‹ Gaspard de ColignyChapitre 87 sur 226 · De Bèxe, Hist. eccl, t. H, p · texte numérisé non relu

De Bèxe, Hist. eccl, t. H, p

]» douceur il fit comme le lion se hérissant contre ceux qui le y^ veulent forcer et se monstrant humain avec les animaux qu'il

> estime indignes de sa colère i>. Cette comparaison manque de justesse ; car, après s'être érigé en ami de la liberté religieuse, se prêter à l'altération d'une loi qui la protège, ce n'est pas faire acte d'humanité envers les destructeurs de cette loi , c'est faire acte de complicité.

Quoi qu'il en soit des doutes qui subsistent sur l'état exact des vues et des intentions de Condé, lors de sa sortie du château d'Onzain, voyons-le maintenant à l'œuvre.

Le 7 mars, le prince et le connétable furent conduits, sous escorte, dans l'île aux Bœufs.

Deux hommes épiaient, en fidèles agents de Philippe II, ce qui allait se passer. Laissons parler l'un d'eux, Perrenot de Chantonnay *.

« Le sieur don Francis d'Alava et moy sommes venuz en

> ce lieu (Blois) ; luy, pour tenir main selon sa charge que

> en cest appoinctement l'on ne donna au prince de Condé la » prééminence qu'il prétend, et moy, pour exhorter la royne, 3^ suivant ce que souvent le roy m'a commandé, qu'elle ne con-

> sente aucune chose au préjudice de la religion et diminution

> du roy très chrestien. Elle asseure tousjours qu'elle ensuyvra

> les admonestements du roy, combien qu'elle se trouve fort y> troublée par les nouvelles qu'elle oyt d'Allemaigne, et veoir i> les Anglais avoir pied en France et que l'admirai a prins de

> nouveau le chasteau de Caen, place de très grande impor-

> tance Le septiesme (mars), après le disné, ledict sieur

» prince de Condé et connestable vinrent en l'isle désignée

> pour le parlement, où l'on avoit tendu un pavillon à cause

> du chaut ; toutes fois ilz ne demeurarent audict pavillon,

i. Dépêche du 13 mars 1563 (Mém, de Condé, t. U, p. 138, 139, 140). Il importe de rapprocher de cette dépêche celle que Smith adressa à Elisabeth le 12 mars 1563.(Calead. of State pap. foreign.)

» ains parlarent toujours promenans tous seulz, l'espace de D trois grosses heures ; et n'y avoit en ladicte isle (jue le sieur ï> Banville, M. de Losse et le secrétaire de TAubespine. Ce- D pendant la royne demeura avecq ceulx du conseil qu'avoit y> accompagné le prince de Condé jusques à la barque, en une y> maison sur le bord de l'eau ; et s'estant séparez le prince et le ï connestable, ledict prince fut conduit par sa garde en son lo- » gis, et le connestable ramené à Orléans; et furent la dicte » royne et le conseil ensemble bien longtemps : mais il ne s'en- » tendit aultre chose de la négociation, sinon que le lendemain D lesditz prince et connestable y debvoyent retourner ; toutesy> fois au maintien des dictz sieurs du conseil, l'on cognoissoit ï> généralement qu'il y avoit espoir de paix; et s'en retourna la j> royne en son logis, monstrant visaige fort content. — Le huiy> tième, environ les sept heures, lesdictz prince et connestable D se sont rassemblez en la mesme île comme devant ; et la royne y> y est entrée, accompagnée de messieurs les cardinal de Ecurie bon, duc de Montpentier et l'Aubespine ; et ce avant que le » prince de Condé y arriva, car le connestable y estoit desjà ; et » estant venu ledict prince, ilz furent tous ensemble jusques » aux onze heures ; et résolurent que monsieur le connestable » demeureroit au camp, et le prince s'en yroit à Orléans, pour » communiquer chacun avec ceulx de son party ; et donna le- T> dict prince une signature et obligation de retourner le lende- » main; et attendoit-on l'admirai pour le onziesme ou dou- D ziesme ; et s'en vint ledict connestable avecq ladite royne '7> disner au logis du mareschal de Brissacq où ilz furent toute 7> l'après-disné ; et ne se peult pour lors sçavoir ce qu'en j> avoient conclu. — Le sieur d'Andelot et tous les aultres du y> party contraire raccompaignent tousjours la royne dois le paj> villon jusques à son bateau ; et ny a faulte de grandes caresses t> et contentemens d'ung costel et d'aultre, et ceulx de dedans » Orléans font de telles insolences, que si la royne avoit quelque

» cœur, celasoiîfiroit pour lui faire rompre toutes les commu-

> nications à tiltre de la tfesve qui dure, tant que les conféren-

> ces seront en pied. »

Chantonnay ne nous fait ainsi connaître que le côté purement extérieur des conférences tenues les 7 et 8 mars ; mais, au fond, sur quoi avaient-elles porté ?

