Pap. d'État de Gran voile, t, IX, p. 284 à
» la plus vive reconnaissance, désirant que Votre Majesté vou- » lût bien, pour l'amour de Dieu, penser un peu à ce pauvre » royaume de France où la religion se perd sans remède, ajou- » tant que trois ou quatre malheureux étaient les seuls auteurs » du mal, et. qu'une chose néanmoins déplorable était .de voir D certains personnages, naturellement bons et inoffensifs, se > laisser entraîner par la chair et le sang, au point de favoriser ï> les auteurs mômes de tout le désordre; que, puisque je l'eni> tendais si bien, il voulait s'exprimer clairement, et me priait 2) d'en parler au connétable, sachant fort bien le crédit que ^ j'avais sur lui, et qu'il prendrait la chose de ma part mieux
» que de celle de tout autre Quanta M. de Montpensier,
» je lui donnai l'assurance des sentimens affectueux qui unissent » depuis si longtemps Votre Majesté à sa famille, et à lui en » particulier, à raison de la ligne de conduite qu'il n'avait cessé }) de suivre, ainsi qu'il convenait à un gentilhomme de son mng » et à un véritable chrétien. Enchanté de cette ouverture, il se » jeta dans mes bras avec affection, m'assurant que lui et tous D les gens de bien du royaume n'avaient d*espoir qu'en Votre » Majesté ; que lui en particulier se ferait mettre en pièces pour ï) elle, et que, si on lui ouvrait lô cœur, on y trouverait gravé le » nom de Philippe ; le tout avec une telle expression de physio* ï> nomie, qu'il était facile de voir qu'il n'y avait chez lui ni y> feinte, ni arrière-pensée. — En ce moment, M. de Montluc » s'approcha de moi pour me parler. Connaissant parfaitement » la vanité du personnage, il me sembla que le meilleur moyen i> d'entrer en matière était de le prendre par son faible ; aussi, » tout en l'embrassant, lui dis-je à l'oreille : ce mouvement que y> vous voyez ici, et ces princesses qui se trouvent réunies y> avec tant de bonheur, tout cela, monsieur, c'est votre ouj> vrage. Plus tard, et chemin faisant, il vint à moi pour me 2) dire : Seigneur, rien ne saurait me retenir de vous chercher » partout oii je puis avoir l'espérance de me rapprocher de vous.
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y> A quoi je lui répondis qu'il avait parfaitement raison, puisque y> j'étais le serviteur d'un prince qui lui faisait le plus grand
> honneur que jamais gentilhomme eût reçu d'un souverain. 3> H savait, continuai-je, combien de fois Votre Majesté avait
> été importunée pour cette entrevue qu'elle avait conslamï> ment refusée jusqu'au moment où elle eut vu l'écrit dans le- 3> quel, lui Montluc, la considérait comme utile au bien de la i> religion: circonstance qui vous décida, sire, à accepter l'en- » trevue et à commander sur-le-champ les arrangemens nécesy> saires. J'ajoutai que Votre Majesté m'avait, de plus, donné D Tordre de concerter avec lui les mesures à prendre pour re- » médier aux maux de la religion et rendre au roi de France j> l'autorité dont avaient joui ses ancêtres; de recevoir ses jf instructions sur le genre d'initiative à prendre, sur la coni> duite à tenir, sur le choix des personnes auxquelles je pouri> rais m'ouvrir, enfin de suivre, en tout et partout, le plan qui » lui paraîtrait à lui le plus convenable. J'ajoutai "que, d'après î> cela, il était à môme de juger quelles obligations il devait à un j> prince qui avait de sa vertu une telle opinion, que, pour ce » molif seul, il le considérait comme devant être placé à la :& tête d'une négociation aussi importante, nous ordonnant à 3> tous tant que nous sommes ici d'Espagnols, de suivre exacte- » ment ses avis, de nous conformer aux plans qu'il aurait traï ces, ce qui expliquait notre réserve à l'égard des autres sei-
, D gneurs auxquels nous n'avions voulu faire aucune ouverture, » avant de nous être abouchés avec lui et d'avoir connu sa ma- » nière de voir. — Cet homme, qui a le mérite d'une grande » franchise, fut saisi, comme de raison, d'un terrible accès de 3) vanité, en entendant un pareil discours, et me dévoila sans » façon sa pensée constamment mise en pratique dans les j> affaires de religion ; ajoutant que si chacun avait voulu suivre » son exemple, à l'époque 'des dernières guerres, c'est-à-dire, » ne faire grâce de la vie à personne, tout serait actuellement
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» terminé ; mais que, par malheur, beaucoup de braves gens, » se rencontrant dans la mêlée, se disaient les uns aux autres : » mon cousin, mon frère, et que la guerre s'éternisait ainsi, i> tandis qu'il n'y aurait pas pour un seul déjeuner avec la ea- » naille, si tous les hommes de bien voulaient se réunir. Il me » promit de me donner son opinion par écrit sur toute la matière, j> pourvu que je laissasse ignorer que je lisais le français, » me priant avec instance de le cacher soigneusement à tout le » monde. A ces détails il ajouta que le cardinal de Bourbon » était bon catholique, mais que sa grande occupation était de j> complaire à la reine-mère et de lui rapporter tout ce qui se 3> disait; qu'en conséquence, le meilleur moyen de l'employer i> utilement était de lui confier toutes les choses que je vou- » drais faire parvenir à l'oreille de la régente ; de même pour ^ M, d'Escars. Quant à MM. de Montpensier, d'Aviia et de y> Saint-Pierre, je pouvais me fier à eux sans réserve, parce » qu'ils n'avaient tous qu'un seul cœur et qu'une seule volonté 7> pour le service de Dieu, celui de leur souverain et de Votre D Majesté elle-même, déterminés qu'ils étaient à mourir pour » la défense d'une aussi belle cause. Votre Majesté, suivant lui, y> n'était pas moins intéressée que le roi son maître à remédier » aux maux présens ; sachant, comme il disait, que dans les y> Pays-Bas il régnait une grande corruption, non dans la classe y> des seigneurs, mais parmi le peuple. Il me dit, en terminant, :» qu'il était à sa connaissance personnelle, que la reine-mère ,y> -savaitet comprenait pçtrfaitement toute la malice et la fausseté j> des opinions religieuses actuellement en vogue, et qu'elle se D laisserait scier en deux, plutôt que de se faire huguenote.
