‹ GaribaldiChapitre 7 sur 28 · MINISTÈRE DE POLICE · texte numérisé non relu

MINISTÈRE DE POLICE

(Très-réservée et à lui seul.)

« Monsieur l’intendant ,

« Maintenant, plus que jamais, il faut veiller pour « prévenir les menées des méchants. Vous avez donc « l’obligation de vous conformer, dans l’occasion, aux « règles suivantes, atin de prendre les déterminations « convenables, selon lés ordres souverains.

« 1° Toutes les fois que les suspects en politique « demanderont des cartes de passage, pour Naples ou « ailleurs, vous devez d’abord, par tous les moyens, « les décourager d’insister pour les obtenir, en vue « des périls auxquels ils s’exposent en face du gouver- « nement. Dans le cas où ils s’y obstineraient , en « s’abritant derrière le récent décret du 10 courant, « vous devez retarder la délivrance de ces cartes et « m’en avertir antécédemment avec la plus grande « célérité.'

« 2° Dans le cas où les suspects , par l’ettèt du dé- ■( cret cité, demanderaient les certificats nécessaires « pour subir des examens publics ou pour obtenir « des papiers autorisant l’exercice de professions ou « d’arts, ou pour tout autre but quel qu’il soit; ou « que, sous le prétexte du même décret, ces hommes « fussent proposés, par la faiblesse des décurionats «ou d’autres fonctionnaires municipaux , pour des « charges communales , vous devez procéder, tou-

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« jours d’accord avec moi, de telle sorte qu’il ne soit « jamais expédié aucun de ces documents sans avoir « d’abord demandé et obtenu, chaque fois, mon auto- « risation spéciale.

.« 3° Si l’un d’eux (des suspects) pensait à se rendre « ou à se transporter dorénavant en pays étranger, « vous devrez habilement, avec vos moyens, le faire « avertir qu’il pourra ditlicilement rentrer dans le « royaume, et si alors il persistait dans son intention, «( il faudrait en informer sur-le-champ notre ministère « et celui des affaires étrangères.

4° Il reste expressément entendu que toutes les me- « sures d’arrestation, éloignement, domicile forcé et « toute autre mesure de police, restent en pleine vi- « gueur pour toutes les personnes compromises à la « suite de paroles et de faits postérieurs à 1848 et 1849, « et elles restent en vigueur même pour ceux comte promis en 1848 et 1849, si elles ont été commandées « par disposition spéciale ou si elles le sont dorénavant « par des vues de précaution.

« C’est vous, monsieur l’intendant, qui serez stric- « tement et personnellement responsable de la moin- « dre déviation de cette ligne, et vous vous y con- « formerez précisément pour éviter d’énergiques « dispositions à votre charge, selon la volonté et les « ordres souverains.

« Signé : Casella. »

Notez que M. Casella est un honnête homme et ce n’est pas lui qui a rédigé ce papier. On le lui a présenté tout écrit et on le lui a fait signer de force.

GARIBAI. DI. — CONQUÊTE

M. Elliot à lord John Russell.

« Naples, 2 octobre 1859.

« J'ai profité de l’audience qui m’a été accor-

dée par le roi pour insister auprès de Sa Majesté, de la manière la plus sérieuse, sur les dangers résultant du mode d’administration suivi maintenant dans le pays.

« J’ai dit que ma conviction, qu’il est difficile de s’assurer du. véritable état des choses, et surtout pour les rois, auxquels leur entourage redoutait de dire de fâcheuses vérités, me donnait le courage de faire connaître à Sa Majesté les dangers attachés à la conduite dans laquelle le gouvernement semblait décidé à se maintenir. Je lui ai dit que les récentes arrestations à Naples avaient produit un sentiment voisin de la panique, accompagné d’un senlimentde profonde irritation, et quoique Sa Majesté dît qu’elle ne considérait pas l’état intérieur du pays comme étant aussi critique que le jugeait le public, j’ai fait remarquer qu’il était naturel pour le public de croire que rien, si ce n’est le sentiment d’un danger imminent, ne pouvait avoir conseillé et ne pouvait justifier les nombreuses arrestations qui avaient eu lieu à Naples, à Palerme et à Messine.

« J’ai dit que je savais que quelques-uns de ses ministres continuaient de soutenir qu’il n’y avait pasde mécontentement général dans le pays, et que l’inquiétude était entretenue par l’agitation d’un petit nombre d’esprits turbulents; mais je l’ai priée de ne pas se laisser égarer par des allégations de cette nature, parce qu’il

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m’était impossible de mettre en doute, en consultant les rapports que j’avais reçus de toutes parts, que le mécontentement ne fût si universel et si profond que des mesures de conciliation ou de répression étaient devenues nécessaires.

