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de brio. Il s’agissait de joindre au talent de réciter celui d’improviser, véritable « Commedia dell’arte » à sujets plus ou moins chevaleresque et élégiaques, mais d’où la satire personnelle n’était pas exclue. Cette existence brillante et joyeuse finit par une catastrophe dont Gozzi, dans la candide bonté de son âme, ne s’étonna ni ne s’indigna : « Notre fortune, dit-il, s’éclipsa comme j'étais jeune encore et que, soumis à la férule d’un maître, je pouvais à peine mesurer l’étendue de notre malheur. De pénibles procès, les chicanes des hommes de loi et de plume amassèrent un orage au milieu duquel l'héritage paternel s’échappa de nos mains. Quelques-uns t’accusent, Ô mon bon père, d’avoir trop aimé les chevaux et les meutes… Habitué à l’opulence, il ne pouvait s'arrêter court en mettant soudain un frein à ses désirs et son cœur n’était pas armé d’une philosophie assez solide, c’est pourquoi je l’excuse, je le pleure encore, et je vénère sa tombe. » (4).
L'on ne peut qu'être touché de tels sentiments. ‘ Mais, par suite des circonstances, le malheureux Gasparo Gozzi, devenu chef de famille, eut la lourde tâche de restaurer ou du moins de soutenir l’état de sa maison. Il n’avait rien de ce qu'il fallait pour réussir. Le portrait qu’il nous donne de lui dans un numéro de l’Osservatore Veneto, le montre peu fait pour la vie de société et pour les affaires : « Taille
(4) Sermone X (a Sua Eccellenza Pietro Zeno),.
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élevée, maigre, traits accusés, visage mélancolique, grands yeux tirant sur le bleu céleste, lents à se mouvoir. plus lents encore les pieds ! ceux-ci seraient devenus agiles grâce à la danse, si le maître de ballet, au bout de trois jours, ne l’avait abandonné, désespérant d’en jamais venir à bout. Il avait les cheveux noirs; maintenant ils sont presque gris (certains pourraient en attribuer la cause à un trop grand travail intellectuel, en réalité c’est en raison des ans)... lire, méditer, furent ses principales occupations... En tout, il suivit la trace des anciens pour se mesurer avec les meilleurs et être convaincus par les gens qui ne peuvent plus parler.
En l'An 1761, au vingt-huitième jour de février, il est encore en vie. Quand il mourra, puisse Dieu donner la paix à son âme. » (5).
D’après cet « autoritratto », il ne devait pas être beau : grand, sec, avec une mine à porter le diable en terre, comme il disait (6), un front large et puissant, le nez fort, une bouche disgracieuse, une clarté d’azur dans un regard ingénu d’adolescent au visage prématurément vieilli, des vêtement négligés, une perruque souvent mal peignée, taciturne, ne parlant que par monosyllables, sauf avec de rares amis; il avait su pourtant plaire, et sa compagnie était appréciée : la finesse de sa pensée et la franchise de son sourire
(5) Osservatore Veneto, Firenze, 1914, p. 38. (6) « Con una cera che Dio mi benedica » (Lettre à l’abbé Pomo).
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faisaient oublier tout ce que son visage pouvait avoir de déplaisant. Son aspect était celui d’un homme pensif et mélancolique qu’égayait cependant un certain «rire intérieur ». Sa constante bonne humeur se retrouve dans son œuvre toujours empreinte d’une aimable bonhommie. Ce fameux «risolino interno » lui-même, était souvent amer, comme forcé et l’on aurait sans doute pu appliquer à Gozzi le mot célèbre de Figaro : « Je me presse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer. » (7).
S'il n’est pas réellement paresseux (8), son indolence naturelle (9) apparaît toutefois dans l’éloge de la Convalescence qu’il fait dans l’Osservatore : « Le convalescent passe la plus grande partie de son temps assis sur son lit, son état est celui de la tranquillité qui a été si longuement recherché par les esprits les plus subtils du monde et l’on peut dire qu’il est entré dans la vie contemplative tellement plus noble et plus libre que la vie active, comme le savent bien ceux qui peinent à la tâche. » (10).
