‹ Gaspard de Coligny, amiral de FranceChapitre 108 sur 241 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Récit (les opérations do défonfte de la ville de •Saint-Quentin, rédigé par Coligny. — > Assaut ot prise de la ville. — Coligny est fait prisonnier. — Sa lettre à Henri If. — Coligny est emmené en Flandre.

Un héros vaut parfois, à lui seul, une armée : Coligny le prouva, dans Saint-Quentin.

Dès son arrivée, sans prendre le moindre repos, il s'occupa d'organiser la défense, et se prépara à agir avec vigueur contre l'ennemi.

Voyons-le maintenant à l'œuvre.

Loin de nous la pensée d'essayer de retracer, même sommairement, ses généreux efforts, alors qu'il les a consignés dans un récit que toute analyse dépouillerait de son intérêt saisissant, et que d^s lors nous nous faisons un devoir de fidèlement reproduire ^ '

« Estant arrivé, dit l'amiral, h Sainct-Quentin de nuict, comme j> le point du jour fut venu, je m'en allay au fauxbourg d'Isle -,

i. V. Mém, de Coligny, édil. de 1665, p. 185 et suiv. — c II in*a semblé le

> plus seur, dit Fr. de Uabutin (g. de Belg. liv. IX), suivre un discours que le » seigneur admirai, Tun des premiers de ce royaume, qui estoit chef là-dedans

> (Saint-Quentin), en a escrit luy mesme; lequel, selon le plus commun jugement,

> ne vouldroit pour chose de ce monde contrevenir à la vérité. » Nous ferons connaître plus loin les circonstances dans lesquelles Coligny rédigea le récit des opérations de défense de la ville de Saint-Quentin.

2. c La ville de Saint-Quentin contient beaucoup de jardins dans son en- » ceinte. Sa position élevée lui permet de dommer les vallées environnantes, et

> notre camp, établi dans ces vallées, eut beaucoup à souffrir de Tartillerie de

> la place. Un tiers de la circonférence de la place est bordé par un lac d'eau

> profonde, large d'au moins trente pas et plus, qui s*étend jusqu'à deux por-

» où je Irouvay que nos 'gens, le jour précédoni, avoient abans donne le boulevarl qui y avoU esté lait nouvellement, et s'es-

> toienl retirez à la vieille muraille, s'excusans que, pour n'y » avoir point de parapet audit boulevarl, d'autre part, que,

> pour avoir gagné les Espagnols des maisons sur le bord du » fossé qui leur estoient à cavalier, et enfin, pour le peu s d'hommes qu'ils avoient pour le defTendre, ils avoient été con- » Irainls de ce faire.

> M'estant enquis des gens de guerre qui y estoieuL, je trouvay s que la compagnie de monseigneur le Dauphin y estoît quasi » complète. Quant h la compagnie du capitaine Breuil, qui eu » csloit gouvernem', il me dit que la fleur de ses hommes es-

> toient à Bohain, où il y avoil une escadre des meilleurs » hommes qvi'ileust, principidement d'arquebusiers. Cela estoil » aisé à croire, car le demeurant esloit fort piètre. li estoit » excusable d'une chose : c' esloit qu'il n'y avoil pas plus de dix 1 jours qu'il estoit entré en cette place : et sçay bien qu'il avoit B perdu beaucoup de ses soldats au partir d'Abbeville.

» Voyant de quelle importance nous estoil de garder ce faux- » bourg, je pris l'opinion de tous les capitaines, pour sçavoir » ce que nous y pourrions faire. Pour le plus expédient, il fut

> eonclud que sur le soir nous ferions faire une sortie, pour B mellre le feu dedans les maisons qui nous faisoient le dom- » mage; et qu'ayant osté les ennemis delà, nous ferions faire 1 une tranchée Loul le long du boulevart, qui serviroil de pa-

> rapet. Cependant pour ne perdre point de temps, je fis ira-

> vailler à deux flancs, pour regarder la pointe dudit bon liivarl ;

> lées d'3ri[uebusc iluns la directîOD des FlaJidres. — lorsque le duc de Savoie

> Arriva devant Saiiil-Quenlin, il donna l'ordre Je s'umpurer du faubuurg

> td'TsIe), qui est situé moitié sur le lac, et moitié sur la terre Terme. Ce fau-

> bourg est farliBâel conimuui|u<.- à la ville par ile^ ponts de bois. 11 y a jus-

> qu'à ceat tnaîsonâ. Son enirée est défendue par uti liasliun de lurre-pldn â

> l'ialérieur et un ponl-levis avec: un fossé secdessims. * (Rrcît dit liège dt Stti»l-OuenUn par an of^eûr iipagiiol, ap- Ch. Goinart, p. 381 ).

