‹ GaribaldiChapitre 8 sur 28 · DES DEUX - SH,' IJ. R S · texte numérisé non relu

DES DEUX - SH,' IJ. R S

geôle (Morbilli , en napolitain) , ayant déclaré que s’il eût dirigé la police dans le quartier de Montecalvario (où s’élevait l’église volée) , le crime ne s’y serait pas commis, on confia l’inspection de ce quartier au commissaire Rougeole. Ce qui n’a point empêché les voleurs de retourner avant-hier dans ladite église, et d’y recommencer leur pillage sacrilège : seulement, cette fois, ils n’y ont rien laissé du tout.

31 décembre.

11 çst maintenant constaté que l’assassinat avorté de M. Maniscalco, directeur de police à Païenne, n’est d’aucune sorte un crime politique. M. Maniscalco, l’Ajossa sicilien, avait beaucoup d’ennemis personnels. 11 y a dix ans qu’il est au pouvoir : on lui reproche bien des violences. Je ne parle pas des tortures difficiles à prouver, mais je sais qu’on attribue à ce policier l’usage de jeter en prison le père, la mère, la • femme ou les enfants d’un contumace et de les garder jusqu’à ce que le malheureux se livre. Système atroce et qui justifierait le poignard, si la vengeance était jamais un droit. Pour ne pas finir tristement l’année , je vous annonce les heureux bruits qui courent dans l’air : on nous promet pour demain , non-seulement un baisemain à la cour, non-seulement une illumination au théâtre et dans les rues, mais des grâces qui rendraient enfin la liberté aux hommes détenus, quelques-uns depuis sept ans, par simple mesure de sûreté publique. Il en restait dix, relégués dans l’île de Capri; on les appelait les décemvirs. Ils y sont encore.

Il y a, de plus, dans la prison de Sarita-Maria-Appa-

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rente onze hommes enfermés sans procès, sans jugement, depuis trois ans et plus, comme complices d’Agesilao Milano. Le plus coupable d’entre eux se nomme Dramis : c’est un gendarme. — Son unique crime est d’avoir connu le régicide et d’avoir dit de lui , en plein conseil de guerre : « C’est un homme d’honneur. » Pour cette parole courageuse, Dramis n’a pas seulement été jeté dans un cachot, mais on a muré ce cachot autour de lui , pour le rendre plus étroit et plus horrible. Je n’invente rien, j’ai vu cela de mes yeux. Ces onze malheureux subissent toutes les tortures. 11 y a parmi eux des prêtres grecs : ils se plaignent d’être aflamés. Un de ces prisonniers est incarcéré au secret et ruiné jusqu’au dernier sou par cette longue détention, pour avoir parlé à Dramis!...

Outre ces prétendus complices du régicide, la prison de Santa-Maria-Apparente a reçu , ces jours derniers, nombre de détenus nouveaux enfermés par M. Ajossa. Ce fonctionnaire aspire à la gloire de Josué , il voudrait arrêter le soleil.

Il a dit textuellement à l’un de ses subordonnés que les rigueurs actuelles dureraient jusqu’à l’expiration du congrès.

Parmi les nouveaux hôtes de Santa-Maria-Apparente, on compte quelques jeunes gens qui étaient allés à Ischia pour s’embarquer sur un brigantin et pour sortir du royaume. Us furent dénoncés et arrêtés : la police les accuse d’avoir voulu s’enrôler dans l’armée de la ligue de l’Italie centrale; ils répondent qu’ils n’en voulaient rien faire, mais seulement aller chercher fortune dans l’Italie du Nord.

DKS DBUX-SICI I.RS,

1 er janvier 1860.

On n’a relâché ni gracié personne.

14 janvier.

Il se passe en ce moment, à Naples, les faits les plus contradictoires et les plus singuliers. D’un côté, des rigueurs étranges , l’arrestation du consul sarde, M. Fasciotti , assailli et fouillé par erreur, en pleine rue, par des gendarmes, et relâché ensuite avec mille excuses par M. Ajossa; l’arrestation de M. Pandola qui est mis au secret et ne peut voir sa mère ; l’arrestation de M. Compagna, soupçonné d’avoir chez lui des papiers qu’on n’y trouve pas et détenu pour ce fait avec un honorable ecclésiastique qui vivait dans sa maison — et même avec son portier qui n’était qu’un pauvre diable. Les provinces sont gouvernées avec plus de violence que jamais, les arrestations s’y multiplient de jour en jour; on défend aux jeunes gens de venir faire leurs classes à Naples : j’en connais un qui, pour ses études médicales, est réduit à Técole de Salerne où il ne peut se procurer de cadavres ; il est pourtant fort innocent en politique et ne lit pas de journaux.

Et à côté de ces faits que j’atténue, pour n’être pas accusé d’invraisemblance , il y à une extrême hésitation dans le gouvernement et une terreur évidente. L’armée des frontières est renforcée, les enrôlements à l’étranger se poursuivent avec un zèle presque fiévreux; le pouvoir demande à grands cris des hommes. On complète le 13 e bataillon de chasseurs, diminué

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par le licenciement des Suisses; on forme deux bataillons de carabiniers, avec des Autrichiens et des Bavarois auxquels on fait un pont d’or. On promet aux colonels étrangers la solde des lieutenants généraux du royaume et la solde des généraux de brigade aux lieutenants-colonels. Chaque homme qui consent à s’engager reçoit plus de cinquante ducats; on lui paye son voyage depuis Feldkirch et Bregenz; on lui promet tous les avantages offerts autrefois aux Suisses et le pain blanc qu’on refuse aux soldats du pays. On presse les levées dans le royaume, comme s’il était menacé de nouvelles conquêtes, ou comme s’il voulait en faire pour son propre compte, ou comme s’il voulait refouler à lui seul cette Italie nouvelle qui descend de jour en jour et menace de l’envahir.

Ainsi , d’un côté , de nouvelles violences et , de l’autre, de formidables précautions, et cependant, je le répète , une hésitation croissante , d’étranges concessions faites à la France , une défense formelle intimée aux prêtres de parler en chaire sur les questions du jour, et de vagues promesses de réformes, d’amnisties, d’améliorations, renouvelées de temps en temps et répandues par la télégraphie, pour faire prendre patience à l’Europe. Les étrangers sont ménagés, caressés même, la diplomatie est enivrée d’encens, la cour s’amuse, le roi se montre et parait de bonne humeur.

On est prêt pour le congrès, bien qu’on n’y croie pas : M. Canofari , qui va retourner à Turin jusqu’à la convocation des plénipotentiaires, disait l’autre jour qu’il ne pensait point aller jamais à Paris. Le ministère inoccupé reste dans le provisoire et l’État flotte à la

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dérive , sans que personne au monde, en cet abandon universel , puisse pressentir où nous allons, lit pendant cette incertitude prolongée, les fonds baissent, le commerce languit , l’industrie chôme, les chemins de fer attendent (M. Bayard, qui est ici pour obtenir la prolongation de la ligne de Salerne , a été presque mal accueilli à la cour), les phares ne s’allument pas, les ports ne se creusent guère , les prisons tardent à s’ouvrir , les exilés restent en exil , le temps est dur et le peuple souffre.

24 janvier.

Agitation en Sicile , mouvements à Trani , inquiétudes en Basilicate et en Calabre , mauvaise humeur dans l’armée , mauvaises dispositions dans le clergé , qui prêche contre Napoléon et contre Victor-Emmanuel : tous ces symptômes de dissolution s’aggravent. Naples sent déjà qu’elle ne peut se défendre seule et demande secours à l’Autriche , qui intervient frauduleusement dans ses affaires , témoin le document suivant, que je vous donne pour ofiiciel :

« Ordonnance à tous les chefs des autorités du cercle et des prètures du Tyrol et du Vorarlberg : au directeur R. et I. de police et aux podestats d'innsbruch, Bolzano, Trente , Rovercdo , concernant le recrutement de sujets autrichiens pour l’armèc royale de Naples.

« En suite de la demande de la légation napolitaine tendante à ce qu’il soit permis de recruter dans les États impériaux de l’Autriche des volontaires pour

!M G A RI B A LDI. — CONQUÊ T K

l’armée napolitaine, les ministres R. et I. des affaires extérieures, de l’intérieur et de la police, et le commandant R. et 1. supérieur de l’armée ont résolu de commun accord, conformément à une dépêche du ministère R. et I. de l’intérieur, en date du 31 décembre, n° 3,173, de satisfaire à cette demande sous les conditions suivantes :

« I. Il est accordé au gouvernement napolitain le droit de recruter dans les États autrichiens, comme volontaires, les individus

« a. qui ont déjà satisfait personnellement au service militaire , •

« b. qui ont été libérés du service au moyen de la taxe d’exemption ,

« c. qui ont dépassé l’âge requis pour le service militaire , et n’étant pas désignés pour se présenter ultérieurement ;

« d. ceux enfin qui ont été déclarés pour toujours incapables, si toutefois il s’en trouve de capables dans cette catégorie.

« II. Le bureau principal de recrutement sera établi à Vienne et dans les autres villes capitales, notamment à Rude, Prague, Lintz, Gratz, Salzbourg, Innsbruck; on pourra créer des agences. Le dépôt principal pour • l’embarquement des recrues est à Trieste.

« III. Le recrutement se fera sans bruit et on évitera l’encombrement des recrues dans les agences. Les recrues seront internées dans les locaux de recrutement jusqu’à leur départ et envoyées à Trieste par petits groupes, et leur embarquement aura lieu une fois la semaine ou le plus tôt possible.

« IV. Aux officiers et sous-officiers de recrutement,

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il est interdit de porter des distinctions militaires; ils devront être vêtus en bourgeois. S’ils sont du dehors, ils seront traités comme tous les étrangers, qui, munis de papiers, séjournent en Autriche.

« Leurs noms et ceux des agents de recrutement, ainsi que toute modification dans le personnel du recrutement, seront notifiés aux autorités militaires et civiles.

« V. Aux individus engagés on remettra des passeports à l’extérieur valables jjour la durée de l’engagement (h années).

« VI. Pour la conservation de l’ordre dans les locaux de recrutement et pendant le voyage , les commandants du recrutement et les préposés au voyage pourront requérir la coopération des agents de la sûreté publique, excepté toutefois pour la poursuite et l’arrestation des déserteurs.

« 11 ne faut pas oublier que l’exécution de cette mesure doit avoir lieu avec la plus sévère discrétion , et qu’il est inutile de demander des renseignements ultérieurs.

« Innsbruch, le 11 janvier 1860,

« Pour Son Altesse Impériale :

« Baron Francesco de Spiegelfelde ,

>< Conseiller aulique I. et R. »

• 1 8 février.

Le journal officiel contient un long rapport de M. Ajossa, directeur des travaux publics, sur l’état des chemins de fer entrepris par l’État, dans le royaume de Naples. Ce rapport constate qu’après vingt ans

d 'activité laborieuse le chemin de fer de Rome ne va encore que jusqu’à Capoue, c’est-à-dire à une vingtaine de milles de Naples, et que les travaux qui doivent le porter à la frontière et qui devaient être achevés à la fin de l’année dernière sont encore loin d’être terminés. . .

Mais ce rapport a cela de bon, qu’il montre une certaine préoccupation du gouvernement pour les chemins de fer, que M. Ajossa n’hésite pas à qualifier de découverte miraculeuse ( portenloso trovato ) de notre temps. On n’aurait point imprimé cela sous l’ancien règne. Ce rapport a de plus provoqué certains ordres très-précis du roi pour l’accélération des travaux, la construction du fameux pont sur le Volturne, l’examen des lignes concédées à des particuliers et des concessions nouvelles à octroyer pour compléter (compléter est joli : commencer serait mieux dit) le réseau des voies ferrées du royaume.

Encore des demi-mesures, des promesses à longue échéance, et des phrases pompeuses pour donner le change à l’étranger! Tandis que la France et l’Angleterre, c’est-à-dire l’Europe unanime, conseillent des réformes et des concessions, le gouvernement ne croit échapper au péril qu’en appelant son peuple récalcitrant sous les armes. En ce moment même, il ne faudrait qu’un battement de tambour pour faire crouler la dynastie. Et cette dynastie, qui pourrait se sauver encore en cédant, regimbe et s’opiniâtre dans sa résistance obstinée. Je vous écris au son des trompettes et des chapeaux chinois qui précèdent les troupes au Champ de Mars. Il y a aujourd’hui grande parade militaire avec exercice à feu : toujours des uniformes et

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des manœuvres. On croit former ainsi des défenseurs de l’autel et du trône. On forme une soldatesque ennuyée qui ne se battra pas.

La marine aussi préoccupe le pouvoir. On annonce un formidable équipement de chaloupes canonnières, et l’on ne trouve pas de bois pour en commencer la construction. Ce pauvre Borbone, qui vient d’être lancé, parait avoir déboisé tout le royaume.

Cependant les levées continuent et se poursuivent avec une extrême rigueur. Il s’est passé avant-hier un fait curieux à signaler ; il montre bien les mœurs du pays et la fatale influence du dernier règne. Le feu roi était fort indulgent pour les hommes corrompus ; il n’en voulait sincèrement qu’aux convictions libérales. 11 portait respect et donnait de l’Excellence aux rares hommes d’honneur qui l’ont servi , mais il aimait et tutoyait les Scapins, qui n’ont jamais manqué dans ses ministères ; il disait en riant à tel secrétaire d’État : « Tu es le plus grand coquin de mon royaume. » Quand le vol était trop violent et trop scandaleux, il chassait quelquefois le voleur, mais ne l’envoyait point au bagne; au contraire, il le plaçait à la consulte d’État. Le bagne était réservé à Poërio, à Settembrini , aux probités et aux courages inflexibles.

Il est résulté de ce système que les petites fourberies, les fraudes, les concussions n’ont jamais cessé d’être à l’ordre du jour. Tout se paye à Naples, et il n’est pas un employé du gouvernement qui ne reçoive des particuliers un prix quelconque pour certaines faveurs obtenues, même quand ces faveurs sont des droits. Mais ce sont presque toujours des passe-droits. Ainsi , les médecins attachés au conseil de révision

OH

pour le service militaire sont tous ou presque tous soudoyés par les familles des recrues. Au lieu d’acheter un remplaçant, on achète un médecin. Il examine son homme et lui décerne un brevet de maladie incurable. La science a tant de ressources! Elle aurait su exempter du service (avant la guerre) tout un régiment de zouaves et l’envoyer à l’hôpital.

Le gouvernement s’est aperçu de ces menées et n’a rien fait pour les punir : cela n’en vaut pas la peine. Mais il a joué au plus lin avec les corrupteurs et les salariés. Avant-hier, tout à coup, sans crier gare, au moment où le conseil de révision s’est assemblé , il a mis tous les médecins à la porte et en a fait Venir d’autres. Cette mesure a amené des rapports très-satisfaisants sur l’état sanitaire de la ville. Les jeunes gens de cette levée se portent beaucoup mieux que ceux des levées précédentes depuis trente ans environ.

21 février.

C’est aujourd’hui le mardi gras; je n’ai jamais vu Naples aussi triste. Pas un masque dans les rues, pas une femme aux balcons; le ciel gris s’est mis de la partie : on pourrait se croire à Londres. Autrefois, à pareil jour, des chars bariolés couraient tout le long de Tolède, échangeant entre eux ou avec les balcons ouverts et peuplés une grêle de dragées et une averse de fleurs. Maintenant un carême incessant assombrit la ville. Des ordonnances de police ont interdit, à mots couverts, le carnaval. Nous continuons à porter le deuil du feu roi qui, depuis douze ans, était mort pour son peuple.

