De Lanoue, Disc, polit, et milit., p
au mépris des droits de la conscience chrétienne, de l'autorité du souverain et des lois du royaume, une lutte fratricide : sous quelle forme et à l'aide de quels moyens fallait-il la soutenir contre eux? Telle était la question qui se posait devant Coligny. Elle étreignait son âme, soit que, dans le recueillement du cabinet, il se livrât à de solitaires réflexions, soit qu'entouré de sa femme et de ses enfants il portât sur elle et sur eux ses regards attendris en songeant aux périls et aux souffrances qui les menaçaient, soit encore qu'il s'inclinât sur le berceau de Renée \ dont quelques jours auparavant il avait fôté la naissance.
La question du parti à prendre, dans les conjonctures pré^ sentes, se posait aussi devant des hommes d'élite, naturellement appelés à la disouter et à la résoudre avec l'amiral. Ces hommes étaient ses frères, Odet et d'Andelot, ses amis Briquemault, Boucard et quelques autres seigneurs, qui tous se trouvaient au château de Châtillon quand le message du prince y parvint. Ds eurent avec Coligny de longs entretiens; ils le pressèrent de se rendra à l'appel de Condé, mais ne purent réussir à surmonter la résistance qu'il leur opposait. Une influence supérieure à celle qu'ils sCvaient en vain espéré exercer sur lui en triompha.
Rien déplus touchant que le secret de cette noble influence! D'Aubigné. qui eut le privilège d'en être le confident, nous le révèle :
« A Chastillon-sur-Loing, dit-iP , s'estoient assemblez près
> l'amiral, le cardinal et d'Andelot, ses frères, Genlis, Bou-
> card, Briquemault et autres, pour le presser de monter à ^ cheval.
3> Ce vieil capitaine trouvoit le passage de ce Rubicon si dan-
1. c Le VII de mars 1561 (1562, n.s.) fut née Renée de CouUigny, ma liUe, à I ChastilloQ, ung samedi à quatre heures du malin. > (Bull, de la Soc. d*Mst. duprot. fr., t. II, p. 6. Livre d'heures île Louise de Moplmorency.
1 Hist. Univ., t. !, liv. HI, oh. u.
» gercux, qu'ayant par deux jours contesté contre cette comy> pagnie, et par doctes et spécieuses raisons rembarré leur vio- » lence, il les avoit estonnezdeses craintes, et n'yavoit comme y> plus d'espérance de Tesmouvoir, quand il arriva ce que je » veux donner à la postérité, non comme un intérmèze de lay> blés, bienséantes aux poètes seullement, mais comme une » histoire que j'ai apprise de ceux qui estoient de la partie.
» Ce notable seigneur, deux heures après avoir donné le » bonsoir à sa femme, fut resveillé par les chauds soupirs et » sanglots qu'elle jettoit : il se tourna vers elle, et après quely> ques propos, il lui donna occasion de parler ainsi :
ï> C'est à grand regret, monsieur, que je trouble vostre repos » par mes inquiétudes : mais estant les membres de Christ desj) chirez comme ils sont, et nous de ce corps, quelle partie peut j> demeurer insensible? Vous,monsieur, n'avez pas moins de seny> timent, mais plus de force à le cacher. Trouverez-vous mau- T) vais de vostre fidelle moitié si, avec plus de franchise que de » respect, elle coule ses pleurs et ses pensées dans vostre sein? î Nous sommes icy couchez en délices, et les corps de nos y> frères, chair de nostre chair et os de nos os. sont, les uns » dans les cachots, les autres par les champs, à la merci des » chiens et des corbeaux. Ce lit m'est un tombeau puisqu'ila y> n'ont point de tombeaux; ces linceux me reprochent qu'ils }> ne sont pas ensevelis. Pourrons-nous ronfleren dormant, et i> qu'on n'oye pas nos frères, aux soupirs de la mort? Je re- D mémorois icy les prudens discours desquels vous fermez la y> bouche à messieurs vos frères : leur voulez-vous aussi arra- » cher le cœur et les faire demeurer sans courage comme sans » response? Je tremble que telle prudence soit des enfans du 3 siècle, et qu'estre tant sage pour les hommes ne soit pas y> estre sage à Dieu qui vous a donné la science de capitaine. i> Pouvez-vous en conscience, en refuser l'usage à ses enfans? y> Vous m'avez advoué qu'elle vous resveilloit quelquefois : elle
>• est le truchement de Dieu. Craignez-vous que Dieu vous face
> coulpable en la suivant? L'espée de chevalier que vous por- 1 lez est-elle pour opprimer les affligés, ou pour les arracher
> des ongles des tyrans? Vous avez confessé la justice des
> armes contre eux : pourroit bien vostre cœur quitter l'amour 1 du droict pour la crainte du succès? C'est Dieu qui osta le
> sens à ceux qui lui résistèrent sous couleur d'espargner le 1 sang; il sait sauver Tâme qui se veut perdre et perdre Tâme ^ qui se veut garder. Monsieur, j'ai sur le cœur tant de sang
> .versé des nostres ; ce sang et vostre femme crient au ciel vers
> Dieu et en ce lict contre vous, que vous serez meurtrier de
> ceux que vous n'empeschez point d'estre meurtris.