> ce qui se trouvoil, en faisant ouverture à la muraille tant * qu'il en falloit pour l'emboucheure d'une pièce d'artillerie, et

> si fis travailler à une tranchée, d'où le rampart avoit esté » osté, quand monsieur le mareschal de Saint-André estoit ^ d'advis de faire retrancher ce fauxbourg; car en cet endroit

> l'on pouvoit faire bresche en moins d'une heure; qu'il n'y ]> eust un homme qui eust osé s'y présenter, pour ce que le ]» dehors estoit beaucoup plus haut que le dedans, et estoit le

> rampart du tout osté.

» Ces choses ainsi ordonnées, je m'en allay faire le tour de » toute la haute ville, pour voir ce qui y seroit à faire, départir ]> les quartiers et (liire que chacun commençast à y travailler, y> sans attendre la nécessité. Et cependant je manday à ceux de ^ la ville qu'ils s'assemblassent en leur hostel commun, où ils

> appelleroient tous les plus notables de tous les estais, pour

> entendre ce que j'avais à leur dire.

y> Ayant donc reconnu le tour de ladite ville, et que je fus y> venu là où jà ils esloicnt assemblez, je leur dis tout ce que je )) pouvois penser, qui pourroit servir pour les asseurer, comme ]> pour lors ils en firent grande démonstration : ce que toutesfois » ne leur dura guères. Et outre cela je fis mettre par mémoire » ce à quoy il me sembloit estre bon de pourvoir, et dont il falloit y> qu'ils fissent prompte et diligente recherche; comme de tous » les hommes qu'ils avoient en leur ville, ayant armes, et qui les » pourroient travailler, tant hommes que femmes : et que pour JD cet effet il falloit faire une recherche de tous les outils, hottes » et paniers, pour faire le tout apportera leur maison de ville, y> afin que plus facilement on les pût là trouver quand on en » auroit affaire : et qu'en une si grande ville il y avoit grand » nombre d'ouvriers, pour en pouvoir faire une bonne quantité, ï> pourtant qu'ils les advertissent d'y travailler continuellement : » et pour ce que je ne doutois pas qu'il n'y eust une fort grande » quantité de bouches, qu'il falloit sçavoir de quoy nous les

I nourririons : qu'ils fissent donc une description de tous les

• grains, vins et beslail qu'ils avoi(.'nl en leur ville, et que tout

• ce qu'ils trouveroient par les maisons, qu'ils le missent en » garde dé ceux mesmes à qui le bien appartiendroit : el afin ' qu'il ne s'en fist point de dégnst, je ferois faire une deflcnce à

toutes personnes de n'y loucher sur ia vie, attendant que

j'eusse mis un ordre pour la distribution : aussi de me faire

direquelte quantité d'artillerie, poudre ol boulets il y avoit,

el quelles gens pour la manier el pour en tirer. Et pour ce que

faisant la ronde de leur ville, j'avois vcu user grande amoni-

lion sans propos, j'avois donné la superintendancc de loute

l'artillerie ^u capitaine Languetot, et sous luy deux gentds-

' liorames de chacune compagnie de gens-d'armes, qui estoient

' dix en loul, afin qu'il les pût départir par leurs quartiers, el les

» soulager : et pourtant que ceux qui ta manioient eussent Jt

► luy obéir : el que je voulois sçavoir Ions les soirs quelle quan- » tité de poudre se seroit tirée le jour ; et ainsi qu'ils eussent

• à luymonstrer toutes les poudies qu'ils avoient, et les lieux » oCi ils les retireroient, pour me rapporter si elles ne seroient 1 point en lieu dangereux. Davantage, je n'avois point de con-

• noissance qu'ils eussent plus de deux moulins en toute leur

> ville, l'un à eau, l'antre à vent, et quel moyen ils avoient de ï moudre si ceux-là leur (iiilloieiit.

> Ce furent les principaux points de l'ordonnance que je leur » fis pour lors, leurdisant que de ce qui rae souviendroit, je leur i ferois à toutes heures entendre ; et leur monstray des genlils- » hommes que j'avois à l'entour de moy, lesquels je leurenvoye- » rois quand besoin seroit, et qu'ils satisfissent toujours prorap-

• lement à ce que je leur inanderois par eux.

