Mém. de la vie de Soubize, p
Si la volonté d'hommes judicieux et énergiques tels que Coligny^ d'Andelol et Soubize, était qu'on profitât, sans délai, des circonstances pour en venir aux mains avec l'ennemi, le désir de Condé était d'attendre encore et de recourir à une dernière tentative de rapprochement. Cependant différer d'engager la lutte, c'était pour lui et son armée s'affaiblir de jour en jour, et laisser à l'armée ennemie le moyen de se fortifier par l'accession de troupes étrangères; mais la générosité des sentiments fraternels du prince ne le portait que trop à une temporisation dont il n'envisageait pas les périlleuses conséquences.
Quelle que fût la dureté dont Antoine de Bourbon eût fait preuve à son égard dans le cours de la conférence, il lui adressa, dès son retour de Thoury, une lettre dont voici les passages les plus saillants* :
(n Le témoignage que ma conscience m'a tousjours rendu tant y> de l'innocence des églises refformées que de vostre bon natu- » rel et de toutes mes actions m'avoit persuadé, qu'en faisant y> compai^ison de ceulx qui sont auteurs de ces troubles avec )) moy, qui ay cest honneur de vous estre frère et duquel l'eny> tière obéyssance jusques icy vous a toujours esté congnue, y> vous seriez pour le moins avec le temps plustost esmeu à y> suyvre le droit de l'affection fraternelle, qu'à vous incliner jo auxpersuasiojisetartiffices de ceulx qui ne sont jamais accreus y> et semblent encore» ne se pouvoir maintenir que de la ruyne )!> de vous et des vostres. Et de fait, je n'ay point encores perdu i> ceste espérance, quelque appai*ence que je voys du contraire, > qui est la seule cause qui m'a maintenant esmeu à vous escripre y> la présente, plustost avec larmes de mes yeulx qu'avec l'encre y> de ma plume, car quelle chose plus triste et plus pitoyable me
1. Bibl. nat., mss. collect. Dupuy, vol. 86, f»» 109-110. — La Popeliniére, Hist. deFr. in-f, 1. 1, p. 317. — De Bôze, Hist. eccL, t. II, p. 78 à 80. — ilf^'i». de Condé, t. 111, p. 486 à 488.
> pou voit advenir que d'entendre que vous venez la lance baissée
> contre celuy qui voudroit le premier et devant tous autres,
> opposer soy mesmes à ceulx qui prétendroient de vous appro- D cher, et que vous riiectiez peyne de ravir la vye à celluy qui
> la lient d'ung mesme père et d'une mesme mère que vous, et j qui jamais ne l'a espargnée et ne la voudroit encores espar- 3 gner pour la conservation de la vostre... A Dieu ne plaise que 1 l'obéissance que je vous doy meure jamais qu'avec moy, voyre
> mesme à la condition de renaistre à ceulx qui ne peuvent
> sortir de moy qu'ils n'aient cest honneur d'estre vos plus pro- 1 ches parens, de vostre sang, et voz naturels serviteurs. Et
> cependant vous me permetrez d'ignorer comme ceulx-là vous » peuvent estre amys qui, non contens de chercher pour la 1 deuxième fois la mort de vostre frère, osent bien entreprendre
> jusques-là de vous faire ministre et instrument de leur mauvaise
> volonté. Or, toutcecy soit dict afin que, sinon pour l'amour de j moy, au moins pour l'honneur de Dieu et le respect de vous
> mesmes, vous considériez toutes ces choses avant que de passer
> plus oultre contre celluy qui par ung naturel debvoir est ung
> second vous mesmes, et qui de sa part, ainsi que jamais, 1 Dieu aydant, il ne faudra à son devoir, aussi aymeroit trop
> mieux la mort que de survivre aux calamités qui ensui-
> vraient l'effect d'ung tel combat, de quelque costé que la
> victoire inclinast. y>
Cette lettre fit naître dansl'esprit du roi de Navarre l'idée d'une nouvelle entrevue. Il en avisa la reine mère, qui, reprenant aussitôt le chemin de laBeauce, arriva à Artenay, dans des intentions révélées par elle-même * en ces mots : « Le roy de Navarre
> m'avoit mandé qu'il avoit tellement rattaché et renoué ce ^ négoce avec mon cousin le prince de Condé, son frère, qu'il ^ meprioit ne plaindre point ma peine d'aller faire encore un
1. liettre du 11 juillet 1562 à Tévéque de Rennes, ap. Le Labourem, addit. aux Mém. de Gastelnau, 1. 1, p. 814.
> voyage jusques au delà d'Orléans, où esloient leurs armées,
> pour essayer de parvenir à Teffect de ladite pacification. Ce
> que je fis avec très grande incommodité de ma personne;
> me trouvant si mal d'une chute que j'avais prise à Estampes,
> au retour de mon premier voyage* , que je ne me pouvois
> soustenir ny remuer qu avec grande peine et difficulté, toute- » fois, postposant ma santé au bien, repos et tranquillité
> de ce royaume, je me fit porter en litière,., à costé desdites
> deux armées. >
Dans l'espoir de priver les réformés de leur chef, les triumvirs avaient suggéré au roi de Navarre l'expédient suivant : il annoncerait avoir pris sur lui de les éloigner de l'armée et de la cour ; et, à raison de leur élimination, il demanderait que, comme preuve de ses intentions conciliantes et de celles de ses associés, Condé lui livrât en gage la ville de Beaugency et acceptât, auprès de lui et de la reine mère, le rôle d'otage.
Pleinement approuvé par Catherine, cet expédient fut sans retard mis en œuvre; et non seulement Condé eut l'imprudence d'accepter les conditions préliminaires formulées par son frère, mais il amena même ses principaux lieutenants à les subir. En effet, ils le laissèrent livrer Beaugency en gage à Antoine de Bourbon; et, poussant, en ce moment, la condescendance envers le prince jusqu'aux dernières limites, ils consentirent, sur son invitation expresse, à souscrire l'acte suivant ^ :
> Avant que passer plus avant, que messieurs de Guyse, con- 3> nestable et mareschal de Saint-André se retirent en leurs
> maisons, et à l'heure mesme de leur retraite, nous suplions T> très-humblement monseigneur le prince de Condé de s'aller
1 . € La royne s'en est revenue de Toury sans rien faire ; s'estant bien fort > blessée d'une cbeute qu'elle a faite de dessus sa haquenée. > (Lettre de Vieilleville à Tévéque de Rennes, du 18 juin 1562, ap Le Laboureur, addit, aux Mém. de Gastelnau, 1. 1, p. 813-814.)