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Le nouveau souverain avait paru, au commencement de l’hiver, assez enclin à la joie. On le rencontrait dans les rues , on l’applaudissait au théâtre , on assurait même qu’il permettrait des bals à la cour. On comptait sur la nouvelle reine pour rajeunir cette maison boudeuse. On croyait la cour de Ferdinand vaincue à jamais par l’influence de la jeunesse et de * la beauté. Ces illusions ont vécu le temps d’un rêve.

Vous ne savez pas à Paris ce que c’est que la camarilla, cette société secrète et terrible qui, composée d’hommes perdus, de vieillards tombés, de cerveaux obtus, d’opinions ridicules et impossibles, a pourtant une patience, une ténacité, une force d’inertie qui, depuis quarante ans , résiste à l’Europe et écrase le pays. A la France, à l’Angleterre, à l’itàlie, au vœu national, cette société n’oppose qu’elle-même et triomphe, dans sa décrépitude, de tous les efforts jeunes et généreux. Elle a contre elle, à Naples, une partie de la cour, la jeune reine, les oncles du roi, tous les hommes d’État de quelque valeur, toute la diplomatie étrangère (excepté le nonce du pape et le ministre d’Autriche), toutes les classes lettrées, tous les hommes d’esprit et les hommes d’honneur, — et, seule ainsi contre tous, elle écarte les uns, frappe les autres, séduit et corrompt les faibles, exile ou tue les forts, et dure, et règne ! Elle a enveloppé le roi dans ses toiles d’araignée ; elle l’étourdit et l’épouvante par cette fantasmagorie révolutionnaire de séides armés et de spectres rouges qu’elle fait danser sans cesse autour de lui. Et le roi ne va plus au théâtre, il ne donne plus de fête, il s’arme et il prie. « Si vous passez la frontière, vous perdez votre dynastie,» lui disait l’autre

jour un de ses parents. Il a répondu : « J’aime riiieux perdre mon trône que mon âme. »

On lance contre ce jeune prince épouvanté de faux régicides. L’un d’eux, il y a quelque temps, sur le quai de Cliiaia , s’est attaché des deux mains à la voiture royale : on me dit que, depuis ce jour-là, la jeune reine ne veut plus sortir. Plus récemment, la police a fait arrêter un individu déclarant qu’il voulait attenter à la vie du roi. Il s’est trouvé que cet homme, au contraire, appartenait aux bandes les plus attachées au trône et à l’autel , et qu’il était connu de plusieurs ministres.

Telle est l’influence de la camarilla. Elle gouverne tout, jusqu’à la magistrature. Et, à ce sujet, j’ai un fait scandaleux à vous raconter, sur lequel j’appelle toute votre attention.

Je vous ai parlé de l’arrestation du baron Pietro Çompagna , un des jeunes hommes les plus estimés de la noblesse napolitaine. 11 est le beau-frère du marquis Del Carretto. Cette haute protection lui a fait ol>tenir non sa grâce, mais son jugement. C’est une grande faveur ici d’être jugé ; les prisons regorgent de gens qui l’implorent en vain depuis nombre d’années. M. iPietro Çompagna fut donc admis à coniparaitre devant la cour criminelle. C’est vendredi dernier que l’accusation a été proposée dans la chambre du conseil. C’était le procureur général en chef, M. Nicoletti, l’un des hommes les plus acharnés de la réaction, qui avait été chargé du réquisitoire. Eh bien ! le prévenu était si manifestement innocent de toute peccadille politique, les dénonciations invoquées contre lui avaient si peu de puissance et de valeur, que M. Ni-

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coletti lui-même, désarmé par l’évidence, concluait à la mise immédiate en liberté de M. Compagna.

Vous croyez que les juges adoptèrent ces conclusions? Pas le moins du monde. L’acte d’accusation était un verdict de non-culpabilité, mais la camarilla ne se rend pas à ces justices éclatantes. Le président de la cour reçut à temps une lettre ministérielle de M. Ajossa, directeur de la police. Cette lettre avertissait la cour que M. Compagna était inscrit depuis 1850 sur la liste des altendibili (suspects), et réclamait contre lui toutes les rigueurs de la justice. Et ici j’ai deux choses à faire remarquer : en premier lieu, que M. Compagna, étant fort jeune, était encore un enfant à l’époque indiquée par M. Ajossa; en second lieu, que le roi François II, à son avènement, avait accordé une absolution plénière à tous les suspects de son royaume. Mais ces raisons ne suffisent pas pour arrêter le zèle de la camarilla. Les juges effrayés n’osèrent plus adopter les conclusions du procureur général. Ils n’osèrent pas non plus poursuivre un prévenu déclaré innocent par son accusateur lui-même; ils ordonnèrent donc sa mise en liberté, mais sous caution et avec résidence forcée à poste fixe, en cas d’éléments futurs de culpabilité.

M. Compagna commença par payer la caution, qui est de 200 ducats ; vous croyez qu’après avoir encaissé l’argent on le laissa libre? Pas le moins du monde. Une seconde lettre du directeur de la police vient d’empêcher son élargissement. C’est ce qu’on appelle ici posar l'empara; cela s’appelle, en français, violer la justice. Les gouvernements absolus ont toujours des lois contre les lois.

J’ai à vous raconter un fait plus déplorable encore. Notez que je ne répète pas ce que je lis, dans les livres et dans les journaux, sur les cruautés de la police. Je ne confirme ni ne combats les assertions des autres sur la torture, par exemple , à Naples et en Sicile : horreurs qui remplissent én France , et surtout en Angleterre, des volumes entiers. Je dis seulement ce que je vois et ce que je sais pertinemment ; c’est assez poignant, assez barbare.

11 s’agit d’un employé du chemin de fer, jeune homme marié , père de trois enfants. En décembre 1859, il avait eu une dispute avec un homme de police et s’était porté sur lui à des voies de fait. L’argousin, comme c’était son droit, alla se plaindre à son commissaire, et le commissaire, nommé Primicile Carafa, fit arrêter le soir même l’employé du chemin de fer. Le malheureux, conduit au commissariat, fut enfermé dans la chambre où passent la nuit ceux qu’on arrête, et là, sans défense, assailli par trois sbires, dont l’un était celui qu’il avait frappé , il subit des traitements que je n’oserais répéter dans notre langue. Qu’il me suffise de dire qu’à la suite de ces honteux sévices, le patient dut subir une opération horrible : la castration.

Eh bien ! après ces violences, il s’est adressé inutilement douze fois à diverses autorités, pour obtenir justice ; le procureur général lui-même a repoussé sa plainte et refusé formellement de lui donner satisfaction: Ce n’estqu’au treizième recours qu’il est parvenu à se faire écouter ; le commissaire de la préfecture, M. Lubrano, vient d’ordonner l’arrestation des trois sbires.

DES DEUX-SICII.ES. KM

M. Elliot à lord John Russell.

(Reçue le 8 mars.) o Naples, 2 mars 1860.

« Mylord,

« Il y a peu de temps, j’ai eu l’honneur d’envoyer à Votre Seigneurie copie d’une circulaire du ministre de la police ordonnant aux agents d’arrêter sans hésitation toutes les personnes tant soit peu suspectes. Le gouvernement s’est depuis déterminé à faire un pas en avant, et hier on a arrêté des hommes qui ne peuvent être soupçonnés d’avoir pris part à aucune conspiration.

« Je ne puis préciser à Votre Seigneurie le nombre exact des personnes arrêtées, bien que j’aie entendu dire qu’il y en avait eu beaucoup dans la classe moyenne et dans le peuple. Mais, parmi mes amis et connaissances, j’en puis compter cinq, tous appartenant aux plus grandes familles, qui ont été arrêtés ou n’ont échappé à la police qu’en se cachant. Ce sont le prince Torella, le marquis Bella, son frère, le prince Camporeale, le duc Proto et le marquis Vulcano.

« Le prince Torella reçut une lettre qui l’invitait à se rendre à la préfecture de police ; il le fit, ne se doutant de rien, et lorsqu’il y arriva, on lui dit qu’il était arrêté et qu’il fallait être prêt le lendemain à quitter le royaume. Le prince ne fit aucune résistance, et demanda seulement à retourner chez lui faire ses préparatifs et prendre congé de sa mère, qui est fort âgée. Cette permission lui fut refusée, et il ne put pas non plus savoir de quel crime il était accusé.

OAR1BALDI. — CONQUÊTE

« L’arrestation du prince, cependant, qui, dans les circonstances, n’était justifiée par rien, produisit un tel effet sur toutes les classes, que la même nuit on lui rendit la liberté et on lui permit de retourner chez lui. On nous dit maintenant qu’il y a eu erreur. Le marquis Bella, son frère , a pu échapper à la police , mais il a reçu l’ordre de quitter le royaume.

« Le prince Camporeale réussit également à se cacher, et a depuis été autorisé à rentrer chez lui. Pour lui, comme pour le prince Torella, on dit que l’ordre de son arrestation n’a été donné que par méprise.

« Le duc Proto et le marquis Vulcano ont été arrêtés et exilés sans instruction ni jugement.

« Les deux marquis Monte-Rossi , MM. Valla, de Simone, les deux MM. de Filippi ont été exilés de la même manière.

« MM. de Filippi sont l’un jurisconsulte et l’autre employé du gouvernement ; tous deux ont de la famille et ne la faisaient subsister que par le fruit de leur travail. Voilà deux familles sans pain et obligées d’avoir recours à la charité. — Hier, dans l’après-midi et pendant la nuit, la ville a été parcourue en tous sens par des patrouilles ; les troupes ont été sous les armes, mais il n’y a eu aucun trouble, bien que le gouvernement affirme qu’il a des preuves positives qu’il devait y avoir une manifestation dangereuse et qu’une proclamation séditieuse avait été affichée.

« Si l’existence des complots et des conspirations paraît évidente au gouvernement , cette existence est loin d’être prouvée pour tout le monde. Mais on ajoute foi aux dénonciations des espions , et les accusés, sans qu’on les ait entendus, sans jugement, reçoivent

DES DEUX- SI CI LES

ior»

l’ordre de partir pour l’exil. — J’informerai Votre Seigneurie, par le courrier de mardi, des démarches que j’ai faites dans le vain espoir d’amener le gouvernement à cesser de suivre une voie qui , s’il continue, le conduira à la perte de son royaume et à la ruine de sa dynastie.

« J’ai l’honneur, etc.

« Signé : Henry Elliot. »

« Naples, 3 mars 1860.

« Mylord, j’ai saisi la première occasion qui m'a été offerte de voir M. Carafa et de m’informer auprès de lui de la cause des arrestations dont je vous parlais dans ma dépêche d’avant-hier. Je lui ai demandé si le pays était dans une situation assez critique pour justifier de semblables mesures dirigées contre des hommes que l’on ne pouvait pas sérieusement soupçonner de complot ou de trahison.

« M. Carafa m’a répondu, comme il l’avait déjà fait antérieurement, que le gouvernement n’éprouvait aucune inquiétude, mais qu’il avait été informé, à ne point en douter, que les partisans de l’annexion à la Sardaigne avaient l’intention de faire une manifestation qu’il eût été nécessaire de dissiper par la force, et que les mesures auxquelles je faisais allusion avaient été prises pour empêcher l’effusion du sang. Son Excellence allégua ensuite d’un air de triomphe la tranquillité qui règne depuis hier, comme une preuve de la supériorité du système suivi par le gouvernement.

« Je lui répondis que si le gouvernement napolitain avait la preuve d’une conspiration contre la loi, il ne

10fî G A RT B A L DI. — CONQl'ftTE

pouvait point être blâmé d’avoir fait arrêter des conspirateurs ; mais que j’étais bien convaincu qu’il n’avait aucune preuve contre les personnesqui, au lieu d’être publiquement jugées par un tribunal où l’on aurait pu prouver leur innocence ou leur culpabilité , ont été transportées ou exilées sans examen et sans jugement.

« M. Carafa me répliqua que le gouvernement était décidé à agir ainsi ; car, bien qu’il eût des preuves suffisantes pour lui-même de la culpabilité des personnes arrêtées, il n’y avait pas une évidence telle que cette culpabilité pût être prouvée devant un tribunal. — En un mot, lui répondis-je, vous êtes résolus à accepter comme preuves décisives les dénonciations des espions que vous n’osez pas mettre face à face avec les accusés. Sans aucune apparence de honte, M. Carafa me dit que telle était l’intention du gouvernement, qui, me répéta-t-il, tout convaincu qu’il est de la culpabilité des accusés , ne pourrait pas la prouver légalement.

« Je lui demandai alors s’il pensait qu’un homme comme le prince Torella pût être le chef d’une démonstration séditieuse, mais puérile; il me répondit qu’il ne le croyait pas, et que l’arrestation du prince avait été une erreur à laquelle on avait remédié aussitôt-que possible.

« Je priai M. Carafa de ne pas me dire que l’on pouvait arrêter, par erreur, un homme comme le prince Torella; que la seule erreur était de s’être trompé sur l’effet produit par cette arrestation sur le public. Je demandai si le prince Camporeale, qui se cachait en ce moment, était un homme dangereux. M. Carafa me répondit que je pouvais dire au prince qu’il

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pouvait rentrer chez lui sans crainte d’être inquiété.

« Je dis alors que le marquis Bella avait été informé que, s’il se rendait de lui-même ici, on lui remettrait ses passe-ports pour qu’il pût passer la frontière, mais qu’il n’osait pas se mettre entre les mains de la police, car l’innocence n’est point un protecteur dans un pays où il n’est pas permis à un accusé de se défendre.

« M. Carafa m’autorisa à porter au marquis Bella la promesse qu’il lui serait permis de quitter le royaume.

« J’employai tous les arguments possibles pour essayer de persuader au gouvernement d’abandonner la route fatale dans laquelle il s’est embarqué, et je fis spécialement remarquer que, dans un moment où l’administration n’a pas de chef, tout l’odieux des mesures adoptées retombe sur le roi lui-même : je conclus en disant que j’étais convaincu que la perte de Sa Majesté et de sa dynastie était inévitable si elle n’écoutait pas des conseils plus> sages, et je priai M. Carafa de vouloir bien demander au roi une audience pour moi, afin que, si la catastrophe arrive, je ne puisse me reprocher dé n’avoir pas fait tout ce qu’il dépendait de moi pour sauver un souverain inexpérimenté d’une ruine imminente.

« M. Carafa me promit de transmettre au roi ma demande, mais je n’ai point encore reçu de réponse. Les ambassadeurs français et anglais ont tenu le même langage que moi.

« J’ai l’honneur, etc.

« Signé : Henry Elliot. »

M.lc baron Brenier, ministre de France, est allé aussi,

de son côté, présenter au roi ses humbles remontrances. L’autre jour, dimanche, il attendit longtemps et inutilement audience dans un salon du palais. Après mille ambages et mille excuses pour gagner du temps, on vint dire au di plomate que Sa Majesté ne se trouvait pas.

— Il parait, dit en souriant M. Brenier, que Sa Majesté est perdue.

Le général Sabatelli, qui était là, répliqua finement :

— Rassurez-vous ; elle n’est qu 'égarée.

Les deux mots sont authentiques, je les tiens d’un témoin écoutant.

19 mars.