» Et pour ce qu'ils avoient tout pris par mémoire, ils me

• dirent qu'ils s'en alloieut pour y satisfaire promptement, et » puis m'enadvertiroienl. Bien, me dirent-ils, sur fheure mesnie, » qu'ilz avoient quinze ou seize moulins à chevaux, qu'il» lai-

» soient déjà travailler en toute diligence. Je leur fis mettre » plusieurs petites choses par escrit, aux mémoires qu'ils firent, » afm d'y donner ordi^, dont il ne me souvient pas bien, car » auparavant j'en avois dressé un bien ample; je mets ce qui » est le principal et le plus nécessaire.

» Estant allé delà à mon logis, je fis assembler tous les capi- » laines, auxquels je fis entendre Toccasion qui m'avoit là

> amené, l'ordre que javois donné à ceux de la ville, et ce qui » inc senibloit estre le plus nécessaire pour lors : c'estoit de 9 départir les quartiers, et que nous allassions tous ensemble

> pour faire tout ce qui seroit bon de faire, afin que puis après

> chacun fist travailler en son endroit. D'une chose les suppliois- ) je tous ; c estoit que ce que chacun connoistroit ou penseroit » estre bon de fjiire, qu'il m'en advertist, et que je le recevrois

> lousjours de bien bonne part : mesme pour ce qu'il y avoit des

> gens de bien et expérimentez dedans les compagnies, et qui » s'estoienl trouvez en d'autres sièges : que l'on leur dit qu'ils

> me feroient plaisir de m'advertir de ce qu'ils penseroient j> pouvoir servir.

p Delà nous nous en allasmes départir les quartiers et corn-

> mencer à l'heure mesme à faire travailler aux lieux qu'il fut

> advisé.

» Ainsi ordonnay-je à tous capitaines, tant de cheval que de » pied, qu'ils m'eussent à bailler le nombre de leurs hommes » par roolle, tant pour voir ce que j'avois pour le combat, que, » pour selon cela, faire faire la distribution des vivres.

» Et pour ce, qu'en me promenant, il y avoit grande quantité

> de jardins jusques sur le bord des fossez, pleins d'arbres, }» principalement du costé de la porte Saint-Jean, à l'ombre

> desquels les ennemis pouvoient venir tout à couvert jusques

> auborddudit fossé, encores qu'il fùst tard, j'envoyay quérir

> tous les charpentiei's qui se purent trouver, que je fis con-

> duite par deux archers de ma compagnie, afin d'employer le

» reste de la journée à couper arbres poui' l'aire fascines, el qu'ils » conliniiassenl lous les jours. Ce qui fut fail tant que l'on put, » mais non pas tant que ce qui y demeura du coslé de la porte » de Remycourl ne nous apporta à la (in grand dommage.

» Or, pour ce qu'il avoit esté conclu de faire cette sortie, ■ comme il a esté dit cy-dessus, pour biTibr les maisons qui

> nous nuisoient, cl pour essayer de regajjncr uostre boulevart » d'isie, je priay messieurs de Jarnac, Téligny el de Luzarches

> de la faire faire ainsi, et jusqu'au lieu que je leur monsiray.

t Cependant que je m'en atloisau clocher de lagrandeéglise » pour reconnoistre l'assietledu guel des ennemis et voir par où ï l'on nous pourroil faii-e venir du secours, afin que je le mau-

> dasse, et mesmes fisse voir k Vaulpergues, quej'envoyais exprès » pourcela; pour ce qu'il me semblait que celaestoîl le plils ué- » cessaire, el que plus on attendroit, plus seroit-il difficile ; je » fus plus d'une j.'rande heure et demie pour luymonsLrer le lieu

> par où il aurait k venir si on luy bailloit des gens à conduire, B lequel eust esté trop plus aisé que celuy par lequel il les » amena ; car au lieu qu'il donna k la teste d'un corps de garde 3 de gens de pied et en lieu lort désavantageux pour ceux qui » vouloienl entrer, il eût donné entre deux corps de garde,

" > l'un de (gens de) pied et l'autre de gens de cheval, où ils n'eus- » sent trouvé que des sentinelles, et avant que le corps de garde » eust pensé îi ce qu'ils avoienl à faire, ceux qui eussent voulu

> entrer pouvoient gagner une colline le long des vignes, par où » le capitaine Sainl-Andréesloilenlré en plein jour, pouvoient » eux aussi entrer en despil de tout le monde ; car estant nuict » obscur comme il csloil, il eusl esté malaisé qu'un corps de • garde fust déplacé pour le venir chercher; pour le moins » qu'ils n'eussent esté en lieu de seureté, car c'estoit fort près » de la ville.