:» L'admirai respond : Puisque je n'ai rien profité par mesrai-
> sonnemens de ce soir sur la vanité des esmeules populaires,
> la douteuse entrée dans un parti non formé, les difficiles » commencemens, non contre la monarchie, mais contre les ^ possesseurs d'un estât qui a ses racines envieillies, tant de » gens intéressez à sa manutention, nulles attaques par de-
> hors, mais générale paix, nouvelle et en sa première fleur, et,
> qui pis est, faicte entre les voisins conjurez, et faicle exprès
> à nostre ruine; puisque les défections nouvelles du roi de
> Navarre et du connétable, tant de force du costé des enne-
> mis, tant de faiblesse du nostre, ne vous peuvent arrester, '^ mettez la main sur vostre sein, sondez, à bon escient vostre
> constance, si elle pourra digérer les desroutes générales, les
> opprobres de vos ennemis et ceux de vos partisans, les re-
> proches que font ordinairement les peuples quand ils ju-
> gent les causes par les mauvais succez, les trahisons des
> vostres, la fuite, l'exil en païs estrange, là les choquemens
> des Anglois, les querelles des Allemans, vostre honte, vostre
> nudité, vostre faim, et, qui est plus dur, celle de vos en- » fans : tastez encores si vous pouvez supporter vostre mort » par un bourreau, après avoir veu vostre mari traîné et
» exposé à l'ignominie du vulgaire, et, pour fin, vos enfaïis 10 infâmes vallets" de vos ennemis accreus par la guerre et » triomphans de vos labeurs : je vous donne trois semaines jD pour vous esprouver; et, quand vous serez à bon escient, » fortifiée contre tels accidens, je m'en irai périr avec vous et » avec nos amis.
> L'admiralle répliqua : Ces trois semaines sont achevées! D vous ne serez jamais vaincu par la vertu de vos ennemis; » usez de la vostre, et ne mettez point sur vostre teste les y> morts de trois semaines : je vous somme au nom de Dieu i> de ne nous frauder plus, ou je serai tesmoin contre vous en D son jugement!! >
« D'un organe bien aimé et d'une probité esprouvée les 3 suasions furent si violentejs qu'elles mirent l'admirai à cheb val pour aller trouver le prince de Condé et autres princi- » paux chefs du parti à Meaux. >
Arrivés en cette ville, Coligny, ses frères et ses amis entrent aussitôt en délibération avec Condé et les hommes dévoués qui l'y ont suivi.
La situation générale se dégage aux yeux de tous, avec netteté, sous un double aspect. Du côté des triumvirs et de leurs adhérents, elle est celle de rebelles qui s'insurgent à la fois contre la royauté et contre le droit, solennellement établi, des sectateurs de la religion réformée ; du côté de ceux-ci et du prince, leur protecteur, elle est celle d'hommes de foi et de sujets fidèles, mis en demeure par une agression violente de défendre conjointement la religion, la royauté, la loi et leui-s propres personnes.* .
