Ilotman, Vie de Coligny, trad. fr. de 1665, p
Résolus, d'un commun accord, à tout sacrifier pour rendre à Dieu, soit dans le secret du foyer domestique, soit au dehors, devant les hommes, le culte en esprit et en vérité qui lui était dû, Coligny et sa compagne confondirent leurs aspirations et leurs efforts sur le seuil d'une mCme voie h suivre, et aussitôt, au cli&teau de Ghàtillon, retentit l'écho de cette parole des anciens temps : « Pour mol et ma maison, nous servirons l'Éternel '. »
Consultons, sur ce point, la continuation du récit dont nous avons cité le début. « L'admirai, y est-il dit *, commença peu à » peu d'amcnei-, par de pieux discours, ses domestiques et ses » amis à la connoissance de Dieu, et leur donna h lire, non-seu- » lenient la Bible, mais aussi les livres qui estoient en IVançois « surlesujetdelareligkm, et deffendit les blasphèmes et sermeas » exécrables, trop ordinaires en France et principalement en la » cour. A mesme effet, il mit des gens de bien pour gouverner j et instruire ses enfants; de sorte qu'en peu de mois la face B de sa maison de ChastiUon parut tout autre... Un tel chao- » gement apparut en sa vie et en ses mœurs, qu'il estoit aisé d'y B reconnaistre la vertu du Sîiint-Esprit et cette parole de Jésust Christ : que quiconque est inspiré de l'esprit de Dieu renaît » en quelque façon, estant fait un nouvel homme. — Mais ce qui « lui arriva devant que d'oser venir au banquet chrestien et i sacrement de la cène du Seigneur est digne de remarque. Il B avait plusieurs fois conféré avec de Irès-savans pasteurs des » églises de France, non-seulement de la transubslantiation, t comme il se dit en Soibonnf, mais aussi de la consubstan- » lialioD-, et comme, seloir la nature et portée de l'esprit » humain, il semble que la présence de la divinité doive être en B quelque sorte localement enclose dans un certain lieu pour y 9 estre adorée, selon que Dieu avoit fait autrefois en l'arche de
i. Josuii.ch. \ i. llotuian, yie
de Colisiiy, inul. fr. de IWJj, [j. 25, 'iG, iS, 20, I
> railiance, ainsi l'admirai vouloit que la présence du corps de ]& Christ, c'est-à-dire, de sa chair, de ses os et de son sang fust
> aucunement mesléc avec le pain et le vin. Enfms*estant trouvé » en un presche qui se fit en cachette et entre peu de personnes, j) à Vatteville, suivant l'ordinaire de ce temps-là, et à la fin j duquel la cène du Seigneur devoit eslre célébrée, il pria la y> compagnie de ne prendre point de scandale de son infirmité, I mais de prier Dieu pour luy, et requit le ministre de traiter p avec un peu plus d'éclaircissement du mystère de la cène ; ce y> qu'il fit en ces termes : (suivent les explications fournies parle
> ministre, conformément à la doctrine des Églises réformées de
> France). L'admirai, instruit par ses paroles, rendit première- 3> ment grâces à Dieu, puis à toute l'égHse, et dès lors résolut
> en son esprit de participer à ce sacré et saint mystère, au D premier jour qu'il se célébrei^ait ; ce qu'ayant esté divulgué y> par toute la France, il est incroyable de dire la joye et lacon-
> solation que toutes les églises en reçurent. »
Ces détails se réfèrent aux derniers mois de 1559 et au début de l'année 4 560.
Franchissons maintenant par la pensée un laps de temps, d'ailleurs assez court, et plaçons-nous, pour un moment, au milieu de l'année 1561, époque à laquelle l'amiral eut, pour la première fois, croyons-nous, un ministre attaché à sa personne, à titre d'aumônier* : nous nous formerons alors, à l'aide de quelques nouveaux détails, une idée plus complète du régime religieux introduit par lui dans sa maison; régime auquel il demeura fidèle en tout temps, et dont l'influence 'salutaire s'étendit à la population de ses domaines du Gâtinais.
« 11 n'y avoit pas faute, porte le récit dont il s'agit \ de per-
> sonnes qui ayans plus particulièrement connu l'admirai, n'éle-
1. Jean Raimond Merlin, surnommé M. de Monroy, qui, onze ans plus tard, devait assister Coligny à ses derniers moments. ± Uotman, Vie de Coligny, irRd,îv. 1665, p. 158, 159, 160, 161.