Noùs avons maintenant un nouveau ministère ; le prince de Cassero devient président du cabinet, mais M. Ajossa reste à la police. Filangieri quitte décidément la place, après une campagne désastreuse où il a perdu sa réputation. Appelé au pouvoir par la diplomatie, qu’il s’était attachée par de belles promesses, il a mis tout son zèle à ne pas les tenir et s’est fait remarquer au ministère par l’obstination de sa résistance à toute idée de progrès et de nationalité. Encore s’il avait affermi par là le trône de son maître ! — Mais au contraire il n’a fait que l’ébranler et le déshonorer. De concert avec Ajossa, l’enfant perdu de la police, il a rendu presque inévitable la chute de cette dynastie, déjà déracinée aux trois quarts par le règne fatal de Ferdinand. La Sicile s’agite et je crois bien que le Piémont la mène : la terreur de Garibaldi dont nous nous moquions naguère n’était pas aussi folle et prématurée qu’elle le paraissait aux hommes désespérés de l’opposition. Nous sommes à la veille

ÜRS DEUX-SICILBS.

d’un soulèvement, — peut-être même d’une catastrophe.

28 mars.

On a beaucoup parlé de l’intervention de François II dans les Romagnes; réminiscence de Robert Guiseard. — Tous ces bruits sont maintenant tombés. Cela ne veut pas dire qu’ils aient été de pures inventions , de folles rumeurs publiques. Nous savons maintenant qu’il y avait à la cour un fort parti pour cette aventure, et que le souverain inclinait à l’écouter. C’étaient d’abord les ultramontains,’ dont la principale vertu, vous le savez, n’est pas la prudence, et tous les don Quiehottes de la bonne cause, les chevaliers de la croisade, qui regardent par-dessus les moyens. Ils auraient précipité le royaume et la dynastie à sa perte pour faire quelque chose en faveur du Vatican. 11 y avait, de plus, les ennemis du Piémont, aveugles dans leur rancune.

Un nombre considérable de courtisans n’ont pas encore pris leur parti de ce grand triomphe italien qui déconcerte toutes leurs prévisions et montre la folie de leur prétendue sagesse. Ils avaient détourné le jeune roi de toute alliance avec l’Italie en lui annonçant que Solferino n’était qu’une chimère et Villafranca seule une réalité. Ils allaient plus loin, ils prédisaient la restauration prochaine de l’Autriche en Lombardie. Ils rappelaient l’exemple du roi Ferdinand, qui, seul un moment contre lTtalie et contre l’Europe, n’avait pas attendu les journées de juin pour faire son 15 mai et pour inaugurer la contre-révolution.

Et ils conseillaient de persister dans cette politique d’isolement et de résistance.

Mais en voyant le Piémont, par la hardiesse de son initiative et la persistance de ses efforts, étendre de jour en jour son influence et absorber enfin la Toscane et l’Emilie dans un royaume agrandi, ils ont compris qu’ils avaient conseillé une sottise, et que leur partie était perdue. Iis ont fait alors comme les mauvais joueurs : ils ont voulu brouiller les cartes, entrer dans la bagarre et remettre tout en question. Ils ont dit au roi , qui ne demandait pas mieux : Jetons-nous tête baissée dans les Marches.

Et aussitôt furent prises les dispositions que je vous ai rapportées, et qui firent croire, non sans motifs, à l’imminence de l’intervention.

Par bonheur pour la dynastie, l’Autriche est mieux conseillée que le roi de Naples. 01e a compris que si le pouvoir entrait en lice, il était perdu. L’armée n’aime pas beaucoup le chef de l’État, et elle aime encore moins la guerre, surtout une guerre contre le Piémont, qui a, dans tout ceci, le seul rôle sympathique et le seul heureux ; quant au pays, il est assez mécontent pour se soulever quand il n’aura plus d’armée à craindre. Tout cela n’était pas difficile à voir, outre le danger d’une provocation qui aurait remis à cheval le héros légendaire, ce Garibaldi qui est déjà habitué à battre les chemins de Velletri. L’Autriche a donc ordonné que l’intervention ne se fît pas , et elle ne s’est pas faite.

Ainsi nous n’aurons plus à en parler désormais. D’ailleurs il commence à venir de Sicile des bruits três-alarmants, et je doute fort que d’ici à peu de

DES DBUX-SICII.ES

temps le roi de Naples ait des soldats à dépenser pour la protection des autres.

Voici la traduction d’une lettre encore inédite adressée de Gênes, le 29 novembre 1859, à Victor-Emmanuel par Garibaldi :

« Sire,

« Je suis très-reconnaissant à Votre Majesté pour le haut honneur de ma nomination au grade de lieutenant général ; mais je dois faire observer à Votre Majesté qu’avec cela je perds la liberté d’action, avec laquelle je pouvais être utile encore, dans l’Italie centrale et ailleurs ( altrove ). Veuille Votre Majesté être assez bonne pour peser la justice de mes raisons et suspendre, au moins pour le moment, la nomination susdite.

« Je suis avec un affectueux respect,

« De Votre Majesté!

« Le très-dévoué,

« G. Garibaldi. »

Ailleurs! — Ne serait-ce pas en Sicile?

G A RI B A LDI. — CONQUÊTE

Insurrection de Palerme. — Proclamation de l'état de siège., — Pillage de Carini. — L’agitation en Sicile continue. — Debarquement de Garibaldl b Marsala. — Note de M. Carafa. — Garibaldi à Montreale. — Prise de Païenne. — Le Fulminante. — Dictature de Garibaldi.

Les nouvelles de Sicile sont graves. Si les extrêmes rigueurs du pouvoir sont des preuves de craintes sérieuses et de dangers réels, le gouvernement du roi est fort menacé dans ses possessions au delà du I’hare.

Le prince Confiitini, appelé récemment, sans portefeuille, au conseil des ministres, venait de se mettre au lit, avant-hier, à minuit, lorsqu’il a été mandé surle-champ par le roi ; cette brusque convocation, suivie d’une longue audience, a fort intrigué la curiosité publique. On sait que le prince Comitini est un Sicilien très-attaché à l’autonomie de son pays.

7 avril.

Nos prévisions se sont réalisées. La révolution a éclaté le h on Sicile. Ce n’est encore qu’une émeute à Palerme, aussitôt réprimée, disent les rapports officiels,

DES DEUX-SICILRS. • 118

mais point encore étouffée. Voici ce qu’en racontent des voyageurs qui ont tout vu de leurs yeux.

II s’agissait d’une insurrection sérieuse et qui devait commencer à la fois sur plusieurs points. Les moines du couvent de la Gancia, dans Palerme, devaient donner le signal en sonnant le tocsin , réminiscence des Vêpres. Et ils l’ont fait avec courage : il paraît qu’ils se sont battus avec fureur. La durée même du combat le prouve.

Le couvent a dû être emporté d’assaut, les assiégés, assaillis à la française, c’est-à-dire à la baïonnette: éventrés d’abord, et ceux qu’on a pris, fusillés. Les autres sont sortis de la ville et ont rejoint d’autres insurgés armés dans les campagnes et sur les hauteurs. Le feu a recommencé dans la nuit, dans la matinée et dans l’après-midi du 5. Au départ du vapeur arrivé hier, la fusillade était vive et nourrie. Quant aux dépêches postérieures aux nouvelles que le vapeur nous a apportées, elles sont très-suspectes, le fil du télégraphe ayant été rompu.

La population de Palerme, il est vrai, n’a pas été entraînée. Elle a fermé ses portes, ses boutiques et ses volets. On tuait les passants, on tirait sur les fenêtres. La servante d’une famille belge qui se sauvait de Palerme est arrivée hier ici, frappée d’une balle, pour s’être montrée un moment au balcon d’un hôtel.

Ce qui faire croire aussi à l’importance de ce mouvement, c’est l’importance des mesures que le gouvernement a prises: le départ immédiat du gouverneur, prince Castelcicala , l’avénement du prince Comitini au ministère des affaires siciliennes, l’armement immédiat de toute la marine royale, y compris les

. G ARIBALDI. — CONQUÊTE

vapeurs du service particulier du roi et ceux qu’on avait mis au repos et qui attendaient des réparations urgentes.

Ce n’est pas tout : le pouvoir a mis la main sur le Vesuvio et VAmalfi, paquebots marchands de l’administration napolitaine. Tous ces navires partent pour la Sicile avec des soldats, des armes et des munitions. Tout ce qu’il y a ici de mercenaires étrangers est déjà embarqué pour Palerme et Messine.

Naples est tranquille. Dans ces jours saints, les cloches doivent se taire et les voitures ne peuvent circurler dans les rues qui s’encombrent de piétons endimanchés ; si bien qu’hier au soir la rue de Tolède était pavée de promeneurs tranquilles. Les marchands de télégrammes ont pris cela pour une démonstration 1 .

Il y a eu tout au plus quelques cris isolés de Vive la Sicile ! Les sbires se sont sauvés à toutes jambes et sont revenus avec des renforts et des baïonnettes. Mais cette agitation a été si faible qu’à l’autre extrémité de la rue, où j’étais, on ne s’est douté de rien.

Cette nuit, on a arrêté dans les hôtels ou les maisons où ils étaient descendus plusieurs Siciliens, arrivés hier, qui fuyaient l’insurrection ou la police. On cite parmi les arrêtés un personnage important, le prince Niscemi.

Les esprits sont fort agités, mais la ville paraît calme et fait ses pâques.

1. Et eu effet les journaux ont imprimé que, ce soir-là, il y avait eu à Naples uue manifestation de quatre-vingt mille personnes.

DES DEUX-SICILE S

10 avril.

Le Journal officiel nous assure que la Sicile est pacifiée et rentrée dans l’ordre; il y a cependant à Palerme , dans toutes les rues , l’affiche que je traduis :

« Le général commandant les forces dans la pro- « vince et royale place de Palerme, etc., dispose ce « qui suit :

« Art. 1 er . La ville de Palerme et son district sont « déclarés, depuis ce moment, en état de siège.

« Art. 2. Les rebelles pris les armes à la main, et . « tous ceux qui prêteront leur concours à l’insurrec- « tion, seront jugés par un conseil de guerre impro- « visé, qui reste dorénavant en permanence, et ceci « en vertu du royal décret du 27 décembre 1858.

« Art. 3. Tous ceux qui, en fait, sont détenteurs « d’armes de nature quelconque, devront, dans les « vingt-quatre heures à dater de la présente publica- « tion, les consigner au commandement militaire rési- « dant à la place Bologni , quand même ils auraient « reçu de la police l’autorisation légale de les déte- « nir; laquelle autorisation, à dater d’aujourd’hui, « reste annulée.

« Art. k . Pendant le jour, les habitants devront u marcher dans la rue isolément. La nuit, à dater « d’une heure (une heure de nuit, sept heures du « soir environ) , ils devront porter une lanterne ou un « falot.

« Art. 5. 11 est défendu aux particuliers de recevoir « chez eux des personnes qui ne soient pas leurs

G A RI B A LDI.— CONQUÊTE

« parents (!), — et dans le cas où ils voudraient rece- « voir qui que ce fût en logement, ils devront se « munir d’une permission légale de l’autorité civile.

« Art. 6. Il est défendu de sonner les cloches de, « jour comme de nuit, comme aussi il est défendu « d’atficher n’importe quel placard ou proclamation « séditieuse. Les contrevenants seront jugés par le « conseil de guerre improvisé.

« Pendant l’état de siège, les typographies resteront « fermées.

« Le conseil de guerre de garnison est constitué « depuis ce moment en conseil improvisé et perma- « nent de guerre. Ce conseil résidera dans la maison « communale de cette ville. »

Telle est la proclamation affichée dans Païenne et signée Giovanni Salzano-, c’est le nom du général.

Cette proclamation démentait cruellement les nouvelles rassurantes du Journal officiel. Des citoyens à qui l’on défend de recevoir leurs amis et que l’on oblige à marcher seuls dans les rues ne sont pas aussi inoffensifs qu’on voudrait le faire croire , et la publication de ce document a fait penser aux plus calmes que la population pouvait bien être sympathique aux insurgés.

Cependant avant-hier 8 avril, jour de Pâques, un supplément du Journal officiel a paru qui donnait les nouvelles, apportées par la Saelta, vapeur de la marine royale. Selon ces rapports, les bandes insurgées étaient détruites ou du moins dispersées; elles s’éloignaient des endroits habités, elles se disséminaient dans la campagne. Les dépêches télégraphiques assuraient que Païenne et Cefalù, plus tranquilles que jamais, ne

DES DEUX-SI('[I.ES. 117

songeaient qu’à célébrer les fêtes de Pâques. Le Journal officiel parlait avec admiration des Palermitains, récompensés par l’état de siège de leur magnifique attitude pendant toute la durée de l’insurrection.

Ces phrases de pleine satisfaction furent encore démenties par des faits positifs qui se répandirent bientôt dans la ville entière. On apprit que la Sactta n’apportait pas seulement de bonnes nouvelles et des proclamations d’état de siège, mais des familles effarées qui fuyaient l'insurrection. Et parmi ces familles, celle de M. Maniscalco, le fameux chef de la police en Sicile, celui-là même qui avait été frappé récemment, dans une église, d’un coup de poignard anonyme et mal assuré. La femme de ce fonctionnaire est descendue à Naples , 'éperdue , avec une cargaison d’effets et de meubles : elle apportait jusqu’à ses matelas.

Enfin hier lundi est arrivée de Palerme une frégate à vapeur, le Tancredi. Il a été défendu aux marins de descendre à terre , et le Journal officiel a publié un nouveau supplément qui peut difficilement être contredit. — Calme parfait, dit la feuille du gouvernement, esprit excellent dans les troupes, sympathies universelles pour le gouvernement. A Termini, à Cefalù, partout, ce sont les propriétaires qui prennent le fusil pour défendre le bon ordre. Une nouvelle proclamation du général Salzano, affichée à Palerme, dit que les bandes sont 'disséminées, les moteurs de l’insurrection dans les mains de la justice, une commission nommée pour fournir, aux frais de l’État, des secours aux nécessiteux, et que tout va pour le mieux dans la plus calme des îles.

Cependant un officier de marine qui a des intelli-

OA Kl B AL DI. — C/ONQUÊTE

gences à bord du Tancredi m’assurait hier au soir que les choses en étaient au même point. Les insurgés entourent Palerme et se tiennent tranquilles pendant le jour ; mais, le soir venu, ce sont eux qui attaquent les troupes, et la fusillade continue pendant toute la nuit. L’armée reste sur la défensive. Or, il y a 13,000 soldats à Palerme ; notez ce point.

Les insurgés occupent la plaine de Guadagno , qui est le Champ de Mars de Palerme. Ils bloquent la ville, qui est déjà privée de vivres; c’est d’ici qu’on lui en envoie. Les fils du télégraphe sont rompus partout, et même plusieurs sémaphores abattus : je ne sais où le pouvoir prend ses dépêches. Tous ces faits, que je vous donne pour certains, démentent les rapports officiels. • •

Mais ce qui les dément surtout, ce sont les mesures du pouvoir. Tous les vapeurs ont été saisis pour porter des soldats, des munitions, des vivres et de l’argent en Sicile. On y envoie les mercenaires étrangers : les pionniers et les carabiniers y sont déjà. La batterie Carrascosa , la seule qui fût à Naples , est partie cette nuit. Au moment où j’écris, des. canonnières appareillent en toute hâte. Naples est dégarnie; il n’y reste que la garde royale et les troupes de marine. Mais trois bataillons des Abruzzes vont arriver au pas de course : on le dit du moins, peut-être pour empêcher un soulèvement.

P. S. Il parait décidément que l’insurrection sicilienne avait ses principaux agitateurs dans la noblesse. On m’assure qu’on a surpris à Palerme les chefs assemblés, et que le prince de Monteleone était à leur tête. Un grand nombre de Siciliens des plus hautes familles

DES DEUX-SICILES

se sont réfugiés à Naples et se cachent en ce moment. Parmi les plus compromis, on cite les petits-fils du prince de Cassaro, président du conseil des ministres. Grâce à la protection de leur aïeul, ces révolutionnaires titrés ont obtenu des passe-ports et s’embarqueront aujourd’hui. Le prince Niseemi, dont je vous parlais l’autre jour, est également proscrit : il a perdu sa clef d’or de majordome.