» Cependant que j'eslois sur ce clocher la sortie se fit, mais

> nos gens trouvèrent les ennemis si forts qu'ils ne purent exé-

^ culer tout ce qu'ils vouloient. El encores qu'ils brûlassent i> quelques maisons, si ne furent pas celles qui nous nuisoient le * plus, et fallut que nos gens se retirassent estans poursuivis de ï) si près des ennemis que quasi furent-ils en danger d'entrer

> avec eux pesle-mesle ; et rie peut-on si bien faire que devant » que partir de là ils ne brûlassent le tape-cul, par où Tentrée 9 dudit boulevart leur estoit aisée: car il ne restoit plus qu'une :» petite porte que Ton eusl aisément rompue d'un coup de pied; » et du boulevart pour entrer au faubourg, il n'y avoit qu'une j> muraille environ de sept ou huit pieds de haut, où il y avoit

> encores deux grandes bresches par où l'on portoit la terre sur

> une plate-forme, qui n'estoient bouchées que de clayes ou de » quelques balles de laine, par.quoy toute la nuit et en la plus ï grîrtidc diligence que je pus, je fis faire une tranchée pour » amuser les ennemis le plus longtemps que je pourrois ; car je

> voulois attendre le plus tard que je pourrois à abandonner ce

> fauxbour^, encores que j'eusse beaucoup d'opinions contre

> moy. Et y avoit deux raisons principales à quoy je ne pouvois » conlester; l'une que par les marets on y pouvoit venir par » deux endroits et prendre nos gens par le derrière; et que ce

> seroit en danger, en les voulant retirer ou secourir, de perdre

> la ville avec le fauxbourç; l'autre, quej'avoissi peu d'hommes ' D que je devais plus tost regarder à les conserver qu'à les ha-

» zarder, et mesmes que j'avois veu qu'à cette sortie j'avois perdu D ou estropié quinze ou seize des meilleurs hommes que j'eusse, T> entre lesquels estoit le capitaine Saint-André. Enfin pour ne i> demeurer point opiniâtre en une chose desraisonnable et T> contre l'opinion de tous les capitaines, je dis que quand je » verrois plus grande occasion je me retirerois ; mais que cepen- 1» dant il falloit fliire aussi bonne mine que si nous ne le vouï> lions point abandonner, et cependant y faire bonne garde, et if principalement par les endroits par où on disoit qu'ils poui> voient venir par les marets, afin de n'estre point surpris par

* \h s'il esloit possible, el siirioul qu'il ne fust point divulgué

* que je voulusse abandonner ledil iauxbourg.

X Le second jour que je fus arrivé audit Saint-Quenlin, je dis B aux capitaines, encores que les ennemis eussent bien eucon- 9 noissance de quelque secours qui estoit entré dans la ville, si s esloit-il bien malaisé qu'ils fussent bien asseurez de ce qu'il 9 yavoit. Et pourtant que j'avais envie de faire sortir quarante 9 ou cinquante chevaux, pour donner sur l'un des logis, qui i» esloit un peu pins avant que le village de rtemicourl, et » assez escarté des autres : et que selon qu'ils se gouverneroieni » nous adviserioiis le moyen qu'il y avoit de dresser quelque en- » treprise. Et pour ce qu'ils avoienl eu déjàconnoissanee de la » compagnie de monseigneur le Dauphin, je dis à monsieur de u Téligny, que je le priois de donner celle charge à quelque » sage homme de sa compagnie, qui surtout se donnas! bien de

> garde de s'attacher ny de s'amuser à combattre; et que la 9 sortie que je faisois fau'e pour lors n'estoil que pour essayer » de dresser quelque meilleure entreprise. Il me pria de me rej poser sur luy de la charge que je lui baillois, et qu'il me mel- ■ Iroil entre les mains de personnage si suffisant et auquel il fe-

> roit si bien entendre ce qu'il auroit à faire, qu'il m'assuruit

> qu'il ne gasteroit rien. Or, avois-je une si grande douleur de j leste, que je fus contraint de me mettre sur un lict au logis 9 de monsieur de Jarnac, où j'estois pour lors. Et cependaut le- » dit sieur de Téligny s"en alla pour faire monter ses gens à » cheval et leur ordonner ce qu'ils auroient à faire; mais devant 9 que de partir d'avecques moy, je ne me contentay point de luy