Quant à la première, que tinrent seuls le prince et le connétable, voici ce qu'en dit Condé lui-même : « Il n'y eut seule- » ment qu'une Visitation de passes et salutations, entrem'eslée

> de plaintes de veoir ainsi les françois se précipiter d'eulx

> mesme à une piteuse ruyne^ . » — Et ailleurs : e La royne

> ayant ordonné que sur la foy de l'un et de l'autre, nous nous

> entreverrions àl'Isle-aux-Bouviers, joignant presque les murs j> de cette ville, dimanche dernier cela fut exécuté. Et de faict 3) après avoir devisé de prime face des choses plus communes, 3> nous entrasmes sur celles qui causoient ce voyage et de ce » qui se pouvoit faire pour contenter sa Majesté et restaurer les

> ruynes et calamitez de ce royaulme, et dont le discours des T> propoz seroit trop long à réciter, sinon pour conclusion nous j> arrestasmes que, pour plus librement y adviser, il estoit requis

> que moy, d'ung costé, et luy (le connétable) de Taultre, de- }> vions conférer, moy avecques ceulx de ceste ville (Orléans) i> et luy à la royne de ce qui nous sembloit le plus propre. Et 3> ainsi nous départismes jusques au lendemain^ . »

Condé ajoute, quant à la seconde conférence :

a: Le lendemain, la dicte dame vint au mesme lieu pour nous

» octroyer ceste licence, laquelle obtenue, tellement a esté dis-

y> puté par l'espace de deux jours, de ma part sur l'instance

y> que je faisais pour l'observation etentretenement des édictz du

i. Lettre de Condé à Elisabeth, du 8 mars i^3{Hist.de$ pr.de Condé, 1. 1, p. 403).

2. Lettre de Condé à Smith, du il mars 1563 {Ibid., 1. 1 p. 405, 406).

D roy mon seigneur, et principalement de celluy que sa majesté » fist au mois de janvier 1561 (1562.N. S.) avec une très notable » et insigne assemblée, pour le faict de la religion ; et de celle » de M. le connestable, sur l'impossibilité qu'il alléguoit de le y> pouvoir tolérer par les papistes, vue l'infraction qui par vio- 10 lence en avoyt esté faicte, que finablement sa majesté, de y> son auctorité, nous envoya par escript ung mémoire pour sur » icelluy respondre de ce qui se pouvoit davantage requérir* . >

Il semblerait, d'après ce récit, que la discussion sur le sort de l'édit de janvier se serait élevée, non dans le coui-s de la seconde conférence, mais seulement dans les deux jours qui en suivirent la clôture ; et qu'alors, pour la première fois, se serait produit un projet de dispositions dérogeant à cet édit. Mais estce là ce que Condé a réellement voulu dire? Nous ne le pensons pas. Il a dû, au contraire, comprendre dans les deux jours dont il s'agit celui de la seconde conférence. Il était impossible, en effet, que le prince et le connétable se trouvassent en présence l'un de l'autre pour aviser à la solution de difQcultés issues de la violation de l'édit de janvier, sans que la divergence de leurs vues sur un point capital, tel que la question de maintien ou de rejet de cet édit se manifestât. Quant à l'envoi par la reine mère d'un mémoire contenant des dispositions dérogeant à ce même édit, il peut aisémept se concilier avec le fait de la présentation antérieure de dispositions de cette, nature, dans le cours de la seconde conférence.