17 avril.

Vous attendez des nouvelles de Sicile? — Nous aussi, je vous assure, et avec une extrême anxiété. Mais nous n’en savons pas beaucoup plus que vous sur cette insurrection, qui paraît de plus en plus sérieuse. Les correspondances gardent, comme vous le pensez, une extrême réserve, et les nouvelles qui nous arrivent ne viennent pas du camp des insurgés. La Sicile est détachée du continent, la révolution est dans l’intérieur de l’île.

Les vapeurs de la marine royale ne renseignent que le gouvernement. L’unique bateau marchand qui eût amené des voyageurs, depuis ma dernière lettre, était couvert de Siciliens qui , avertis par l’exemple récent du prince Niseemi (proscrit pour avoir renseigné ses connaissances), se 'gardent bien de se laisser interroger par le plus intime de leurs amis. Ils disent que tout est fini et que l’ile entière est pacifiée. Mais alors pourquoi se sauvent-ils à Naples, et de quoi ont-ils si peur ?

C’est- une déroute universelle. Toute la Sicile officielle et dévouée au gouvernement est ici. Les hôtels

regorgent d’insulaires effarouchés , et les fonctionnaires qui n'ont pu quitter leur poste , à leur grand regret, ont envoyé ici leurs familles. D’un autre côté, le Journal officiel, qui s’était empressé de nous donner les premières nouvelles du mouvement, se tait depuis dimanche.

Une multitude de soldats traverse Naples et va s’embarquer au port militaire, sous les yeux du roi. Il part jusqu’à trois vapeurs par jour, il y en a qui disent cinq : je le croirais si c’était possible. Tous les paquebots marchands qui portent un pavillon napolitain ont suspendu leur service ordinaire et transportent des soldats. 11 y a même des vapeurs français loués par le roi pour ces traversées militaires. Outre les hommes, on embarque des chevaux et des canons, et surtout de formidables provisions de vivres. Tout cela est expédié en Sicile , en Calabre môme. — Et tout serait fini?

24 avril.

Hier, une grande revue a été passée au Champ de Mars-, j’ai vu défiler plusieurs bataillons de chasseurs de la garde et d’infanterie de marine qui venaient de figurer dans cette exhibition militaire. 11 y a eu des toasts chaleureux pendant le banquet donné par le roi aux officiers. Le peu d’artillerie mobile qui reste à Naples s’est aligné au Champ de Mars.

Évidemment , cette démonstration militaire avait pour but de contënir la population. Je m’obstine à déclarer cependant qu’elle n’a pas besoin d’être contenue. Le pouvoir s’ingénie, par la rigueur de ses mesures, à

DES DErX-SICII.ES

faire croire à l’imminence d’un danger qui n’existe pas. Ne vous ai-je pas déjà raconté que les étudiants ont été appelés à la police et sommés de prendre leur café chez eux et de ne pas quitter leurs maisons après le coucher du soleil ? J’ajoute que plusieurs ont été renvoyés dans leurs villages. Les négociants des provinces qui, ait commencement de la saison, viennent faire leurs achats à Naples, ont été appelés également à la préfecture et interrogés sur leurs intentions. On leur a demandé combien dé temps leur était nécessaire pour achever leurs achats. Ils ont demandé une quinzaine, on leur a accordé cinq jours.

Les Siciliens surtout (or, nous n’avons ici , comme vous le pensez bien, que ceux qui fuient l’insurrection) sont soumis à la surveillance la plus rigoureuse. Il ne se passe guère de nuit sans invasion de la «police dans les hôtels où ils sont descendus. Ces malheureux sont transis de peur et se gardent bien de donner des nouvelles.

24 avril.

Il parait positif que les insurgés siciliens s’étaient retranchés et fortifiés à Carini, petite ville de 9,000 habitants, à 17 kilomètres N. -O. de Palerme, protégée par un château, tout près des ruines d’Hvccara, patrie de Laïs. Ils avaient creusé des fossés et barricadé les routes , et l’on assure qu’attaqués par des forces considérables, ils n’ont reculé qu’au dernier moment, après un combat acharné. Mais ils ne se sont pas réfugiés dans la ville, pour épargner aux habitants les cruelles représailles de San-Lorenzo. On sait que les

troupes royales, repoussées de ce dernier endroit, s’étaient vengées, dans leur retraite, en mettant le feu aux maisons et en laissant derrière elles l’incendie. Je ne parle pas du pillage : c’est un malheur inévitable en ce pays, dans les guerres civiles : les soldats ne se battraient point si on le défendait.

Donc les insurgés se réfugièrent dans les montagnes. Mais cette chevalerie ne servit de rien. Carini fut brûlée et pillée comme une ville maudite. Je n’invente rien ; je reproduis les détails donnés par un consul qui cherche à atténuer les faits et qui dit ceci textuellement : « Il n’est pas vrai que Carini ne soit plus qu’un « monceau de cendres, mais la plus grande partie de « la ville est détruite. »

Après cette victoire, remportée le 18 avril, le gouvernement a déclaré que l’insurrection était définitivement étouffée, et il a rendu à la marine marchande quatre vapeurs saisis dès le premier jour pour transporter à Palerme des soldats, des vivres, des munitions et même de l’eau. Mais j’entends dire qu’il en a repris trois, et que de nouveaux renforts sont envoyés en Sicile. Il passe à Naples, à tout moment, des bataillons en tenue de campagne ; ils viennent des provinces et même des Abruzzes, à ce qu’on dit, et vont s’embarquer au port. On dit qu’ils vont en Calabre ; c’est possible; cette province quasi sicilienne est toujours à la veille de se soulever.

Mais la Sicile est loin d’être calme. Samedi 14 avril, treize malheureux ont été fusillés à Palerme. La veille ou le lendemain (les lettres ne sont pas d’accord à ce sujet, peut-être fût-ce la veille et le lendemain), malgré l’état de siège et la rigueur de la justice militaire,

DES DEfX-SICII.ES.

une démonstration a été essayée aux cris de : Vive Victor-Emmanuel ! Des rubans tricolores ont paru aux » fenêtres, ouvertes un instant, et des rassemblements se sont formés dans les rues.

On arrête à Palerme toutes les nuits , et on tire les suspects du lit pour les traîner en prison. L’aspect de la ville est sinistre.

Revenons à Naples. Une circulaire de M. Ajossa ordonne, dans les provinces, l’arrestation immédiate de tous ceux qui parlent des affaires de Sicile. J’ai eu cette circulaire sous les yeux.

On s’occupe beaucoup ici d’une lettre du comte de Syracuse, adressée au roi, son auguste neveu, pour lui conseiller un changement de politique. Cette lettre a paru dans les journaux milanais et piémontais, et l’on se demande partout si elle est apocryphe. Le prince la renie en souriant; voilà tout ce que je peux vous dire. On parlait hier matin de l’exil de S. A. R. et de l’arrestation de M. Fiorelli, son secrétaire intime, archéologue érudit. Mais l’après-midi , le prince et le secrétaire se sont promenés ensemble en voiture. J’ai remarqué d’ailleurs un fait curieux : toutes les fois que le comte de Syracuse fait acte d’opposition ou donne signe de vie, la police se garde bien de l’arrêter, elle n’ose pas; mais elle en arrête d’autres — et en général de pauvres diables qui ne connaissent même pas le prince royal 1 .

1. Ou bien on punit le prince dans ses amis. Quelque temps après cette lettre, une petite imprimerie de M. Fiorelli lut fermée par ordre, et M. Fiorelli lui-môme obligé, prié du moins, de quitter le pays.

28 avril.

J’ai sous les yeux une preuve de l’inexactitude du pouvoir dans les communications officielles qu’il publie sur les affaires de Sicile. Voici un bulletin qu’il a reçu il y a une dizaine de jours, et qu’une bonne fortune a fait tomber dans mes mains. Je peux en garantir l’authenticité et le certifier scrupuleusement conforme :

« Me voici prêt à vous renseigner sur tout ce que « j’ai appris cette nuit sur les opérations de la colonne « mobile, composée de la section de la 1 4 e b..., de « quatre compagnies du 4 e régiment dé ligne et deux « compagnies du 2 e bataillon de chasseurs.

« Cette colonne partit de Quattroventi le 17, vers « deux heures après midi, et prit le chemin des Colli. « La direction qui lui avait été donnée était celle de « Carini, où l’on avait appris que les chefs de la ré- « volte s’étaient rassemblés avec ceux qu’ils avaient « séduits. On expédia par mer, pendant la nuit, un baie taillon du 6 e de ligne, afin de le faire débarquer « également sur la côte de Carini.

« On avait disposé de plus que la colonne comman- « dée par le général Cataldo, qui se trouvait déjà à « Partenico, couronnerait les hauteurs qui dominent « le pays.

« Hier matin (le 18), de bonne heure, la première « colonne fut devant Carini, et le bataillon du 6 e de « ligne opérait son débarquement. La première co- « lonne, ayant reconnu la position, attaqua seule Ca- « rini, entreprise très-ardue, vu la situation de la place « et la manière dont les habitations sont construites.

DES DKUX-SIC'ILES

« L’artillerie, tout d’abord, ouvrit son feu, et la rè- « sistance fut tr'es-vigoureuse ; mais l’infanterie, après « une fusillade assez vive ( dopo non poco fuoco di fur- « cileria ), se précipita à la baïonnette, et il y eut un « carnage très-considérable (considerevolissimo) .

« Carini fut livrée aux flammes, et les restes des « révoltés se mirent en fuite par les montagnes.

« L’artillerie a fait son devoir, et le premier sergent « Giulio Basile s’est distingué.

« Ces nouvelles ont été reçues par le chef d’état- « major qui est venu dans la nuit porter son rapport « à S. Exc. le général en chef.

« L’artillerie n’a pas perdu d’hommes. Trois soldais a seulement du 6 e de ligne ont été blessés, un seul <r grièvement à la tête. »

Je fais remarquer, en passant, qu’une résistance qui n’a blessé que trois soldats n’a pu être bien vigoureuse ni justifier l’incendie d’une ville d’environ dix mille âmes. Mais je ne veux pas insister sur l’exagération de ce rapport, j’ai à constater des faussetés plus graves. Le surlendemain de cette expédition formidable, le gouvernement, à qui ce bulletin était parvenu sans doute, publiait dans son journal officiel :

« Depuis le 13 de ce mois, où nous parlâmes de la o Sicile, jusqu’à ce jour, nous sont parvenues les nou- « velles les plus satisfaisantes sur la tranquillité de l’île « entière, et nous n’en avons pas fait mention, pour « ne pas répéter toujours les mêmes paroles; et si « aujourd’hui nous reprenons la plume sur le même « sujet, nous ne le faisons que pour confirmer ce que « nous avons déjà dit, c’est-à-dire qu’en ces royaux « domaines, des plus grandes cités aux plus petites

126 OARIBALDI. — CONQUÊTE

. « communes, tout est dans un calme et dans un ordre « parfaits... » Et ainsi de suite.

Depuis lors , le Journal officiel est rentré dans le silence , et je suis forcé de recourir aux informations particulières et aux sources diplomatiques, où j’ai puisé jusqu’ici des renseignements exacts et des faits confirmés.

L’ile est moins calme que jamais, et l’ordre, loin de se rétablir, commence à être troublé jusque dans les grandes villes.

Palerme , entre autres , épouvantée les premiers jours, a repris courage. Les maisons et les boutiques restent fermée?, mais des groupes traversent souvent les rues en criant : Vive l’Italie ! Vive la France! Vive Victor- Emmanuel ! L’arrivée de vapeurs de guerre français et piémontais a ranimé bien des espérances. Au Borgo (quai du port), les marins ont fait une démonstration. On s’attend de jour en jour à un soulèvement qui aura lieu, s’il reste des armes.

Et il doit en rester : on en trouve tous les jours, dans la ville et aux environs.

On a découvert en plusieurs endroits des bombes Orsini et autres munitions de guerre. Un maître fontainier, nommé Rizzo, blessé, dans l’insurrection, d’une balle qui lui a traversé le genou et d’un coup de baïonnette qui ne l’a pas tué, cachait des munitions dans un puits de sa maison ; on ne les a trouvées que le 25.

Aux environs de Palerme, à Porrazzi, où est l’hospice des aliénés , on a canonné plusieurs maisons où se trouvaient des rebelles. La famille d’un employé du consulat de France a été massacrée brutalement.

DBS DRUX-SICU.ES.

Ce ne sont pas des bruits, mais des faits. Vous entendrez bientôt à ce sujet des plaintes officielles.

L’insurrection était fortement organisée, et je crois qu’elle aurait réussi dès le premier jour, si elle n’eût été trahie et devancée par une attaque du pouvoir. Les troupes devaient être chassées de Palerme, pujs écrasées par les insurgés déjà prêts qui devaient fondre sur elles de toutes les hauteurs qui entourent la ville. Les dénonciations ont déconcerté ce plan , mais sans perdre la cause nationale. L’insurrection est toujours forte , et l’on assure qu’elle envahira Palerme un de ces jours.

Le lieutenant général s’y attend du moins. Ce qui est évident , c’est la démoralisation des troupes et la hardiesse croissante de la population. Dans les rues, les gamins arrêtent les sbires et leur crient sous le nez : Vive Victor-Emmanuel le Grand ! Notez l’épithète inaugurée par des enfants siciliens.

Les communications sont de nouveau interrompues avec l’intérieur de l’île. Deux ceintures militaires entourent la ville ; impossible d’en sortir sans une permission spéciale et accordée à bon escient. État de siège rigoureux , piquets à tous les coins de rue , patrouilles circulant partout, visites domiciliaires, etc. Et cependant, à tout moment éclatent les cris de : Vive l’Italie!

On ne voulait pas permettre de débarquer aux officiers des frégates piémontaises pour éviter des démonstrations; ils sont descendus au bout du môle et en habits bourgeois. Il y a aussi dans le port un navire américain et un vaisseau russe.

Je vous ai parlé des treize fusillés : c’est ce qu’on

G ARIB A LDI. — CONQUÊTE

appelle un exemple. Il y a encore huit gentilshommes en prison, avec des milliers d’autres, appartenant aux familles princières de la Sicile. Les premiers jours, ils avaient été mis in caméra serrata, c’est-à-dire au cachot, et nourris de fèves. Un ordre du roi les a fait transporter à la Vicaria de Païenne, où ils sont mieux traités.

A l’entrée des vaisseaux français et piémontais , les prisonniers de la Vicaria ont essayé une démonstration, audace inouïe. On l’a réprimée en braquant contre eux des canons; je ne sais si l’on a tiré.

Au départ de VElettrico , qui est ici arrivé , les magasins étaient encore fermés à Palerme. On me rapporte que, pendant l’état de siège, les soldats s’étaient attroupés devant une des riches maisons de cette ville. — On prépare là, dirent-ils, de l’eau et de l’huile bouillantes qu’on veut verser sur nous. — Ils se mirent donc en devoir d’attaquer cette maison riche. Un officier parvint à les retenir. 11 les pria de le laisser entrer seul dans la maison , et il entra seul. Il y vit une famille agenouillée autour d’un autel et attendant paisiblement la mort. Il retourna dire aux soldats ce qu’il avait vu et leur commanda de se remettre en marche. Pour toute réponse, il reçut une balle dans l’épaule. — 11 est maintenant à Naples; avant-hier il était mourant.