> dire une douzaine de fuis que je ne voulois point qu'il sorlisl, » ce qu'il m'assura. Il fut (ort dUigent à faire sortir ses gens ; » car je ne fus point demie heure ^ me reposer que je ne me » levay pour aller voir comme tout se portait à cette sortie, et » m'y acheminant, je tiuuvay messieurs de Jarnac et de Luzar- I ches qui venoieat de la porte par laquelle ladite sortie avoit

» esté faite, et me contèrent le grand désordre qu'il y avoit eu en i> disant que les premiers coureurs avoient très-mal exécuté ce y> qui leur avoit esté commandé et que monsieur de Téligny y> voyant cela, encores qu'il ne fût point armé, et sur un bien y> mauvais courlaut, estoit voulu aller pour les faire retirer, D laissant le sieur de Cuzieuxaveccinquanteousoixante chevaux » auprès du moulin qui est hors la porte Saint-Jean, et que

> quand il seroit arrivé où esloient les coureui's, les ennemis leur i> avoient fait une charge où il avoit esté enveloppé et porté par » terre, et que l'on ne sçavoit s'il estoit mort ou vif, sinon qu'il }» n'y en avoit qui disoient qu'il n'estoit point encor mort, selon

> qu'ils en avoient pu appercevoir, bien que les ennemis l'eussent

> dépouillé, et ({u'il estoit demeuré près la place dudit moulin. i> Voyant qu'il estoit si près de ces murailles, je dis que je le

]» voulois avoir mort ou vif, et commanday aux autres chefs de ) la compagnie de mondit seigneur le Dauphin de monter à i> cheval, et seniblablemcnt aux autres qui se trouvèrent près de » moy. Et m'acheniinant vers ladite porte, il vint un soldat à » pied me dire que, s'il me plaisoit, il essayeroit de l'aller quérir; )> je liiy promis un bon présent, s'il le pouvoit faire, ce qu'il fit » fort bien, et le rapporta avecques quelques siens compagnons.

> Quand ledit sieur de Téligny me vit, il me pria de lui pardon- )) ner, et qu'il sçavoit bien qu'il m'avoit offensé, et me réitéra » ce langage par cinq ou six foys. Je luy dis qu'il n!estoit plus y> temps de demander pardon aux hommes, et qu'il le falfoit » demander à Dieu : car je le voyais si fort blessé, et en tant y> d'endroits que je ne regardois l'heure de luy voir rendre l'es- » prit, si. vi voit-il encore une heure et demie, après avoir esté i> rapporté en la ville. Et ne fut pas petite perte que de ce gen-

> tilhomme-là, car il estoit hardy et advisé, et s'employoit volonï> tiers. Et davantage il parut bien depuis en cette compagnie D ([ue le principal estoit mort *. Or, ce que je trouvay de plus

1. Coligny fait allusion ici au triste rôle que joua plus tard la compagnie da

» mauvaise digestion quand il fui blessé, de quoy il mounil, » c'est (]ue gens de bien et d'honneur m'ont dit que les en- » nemis n'esloient point plus de dix-huit ou vingt h la chaîne » qu'ils firent h nos gens : et les noslrcs estoienl bien autant de » coureurs; et le sieur deCuzieux, qui outre cela n'estoil point ^ à cent pas du lieu oii il fui porté par terre, et nonobstant il » fut massacré et dépouillé sans estre jamais secouru de nul des » siens. Ledit sieur de Cuzieux dit pour son excuse qu'il avoit p exprès commandement dudil sieur de Téligny de ne partir » point du lieu oii il estoit, que lui-mesme ne le vînt quérir ; et f aussi qu'il ne pouvoii avoir connoissance de ce que leurs cou- » reurs faisoient, à cause d'un petit haut qui estoit au-devant de

■ Itiy.

» Et après cela il se passa deux ou trois jours que les ennemis » ne faisoient pas grand'chose, sinon que du calé du bourg

■ d'hic ils nous pressoient le plus qu'ils pouvoient, et firent

■ quelques tranchées au lieu des maisons qu'ils vouloient tenir, » où le feu avoii esté mis avec quelques artifices de feu ' par » l'invention d'un Êcossois de la compagnie du comte de iïaran.

t Cependant il ne se perdoil point de temps dedans la ville.