Distrait, il omettait souvent de répondre au salut des passants qu’il connaissait. Il était attiré, comme fasciné par les livres. Un jour, il visita la bibliothèque d’Aspotolo Zeno. Que de tentations; mais timide,
(7) Cf. Ottavia Bassi, Gasparo Gozzi, p. 8,
(8) Bien qu’il ait appelé la paresse «'le idélice et le réconfort de sa vie ».
(9) «Philosophe indolent, spirituel même avec la fièvre ». (Carlo Gozzi: Memorie Inutili, L. 1, ce. III.)
(10) Osservatore, n° XXIV.
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manquant de confiance en soi, il n’osa rien demander. C’est seulement de retour chez lui qu’il fit part à
l’ami de son'cher désir dans des «terzines» pleines d'humour (11).
Bon et cordial, il recherchaïit l'estime et l’amitié de ses semblables. Celles de Bareiti lui furent chères (12). Il était d’une grande bienveillance, ce qui ne l’empéchait pas de signer quelquefois : « il Gozzi vipera ». Pour lui, les louanges étaient un stimulant à mieux faire, et le blâme, un avertissement à ne pas s’enorgueillir. Très simple, Gozzi faisait peu de cas de la
noblesse de son origine, comme il méprisait celle des
(11) E qual è quei che guata un limoncino Con occhio fiso, e pensando all aprire Sente fra’ denti sorger l’acquitrino,
Tal sent’ io giunto al cor novo desire Di legger dentro, e chiedervi licenza Poi non ardisco la mia voglia dire
E dico: « Non poss’io vivere senza?
Sono quei libri carne, vino o pane?
Guardali, passa, e fa la reverenza. >»
Di poi, pien di pensieri e voglie strane Indi mi levo e le calcagna muovo Che si diparton, ma lo cor rimane.
(Cité par V. Malamani, p. 12.)
(12) Voi mi domandate se sono amico de’ Gozzi? 11 Conte Carlo non Jo tratto troppo, ma siämo anzi amici che indifferenti. Il Conte Gasparo poi è l’anima mia. Il Conte Carlo è un ingegno grande; il Conte Gasparo è una mente giusta; ecco il giudizio che vi posso dare per ora dei due fratelli.
(Lettera del Baretti a Fr. Carcano, 29, 10, 1763.)
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autres, quand elle ne s’accompagnait pas de la vertu (13).
Gasparo Gozzi fit ses premières études au collège des Somaschi à Murano où l’éducation était la même que chez les Jésuites. Il fréquenta aussi les cours du métaphycien Barcovitch, du mathématicien Paitoni et du jurisconsulte Ortolani; mais, tout cela sans grand enthousiasme, puisqu'il abandonna leurs lecons pour se consacrer tout entier à l’étude des.lettres vers lesquelles le poussait irrésistiblement une inclination naturelle ressentie dès l’âge le plus tendre. La manie littéraire était d’ailleurs un mal du temps et sévissait particulièrement dans la famille Gozzi. « Un hôpital de poètes », avait déclaré un jour le frère Carlo, parlant du palais de « San Cassiano », pauvre palais délabré, surgi des eaux glauques, où les portraits signés Tintoret et Titien, étaient les seuls vestiges de l’opulence passée.