c A quoi je répondis qu'une détermination semblable serait » excellente pour quiconque n'était responsable et n'avait à » rendre compte que de lui-même. Pour en finir, je lui dis que » ce que j'avais spécialement à lui apprendre, c'était le vif de- » sir qu'éprouvait Votre Majesté de remédier aux maux de la
> France, de soutenir les intérêts du roi son bon frère, et sa y> détermination de consacrer à une telle œuvre toutes les res- 3> sources que Dieu avait mises à sa disposition, dans le cas où i> un sacrifice pareil lui semblerait devoir contribuer à atteiny> dre le but qu'elle se proposait. Voilà pour ce qui concernait » Votre Majesté. Quant à Montluc, il avait deux choses à faire : D l'une, d'indiquer le moyen par lequel on pourrait amener le » roi de France et sa mère à mettre sérieusement la main à » l'œuvre, parce que, s'ils consentaient à seconder Votre Ma- » jesté, le succès était incontestable ; l'autre, dans le cas où » l'on ne poun^ait rien gagner sur eux, de nous faire connaître i> du moins les remèdes à tenter pour la guérison du mal ; car j> il était impossible, en bonne conscience, de laisser plus long- » temps les choses marcher ainsi à leur perte, sans chercher » à y mettre obstacle. 11 me répondit, en remerciant Dieu des » bonnes dispositions de Votre Majesté, qu'il achèverait son
j> mémoire et me le ferait passer Nous verrons jusqu'à quel
» point l'on peut compter sur les offres de Montluc, duquel je » me séparai alors, dans la crainte que l'on ne conçut quelj> qués soupçons de cet entretien déjà ^i prolongé.
c Immédiatement après, je m'approchai du roi, dans Tin- » tention de le sonder sur les principes qu'on lui avait incul- 3> qués; débutant par des propos sans conséquence sur la » chasse, la guerre et autres sujets pareils, que je me bornai à 3 effleurer. Insensiblement la conversation tomba sur l'état
> actuel de son royaume : je le priai de ne point s'épuiser à la » course, et de veiller soigneusement à sa conservation, dela- ^ quelle dépendait le bien de la chrétienté tout entière, puis-
> qu'il me semblait que Dieu l'avait réservé pour accomplir ]> par ses mains une grande œuvre, c'est-à-dire le châtiment » des offenses qu'on lui faisait, chaque jour, dans son royaume, i> A quoi il me répondit avec vivacité : Oh ! pour prendre les
> armes, il n'y faut pas songer ; je n'ai pas envie de ruiner mon
» royaume, ainsi qu'on avait commencé à le faire, en s'enga- D géant dans les guerres précédentes. Ces mots suffirent pour y> me révéler la leçon qu'on lui avait faite : aussi je passai de y> suite à une autre matière et ne tardai pas à me séparer de lui.
» Abordant alors le prince de la Roche-sur- Yon, je me y> mis à lui parler de matières diverses, et cherchai à luiias- » pirer un peu de vanité, en lui disant que, parmi tous les gou- » verneurs de provinces, il passait pour celui qui savait le mieux D contenir le peuple dans l'obéissance et le devoir; et lui » demandant de quels moyens il faisait usage pour obtenir un » résultat aussi salutaire, il me répondit que les voies de conci- » liation et de douceur étaient celles qu'il employait de préfé- » rence; que par elles il avait toujours obtenu le bien que je lui y> signalais, et qu'en définitive elles étaient le frein le plus puis- » sant pour dompter toutes les résistances populaires. Cette ï> réponse me sembla cadrer assez avec celle du roi lui-même.
« Tel est le résumé de ce qui a eu lieu jusqu'à ce jour. Nous 3> tiendrons Votre Majesté au courant de ce qui se présentera par » lasuite. Il s'agit ici d'une affaire où l'on doit déployer beaucoup » de circonspection et de mesure. Nous travaillerons, autant que » possible, à démêler leur jeu, et donnerons avis de tout à y> Votre Majesté, afin qu'elle daigne nous guider dans cette ciry> constance importante, etc., etc. >
Dans une seconde dépêche, datée de Bayonne, 21 juin, le duc d'Albe (1) annonce à Philippe II, qu'ayant eu soin de faire croire qu'il n'est chargé d'aucune mission, il veut laisser la reine mère prendre llnitiative des négociations; qu'il a revu Monlluc, le ducde Montpensier, le cardinal de Bourbon, d'Avila; que le maréchal de Bourdillonet Saint-Pierre l'ont fait prévenir qu'ils voulaient conférer avec lui ; que quelques autres pei^sonnages encore sont venus lui parler, mais qu'il les considère comme des