En général, les offioiers se sont bravement conduits en Sicile; ils ont fait tout, ce qu’ils ont pu pour pousser les soldats à se battre et pour les empêcher de piller, car les soldats, dit-on, veulent piller et ne veulent pas se battre.

Les violences commises à Carini sont pleinement

DES DEUX-SICII.KS

confirmées par toutes les correspondances. Les soldats arrêtaient les gens dans la rue, leur demandant, le sabre sur la tête, de dénoncer les familles riches de la localité. A peine dénoncées, elles étaient dévalisées, et massacrées si elles résistaient. Ceci est atroce, mais historique. Un capitaine qui voulait s’opposer au pillage a été tué.

La ville une fois pillée et, en partie, brûlée, les soldais n’ont point osé la garder , craignant une attaque. Ils campent à Capace.

Je ne vous ai rien dit de l’insurrection de Messine dont les journaux ont fait tant de bruit , et ceci par une raison fort simple : cette insurrection n’a jamais existé.

Des prisons ouvertes par les sbires, pour exciter du tumulte, et provoquer une émeute; des coups de sifflet et des coups de fusil dans la soirée du 8 et à la suite de ces désordres auxquels la population ne s’était point mêlée, une formidable proclamation d’état de siège , une menace de bombardement retirée sur la protestation des constds étrangers, des feux de peloton tirés la nuit dans les rues vides et contre les maisons désertes, une épouvantable consommation de poudre bruyante , de balles et même de boulets inoffensifs pour terrifier les habitants qui ne bougeaient pas, voilà toute la comédie. Là-dessus les sbires ont poussé des cris de triomphe. Ils avaient abattu la révolution !

8 mai.

Le Journal officiel, à Naples, et les journaux du gouvernement napolitain, à Paris, continuent à décla-

rer que tout est fini en Sicile. Ils disent « que le temps,

« l’encre et le papier leur manquent pour réfuter les « déblatérations » qui courent la ville. « Tout ce qu’on « dit contre nos assertions n’ést que mensonge , » s’écrie la feuille officielle , « et ne mérite que mépris « pour qui l’invente et risées pour qui le croit. »

Cependant les bateaux marchands qui avaient été rendus à l’administration napolitaine viennent d’être repris par le gouvernement et chargés de troupes. Le Vesuvio, qui devait partir aujourd’hui pour Marseille et vous porter cette lettre, part au contraire pour Palerme et y porte des renforts. Le Fulminante et YEttore Fieramosca, frégates du roi, ont levé l’ancre dans la nuit et dans la journée d’hier. Quatre régiments étaient à Gaëte prêts à partir ; on dit qu’une de ces frégates est allée les prendre. L’autre a embarqué des canons et des mulets. A Palerme, pour prévenir une attaque, on a muré deux portes de la ville. Les frontières sont dégarnies, et les environs de Naples (entre autres le petit village de San-Giorgio — Sancto Iorio en napolitain) — sont couverts de troupes qui bivouaquent dans les maisons. Je me suis attardé l'autre soir dans ce petit endroit : je me suis cru dans une place forte ou dans une ville conquise.

Toutes ces nouvelles sont parfaitement exactes. Voici maintenant les commentaires les plus accrédités; je n’ose pourtant les garantir. Les rumeurs publiques et les lettres particulières de Sicile annoncent un débarquement ; il y en a meme qui en annoncent deux , trois, etc. Il est certain que Garibaldi a quitté Gênes : on croit savoir qu’il s’est embarqué sur un vapeur avec cinq cents hommes et qu’il est allé à Malte ; quel-

DES DEUX-SICII.KS

ques-uns le disent déjà descendu sur les côtes de l’île; on désigne même l’endroit; mais il y a beaucoup d’imagination dans ce pays, et cette imagination, surexcitée par le silence officiel, roule des flocons de neige et en fait des avalanches. Que croire de tout cela ? On ne sait rien. La Sicile est entourée de vapeurs napolitains qui n’arriveront peut-être pas à l’isoler de l’Italie du nord, mais qui arrivent fort bien, pour le moment, à l’isoler du royaume de Naples. L’insurrection n’écrit pas; les lettres qui nous parviennent sont de Messine et de Païenne-, or, Palerme et Messine, occupées ou cernées par les troupes royales, ne savent rien. Les correspondances particulières ne sont délivrées qu’aux ministres ou aux consuls étrangers et aux maisons de commerce; ces dernières en reçoivent quelquefois qui donnent des nouvelles politiques dans le style ingénieux , mais obscur , de l’allégorie : « L’huile est enfin débarquée ! » écrit un de ces correspondants voilés. Mais qu’est -ce donc que cette huile?

Nous savons l’état de Palerme, voilà tout. Les troupes ont quitté la ville, et campent hors des murs. Les magasins sont fermés, sauf quelques boutiques de comestibles, qui vendent leurs provisions au poids de l’or. La police, pour ramener la sécurité, veut forcer les marchands à ouvrir les portes, qui sont quelquefois entre-bâillées de force pendant quelques minutes, et se referment dès que les patrouilles ont passé. Menacés d’autre part de pillage , ces pauvres diables restent barricadés chez eux. Et cela dure depuis un mois ! Les démonstrations se renouvellent et se multiplient de jour en jour. Les soldats ne sont

plus là pour les réprimer; la police n’est pas assez forte pour les dissiper. Elle regarde , écoute et prend ses notes. Si la victoire reste au pouvoir, gare aux représailles !

Naples est tranquille cependant; mais s’il est bien vrai que Garibaldi se soit mis de la partie , je finirai par croire que la ville pourra bien lever la tête. Le prestige du fameux général est extrême en ce pays * on le voit, à la terreur du pouvoir, qui a déjà quarante mille soldats en Sicile et qui en envoie d’autres chaque jour et chaque nuit, gardant toutes ses côtes et veillant de tous ses yeux, pour se défendre contre cet homme. Le portrait de Garibaldi, reproduit par la photographie , est distribué partout, dans la police et dans l’armée, par les ordres du gouvernement. Je possède une épreuve de ce signalement officiel. La confiance de l’opposition égale la terreur de l’autorité. Une déclaration de guerre du Piémont, une armée signalée aux frontières exciterait moins d’agitation que cette mystérieuse aventure du chef de partisans. 11 n’y a qu’un fait certain, c’est qu’on ne sait où il est, et ce fait suffit pour bouleverser le pays. Tout le monde espère ou tremble.

19 mai.

La Saetta, vapeur du roi, nous a apporté hier des nouvelles de Sicile. Palerme est de plus en plus agitée. Aux démonstrations partielles qui traversaient les rues a succédé , mercredi 9 mai , une démonstration générale qui a traversé la ville. On a commencé par crier : .4 bas la police! on a fini par crier : Vive Victor-

DBS DEUX -SICII.KS. 133

Emmanuel! La police n’a pas suffi pour disperser ces attroupements d’hommes désarmés. 11 a fallu l’intervention des troupés campées hors de Palerme. Il y a eu résistance ; une lettre que j’ai sous les yeux homme trois morts, huit blessés et dix personnes arrêtées. Cette lettre est d’un général qui a l’un des plus importants commandements en Sicile. Elle se termine par ces mots ; « Je crains que la révolution sicilienne « ne se dénoue plus tragiquement que je ne l’avais « cru jusqu’à ce jour. »

Je ne lis plus le Journal officiel : il dit probablement que tout est fini et que l’ile entière est rentrée dans l’ordre. Voilà quarante jours qu’il dit cela, et y a quarante mille soldats en Sicile !

Et dans l’intérieur les combats n’ont pas cessé. Chaque nuit les fusillades recommencent. Les soldats ne veulent plus marcher. Ils sont fatigués de ces alertes incessantes et de ces escarmouches nocturnes, qui ne leur laissent pas un moment de sommeil. Il n’y a plus rien à piller, on ne peut commander le sac de Païenne. Les officiers d’ailleurs s’opposent de toute leur force à ces brutalités et à ces déprédations. Cet état pourrait durer longtemps encore.

Mais on attend Garibaldi, qui va changer les choses. C’est un fait maintenant constaté que le général a quitté Gênes avec ses volontaires. On ne sait où il est : je crois qu’on ne le sait nulle part. Mais on l’attend comme le héros de la grande aventure qui commence à peine. Dans le monde politique, on est haletant, anxieux, l’œil ouvert, l’oreille tendue. — Où est-il? où n’est-il pas? Descendra-t-il en Sicile ou en Calabre? a-t-il déjà coulé bas la llotte royale ? marche-t-il sur

O A RI B A LDI.— CONQUÊTE

Naples ou sur Palerme? On entend un coup de pétard; est-ce le canon du condottière?

15 mai.

Garilbadi est descendu à Marsala avec deux mille hommes.

Voici le rapport du Journal officiel :

« Naples, 13 mai. — Avant-hier, 11 du mois, à une heure et demie, deux vapeurs de commerce génois, nommés le Piemonle et le Lombardo, abordaient à Marsala, et là commençaient à débarquer une troupe de quelque centaine (au singulier) de flibustiers.

« Les deux pyroscaphes royaux, Capri et Stromboli, qui croisaient sur ces côtes, ne tardèrent pas à ouvrir leur feu sur ces deux navires qui commettaient l’acte le plus manifeste de piraterie, et du feu des deux pyroscaphes mentionnés résulta la mort d’un grand nombre de flibustiers, le couler à fond du Lombardo , qui était le plus grand des deux vapeurs génois, et la capture de l’autre vapeur le Piemonte.

« Les troupes royales cantonnées dans cette province sont déjà en mouvement pour entourer ces gens et les faire prisonniers.

« Les nouvelles télégraphiques d’aujourd’hui ne nous apportent rien de nouveau sur Palerme et les autres provinces de la Sicile. »

Voilà la nouvelle officielle. Ainsi, de l’aveu même du gouvernement, le débarquement a été opéré. La perte des vapeurs était un malheur probable et attendu. Le difficile était d’atteindre les côtes sur des navires signalés partout, et à travers la marine royale, qui,

DES DEUX-SICILE S

renforcée de la marine marchande armée en guerre (le Capri, entre autres, est un vapeur d’une compagnie privée), croisait tout autour de l’ile et la serrait de près. Aussi, jusqu’à présent, le succès est. aux flibustiers, comme les appelle agréablement la feuille oflicielle.

Voici maintenant des détails, dont je vous garantis l’exactitude, sur le débarquement des volontaires italiens. Masqués par I’ile de Favignana, les vapeurs n’ont été en vue que près de Marsala. Le Capri et le Stromboii se sont hâtés d’accourir; mais les volontaires avaient de l’avance et sont entrés dans le port avant d’être atteints..

Là, deux vapeurs de guerre anglais, V Argus et VImpetuous, ont couvert la descente des patriotes. Les Napolitains ont prié ces navires de s’écarter pour laisser passer leurs boulets. Les Anglais ont répondu qu’ils ne pouvaient s’éloigner sans reprendre à bord leurs officiers qui étaient descendus à terre. Et en effet ils les envoyèrent chercher aussitôt. — Mais les officiers ne se pressant pas de remonter à bord, car ils étaient sur la jetée à regarder le spectacle, le débarquement put s’opérer dans le plus grand ordre et sans le moindre péril.

Grands cris des Napolitains à ce sujet. Les Anglais, disent-ils, protègent donc la piraterie! — Mais des témoins assurent que si la marine royale avait voulu réellement &e battre, elle serait arrivée à temps pour empêcher tout.

Le Lombardo, que les patriotes avaient laissé échouer sur le rivage pour faciliter leurs opérations, a été canonné vaillamment lorsque tout était à terre. Le Pie-

I3fi CARIBAI.DI. — CONQUÊTE

monte, abandonné par les patriotes et capturé par les marins du roi, vient d’être ramené à Naples ; il fait la joie et l’orgueil des triomphateurs.

Les lettres du 11, de Palerme, annoncent une extrême agitation. Dans la manifestation du 9 figuraient plus de 15,000 personnes. Près de la poste, un sbire aborda un homme, le pistolet au poing, le sommant de crier Vive le roi! L’homme cria Vive Victor-Emmanuel! Le sbire lâcha son coup, l’homme tomba mort.

Depuis lors, la démonstration est permanente. On acclame partout le roi de Piémont, même dans les églises. On attend Garibaldi.

A Naples, M. Carafa vient d’adresser une note formidable à la diplomatie. Un mémoire a été joint à cette protestation : c’est un rapport sur l’embarquement, rédigé par le consul de Naples à Gênes. Je ne vous envoie pas ce papier, dont l’exactitude est suspecte ; mais voici la note de M. Carafa.

« Naples , 12 mai 1860. — Un fait de la plus sauvage piraterie a été commis par une horde de brigands publiquement enrôlés, organisés et armés dans un État non ennemi, sous les yeux du gouvernement de cet État, et malgré la promesse , reçue de sa part, de vouloir l’empêcher.

« Le gouvernement du roi, prévenu des préparatifs qui se faisaient avec l’impudence la plus effrénée, à Gênes, à Turin, â Milan, à Livourne et à Sienne, d’une expédition destinée contre les États royaux, ne tarda pas à réclamer, sur cet attentat au droit des gens et aux obligations internationales, l’attention du gouvernement piémontais, dont les réponses, d’abord évasives, puis les promesses d’empêcher l’expédition.

DRS DRUX-SICII.RS. 137

avaient dû autoriser le gouvernement royal à ne pas douter de la sincérité des assurances et des assertions qui venaient affermir la nature des rapports de bonne harmonie et de non ingérence réciproque que nous n’avons jamais cessé d’avoir l’intention de conserver.

« Le gouvernement du roi n’en a pas moins continué de surveiller les machinations des factieux qui se réunissaient à Gênes et à Livourne , dans un but bien connu, et il en a suivi la marche, dont l’histoire est résumée dans le mémoire ci-joint.

« Il se flattait donc de voir empêcher le départ de ces pirates. Cependant , après leur embarquement à Gênes et à Livourne sur trois navires de commerce, dont deux piémontais et un anglais, les premiers de ces navires, partis de Livourne, se sont dirigés vers le port de Marsala, où, arrivés hier sans aucun pavillon, ils se mirent à opérer le débarquement des bandes qu’ils avaient à bord, lorsque les deux navires royaux de la croisière voisine ouvrirent contre les agresseurs le feu de leur artillerie. Ce feu cependant dut être suspendu pour donner le temps à deux vapeurs anglais, arrivés là peu d’heures auparavant, de prendre à bord leurs officiers, qui se trouvaient à terre. Après les avoir embarqués, ces vapeurs reprirent le large, et alors seulement le feu put recommencer contre ces pirates, sans pouvoir cependant empêcher leur débarquement . à Marsala, ville de la province de Trapani. Avec cette simple indication du scandaleux attentat dont la brièveté du temps ne permet pas de prévoir les résultats dans la partie insulaire des États royaux où l’insurrection venait à peine d’être réprimée, le soussigné, chargé du portefeuille du ministère des affaires étran

gères, a l’honneur de faire connaître à l’histoire

des événements, pour qu’il veuille bien en informer son gouvernement, et que, quelles que puissent être les conséquences d’un attentat commis contre toute espèce de droit violant les lois internationales, et par lequel l’Italie peut se trouver jetée dans la plus sanglante anarchie, en compromettant aussi l’Europe entière, la responsabilité n’en doive retomber que sur les auteurs, fauteurs et complices de la barbare invasion Commise.

« Le soussigné a l’honneur, etc.

« Signé : Carafa. »

Garibaldi laisse protester et va son chemin. Le prologue est achevé ; le drame commence.

18 mai, minuit.