1 . c Ce qui servit beaucoup le parti calviniste dans la première guerre reli*
> gieuse, ce fut de s^autoriser d'un édit royal, et d'agir en quelque sorte avec ) Fassentiment de la royauté. Les violences du triumvirat catholique, qui rejeta
> arbitrairement une concession légale faite par la couronne, qui s'empara du
> jeune roi et de la reine sa mère, retenus, malgré les larmes de Tun et les pro- ) testations de l'autre, dans une sorte de captivité, permirent aux hugnenots de se
De là, la nécessité et la légitimité, unanimement reconnues, d'un recours aux armes pour combattre des ennemis qui attaquent à main armée; double conséquence mise en relief par ces énergiques paroles d'un homme que son attachement à la cause soutenue par Coligny, Condé et tant d'autres a conduit à Meaux* : <r Ce serait une calomnie par trop effrontée, de
> bailler le nom d'esmotion et rébellion contre le roy et le ^ repos public à une si juste et totalement nécessaire défen*
> sive. contre tels et si horribles Violateurs de tout droit divin
> et humain, osant bien cependant couvrir tout cela de l'authoî rite d'un roi mineur, captif entre leurs mains, avec une femme, 1» sa mère, et des parlemens choisis et prattiqués après en p avoir deschassé tous ceux qui pourroient s'opposer au mal; ) défensive, dis-je, très juste, puisqu'il n'y a pays au monde D auquel les loix n'arment tous loyaux subjects, voire jusques
> au plus petit, pour rendre fort le bras de justice contre les î ennemis publics, qui ne peuvent autrement estre réprimés. »
Mais les éléments actuels de défense sont insuffisants ; le temps presse, et l'amiral, « qui n'est pas novice es affaires d'esfat, pré-
> voyant que le jeu va s'eschauffer, remonstre qu'il convient
> lever, de s'armer, de combattre tout à la fois pour le maintien de leur croyance
> attaquée et la défense plausible de la majesté royale méconnue. > (M. Mignet, Journal des savants^ ann. 1860, p. 97.) — On a dit avec raison : c L'édit de 1 janvier n'existait plus; les protestants étaient bors la loi ; mais leur route était 1 toute tracée par la conduite du parti catholique, qui, en les forçant à uae prise
> d'armes, les mettait en état de légitime défense. > (F. Puaux, Hist. de la réforme franc., t. n, p. 145.)
1. Mémoire sur les guerres de religion, rédigé en 1594 par Th. de fiéze (Bull, de la Soc. de Vhi$t. duprot. fr., t. XXI, p. 28 et suiv.). — De Bèze avait accompagné le prince à Meaux. II écrivit, de cette ville, % la fin du mois de mars 1562 (Bibl. de Genève, mss.,f> 117) : c Die vicesimâ secundâ bujus mensis excessimus
> ex urbe, me quidem invito sed frustra reluctante. Postridje Meldas perveni-
> mus, ubi quotidie augentur copias. Heri demum sese nobiscum conjunxit Posi-
> donius (Coligny), qui utinàm citiùs advenisset. Gras cœnam favente Deo cele- » brabimus. Ândelotus quoque aderii cùm magna turma, et alios subindè
> adventantes excipiemus Nostris video nec animum déesse, nec vires, sed
> praBclaras occasiones nostrâ cunctatione jàm amlssas esse, œgernmè fero. >
y> se renforcer d'hommes diligemment, ou se préparer à la fuite : î> et encore croit-il qu'on a beaucoup tardé * . »
« Comme Ton est en tels termes, gentilshommes arrivent 3> inopinément de tous costés, sans avoir esté mandez* , de » manière qu'en quatre jours, il s'en trouve là plus de cinq
» cens En six jours on en a recueilli plus qu'on n'espéroit
y> en avoir en un mois ^ ; 3> et l'on se décide alors à sortir de Meaux prochainement.
Avant, de quitter cette ville, Coligny adresse, le 27 mars, k Catherine la lettre suivante* :
« Madame, j'ay reçeu deux lettres qu'il a pieu à vostre majesté y> m'escripre, toutes deux du xxv' de ce mois, la première i> par ung courrier envoyé devers monsieur le prince, et lase- 3) conde par vostre valet de chambre; et, pour respondre à » toutes deux : en premier lieu, je ne sçay d'où le roi de Nas> varre a eu advertissement que je faisois levée de gens, mais » je vous respons sur mon honneur, madame, que je n'y ay pas » seulement panssé. Bien ay-je adverty quelques-ungs de mes » voisins et amys et prié de tne faire compagnie pour venir 3> trouver mondit sieur le prince. Que si davanture il s'en est
i. De Lanoue, Disc, polit, et mUit., p. 651.
2. € Aucuns ont pensé, dit de Lanoue (ibid. p. 653) qu'on avoit prémédité ceci » de longtemps, ou qu'il estoit avenu par la diligence des chefs : mais je puis
> affirmer que non, pour avoir esté présent et curieux d'en rechercher les causes. » U est certain que la pluspart de la noblesse ayant entendu l'exécution de
> Vassy, poussée d'une bonne volonté, et partie de crainte, se délibéra de venir » prés Paris, imaginant, comme à l'aventure, que leurs protecteurs pourroyent
> avoir besoin d'elle. Et en ceste manière partoyent des provinces ceux qui es-
> toyent plus renommez, avec dix, vingt ou trente de leurs amis, portans armes
> couvertes, et logeans par les hostelleries, ou par les champs en bien payant, » jusques à ce qu'ils rencontrèrent le corps et l'occasion tout ensemble. Plu-
> sieurs d'entre eux m'ont assuré que rien ne les fit mouvoir que cela : et mesmes
> j'ay ouï confesser plusieurs fois à messieurs les princes et admirai, que sans ce 1 bénéfice ils eussent esté en hazard de prendre un mauvais parti. > *