Th. de Bèze, qui se trouvait placé, en mars 1563, à la source des plus sûres informations, complète le récit du prince avec une précision propre à dissiper tous doutés sur la succession et l'enchaînement des faits, en disant * ; « Le septiesme de mars i> se fit un parlement dans l'isle appellée l'Isle-aux-bœufs, près

1. Lettre de Condé à Smith, du 11 mars 1563 {Hist, despr. de Condé^ t. I, p. 406).

2,fiw^ecd., t.II,p. 278,279.

» de la ville, où furent conduits, comme estant encore prison- 1 niers, le prince et le connestable qui remirent toutes fois l'af- » faire au lendemain, au mesme lieu, où se trouva aussi la royne ; » et pour ce que le connestable avoit dit expressément qu'il ne » pourroit nullement souffrir qu'on remisl en termes l'édict de ]b janvier (aussi étoit-ce autant que le déclarer et tous ceulx de » son parti coulpables de lèse-majesté d'avoir ainsi contrevenu 1^ à cest édicl, en quoy se fist une faute irréparable de luy ob-

> tempérer), quelques autres articles, parla couardise de ceux

> qui pensoient que tout fust perdu si on ne faisoit la paix, furent 9 couchés, sans toutes fois les résoudre, demandant le prince

> qu'il peust entrer à Orléans pour en conférer avec son conseil, » ce qui luy fut accordé, moyennant que le connestable, au ré-

> ciproque, peust aussi se retirer en l'autre camp à Saint-Mes- ^ min. 2>

Tels étant les faits consignés dans les récits de Condé et de Th. de Bèze. Que penser de la conduite du prince?

Le connétable avait <!: déclaré tout haut qu'il ne pourroit con- 3> descendre au rétablissement de l'édict de janvier ï>, par la raison fort simple, <j qu'y condescendre, c'eût été s'avouer avec j tout son party coulpable de lèze majesté, pour avoir violé un

> édit si authentique * :s> .

A celte déclaration, que l'intérêt personnel, l'intérêt de parti et les préjugés d'une aveugle intolérance avaient seuls dictée, il s'agissait d'opposer une déclaration diamétralement contraire, basée sur les droits imprescriptibles de la conscience chrétienne etsur le respect dû à leur consécration légale, en France, depuis un an. Les réclamations successives du prince en faveur de redit de janvier, pour le maintien duquel il avait pris les armes, ses manifestes, ses actes, l'intérêt supérieur de la religion qu'il s'honorait de professer, tout lui faisait un devoir

i.Hist. de cinq rois^ p. 285. — De Bèze, Hist, eccl., t. II, p. 278. — Mém. de Tavannes, ch. xviii.

d'exiger la pleine et eolière exéculion de cet édiU S'il eût, de prime abord, résolument formulé à cet égard une eidgence absolue, dont rien ne Teût fait départir, il eût fini par triompher, car il avait derrière lui, pour Tappujer en temps voulu et surmonter d'injustes résistances, l'amiral et scm armée. Dûtil voir les négociations rompues et sa captivité prolongée jusqu'à ce que Goligny intervint, il fallait qu'en vrai prince chrétien il demeurât inébranlable sur un terrain qui était à la fois celui du droit et du devoir : du droit, puisque l'édit de janvier continuait à être légalement en vigueur; du devoir, puisque cetédit constituait alors l'unique égide sous laquelle pût s'abriter l'exercice du culte dont il s'était proclamé le défenseur. Malheureusement le prince faillit à sa mission, en n'attaquant pas avec assez de vigueur la déclaration d'Anne de Montmorency et en ne rompant pas la conférence, du moment qu'il ne trouvait en lui qu'un intraitable interlocuteur. Il plia devant la ténacité du connétable, c en quoy se feit une faute irréparable de luy obtempérer >.

Profitant de cette faute pour entrer personnellement en scène, afin d'amener un rapprochement entre Gondé et le connétable, la reine mère s'insinua dans la discussion, enlaça les deux adversaires dans les Uens d'une argumentation captieuse, plus propre à les faire glisser sur la pente des intérêts personnels qu'à les maintenir sur le terrain du devoir, et, après les avoir peu à peu assouplis à ses idées, les fit entrer dans la voie des concessions. Ce fut ainsi que « le prince souffrit que l'on cou- » chast dès lors quelques articles, au lieu de s'arrester simpley> ment à l'édit de janvier * >.

Cependant, rien n'ayant été définitivement conclu, Condé pouvait encore se relever d'une première défaillance : le fit-il? On va en juger.

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