Le Journal officiel vient de paraître avec un article que le rédacteur Anzelmi est allé rédiger à Portici, sous les yeux du roi. Voici cet article :

« Tandis que le gouvernement royal, avec les efforts « les plus généreux et les plus persévérants et la <( moindre effusion de sang possible , était parvenu à « apaiser la révolte en Sicile, un acte de piraterie fla- « grante était consommé, le 11 de ce mois, par le «« débarquement de gens armés sur la marine de Marti sala, comme nous l’avons annoncé dans le supplé- « ment au n° 1 06 de ce journal, d’après les premières « dépêches arrivées télégraphiquement.

« Des rapports postérieurs ont déclaré que la bande « débarquée était d’environ 800 hommes et comman-

DES DKUX-SICILES. 139

« dt 5 e par Garibaldi. Dès que ces flibustiers eurent pris « terre , ils évitèrent avec tous leurs soins de rencon- « trer les troupes royales, et se dirigeant, d’après ce « qui nous est rapporté , vers Castelvetrano , menait çant les paisibles habitants et n’épargnant ni rapines, « ni incendies, ni dévastations de toutes sortes dans « les communes qu’ils traversaient.

« S’étant grossis dans les quatre premiers jours de « leurs incursions de gens armés par eux et payés « avec profusion, ils poussèrent jusqu’à Calatafimi.

« Ayant appris ces choses à Alcamo , le général de « brigade Landi, le soir même de ce jour, bien qu’à « la tête de forces très-inférieures, se mit en mouve- « ment pour affronter ces hordes, qui, dans la ren- « contre vive et obstinée,- souffrirent de grandes « pertes entre morts et blessés. Elles furent battues « au cri de : Vivç le roi! et poursuivies jusque dans « les montagnes, où elles se mirent à l’abri, et le bri- « gadier Landi établit à Calatafimi son quartier général.

« Comme il fut ensuite averti que les hommes mis « en fuite par lui n’ignoraient pas que la ville d’Al- « camo, dès la sortie des troupes royales, avait levé « l’éfendard de la révolte, et que les criminels habia tants de Partenico en avaient fait autant, il se ren- « dit en cet endroit et malmena avec une immense « valeur et un élan irrésistible les hordes qui occu- « paient ces communes. A Partenico notamment, les « gens de Garibaldi, attaqués à la baïonnette avec une « fougue extraordinaire par une partie du 8 e chasseurs « et une partie des carabiniers à pied , subirent des « pertes très-graves, Là, un officier supérieur, qu’un « prisonnier affirme être ou le colonel Bixio, ou le

G A R I B A LDI. — CO’NQl' ftTH

« fils (le Garibaldi en personne, tandis qu’il tenaille « drapeau à la main et encourageait ses hommes, fut « percé d’un coup de baïonnette par un jeune soldat « du 8 e chasseurs, qui fut promu du coup au grade « de 2 e sergent. Ce drapeau et le cheval du tué res- « tèrent au pouvoir des vainqueurs.

« Après deux jours de glorieux combats, la colonne « du général Candi rentrait à Palerme, chacun de « ceux qui la composaient avec la conscience d'avoir « fait vaillamment son devoir. »

Nous saurons bientôt ce qu’il y a de vrai dans cette épopée.

26 mai.

11 n’y a pas un mot de vrai dans toute l’épopée officielle qui précède.

Garibaldi n’avait pas avec lui 800 volontaires seulement, mais 1065 : j’ai reçu copie de ses listes.

Ces patriotes n’ont menacé personne, ni rien dévasté, ni pillé. Dès leur débarquement, ils ont été enveloppés de Siciliens qui se pressaient en foule autour d’eux, leur offrant de les suivre. Et ceci partout où les patriotes ont passé. Garibaldi a dit aux Siciliens : « Si j’avais attendu cela, je serais venu seul me mettre à votre tête. »

C’affaire de Calatafimi est, pour le roi, plus qu’une défaite, une déroute. On a surpris une lettre du général Candi, écrite sur le champ de bataille. Cette lettre commence par ces mots : « Des secours et de prompts secours! » — Aiuto e pronto aiuto ! — C’est un long cri d’angoisse.

DBS D E l' X - SI CI 1. K S.

On a trouvé partout, sur la route de Palerme, des sacs, des shakos, ànême des souliers que les soldats jetaient derrière eux pour alléger leur fuite. Et voilà comment ils sont rentrés « avec la conscience d’avoir fait leur devoir. »

Bixio n’a pas été tué, ni le fils de Garibaldi. — Le drapeau pris n’était pas même un drapeau de bataillon, mais une des innombrables bannières de fantaisie qu’avaient apportées avec eux les volontaires « qu’un imprudent, nommé Schiaffîni, était allé agiter jusqu’au delà de la colonne ennemie. Là, deux balles le couchèrent mort.

Landi, dans sa lettre, avoue la perte d’un canon, et dit que cette perte lui a percé le cœur. ( Qaesta perdîta mi ha trafiito il cuore.) Les patriotes disent qu’il en a perdu quatre.

A Palerme, le général Lanza est allé remplacer le prince Castelcicala, comme alter ego du roi et gouverneur de l’ile. 11 est arrivé la poche pleine de promesses et les caissons pleins de boulets.

Il a dit qu’il venait étudier les besoins du pays. A quoi les Siciliens ont répondu par ce mot rabelaisien que je n’ose traduire : I bisogni si sludia, no dopo l’evacuazione.

Là-dessus, le général a remis la ville en état de siège. Défense de circuler à deux dans les rues, cours martiales, falot obligatoire dès la tombée du jour, imprimeries fermées, etc. Cela fait, Lanza est sorti de la ville en laissant derrière lui les portes barricadées ou murées, et emmenant 20 à 22,000 hommes qu’il commande personnellement. 11 s’est campé devant Palerme, entre le Palazzo-Reale (Porta-Nova), le fort de

Castellamare et Quattroventi. Bosco commande les chasseurs. Cette armée devait attaquer hier Garibaldi qui est à Monreale. Telles sont les nouvelles certaines. Maintenant, nous ignorons l’issue du combat; nous ne .savons même pas s’il a eu lieu. Et permettez-moi de vous dire, pour vous mettre en garde contre les rapports des journaux officieux, que le gouvernement n’en sait pas plus que nous sur cette affaire. La télégraphie reste muette, les fils ayant été rompus.

Encore quelques faits confirmés. Il y a un comité qui dirige la révolution en Sicile. Ce comité vient d’adresser aux consuls une circujaire leur annonçant que le mouvement était annexionniste, et qu’aussitôt après l’évacuation des troupes, on ferait voter la population, qui reconnaîtrait immanquablement Victor- Emmanuel.

N’êtes-vous pas frappé du petit nombre d’avantages obtenus depuis bientôt deux mois par l’armée royale? Je ne veux pas insister davantage sur le débarquement qui s’est opéré malgré les vingt et un vapeurs qui croisaient pour le prévenir. Je m’en tiens à la désorganisation actuelle de l’armée. Voici déjà, à cause du mouvement sicilien, sept ou huit généraux en disgrâce : le prince Castelcicala en tête, qui était lieutenant du roi en Sicile, remplacé par le général Lanza-, le général Salzano , commandant les forces de Palerme, rappelé à Naples ; le général Jauch, qui commandait à Trapani, mis en jugement et soumis à un conseil de guerre; le général Landi, mécontent et méconnu, demandant sa démission: enfin, les généraux Sury et Wyttembach (deux ex-Suisses), Primerano et Fioranza, non-seulement rappelés, mais mis à la quatrième classe. Voilà

DBS DEUX-SIC1LKS.

ce qui donne à penser, même à ceux qui font le moins de conjectures.

On a chanté à Bari un Te Deum accompagné d’illuminations, de feux d’artifice et de réjouissances publiques pour célébrer la victoire de Calatafimi et la mort de Garibaldi. J’ai lu vingt lettres de Bari qui l’af-* firment.

Enfin , nous avons eu l’autre jour, à Naples, un service funèbre à l’honneur de Ferdinand II. Il y a un an que le roi est mort ; la Sicile est insurgée, envahie, et probablement perdue. Je constate le fait, je n’ajoute rien.

28 mai.

Après nous avoir parlé d’un engagement à Parco, auquel il donnait l’importance d’une grande victoire, le Journal officiel d’hier au soir nous a régalés de l’article suivant :

« — Naples, 27 mai. — Avec le royal pyroscaphe, « la Saetta, nous avons reçu d’autres rapports qui, « confirmant ce que nous avons indiqué hier sur les « brillants faits d’armes accomplis à Parco le 2k mai. « ainsi que la défaite des bandes insurgées et de celles « de Garibaldi, ajoutent que les troupes royales comte mandées par le général Colonna et par le colonel « Von Mechel (Suisse), avec un élan extraordinaire,

« ont chassé de cette importante position les rebelles. « Ceux-ci en occupèrent une autre dominant la pre- « mière, retranchée d’avance et défendue par cinq « pièces de canon.

« Le 25, cette seconde position fut aussitôt attaquée « avec une égale impétuosité, et on enlêva aux ré-

GARIBALDI. — CONQ.UÊTE

« voltés un de leurs canons. L’assaut des troupes « royales fut si vif et formidable que tous les rebelles,

« unis aux bandes de Garibaldi, et lui à leur tête,

« s’enfuirent en désordre jusqu’à la plaine des Greci.

« Là, serrés de près et attaqués de nouveau par la t colonne de Mechel et par le valeureux 9 e bataillon « de chasseurs, commandé par le major del Bosco,

« ils s’abandonnèrent également à une fuite précipitée « et désordonnée, traversant le district de Corleono,

« et cherchant leur salut bien plutôt que de nouvelles « positions.

« Les bandes susdites, poursuivies sans répit par les « troupes royales, continuent à fuir, en proie au dé- • « couragement, qui est le double effet de la désillusion « où elles sont tombées dès leur arrivée en Sicile, et « des pertes graves qui, dans toutes les rencontres,

« les ont diminuées de forces et d’espérances.

« Quant aux Siciliens qui s’étaient associés à eux,

« séduits par l’or et par les caresses, eux aussi se « sont dispersés et vont rentrant dans leurs communes « respectives, découragés et abattus non moins qu’af- « fligés de s’être laissé tromper par les envahisseurs « étrangers, venus pour exciter la rébellion dans ces « contrées.

« L’esprit public, également trompé, remonte de « jour en jour au sentiment de l’ordre légal et se « confie dans la valeur et l’admirable attitude des « troupes royales, dont nous ne saurions louer suffi - « samment la bravoure, la persévérance et la disci- « pline. Un, dans tous, est l’enthousiasme pour la cause « légitime qu’ils soutiennent ; un, le cri du combat et « de la victoire : Vive le roi! »

DES DEUX-SICILES

Ce matin, nous avons appris que Garibaldi s’est emparé de Païenne.

29 mai.

Avant de raconter la prise de Palerme, sur laquelle» il m’arrive des ballots de renseignements que j’ai besoin de contrôler, je note ici un récit brusque et vif de toute l’expédition garibaldicnne. C’est le journal d’un soldat qui dit tout en trois mots :

« 8 mai. Arrivée et départ de Talamone pour des « munitions et du charbon.

« 9. Arrivée et départ de San-Stefano pour du « charbon.

« 11. Arrivée à Marsala et débarquement avec tous « et tout, munitions et h pièces d’artillerie.

« 12. Bivouac à Gran-Pancardo, près Salemi.

a 13 et 1Z|. Bivouac à Salemi et concentration des « forces insurrectionnelles, environ üi,000 hommes.

« 15. Marche et combat en dehors de Calatafimi,

• « au monte di Pianto-Romano, contre 3,500 Napoli- « tains sous les ordres de Landi. 128 blessés et 18 « morts de notre côté ; prise d’une pièce de montagne ;

« les royaux chassés de cinq positions bien défendues,

« positions terribles.

« 16. Landi abandonne Calatafimi, que nous occu- « pons. Landi, dans sa retraite, est horriblement mal- « traité à Partenico et Borghetto par les insurgés.

« 17. Départ pour Alcamo.

« 18. Départ pour Partenico. Le même jour, conti- « nuation de la marche pour se rendre en vue de Pa- « lerme.

« 19. Pluie continuelle. On bivouaqua.

CAKIBALDI. — CONQUÊTE

« 20. Marche sur Poppio pour attirer les forces « royales de Montreale, et manœuvres pour faire sortir « des forces de Païenne. On réussit en partie. Dans la « nuit, on marche sur Perreo, en démontant l’artille- « rie, la portant à dos d’hommes par la pluie et d’hor- « ribles sentiers.

« 21. Dans la matinée, arrivée à Parco; retour à « Montreale. Dispositions pour marcher à Païenne.

« 22 et 23. L’ennemi concentre beaucoup de forces.

« Le général veut encore éloigner d’autres forces de <( Païenne.

« 2Z|. Attaque menaçante par plus de 10,000 hom- « mes. Dispositions de résistance pour les attirer, com- « mencement d’attaque. Retraite de notre part pour « les attirer à Corleone et les planter en face de l’ar- « tillerie, pendant que nous tournerons par d’autres « routes pour nous présenter devant Païenne.

« 25. Arrivée à Marnico. (Nous avons réussi à « amener les royaux en face de l’artillerie dans la dite rection de Corleone.) Le soir, marche pour Misil- • « meri. — Arrivée à minuit. Bivouac.

« 25 et 26. Grand jour! — Les blessés vont très- « bien. — Misihneri, 26. »

30 mai.

Voici en quelques mots l’histoire de la prise de Païenne.

Et d’abord le Journal officiel ne mentait qu’à moitié en nous racontant ses victoires. Les chasseurs de Bosco et les Croates de von Mechel avaient en effet chassé les patriotes jusqu’à Corleone, en leur enlevant deux ca-

DES DEUX-SICILES

nous. Seulement cetle retraite d’Orsini , qui commandait le mouvement, n’élait qu’une ruse de guerre. Pendant que les meilleures troupes du roi s’éloignaient de la ville à la poursuite des fuyards et que la stratégie du généralissime oftioiel tenait ses yeux braqués de ce côté-là, Garibaldi se jetait tout à coup ailleurs, — et, descendant des montagnes par des sentiers qui auraient etfrayé les chamois, il prenait Païenne.

Les militaires, en suivant maintenant sa marche sur des cartes qui ne marquent même pas le chemin, crient au miracle. Et, en clfet, ce fut un miracle, mais de génie et d’audace, un coup d’œil et un coup de main.

Garibaldi partit de Misilmeri le soir du 26, avec ses braves. Il traînait derrière lui des bandes de picciolli : c’est ainsi qu’on nomme les jeunes gens du pays. Cette armée d'hommes descendant la montagne à pas de loup, par des sentiers affreux, un à un , en file interminable, dansda nuit, devait faire un effet fantastique. Les picciotli, braves au fond , mais tout neufs dans la guerre, enfants perdus, et enfants terribles, avaient peur au moindre bruit : un cheval qui se cabra les mit en fuite. Arrivés dans la plaine, au lieu de faire silence, ils éclatèrent en acclamations et déchargèrent leurs fusils. Ils réveillèrent ainsi les Napolitains qui défendaient un pont à franchir : il y eut un rude combat d’avant-garde. Les royaux repoussés s’enfuirent vers la ville. Et l’on arriva derrière eux à la porte Sant’-Antonio, défendue à peine par une poignée de soldats.