Dailphin. lors Je In |jrise de Saiiil-Oucnlûi. L'cicelleiit «nicior Joui il s'agit en c« moment était Charles de Téligny, chevalier, seigneur de La Salle, sous-licuiBDBiit de la cornpat'RÎe du Dauphin (V. p. Anselme, Hht- ginéal. et chron., t. 111, p. i>13. —(Voir aussi les Viti des hommes illuslres de la France, t. XIV, p. 133 A 137). — lleiistol* une hure du £{ septembre 1555, adressôe au conué- Uble par Charles di; Téligny (Bibl. nat.. mss. f. fr., toI, 3155, C 73) et if âeax lelires dp Cnligny lï Béquincourt et à de Humiéri-s, des 3 janvier 1519 et ÎT avril 1557 (ftiW, nat.. mss. f. fr., vol. 3I2.S, ^ 24 el vol. 3U4, f' 77i dans lesquelles il parle de Ch. do Téligny.

t. Les Français ayant résolu de brûler les maisons pour iJlar aux Espagnols » leur tibri, laucèrenl sur les toils des llèchcs qui portoient une tusée pleine de s uuCre pilé el de poudre & canon que le choc faisait enilammer. Ils tirércni ■ lanl de ces llJrches. que toutes les raaiEons s'allumèrent cl les arbres aussi; • lie «orte qu'il ne resta plus un seul abri aux assié.gean« : j'iilais dans l'admi- > ration de celle belle invention, t {Hécit du tiége de Saint-Quenlin par un officùr espagnol, ap. Cli. Gomart, p. 383).

> car on y iravaiiloil à tous les endroits qu'il avoit esté advisé ;

> et dehors la ville on coupoil des arbres autant que la comme-

> dite le pouvoit porter. Et de ma part je ^oUicitois ceux de la

> ville à toutes heures, pour sçavoir quelle quantité de tous i> vivres ils trouvoient, et pour me satisfaire sur les articles que

> je leur avois baillez par mémoire. Enfin ils me baillèrent un j> estât desdicls vivres, que je trouvay bien petit; car, à vivre 3> assez eslroitement, à peine en pouvois-je avoir pour trois ]> semaines. Et pour ce que je me doutois bien que cette re- 3 cherche n'avoit pas esté bien faite, je donnay chaîne à un :» homme d'armes de ma compagnie de l'aller faire tout de nou-

> veau, et n'exempter une seule maison, et qu'il prit deux ou

> trois de ceux de ma compagnie avec luy, de sa connoissance,

> et des plus suffîsans pour cette chaîne, afin d'en estre sou- » lagé; car aussi l'avois-je commis pour faire saler le bestail,

> qui estoit là-dedans, dont il y avoit si petit nombre et si peu

> de moyen de les faire vivre, que je fus à la fin contraint d'en i> départir par les compagnies, tant de pied que de cheval, » pour certains jours que je leur limitay. Aussi avoit-il en » charge de faire départir le pain et vin ; et s'acquitta si bien de » sa charge et commission, qu'au lieu que ceux de la ville ne » m'avoient donné connoissance de vivres que pour trois ^e- :^ maines, il en trouva pour plus de trois mois, et s'y découvrit ï> tous les jours quelque chose de nouveau.

> Pour revenir maintenant à ce que faisoient les ennemis, » après qu'ils eurent ftut une tranchée du costé du bourg d'isie, 3> comme dessus est dict, une nuict ils approchèrent les pièces

> pour tirer en batterie. Et ainsi que je venois de faire une

> ronde à l'entour de la haute ville, ceux qui estoient en garde p au bourg me mandèrent que lesdicts ennemis estoient dedans :» les fossez dudit bourg qui y sappoient, et qu'ils me prioient i> de leur mander ce qu'ils auroient à faire. Je m'y en alfay, et

> après avoir bien écouté, j'entendis bien qu'ils ne sappoient

» poini dedaiis le fossû, al que c'cstoient pièces qu'ils appro- V choient; parquoy, suivant ce qui avôit esté résolu par l'advis c de tous les capitaines, je fis commencer à retirer quelques v pièces d'artillerie qui esloient là, et grande quantité de boulets

• de plusieurs calibres, poudres à canon, balles de laine, picques,

• ou'-ils à pionniers, et plusieurs autres choses; en sorte que

• lesdits ennemis, quand ilz furent entrez, ne se sgavoient vanter

> d'avoir trouvé aucune chose estant h nous qui nous eiist pu « servir. Aussi fis-je accoustrer les maisons, afin que le feu s'y