» vassenljusques auplusliauldegrésoninnocence, tempérance,
> modestie, et son admirable zële k la religion, comme it se t pouvoiL principalement recognoistre par sa forme ordinaire de » vivre, et de ceux de sa maison, dont nous adjousterons som- » mairenient ce que nous avons lu^ et ouy dire. — 'AussiiosL » qu'il esloil sorty du lil', assez malin, ayant pris sa robe de » chambre, el s'estant rais ii genoux, commeaussi tous les autres
> assistans, il faisoil lui-môme la prière en la forme accoustumée » aux églises de France, après laquelle attendant llieure du B presche, qui se faisoit do deux jours l'un, avec le chant des » pseaumes, il donnoit audience aux députez des églises, qui kiy » esloient envoyez, et employoit le temps aux alFaires publiques,
> dont ils continuait encore un peu k traiter après le presche * jusques à l'heure du disner, lequel estant presl, ses serviteurs
> domestiques, hormis ceux qui esloîent empescliez aux choses
> nécessaires pour le repas, se trou voient en la salle où la table V estait dressée, auprès de laquelle estant debout, et sa femme à
> son costé, s'il n'y avoit point eu de presche, l'on chantoit un
> pscaume, et puis on disoitla bénédiction ordinaire; ce qu'une » infmité non-seulement de iVançois, mais aussi de capitaines B et colonels allemands qui ont esté souvent priés de manger » avec luy * peuvent tesmoigner qu'il a fait observer sans inter- » mission d'un seul jour, non-seulement en sa maison, et en » son repos, mais aussi dans l'armée. La nappe estant ostée, se
> levant et tenant debout avec sa femme et les assistans, ou il » rendoit grices luy mesme, ou les faisoit rendre par son >niinislre. Le mesme se praliquoit au souper, et voyant que B lous ceux de sa maison se trouvoienl malaisément à la priôi-e
> diisi)ir,au tempsqu'il falloit reposer, et qui àcausc des diverses » occupationsestoit incertain, il ordonna quechacuuviuslàrissue
€ Il ne ilurniuit au plus que sept lieurei. > Ibid., p. I6(. « H buToil peu de viu el inaDgeoilpeu. i Ibid., f. UH.
> du souper, et qu'après le chant du pseaume la prière se fîst- — » Et ne se peut dire le nombre de ceux d'entre la noblesse
> Françoise qui ont commencé d'establir en leurs familles cette » religieuse règle, à l'exemple de l'admirai, qui les exhortoit » souvent à la véritable pratique de la piété, n'estant pas assez
> que le père de famille vécust saintement et religieusement, si :d par son exemple il ne réduisoit les siens à la même règle. Or, j> il est certain que sa piété et sainteté ont esté lellementadmirées, )!» mesme de ceux du party catholique, que sans la crainte et » l'horreur des tourmens et massacres, la plus grande partie de ï> la France se fust convertie à la mesme reHgion et discipline.
> — , Lorsque le temps de la cène du Seigneur s'approchoit, il » appeloit tous ceux de sa maison, leur représentant qu'il ne ï> luy falloit pas seulement rendre compte à Dieu de sa vie, mais » aussi de leurs déportemens : et les réconcilioit ensemble, s'il y » avoit quelque discussion entre eux. El si quelqu'un ne luy sem- » bloil pas assez préparé pour bien entendre et vénérer ce mysy> tère, il prenoit le soin de le faire mieux instruire : et s'il en )[> voyoit d'obslinez, il leur déclaroit oirverlement qu'il luy valoit ï> mieux demeurer seul que de nourrir une suite de meschans. *
La foi chrétienne qui se traduisait ainsi par de pieuses habitudes ne pouvait manquer d'être, en même temps, « opérante par la charité * ï>. Soin des pauvres, des malades, des affligés de toutes sortes, secours assurés à la vieillesse, services rendus à quiconque, réclamant un généreux appui, méritait de l'obtenir, moyens d'instruction libéralement mis à la portée de l'enfance et de la jeunesse, diffusion de l'enseignement religieux : tels furent les principaux aspects sous lesquels se manifesta la vertu par excellence, que Coligny et Charlotte de Laval s'appliquèrent constamment à pratiquer, à Châtillon et dans leurs autres domaines du Gàtinais, comme ailleurs.
i. Ëp. aux Galates, chap. v, 6.