« Je lui ai représenté que les premières mesures pouvaient encore être efficaces, et que des concessions faites aux demandes modérées du pays pourraient lui ramener la tranquillité à l’intérieur et la sympathie de l’étranger ; tandis que s’il était résolu de refouler les sentiments dominants par des mesures violentes, Sa Majesté avait à calculer la force dont elle disposait et à peser mûrement le risque qu’elle courait, avant d’adopter une politique qui, si elle échouait, devait amener des résultats dont il était impossible de prévoir la portée, et pourrait la priver de toute chance de secours ou de sympathie de l’étranger.

« J’ai dit que si ceux qui avaient été arrêtés ' pouvaient être convaincus de conspirer contre le trône de Sa Majesté, l’irritation qui existait maintenant contre son gouvernement cesserait aussitôt, et que, partant, la seule politique qui semblait maintenant pouvoir être suivie avec avantage était de les mettre en jugement sans tarder. J’ai ajouté que, s’ils pouvaient être reconnus coupables, leur condamnation serait accueillie comme

une justification de leur arrestatipn ; que s’ils étaient •

1. La police de Naples avait fait arrêter tout à coup, sans raison ni prétexte avoué, les' premiers gentilshommes de Naples : le prince Torella, le marquis Bella, le marquis d’Afflitto, les barons Genovese, Giordano, etc., — sans compter des hommes éminents, dans le barreau et dans les lettres : MM. Ferrigno, de Filippi, Perez, Capece, Latro, etc...

acquittés, ils pourraient être immédiatement mis en liberté, et que, dans l’un comme dans l’autre cas, le gouvernement serait censé avoir agi d’après la conviction de leur culpabilité; mais que, d’un autre côté, si ces personnes n’étaient pas mises en jugement, Sa Majesté devait s’attendre à ce que le public considérât les arrestations qui ont eu lieu comme des actes purement arbitraires, dirigés non pas contre des conspirateurs, mais contre des opinions.

« J’ai dit encore que la signification extrême attachée au mot de « révolutionnaire » par quelques ministres de Sa Majesté avait créé des inquiétudes dans mon esprit, et j’ai laissé à Sa Majesté le soin de juger s’il était juste ou équitable de considérer comme con- ■spirateurs des hommes qui pouvaient se croire en droit de chercher entre eux des mesures pour ramener la constitution qui leur avait été solennellement garantie, qui n’avait jamais été formellement révoquée, et qui pouvait, par conséquent, être considérée comme étant encore strictement la loi du pays.

« J’ai terminé en priant Sa Majesté de croire qu’il m’était extrêmement pénible de toucher à des questions qui devaient lui être désagréables, et que rien n’aurait pu m’y décider si ce n’est la conviction de l’intérêt porté par la reine et par son gouvernement au bienêtre du royaume, à la prospérité de Sa Majesté Napolitaine et de sa dynastie. J’ai déclaré qu’en voyant Sa Majesté Napolitaine Sur la pente d’un abîme, à mon avis, je ne me pardonnerais pas d’avoir négligé de l’avertir sur les dangers vers lesquels la poussaient les avis d’aveugles conseillers.

« Sa Majesté ne parut pas offensée du langage que

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j’avais tenu , et se déclara pleinement satisfaite de la bienveillance du gouvernement de Sa Majesté.

« J’espère que Votre Seigneurie m’approuvera de m’être exprimé si librement avec le roi ; mais quoique Sa Majesté soit si constamment entourée de conseillers à vues étroites et hypocrites, qui la mènent à sa perte, et que je ne puis me flatter de l’espoir que mes conseils aient pu produire beaucoup d’efl'et, je crois avoir bien servi les désirs du gouvernement de Sa Majesté en faisant tous mes efforts pour empêcher le roi de persévérer dans un système qui, suivant toute probabilité, fera naître des complications dont personne ne peut prévoir la solution. »

6 décembre.

Les arrestations dont parle M. Elliot à lord Russell sont des exploits d’Ajossa, l'un des hommes les plus violents, frustes et mal léchés du royaume. Par sa stature, il dépasse tous les autres hauts fonctionnaires et quand il signe un papier quelconque, il écrit son nom de Luigi (Louis) avec deux g. Très-galant du reste et assez probe.