C’était l’endroit vulnérable, et Garibaldi, d’un coup d’œil, avait vu qu’il entrerait par là dans la ville. Par malheur l’éveil était donné, les soldats avaient du

GA.RIBA LDI.— CONQUÊTE

canon, ce canon balayait la route. Les picciotti ne voulurent plus avancer. Ils n’osaient traverser la mitraille. Vous figurez-vous cette angoisse suprême , au dernier moment, devant la ville éveillée : reculer alors, c’eût été périr. Un carabinier génois prit quatre chaises et les plaça sur la route, en face du canon, en arborant sur ce piédestal un drapeau tricolore; puis s’étant assis sur une des chaises, il y resta un long moment, sous le feu, les jambes croisées. Alors il dit aux picciotti : « Vous voyez bien que ça ne tue pasl » Les picciotti se jetèrent enfin sur la route.

Et Garibaldi entra dans Païenne Ie-27 mai, jour de la Pentecôte, à trois heures du matin.

Dès son entrée la ville se couvrit de barricades. Les soldats fuyaient pêle-mêle pour aller s’enfermer dans les postes et dans les châteaux. Les Palermitains accouraient en foule, avec des cris de joie, acclamant l’Italie et baisant les mains du libérateur.

A midi, les soldats royaux avaient à peu près disparu de la ville.

Mais les forts et les vaisseaux tonnaient affreusement. Dès le matin et jusque dans la nuit, les artilleurs du roi jetèrent sur Palerme non-seulement des boulets, mais des bombes incendiaires ; deux bombes par minute dans les premières heures du combat. Vengeance atroce et inutile : ces instruments de destruction n’atteignaient pas les combattants dans les rues , mais les innocents dans leurs maisons, qui s’entlammaient et croulaient sur eux, les brûlant vifs ou les écrasant par centaines. Je ne veux pas m’arrêter longtemps sur ces horreurs indignes de notre siècle. Le bombardement de Palerme est la déchéance de François 11.

DES DKUX-SICIJLES.

« La scène est des plus horribles, écrit le contreamiral Mundy, témoin du désastre. Tout un district de mille yards de long sur cent de large est en cendres. Des familles ont été brûlées vives avec les maisons; les atrocités commises par les troupes 'royales sont terribles. Sur d’autres points, des couvents , des églises , des édifices isolés, ont été écrasés par les bombes, dont onze cents furent lancées par la citadelle et deux cents autres par les navires de guerre , sans compter les obus et les boulets. »

« La conduite du général Garibaldi, écrit plus bas l’amiral anglais, a toujours été pleine de générosité et de noblesse. »

On se battit ainsi, malgré les bombes, toute la journée du 27 et la matinée du 28. Enfin, au départ du vapeur autrichien qui nous a apporté ces nouvelles, les soldats n’occupaient plus que le Palcizzo-Rcalc , château fortifié à l’extrémité orientale de la ville , le fort de Castellamare, à l’extrémité opposée, et deux ou trois postes à l’intérieur...

C’est une magnifique victoire.

1 er juin.

La Mouette vient d’arriver de Palerme. Voici les nouvelles qu’elle nous apporte ; je les résume en courant.

Le 29, débarquement des renforts (Suisses ou Croates) amenés par le Capri et YAmalfx; ils sont des-, cendus au fort de Castellamare. Rentrée des troupes qui s’étaient avancées jusqu’à Corleone à la poursuite des garibaldiens. Elles reprennent traîtreusement quelques barricades pendant un armistice de vingt-quatre

IM

heures demandé par le général Lanza et obtenu par l’intercession de l’amiral anglais. Entrevue sur le Hannibal, vaisseau anglais, de Garibaldi, non avec Lanza en personne, comme on le dit à Naples, mais avec le général Letizia, parlementaire royal.

Dans cette entrevue, accord complet sur des points de détail (les Siciliens, maîtres du port, permettront aux soldats de renouveler leurs provisions de vivres et rendront les blessés qui sont dans leurs mains, soignés d’ailleurs avec une charité toute fraternelle), — mais désaccord flagrant sur les point capitaux, capitulation refusée, à moins que les troupes ne rendent leurs armes. Ici se place un trait que je trouve dans deux dépêches : le général Letizia a proposé à Garibaldi de faire adresser au roi par le sénat de Palerme une humble supplique où l’on implorerait des concessions, et il croyait pouvoir s’engager à la faire accueilir de bonne grâce. A quoi Garibaldi aurait répondu : le sénat, c’est moi. D’autres écrivent que Garibaldi aurait demandé tout net l’expulsion des Bourbons. Mais les pleins pouvoirs de Letizia, et même de Lanza, n’allant pas jusque-là, les négociations ont été rompues.

Pendant les négociations, les forts ont continué de tirer, les Croates ont attaqué des barricades. Le colonel Carini, l’un des plus ardents Siciliens qui aient suivi Garibaldi ', s’est précipité au-devant des Croates pour les informer de l’armistice. Ils l’ont frappé d’une balle lâchement.

1 . Nous avons connu M. Carini à Paris, où il dirigeait la Revue franco-italienne.

DES DEUX-SICILES

Ainsi, au départ de la Mouette, le Palais-Royal et le fort de Castellamare étaient aux Napolitains; aux Siciliens le reste de la ville, et, en particulier, toute la marine depuis Castellamare jusqu’à la Porta dei Greci ; si bien que les troupes ne pouvaient ni communiquer entre elles, ni se ravitailler par la mor. L’armistice expirait hier à midi; je ne sais si les hostilités ont été reprises.

Ce qui ferait croire qu’elles ne l’ont pas été, c’est l'arrivée, ce matin , d’un vapeur royal , la Sactta, qui amenait à Naples le négociateur de l’avant-veille , le général Leti/.ia, chargé peut-être d’une mission pacifique. Cependant la police fait courir aujourd’hui le bruit que Garibaldi a été pris. Je vous laisse à penser l’universelle explosion de rires qui a accueilli cette invention formidable. Les mensonges officiels ont fait une telle impression chez les plus crédules, qu’une pareille nouvelle, fût-elle vraie, ne serait pas crue , et n’empêcherait plus le triomphe de l’insurrection.

2 juin.

« Cependant Garibaldi (dit le Journal officiel de ce « soir), avec une partie des gens de Parco, traversant « les contrées de Marineo, Gibilrossa et Misilmeri , où « il rassembla toutes les bandes qu’il y put trouver, « tenta un coup désespère sur Païenne et y pénétra par « la porte orientale.

« Les détachements de troupes destinés à la garde « des portes de Termini et de Sant’-Antonino, attendu « leur peu de force, durent se replier sur Palazzo- « Reale et Castellamare ; et ce fut ainsi qu’il devint

G ARIBALDI.— CONQUÊTE

« possible à Garibaldi et à ses bandes de pénétrer dans « Païenne et d’en occuper une portion.

« La colonne de Corleone, ayant eu connaissance du « fait, courut sur-le-champ à Païenne, et, par la porte « de Termini, l’une de celles par lesquelles était entré « le général Jüaribaldi, l’ayant forcée et reconquise, « cette colonne entra dans la ville et occupa une partie « des positions emportées , deux jours avant , par les t( gens dudit Garibaldi, entrés par la même porte.

« De fortes pertes sont à déplorer du côté des troupes « royales , à l’immense valeur desquelles l’ennemi « lui-même a rendu un hommage éclatant ; mais ces « pertes sont de beaucoup inférieures à celles que les « bandes ont souü'crtes.

«Une suspension d’hostilités fut établie pour soigner « les blessés et les malades et pour enterrer les morts. »

5 juin.

Cette suspension d’armes, qui devait expirer dimanche, à midi, est encore prolongée, indéfiniment cette fois : la nouvelle est sûre. Comment et pourquoi? nous l’ignorons. Le général Letizia , arrivé à Naples le 1 er juin, comme négociateur, est reparti le soir même avec un pli cacheté. Que contenait cette missive mystérieuse? La guerre, selon les uns; la paix, au dire des autres; l’évacuation de Païenne ou le bombardement. Rien de tout cela, pensaient les sages. Le pouvoir négocie; il veut gagner du temps, adoucir les conditions imposées par le vainqueur, capituler peut-être avec les honneurs de la guerre. Le général Letizia est revenu hier matin, j’ignore s’il est reparti. Ici l’on frémit

DES DEUX-SICII.ES

d’impatience et l’on trouve Garihuldi trop généreux. On n’accepte pas ces armistices prolongés, ces lenteurs inquiétantes. Chacun dit ce qu’il ferait s’il était à la place du général. Mais je n’en connais pas beaucoup qui voudraient y être, je vous en réponds.

Ce n’est pas que la position de Garibaldi soit mauvaise, au contraire. Jusqu’ici l’expédition a réussi pleinement; elle a été conduite avec une audace et une sagesse extraordinaires; elle a déconcerté tour à tour la stratégie des généraux otliciels par l’habileté de ses stratagèmes et {'imprévu de ses témérités. La prise de Païenne pendant la retraite de Corleone est un coup d’éclat qui paraît encore invraisemblable. Les garibaldiens, pour l’accomplir, ont dû faire sur les montagnes une marche de chamois. Depuis leur entrée, ils se sont fortifiés chaque jour dans la ville, lis occupent maintenant tout le rivage et l’ont fortifié de manière à empêcher tout débarquement. Ils ont reçu des renforts de volontaires et une cargaison de fusils et de munitions qu’un vapeur a pu débarquer sans encombre. Ce vapeur portait, dit-on, le pavillon anglais.

Les troupes royales, bloquées la Flora, entassées au Palais-Royal et retranchées au fort de Castellamarc, sont séparées les unes des autres, 'privées de vivres et sans communication avec la mer. D’importantes défections les diminuent chaque jour. Toute la population est pour Garibaldi, même le clergé qui a béni les barricades. C’est à Garibaldi qu’ont été demandés l’armistice du 20, la nouvelle suspension qui devait expirer le 30, et la suspension illimitée qui dure encore à présent. C’est lui «pii dicte les conditions de ces trêves : la première fois, en occupant le palais de la Banque, dont

G A RI B A LDI. — CONQUÊTE

tout l’argent avait été transporté dans le fort de Castellamare, il a exigé que quatre millions de ducats fussent rendus à la caisse publique, dont le dépôt lui est désormais confié. Malgré l’odieux bombardement qui l’a dévastée, Palerme a pris un air de triomphe : elle est illuminée tous les soirs. Garibaldi est maître de la ville et du peuple.

Cependant, si les hostilités sont reprises, il y aura de terribles luttes à soutenir...

Je m’arrête à temps; les tristes conjectures que j’allais vous communiquer sont démenties par des faits qu’on vient m’apprendre et qu’on me donne pour positifs. La capitulation de Palerme est décidée : les troupes sortiront du fort de Castellamare avec les honneurs militaires ; celles du Palais-Royal se rendent à discrétion. C’est un vapeur anglais qui aurait apporté cette bonne nouvelle. Un fait certain confirme ce bruit : les fournisseurs qui avaient reçu l’ordre hier matin d’entasser de formidables prévisions de vivres, ont reçu hier au soir un contre-ordre, à une heure de nuit.

A Naples, on continue à parler de concessions et de réformes. On m’assure que le gouvernement élabore un projet de statut et que la diplomatie y collabore. On va plus loin : on dit que la police organise une manifestation populaire qui traversera la ville en criant : Vive le roi ! vive la constitution ! Je doute que ces acclamations tardives trouvent /le l’écho dans les classes intelligentes, et l’histoire de 1 8/48 est trop récente pour que les Siciliens soient dupes encore une fois de ces séductions. Affranchir le continent pour reprendre l’ile et opprimer après l’ile et le con-

DES DEUX-SICILES

tinent est un système assurément fort ingénieux, mais la nation, passez-moi le mot, n’est plus si bête.

En attendant, le pouvoir est aux abois et il commence à avoir de grands embarras financiers. Dix-sept mille ducats ont encore été payés avant-hier pour mille nouvelles recrues qui sont à Trieste. L’ordre a été donné aux caisses d’escompte de ne plus faire d’avances sur les coupons de rentes de l’État.

La superstition populaire croit plus que jamais Garibaldi invulnérable. Les soldats blessés racontent, à qui veut les entendre, que le chef des partisans a été vacciné avec une hostie et que celte inoculation sacrée le sauve de tout péril. Il peut courir impuné- ment sous les bombes et à travers les balles: il ne tombera jamais. Garibaldi leur a dit en les licenciant : — Au revoir, à Naples ! — Et ils l'attendent tous.

3 heures. — L’évacuation de Païenne n’est encore qu’un bruit de ville très-répandu, mais non encore officiellement constaté. Il n’y a de certain que l’armistice indéfini ; la reprise des hostilités devra seulement être annoncée deux heures d’avance.

En revanche, on a d’horribles nouvelles des autres villes. A Catane, après le triomphe de l’insurrection, les troupes royales sont rentrées dans la ville et l’ont livrée au pillage. Des atrocités inouïes ont été commises de part et d’autre avec une fureur qui ne s’explique pas. Après ces violences, les troupes ont été de nouveau forcées d’abandonner Catane.

Messine est toujours une ville morte; on prépare la citadelle et le lazaret pour y recevoir les troupes qui évacueront Païenne. Comme on s’y attendait, le pouvoir veut se retrancher et s’enfermer dans cette place

O A RÏB A LDI.— CONQUÊTE

forte, et résister ainsi jusqu’au bout. Toujours l’histoire de I8/18.

A Païenne, les ravages du bombardement sont horribles. Un habitant de cette ville dévastée m’écrit que, pour se rendre à un couvent où il cherchait un de ses amis disparus, il a dû passer à travers trois cents maisons brûlées. Ce couvent, celui des Bénédictins dei Bianchi, avait servi d’asile aux fuyards et de prison aux arrêtés. Les soldats, en se retirant, y ont mis le feu : quatrevingts personnes (pour le moins) ont péri, brûlées vivantes dans le réfectoire.

Le 3 e bataillon de chasseurs suisses et huit compagnies, commandées par le major Bosco, sont campés hors de la porte de Terni in i avec du canon, et prêts à courir aux barricades. Les décombres qu’ont faits les troupes royales se dressent maintenant contre elles, remparts improvisés. Le domicile français d’un maître de langue a été envahi , malgré l’écriteau qui le mettait sous la protection de la France, et le maître de langues lui-même frappé de deux balles et tué.

Le roi a encore dix-huit mille hommes à Palerme. Cependant Garibaldi, ses volontaires et son peu [île font la loi ; on leur a remis les finances, et des défections grossissent leurs rangs chaque jour. Le dictateur est le dieu de la ville : pendant la première trêve, il a envoyé de lui-même deux mille rations aux soldats du Palais-Royal. La lettre que je reçois vante fort la conduite de M. Ilirzel, consul suisse à Païenne. Cet agent a eu le courage de se présenter aux Suisses commandés par von Mechel , non pour les exciter à une défection , mais pour leur raconter

DES DKUX-SICILES.

les atrocités commises par les troupes royales et soulever leur orgueil militaire contre ces ignobles actions. Cette démarche du consul a été faite au péril de sa vie.

Messine s’attend à être bombardée; Catane a été pillée et abandonnée par le général Clary ; on ne sait rien de Syracuse.

9 juin.

Il est certain maintenant que les forts de Palerme doivent être remis à Garibaldi le 11. La garnison capitule avec armes et bagages. Si brillant qu’il soit, ce dénoûment du premier acte n’a point satisfait les nouvellistes. Ils avaient si bien annoncé que la garnison devait capituler sans armes (et les Suisses en manches de chemise) qu’ils arrangent maintenant une jolie histoire pour concilier les faits avec leurs prévisions. Ils disent que les honneurs militaires accordés aux capitulants sont une pure générosité du dictateur, pour récompenser la valeur des troupes royales, et qu’il leur aurait permis d’emporter leurs armes, pour ne pas trop humilier le courage malheureux. Aussi les troupes se seraient embarquées en criant : Vive Garibaldi! ce qui, en tout cas, n’est pas impossible.