La fondaiion, par l'amiral, d'un collège, dans la ville à proximité de laquelle se trouvail situé son château, résidence de prédilection pour lui et sa famille, est un l'ail d'une portée morale Irop significative pour que nous le passions sous silence : arrôtons-nousy donc, un instant.
Coligny possédait une instruction solide, qu'an milieu des labeurs ardus de sa carrière publique, il s'attachait toujours à étendre. Il lisait beaucoup : les œuvres des meilleurs auteurs, tant anciens que modernes, lui étaient Tamilitres; celliis des écrivains de premier ordre, en matière religieuse, le lui devinrent également et se concilièrent bientôt ses préférences. Il était moins étranger à la philologie, qu'on ne le suppose peut^ être. Dans sa vaste correspondance, dont les éléments sont dispersés en Europe, se rencontrent plusieùr's lettres écrites par lui en latin, avec une justesse d'expression d'autant plus remarquable, qu'elles sont relatives à des faits militaires, poUtiques et religieux, dans l'exposé ou la discussion desquels la précision du langage était de rigueur. Donnant un soin particulier h l'éducation et à rinslruclion de ses enfants, il étendit, sous ce d&uble rapport, sa sollicitude h ceux des autres. De là, à ne parler ici que d£ Ch;\tillon-sur-Loing, l'installation à ses propres frais, et l'entretien, dans une large mesure, d'un collège qui fut, pour nombre de familles de cette ville et des localités voisines, un réel bienfait. La pensée qui l'inspira dans la création de cet utile établissement se révélerait en quelque sorte d'elle-même, d'après ce que noiis savons de son judicieux esprit et de ses vues généreuses, si elle ne nous était d'ailleurs surabondamment signalée dans tes lignes suivantes ; « L'amiral estimoit que » l'institution des collèges ol de l'instruction des enfans cstoil
> an singulier bienfait de Dieu, et l'appeloit un séminaire de » l'église et un apprentissage de piété; que l'ignorance des lettres » avoit apporté non-seulement à la république mais aussi à
> l'église d'épaisses ténèbres. ... ; ce qui l'obligea de faire bâstir
> à grands frais, un collège à Ghastillon, en un bel air et sain,
> où il entretenait de très-doctes professeurs en langue hé- » braïque, grecque et latine, et plusieurs écoliers ^ »
La pieuse et ferme altitude que venaient de prendre l'amiral et sa femme, comme chefs de famille chrétiens, leur franche profession de la religion réformée, à la vue de leurs vassaux, les bienfaits répandus sur ceux-ci étaient autant de sujets d'encouragement pour des frères tels que d'Andelot et Odet, pour des sœurs telles que la comtesse de Roye et Claude de Rieux, pour des neveux et des nièces tels que le prince et la princesse de Condé, le comte et la comtesse de la Rochefoucauld, qui tous avaient voué une affection profonde et accordé une confiance illimitée à Coligny et à Charlotte de Laval.
D'Andelot se sentit' fortifié dans son relèvement spirituel, et voyant qu'au niveau de sa foi désormais affermie s'élevait celle de Claude de Rieux, il se décida, ainsi qu'elle, à marcher d'un pas ferme dans la voie que suivaient son frère et sa belle-sœur.
La puissance de l'exemple, sans agir encore sur Odet, au point' de l'entraîner à rompre immédiatement avec une haute situation ecclésiastique, dans laquelle il se sentait déjà mal à l'aise, le fit du moins incliner d'autant plus vers une rupture, que sa sympathie pour les doctrines de la Réforme devenait plus prononcée. D'un ébranlement moral, tel qu'était alors le sien, à l'adoption formelle de ces mêmes doctrines il n'y avait pas loin. Le temps approchait où il se l'ésoudrait à faire un dernier pas, décisif, cette fois.
Chrétienne éprouvée, étroitement unie àTÉglise réformée de Paris, au service de laquelle elle avait naguères courageusement payé de sa personne, dans son entrevue avec Catherine de Médicis, la comtesse de Roye n'éprouvait d'autre sentiment que celui dune sérieuse joie, et s'effaçait, d'avance, avec une affec-