Il était autrefois préfet de Salerne et s’était fort distingué lors du fameux procès sur l’affaire du Cagliari. Et comme il se montrait d’ailleurs brutal et lourd, mais juste, il fut appelé par François 11 à la direction des travaux publics. Cette charge, qui est une sinécure dans ce pays, ne lui suffisant pas, il convoita la police, et, pour l’obtenir, inventa cette fameuse conspiration, et provoqua ces fameuses arrestations qui ont tant ému la diplomatie. M. Casella,

directeur de la police et honnête homme, n’ayant pas voulu tremper dans ces violences, fut écarté brusquement du cabinet, et M. Ajossa prit sa place. Mais les violences ayant déplu à la diplomatie , on en rejeta la faute sur M. Governa, préfet de police, qui les avait déconseillées. Et après avoir pris la place du ministre, M. Ajossa prit également celle du préfet.

Voici maintenant ,* sur son administration , une poignée d’anecdotes :

— On vient d’arrêter un libraire , parce qu’il avait chez lui un livre de Gioberti : un Traité d’esthétique ! On vient d’arrêter un étudiant, parce qu’il lisait la Science de la législation du fameux Filangieri, père du général qui est en ce moment premier ministre. Notez bien que ce livre est le principal titre de gloire de la famille et que, sans .lui, le fils du grand homme ne serait certes point au pouvoir.

— Le second fait que) j’ai à vous raconter est la mort de TrevisAii*, qui avait été le chef ou du moins le mentor de l’opposition modérée. Élève et ami de l’historien Carlo Troya, et défenseur de ce guelfisme plein d’illusions qui , avant 18 & 8 , avait rêvé la résurrection de l’Italie par le pape, M. Trevisani s’était montré, cette année, tout à fait hostile aux idéës antidynastiques des partis français et piémontais, et s’était borné, pendant la guerre qui favorisait les espérances les plus avancées, à formuler des vœux plus timides en faveur d’une monarchie constitutionnelle sous le sceptre des Bourbons. A Naples, la modération est punie plus sévèrement que la violence, peut-être parce qu’elle est plus dangereuse. Après la paix, M. Trevisani fut arrêté et relégué à Avellino, malgré

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ses prières : il savait que l’air de cette ville lui était fatal. Il y prit, en effet, la fièvre, et il vient d’en mourir. C’était un libéral dans le sens anglais, et un honnête homme.

— Le troisième fait est l’arrestation d’Antonio Ranieri, l’auteur de la Ginevra et d’une Histoire d’Italie; romancier élégant , philanthrope courageux, historien convaincu, prosateur de premier ordre. Déçu dans toutes ses espérances, M. Ranieri vivait depuis plus de vingt ans hors de la politique; il ne s’était pas même mêlé au mouvement de I8/18. Cette année-ci, pendant la guerre, il s’était tenu à l’écart, se croyant à l’abri des persécutions dans sa retraite studieuse. Il se trompait. Une médaille* vient d’être ou va être frappée à Florence à l’honneur de M . Vieusseux, l’un des hommes de ce temps qui ont le mieux mérité de l’Italie. Cette médaille n’étant pas un hommage politique, mais un remercîment tout littéraire au fondateur deVAntologia et de YArchivio storico, revues historiques et archéologiques, M. Ranieri écrivit son nom sur la liste des souscripteurs et des admirateurs de M. Vieusseux, son ami de trente ans. Une lettre de remercîments venue de Florence fut interceptée à la* poste de Naples et motiva l’arrestation d’Antonio Ranieri. L’illustre écrivain a été bientôt relâché , grâce à de hautes protections. Mais je suppose que M. Cousin souscrive à une médaille offerte à M. Buloz, l’un des fondateurs de la Revue des Deux Mondes et son directeur, que diriezvous si , pour ce crime , on retenait à Paris, ne fût-ce qu’une nuit ou deux, M. Cousin à la préfecture de police ?

— Quatrième fait : on a fermé l’imprimerie de

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M. Brutus Fabbricatore parce que son frère, M. Aristide Fabbricatore , est soupçonné d’avoir été pour quelque chose dans la publication d’un journal clandestin, il Piccolô Corriere di Xapoli. Averti du péril qui le menaçait, Aristide s’est sauvé à Florence; le pouvoir s’en venge sur Brutus. « Votre imprimerie « restera fermée (on l’a dit formellement à ce dernier) « jusqu’à ce que votre frère soit venu se mettre à la « disposition de la police. » Ceci n’est pas un bruit, mais un fait positif et connu.