> mît plus aisément quand nous nous retirerions; car, quant

> aux meubles desdites maisons, ils avolent tous esté portez en » la haute ville. Quand il fut une demie-heure de jour, la pres inière volée' commença à tirer. Lors j'appelay les capitaines » qui estoient là en garde, et leur dis qu'ils regardassent h faire » retirer leurs gens tout doucement, ne voulant point attendre » plus lard, pour crainte que j'eusse eu que le peu d'hommes

• que j'avois eussent eu à ce commencement quelque effroy,

• fit qu'il me les eust puis après fallu retirer eu désordre et » confusion, et que surtout le feu fust mis partout; ce qui fut

• bien exécuté, réservé en l'abbaye d'isle, où le feu ne put » prendre, encores que j'eusse mis grand peine à la faire bien < accoiistrer, ce me scmbloit *.

s Après avoir retiré tous les gens de guerre, et ce qui cstoit

• dedans ledit fauxbourg en la haute ville, je fis commencer à <• rftmparer cette porie-là, parccque cet endroit esloit i'orl

• mauvais. Et environ une demi-heure après que j'eus commencé

1. • Le duc lie Savoie nvail enroyé deux pièces de canon pour bnUre le fau-

• hnarg (d'isle); les Kspagnols, qui élai«ut ù découvert depuis l'iiiecndie des ' clnmiiiii'Tes, se servirent, le troisième jour, du leur artiilL-rie. Les défenseurs

• du Eiiibnurg aliiuitlorMiêmnl d'nliord le bastion pour se retirer derrière In

• inni-nilk-, et romtue là rnrlillcrie les aUctgnnil eocoro. ils (^vacn^ient le fau-

• bour); f l renlrércnt eu ville par le pont, après avoir mis le feu il [oui co » qu'ils bissaient derrière eux, « {HfCH liu siégi" de Saint-Quentin par un offidrr etpagnùl, ap. Ch. Gamart, p. 382. — Voir aussi Appendice, a' 5H, h lettre du duc de Savoie à Philippe U, du 6 août 1557.

> k y faire travailler, il vinl un homme de la ville me dire qu'il » seroit bon de faire ester quelque quantité de poudre h canon, ■ qui estoit dedans Jeux tours, qui esloient en ladite porte, t doDl il u'avoit jamais esté parlé aupai'avant, mesmes au capi-

> laine Languctot, auquel j'avois donné la charge de les visiter

> toutes, et les endroits où il y en avoit. Je ûs incontinent lever » les seiTurcs des portes, pour ce que les clefs ne s'en trouvoient » point, et esloient les caques do ladite poudre si pourries, t qu'aussitost qu'on les touclioil, efles s'en alloient en pièces, » de sorte qu'on ne les pouvoit aussi transporter; et fallut avoir » des linceuls pour les mettre dedans.

» Voyant que toutes choses seportoient bien-là, et que des » gentilshommes des miens que j'y laisserois pourroient faire B continuer ce que j'y avois commencé : après y en avoir or- I donné trois ou quatre, je m'en allay faire la ronde de toute la t ville, a(in que les liabitans ne feùsseut cstonnez, parccqu'on » avoit abandonné ce rauxbourg. Et comme j'eus quasi achevé » tout le tour, estant prés de la plate-forme de la tour à 1

> je vis le feu qui se prit aux pouldres qui cstoicnt à ladite porte, I où je courus le plus diligemment ([Ui: je pcus, et trouvay que » la ruyne avoil fait une brèche pour y tenir vingt ou vingl-cinq » hommes de front. Je ralliai ce que je peus promptement de » gens auprès de moy, pour la deffense de ladite brèciie, pour

> ce que les ennemis avoicnt déjà gagné le fauxbourg, et leur I eust esté dès cette heure-là aysé d'emporter la ville, n'eust » que Icfeu et la fumée des maisons qui brusloient leur otitol t la connoissance; car je fus une bonne demie-heure et plus, « sans t|uc j'eusse plus de sept hommes avec moy, pour pouvoir j deffendre ladite brèche, s'il yfusi venu aiïairc. Je n'en donne ' point de tort aux gens de guerre : car comme ils virent la I porte fermée et quasi rcmparéc, chacun .se retira en son logis, ) pour repaislre et se rafraîchir; et l'inconvénient qui ad