Gasparo Gozzi aurait eu besoin d’avoir à ses côtés une compagne, sinon riche, du moins douée du sens pratique et de l’activité que lui ne possédait pas. Or, ce n’est pas ce qu’il trouva dans son mariage, célébré en 1738, avec Luisa Pisana Bergalli (14), plus âgée
(13) .…luomo per se stesso si sublima Con le sue opere e con li fatti suoi; In altro modo si va poco in cima; E tal ha in casa l’arme e i cimier vecchi Che, come un animal poco si stima. »
G. Gozzi (Lettera al sig. N. N) (4) Elle avait reçu comme prénoms ceux des deux patriciens
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que lui de dix ans. Cette poétesse (« Irminda Partenide », en Arcadie) disciple d’Apostolo Zeno, élève en peinture de Rosalba Carriera, qui traduisait Térence et dont la renommée atteignait Milan, Rome, l'Espagne et jusqu’au Portugal, était la fille d’un humble savetier piémontais. C’est comme poétesse que Gasparo Gozzi l’avait connue ou plus exactement qu’elle s'était fait connaître de lui. Elle avait envoyé à l’«Illustrissimo Sig. Antonio Gozzi», une de ses comédies, accompagnée d’une dédicace fort élogieuse où elle vantait les qualités du père, de la mère, mais surtout l’admirable talent des jeunes Gozzi.
Il suffit de savoir lire entre les lignes pour comprendre que ces louanges s’adressaient à Gasparo, alors âgé de vingt ans, sur qui la gracieuse Muse semblait avoir déjà jeté son dévolu (15).
L'union de Gasparo Gozzi avec Luisa Bergalli s’avéra immédiatement lamentable, mais la poétesse n’était pas seule à blâmer, car son mari se désinter-
qui la tinrent sur les fonts baptismaux: Luigi Mocenigo et Pisano Cornaro.
«io che somiglio a voi Nel nome, e non nell’ opre o ne’ sembianti ». (Sonnet de Luisa Pisana Bergalli, écrit en 1759, Museo Correr, n° 4932.)
(15) Les Critiques ont parfois été sévères pour Luisa Bergalli. Quelques-uns, cependant, ont courageusement pris sa défense: Dalmistro, d’abord, dans son Introduction aux Œuvres de Gozzi; Ippolito Pindemonte, Cf. « Elogio », ip. 248; Pietro Nurra, Donne Illustri, « Emporium », 1895, et plus récemment: Maria Mioni, Una Letteraria veneziana del secolo xvin, et F. Pellegrini, G. Gozzi, np. 9-10.
RES ressait totalement de tout ce qui n’était pas ses chers livres et il s’en glorifiait même dans son égoïste vanité (16). « Malheur à moi, disait-il, si je n’avais la compagnie de mon encrier et de ma plume. »
La maison familiale était devenue un enfer, tant et si bien, que les frères de Gasparo partirent chacun de leur côté. Les choses ne semblaient pas s’arranger avec le temps, car chaque année, Luisa offrait un enfant à son époux (en même temps qu’un volume de vers, disait Carlo). Le ménage se mit cependant courageusement au dur labeur des traductions. Dans l’été de 1740, les époux furent obligés de quitter la ville si pleine de charme pour leur maison de campagne auprès de Vicinale. En 1745 mourut Jacopo Antonio Gozzi, qui était paralysé depuis plusieurs années. Peu de temps après, entre 1746 et 1748 (17), Gasparo, sur les instances de sa femme, décida d’as-
(6) «lo non sono uomo da perdermi a penar tanto alle cose mie. O parte di Gasparo pura e immortale, non dubitare; io non ti terré occupata in cose terrestre, no! Vada il mondo come vuole, tu non se’ per il mondo. Quelle pure e scintillanti stelle ti aspettano. Lassù è la stella rilucente dove Gasparo ha da consolarsi di non aver mai voluto far nulla o d’aver fatto poco pel palazzo e co?’ villani e di essersi accontentato d’un abito poco alla moda e d’una parrucca d’autore veneziano. »
. (Lettre à Alessandro Tavernari, vol. II, 1. III.)
(17) Plusieurs dates ont été proposées ‘par les Critiques. Celle de 1758, due à Tommaseo, est aujourd’hui unanimement rejetée; d’après les Memorie Inutili de Carlo Gozzi et les Mémoires Inédites de Francesco Gozzi, l’on peut conclure que cette malheureuse entreprise théâtrale embrassa les années 1746 à 1748. Nous savons que c’est en 1747 que fut représentée: l’Esopo in Città (impresari: les frères (Gozzi) et qu’en 1748, le Directeur du théâtre Sant’ Angelo était Medebach,