Serait-ce à cause de leurs noms républicains qu’on poursuivrait ainsi ces deux hommes? J’ai l’air de plaisanter, mais je pose sérieusement la question. La justice, il y a quelques mois, a été impitoyable contre un moine, parce qu’il s’appelait Agesilao, comme Milano. «.

— Cinquième fait : c’est la disgrâce d’un mien ami que j’ai rencontré hier dans la rue de Tolède. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, je lui demandai pourquoi. Il avait été arrêté un beau soir et tenu deux ou trois mois en prison. Après quoi, le préfet l’avait appelé et lui avait dit : Le roi vous fait grâce. — De quelle peine ? demanda le malheureux. — De celle que vous méritez. — Pour quel crime? — Vous devez le savoir.

Après quelques instants de discussion, l’homme gracié comprit que sa détention était la suite d’un malentendu. On l’avait arrêté à la place d’un homonyme.

— Sixième fait : le roi passait, l’autre jour, dans une rue éloignée, lorsqu’un homme s’approcha de sa voiture et lui jeta un paquet non cacheté. 11 faut dire.

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à la louange du jeune souverain, que, s’il ne gouverne pas, il accorde, du moins, de son propre chef, beaucoup de grâces et de faveurs, pourvu qu’elles n’aient rien de commun avec la politique. Croyant donc recevoir quelque nouvelle pétition , François II s’empressa d’ouvrir le papier : il renfermait une jolie collection de rubans tricolores.

Rentré au palais, le roi appela sur-le-champ M. Ajossa, et lui ordonna d’arrêter le coupable, en indiquant à peu près son signalement. Le directeur de police se mit aussitôt à l’œuvre , et fit saisir au hasard quatre individus qui pouvaient ressembler à la description royale. Seulement, comme il ne convenait pas de confronter ces malheureux avec leur auguste accusateur, M. Ajossa eut l’ingénieuse idée de les faire photographier pour les soumettre, en effigie, à l’investigation du prince. Mais le prince, après avoir examiné les quatre épreuves, déclara qu’aucune d’elles n’offrait la moindre ressemblance avec le démagogue qui avait jeté le paquet incriminé. M. Ajossa sortit consterné de l’audience, et s’empressa... de laisser les quatre hommes en prison. Ils y sont encore.

— Un dernier fait (c’est seulement pour abréger que je m’en tiens là, mon sac est loin d’être vide) :

Un jeune homme que nous connaissons tous à Naples, de vue ou de nom, M. Adolfo Farina, était arrêté sous l’imputation d’avoir envoyé à sa sœur, en province, une copie manuscrite de la proclamation de l’empereur aux Milanais. Plus heureux que beaucoup d’autres , son procès fut instruit et porté devant la cour criminelle. La cour l’acquitta hardiment , per non esservi, luofjo a procedimenlo penale (parce qu’il

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n’y avait pas lieu à des poursuites pénales). Mais le gouvernement ne s’est pas trouvé d’accord avec la cour criminelle, et, malgré l’arrêt d’acquittement, malgré les protestations du jeune homme, il vient de le faire déporter dans l’ile de Ponza.

Cependant, malgré ces inconcevables rigueurs, j’ai le regret d’annoncer à M. le directeur Ajossa que sa police est fort mal faite. Et j’en ai de grosses preuves sous la main. — Un officier dq, marine a reçu , l’autre jour, une de ces assignations de brigands qui épouvantaient autrefois ce beau royaume. On lui ordonnait de payer telle somme au porteur, sans quoi il serait poignardé dans la rue. Cet officier était peut-être sans reproche , comme Bayard , mais il n’élait pas sans peur. 11 paya donc, pour n’être pas poignardé. Ceci, assurément , est un peu fort au xix® siècle.

Enfin l’on vient de dévaliser, pour la seconde fois depuis un an, l’église de la Madone-des-Grâces.

Le premier vol (il y a quelque dix mois) avait fait un bruit formidable. Le feu roi, qui régnait alors, avait lancé une circulaire foudroyante, où ce sacrilège était flétri comme un crime public. Tous les commissaires de police s'étaient vus destitués d’un coup, comme complices du fait, et condamnés à rester sans place jusqu’à ce que les objets volés fussent rendus à la Madone.

Le roi s’étant calmé, une seconde circulaire annonça plus tard que les commissaires rentreraient en fonctions , les objets ayant été retrouvés. Mais on n’avait rien retrouvé du tout. Voilà de ces faits qui ne se voient qu’à Naples.

Cependant, l’un des commissaires, nommé Rou-

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