Le prestige do cet homme extraordinaire est si grand, qu’il éblouit jusqu’à la populace de Naples. On répand ici le bruit ( peut-être pour la gagner) que le pain est descendu à Palerme à quatre sous le kilog. Je ne sais si le fait est vrai, mais, s’il ne l’est pas, le mensonge est habile.

Du reste, l’évacuation de Palerme (il faut parler pour tout le monde) accuse moins la timidité des

troupes que l’état misérable auquel elles étaient réduites par l’audace et l’habileté du vainqueur. Je sais positivement que les chasseurs bloqués à la Flora, pendant l’armistice, se nourrissaient de fraises et de biscuits. Les soldats du Palais-Royal étaient encore plus malheureux ; ils n’avaient pas de fraises.

Ceci est très-exact, et, d’après ce détail, jugez du reste. Des colonnes entières, pendant la lutte, ont dû faire des expéditions de plusieurs jours en ne mangeant que de la galette. Voilà une économie qui a peut-être coûté la Sicile au maître, mais qui a rapporté de l’argent à plus d’un fidèle serviteur.

Ici le découragement est grand dans le camp royaliste. On s'y attendait du reste , et depuis longtemps, à la solution. L’autre jour, dans un salon otliciel, on discutait sur la meilleure position à prendre et à garder dans Palerme. Le duc de M... dit que la meilleure position était le bord de la mer... pour se sauver.

Et l’on crie plus que jamais contre le flibustier. — « Mais pourquoi n’en faites -vous pas autant? » demandait hier un Français à l’un des exclamateurs les plus pathétiques. « Pourquoi n’envovez-vous pas huit « cents hommes à Gênes ou à la Spezzia, pour s’em- <( parer du Piémont ? » — Le Napolitain répondit sérieusement, sans se douter de sa naïveté : « Nous ne « faisons pas de pareilles choses ! »

On dit Garibaldi sûr de son triomphe, et on lui prête même un mot un peu prématuré. 11 aurait dit à Palerme, et très-carrément: « J’ai combattu en « Sicile une armée sans généraux ; je vais combattre « à Rome un général sans armée. »

Et Naples, donc ?

DES DEUX-SICILES

17 juin.

Voici un fait qui pourrait bien porter de graves conséquences. Il y a quelques jours, le Fulminante, frégate du roi commandée par le général Roberti, partit de Gaëte avec une mission secrète. A quinze milles du cap Corse, ce vapeur de guerre royal a rencontré le vapeur sarde Y Utile , capitaine Molesca, et le clipper américain Charles-Jane, de Baltimore, celui-ci portant 800 volontaires et l’autre une centaine. C’était pendant la nuit ; le capitaine napolitain a hélé ces navires, et leur a demandé en français leur destination. Croyant avoir affaire à des Français, les passagers ont répondu tout d’une voix : « A Palerme! vive l’Italie! » Alors le Napolitain s’est déclaré gendarme maritime et a sommé les deux navires de le suivre, sous peine de les couler à fond. Les volontaires n’avaient pas de canons, et V Utile, n’étant qu’un vaisseau remorqueur, ne pouvait lutter de vitesse axec\e Fulminante; la capture étant d’ailleurs illégale, il n’v avait à craindre que les lenteurs d’un procès. Voilà pourquoi le vapeur et le clipper se sont ' laissé remorquer à Gaëte.

Là, les volontaires n’ont permis aucune inspection ni montré leurs papiers. Ils n’ont voulu ni descendre à terre, ni laisser monter personne à bord. Ils se sont contentés de protester auprès du vice-consul sarde à Gaëte. Ce dernier, quoique sujet napolitain, s’est conduit avec zèle : il a refusé au général Roberti de lui servir d’intermédiaire auprès des sujets sardes. 11 a immédiatement adressé une dépêche à son ministre à Naples, le marquis de Villamarina. Mais cette dépêche,

160 OARIBALDI. — CONQUÊTE

retardée par l’encombrement calculé du télégraphe, n’a pu partir que plusieurs jours après le fait; un rapport confié à la poste a été retenu un jour à Gaëte, et M. de Villamarina n’a été officiellement informé que , le 15 de cette illégalité, déjà publiée par toutes les trompettes du pouvoir. C’est alors seulement que la diplomatie a pu se mettre en mouvement, et qu’a eu lieu la scène violente dont on parle partout entre M. de Villamarina et M.Carafa, ministre des affaires étrangères. Celui-ci aurait dit au représentant piémontais : « Vous voulez donc la guerre? » Et on lui aurait répondu :

« C’est vous qui la déclarez ! »

Le ministre américain, M. Chandler, devait envoyer son fils à Gaëte pour examiner les faits, et lui avait recommandé. la plus grande modération et l’impartialité la plus diplomatique. Mais hier, V Archimède, de la marine royale, est arrivé à Naples, amenant à son bord les deux capitaines des navires capturés. On dit qu’un conseil s’est assemblé, auquel assistaient notre amiral, M. Le Barbier de Tinan, le ministre américain et le ministre sarde. On dit aussi qu’à la suite de cette conférence les capitaines sont repartis.

J’entends affirmer que le gouvernement, sentant l’illégalité de la prise, a offert de relâcher les bateaux, mais que M. Chandler s’y est opposé, déclarant qu’il y avait dans le fait une insulte au pavillon américain, et qu’il devait attendre des instructions de son gouvernement sur la réparation à réclamer du gouverne- . ment de Naples. On ajoute que le capitaine américain demande 1,000 ducats de dommages-intérêts pour chaque jour de détention.

Nous verrons la suite.

DES DEUX-SICILES

M. Ajossaest décidément remercié. Il perd non-seulement la direction de la police, mais encore celle des travaux publics. Rigueur injuste au fond, car ce fonctionnaire n’était qu’un instrument aveugle. Étrange satisfaction donnée à la diplomatie et à l’opinion. Quand vous reprochez à la main de frapper si ferme et si dru, la main répond : « Ce n’est pas moi, c’est ma férule. » — Elle casse alors la férule, en prend une autre, et tout est dit :

Les généraux revenant de Palerme, accusés de trahison, ont été retenus à Castellamare et confinés à Ischia. Ils vont passer devant un conseil de guerre.

19 juin.

A Palerme, l’évacuation continue lentement, si bien que les barricades restent debout et que les patriotes se tiennent sur leurs gardes. Du reste, illumination chaque jour et enthousiasme frénétique. Les picciotti brûlent toutes leurs munitions en l’air : c’est désespérant. Et cependant, les premiers jours, ces fusillades inoflfensives ont servi la cause, en perpétuant la panique des soldats. Décidément , c’est un peuple étrange.

Palerme a son journal officiel blasonné de la croix de Savoie et portant les décrets de Garibaldi, dictateur de Sicile au nom de Victor-Emmanuel. Je n’écris pas l’histoire de l’insurrection sicilienne : je n’ai donc point à reproduire le texte de cos documents improvisés. Voici cependant.quelques-uns des plus curieux ; je les résume :

Je rappelle d’abord le décret du 1 l\ mai, par lequel

162 GARIBAI.DI.— CONQUÊTE

Garibaldi se nomme dictateur. Ce premier décret est invoqué en tête de tous les autres.

Une proclamation du 28 mai félicite le peuple de son attitude et de sa probité pendant le combat, et, pour éviter tout désordre, elle annonce que tout délit de sac, de pillage et de meurtre sera puni de mort.

Une proclamation du 1 er juin annonce aux Siciliens que les choses marchent bien, mais qu’il faut achever l’œuvre. « Des armes donc et des hommes armés ! Ai- « guise des fers et prépare tout moyen d’offense et « de défense. Pour les acclamations et les fêtes, nous « aurons assez de temps après le départ de l’ennemi. « Des armes et des hommes armés! je le répète. Qui « ne pense pas à une arme en ces trois jours est un « traître et un lâche; et le peuple qui, parmi les dé- « combres de ses maisons brûlées, combat pour sa li- « berté et pour la vie de sçs femmes et de ses fils, ne « peut être un lâche ni un traître. »

Un décret du 2 juin accorde à quiconque s’est battu pour la patrie une part dans Je partage des biens communaux, auxquels auront droit aussi les chefs de famille pauvres. Là où les communes n’auront pas de biens en propre, on suppléera par les domaines de l’État.

Un décret du 6 juin annonce que les enfants de ceux qui sont morts pour la cause de la nation sont adoptés par la patrie : leurs veuves soutenues, leurs filles dotées, et dans ces faveurs sont comprises les familles des treize Palermitains fusillés le 1 h avril.

Un décret du 12 retire à l’archevêque de Montreale sa chaire d’éthique et de droit naturel à l’université de Païenne, et nomme à sa place le professeur Michel-

DES DEUX-SICILES

Angelo Haibaudi. Le considérant de ce décret est curieux : l'archevêque est destitué, parce qu’il a quitté Païenne, « considérant que les professeurs publics « doivent résider dans le lieu où, ils sont obligés de « donner leurs leçons. »

Un décret du 13 abolit pour tout le inonde le titre d’Excellence et interdit le baise main d’homme à homme. Voilà qui va indisposer bien des gens.

Un- ordre de la place de Païenne défend d’acheter des objets volés. Vous savez, en revanche, que le butin résultant des pillages de Païenne, Catane, Carini, etc., se vend ostensiblement ici, à Castellamare et à Caserte *.

Enfin, une circulaire confirme ce qu’on disait depuis quelque temps sur le mécontentement excité dans File, et particulièrement à Catane, par le mode d’enrôlement inauguré sous Garibaldi. Le systène napolitain est établi en Sicile, et le remplacement est défendu, ou du moins l’échange des personnes. En revanche, on peut échanger les numéros tirés au sort, ce qui tolère le remplacement, mais entre hommes appartenant à la même levée.

Je n’allonge pas ma lettre en vous signalant les nombreuses adresses, messages, manifestes, proclamations, etc. (il y en a pourtant d’éloquentes), qui remplissent les colones du journal olliciel de l’insur-

1. L’archevêque île Capoue a acheté d’un soldat revenant de Sicile un calice enrichi de pierreries, et le général Vial une riche couverture frangée d’or. Les orfèvres ont reçu du gouvernement la permission d’acheter des objets d’or et d’argent sans s’enquérir de leur origine. C’est la première fois qu’une permission pareille a été accordée ; notez le fait.

O A RIBALDI. — CONQUÊTE

rection, ni les innombrables nominations amenées par le nouveau régime. Il y en a deux, cependant, qui veulent être notées : celle du comte Michèle Amari au poste de chargé d’affaires du gouvernement provisoire près le roi Victor-Emmanuel, et celle du prince de lielmontc, envoyé au même titre à la cour de la reine Victoria.

La commune de Partenico a voté, à l'unanimité, l’érection de la statue en marbre de Garibaldi sur la place du Carminé. On lira cette inscription sur le piédestal : A Giuseppe Garibaldi, liberatore délia Sicilia, Partenico ’.

On organise un corps de chasseurs de l'Etna, qui lutteront de courage avec les chasseurs des Alpes.

Je prends le style du journal que j’ai sous les yeux : l’enthousiasme se gagne, — que voulez- vous? La cause est belle, et, vues de Naples, ces scènes vivantes vous entraînent, vous enrôlent presque dans les légions de Garibaldi.

Un ofiieier anglais qui s’est distingué en Crimée, M. John Dunne, est venu offrir son épée à l’insurrection sicilienne.

J’ai lu d’horribles détails sur Catane qui, pendant

deux jours, le 31 mai et le 1 er juin, a été livrée aux

soldats et affreusement dévastée. On brûlait des mai- %

sons indifférentes, au hasard; on tuait des femmes qui n’avaient rien fait. Le 2 juin, une proclamation du général Clary a prohibé le pillage.

Les lettres de Messine arrivées ces jours-ci annon-

1. Garibaldi a refusé cet honneur, dans une lettre admirable. Il ne demande que de la poudre et des balles, comme l’enfant grec de Victor Hugo.

D ES DEUX-SICILES

cent que la ville est toujours désespérée et vide, connue un déserl. Les étrangers, les négociants, les marchandises sont dans l’intérieur ou sur la mer : ce qui n’a pu être embarqué est enfoui sous terre ou muré dans les maisons ; toutes les voitures, tous les chevaux, sont envoyés dans l’intérieur de l’ile, et l’on met sous la protection des pirates tout ce qu’on peut dérober aux voleries des soldats.

Je vous assure que je ne ris pas. Tous les rôles sont intervertis, et les timorés, les alarmistes, les bons bourgeois, les ennemis des révolutions, attendent avec anxiété Garibaldi, qui seul peut sauver leurs caisses.

A Girgenti, dans l’église le portrait de Victor-Emmanuel décore un dais magnifique, élevé pour fêter l’affranchissement de la ville et du pays.

Alexandre Dumas est à Païenne, où il a fait son entrée avec une certaine solennité. 11 s’est rendu dés son débarquement au palais Sénatorial peur conférer avec Garilbadi, cime à cime.

Rien de nouveau à Naples. Les navires capturés n’ont pas encore été rendus; les généraux confinés à Ischia n’ont pas encore été relâchés, — et l’on met de plus en jugement plusieurs officiers de marine, les uns pour n’avoir pas empêché le débarquement, les autres pour avoir bombardé Païenne avec mollesse. 11 paraît, en effet, que les projectiles des vaisseaux ont fait peu de mal à la ville. Les plus héroïques ravages ont été consommés par les bombes du fort.

Les rumeurs les plus contradictoires continuent à circuler, et l’irrésolution du- pouvoir, en ce moment où il faudrait prendre une décision, autorise toutes les

G A RI B ALDI. — CONQUÊTE

imaginations des nouvellistes. M. de Martino est revenu de Paris, où il était allé promettre des réformes et invoquer la protection de l’empereur; l’opinion générale est qu’il a échoué dans sa mission, mais cette opinion est fondée sur des raisonnements ingénieux et non sur des témoignages irrécusables. Les uns annoncent une constitution, les autres un vicariat et une sorte d’interrègne parlementaire qui recommencerait les tragi-comédies de 1820 ; les autres des démonstrations sanfédistes, les autres une résistance à tout prix. En attendant, les Napolitains ont peur et se sauvent à la campagne, et les étrangers déposent leurs inventaires chez leurs consuls; mais Naples est parfaitement tranquille.

23 juin.

Un dernier mot sur M. cjp Martino. Comme il revenait de Marseille sur une frégate du roi, la SacUa, si je ne me trompe, ce navire de guerre vit poindre un bateau marchand, à pavillon tricolore, qui venait à lui. La Saetta changea prudemment de direction; le vapeur en fit autant, comme s’il lui donnait la chasse. Alors la frégate alla s’abriter dans les iles d’Uyères, sous la protection d’une escadre ou d’un fort. Ce vapeur ne pouvait être qu’un pirate garibaldien qui aurait bien voulu capturer une frégate à François IL Vérification faite, on a constaté que c’était tout bonnement un bateau neuf des Messageries qui avait poursuivi la Saetta, pour essayer sa machine et sa vitesse.

Il parait que, sous l’impression des conseils de l’empereur, M. de Martino pousse à la constitution. Sans

DES DEUX-SICILES

s’engager à rien, Napoléon aurait dit : « Cédez le plus tôt et le plus possible. » Le comte d’Aquila et le baron Brenier ne quittent pas le roi : ils lui commandent presque d’être Italien... La constitution sera proclamée ce soir, nous dit-on, demain au plus tard.

Encore une page à tourner; ce sera, je crois, la dernière.

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