> estoit trop inespéré. Les uns pensoicnt que ce fussent

hevé ^j irle;^

leur stoi^^

> bluettes de feu des maisons qui brusloient, les autres que ce t fûsl d'une pièce d'artillerie qui tira audessus de la porte. Il 1 se perdit là trente-cinq ou quarante personnes, enlr'aulres » cinq gentilshommes des miens, fort gens de bien cl de ser- I TÎcc, lesquelz j'avois là laissez pour l'aire diligenler les ou- » vrages, attendant que je fusse de retour. Pour revenir à mon

> propos de ce que j'eus pour un temps si peu de gens avec

> raoy, après qu'un cliacun en fut adverty, véritablement tous ■ se diligentèrenl de veiiir,en sorte que la brèche l'ut bien bor- » dée : et y fut fait telle diligence h la reniparer par haut et par » bas, qu'en moins de deux heures elle fut rendue quasi aussi ï forte qu'elle estoit auparavnnt.

> Le miime jour que le faiixbourg fut abandonné, les ennemis t commencèrent à nous approcher de plus près à la haute ville, j qui fut cause aussi de nous faire diligenler nos ouvrages de-

> dans la ville, ce fut à faire remparts ou accoustrer plaltes- » formes, car à celle heure-là un chacun, tant de gens de » guerre, comme celuy de la ville, s'employoienl fort volontiers I aux ouvrages.

» Or, de tout ce que je faisois, ou pour le moins de ce que je » pouvois, j'en adverlissois monsieur le connétable. Il se passa » anisi un jour ou deux que les ennemis ne nous donnoient pas

• grand empeschement.

» Et cependant je regarday à donner le meilleur ordre que je » pus pour les vivres, tant à les faire retirer ensemble, le plus » qu'il m'et^toit possible, qu'à pourvoir qu'il ne s'en fisl point de » dégast par les maisons privées ; aussi de faire retirer chacun

* à son quartier, pour ce qu'à faute de cela, il y avoit de la

> confusion. Il fut aussi ordonné certaines pcreonnes avecques i quantité de chinois, pour mener fients et fascines où il en » esloil de besoing; d'autres qui furent ordonnez à faire trans-

> porter les immondices qui estoîent par la ville, à cause du » grand nombre de bétail ijui se tuoii journellement, et gé-

> néralemeni pour toutes choses, dont de moy-mesmes je me j> pouvois adviser, ou dont Ton m'advertissoit : j'y faisois mettre ]i> le meilleur ordre et le plus prompt que je pouvois.

> Et pour gratifier plus ceux de la ville J'allois ordinairement :» en leur hostel de ville où je faisois assembler les principaux, ]> et là résolvois des choses que je voulois bien qu'ils sçeussenL 1» Je ne dois point obmettrc sur ce propos, que je ne vis jamais de ]> son eslat un plus affeclionné ny diligent serviteur qu*estoit le ^ maior de la ville nommé Gibercourt, tant pour le service du i> roy, que pour le bien et conservation de la ville, mais il n'y :» en avoit poinl d'aulres qui le secourussent.

» Environ ce temps-là, le sieur de Luzarches, mon lieute- 3) nant devint malade, qui le fut tant que le siège dura. Ce me i> fut un fort grand déplaisir, car c'estoit un sage gentilhonrmne y> et advisé, et duquel j'eusse peu estre grandement secouru.

]& Quelques jours après que j'eus abandonné le fauxbourg et

> que je me fus retiré dans la ville, le secours que monsieur » d'Andelot amena faillit à y entrer * ; dont ceux de la ville corail mencèrenl un peu à s'estonner. Mais je fis tant, que je les » remis pour cette fois-là, en leur remonstrant que je n'estois » point venu là pour me perdre, et que j'y avois amené tant de » gens de bien, qu'avec ceux-là et ceux de la ville, quand bien s> il n'y en entreroit point d'autres, nous estions suffisans.pour :» nous bien defïendre contre toute la force qu'avoient nos en- » nemis; mais que je les îissurois que monsieur le connestable y> tenteroit tous les moyens du monde pour nous secourir.

i> Je fus lors adverty qu'entre ceux qui s'estoient retirez de- 3) dans Sainct-Quen tin, de Tallarme qu'avoient donné les ennemis, :» marchant par païs, il y avoit plusieurs bons hommes de la y> frontière, qui avoient accoustumé de faire la guerre en de

> petits forts où ils se tenoient. Parquoy, pour me servir de

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