, en province, ont voulu profiter de la bonne volonté du roi. Par malheur, en transmettant aux intendants l’acte royal, le ministère a cru devoir l’accompagner d’une circulaire tres-secrèle, dont on
DES DEUX-SICII.ES. 77
vient de me donner copie et que je signale à toute votre attention :
« Monsieur, si la clémence souveraine , par un dé- « cret royal du 16 courant, a voulu supprimer l’en- « combrement des listes trop nombreuses d' attendibili « et étendre sa main bienfaisante sur un grand nombre « de ses sujets, cela n’empêche point qu’on ne doive « tenir sans cesse éveillée une attention vigilante pour « prévenir les menées des mauvais. Il est donc néees- « saire de surveiller toujours les hommes dangereux, « qu’ils aient été ou non sur les listes des attendibili. « Et vous, sous votre plus stricte responsabilité, vous « êtes tenu d’avertir immédiatement l’intendance des « feuilles de route délivrées à ces hommes, soit pour « Naples, soit pour les autres provinces du royaume, « en précisant le lieu de leur destination ; et, lorsqu’ils « rentreront dans le pays, il faudra également en faire « un rapport immédiat. Toutes les surveillances regar- « dant les individus qui ne sont pas à confondre avec « ceux compromis dans les listes politiques des allen- « dibili pour les faits de 18I|8 et 1 8Z»9 restent pleine- « ment en vigueur. Voyez dope avec quelle sagacité « et délicatesse et dans quel profond secret vous aurez « à vous conduire en ces circonstances, et je m’attends « à vous voir répondre à la confiance dont a bien voulu « vous honorer la munificence de votre auguste soua verain. Je vous rappelle que votre responsabilité est « grave pour cette branche très-importante du service. « Veuillez m’accuser réception de la présente. »
1 er septembre.
Encore une circulaire très-secrète sur les attendibili.
CJ A R I B A 1. 1) I . — O O N Q U ft T B
Je vous la recommande; ces documents sont précieux pour l’histoire du pays.