IJ. —— L’EXEMPLE ANGLAIS
« Mieux vaut s’instruire dans la sagesse et dans la vertu que dans la politique, et apprendre quels sont les devoirs des pères, des maris et des enfants que de devenir conseillers et ministres d'Etat. Si les philosophes et les grands hommes de l’Antiquité, qui ont pris tant de peine pour instruire les autres, et pour les rendre plus sages et meilleurs, avaient eu l’art de l’imprimerie, il n’y a nul doute qu’ils ne l’eussent employé à distribuer leurs leçons au public. Nos feuilles volantes seraient d’un grand usage, si elles ne tendaient qu’à répandre le bon sens dans le gros du peuple, qu’à éclairer leurs esprits, qu’à les animer à la vertu et qu’à délasser par d’innocents badinages, ceux qui s'appliquent à l’étude ou à des occupations plus sévères > (7). Cette phrase d’Addison exprime parfaitement ce qu’il fit avec son ami Steele dans le Spectator.
On sait le succès qu’obtint cette conception nouvelle du journalisme : le tirage du Spectator passant rapidement de 3.000 à 20.000 exemplaires, chiffre fabuleux pour l’époque (8). L’impulsion était donnée.
(7) Spectator, n° 124 (traduction de l’édition d'Amsterdam, 1754). (8) Cf. A. Beljame: Le public et les hommes de lettres en Angleterre au dix-huitième siècle. Paris, 1881, p. 337.
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Le Spectator fit naître une quantité de journaux fabriqués à son image, des « essays-paper » qui, négli- geant la politique, offraient aux lecteurs de brefs articles sur des sujets de morale ou de littérature. Sa vogue immense franchit la Manche et pénétra, non seulement en France, mais encore en Italie (9).
Goldoni écrit dans ses Mémoires, que l’on voyait dans toutes les mains, jusqu’à celles des dames « qui, pour lors ne lisoient pas beaucoup » (19), une bonne traduction du Spectator. C'était la traduction française, parue à Amsterdam en 1754, que Voltaire qualifia d’insipide. G. B. Baretti rapporte cette opinion et s’en étonne, car lui qui connaissait parfaitement les deux langues trouve la version française fidèle et particulièrement élégante (11). Il y avait également à Venise une traduction italienne du Spectator, mais très incomplète (12). Gasparo Gozzi connut certainement l’une et l’autre; il serait, en effet, étonnant que la traduction italienne eût échappé au grand lecteur qu’il était, mais les nombreux emprunts qu’il fit à différentes parties du Spectator, ne figurant pas dans cette édition, prouve qu’il utilisa aussi celle d’Amsterdam. |
Gasparo Gozzi fut frappé par les pages colorées,
(9) Cf. A. Graf: L’Anglomania e l’Influsso inglese in Italia nel Secolo xvInr.
(10) Florence, 1907. T. II, Ch. XXI, p. 24.
(11) Cf. Gli Italiani.
(12) Raccolta delle più belle speculazioni dello Spectatore inglese (Livourne, 1752).
pleines de vivacité du fameux journaliste anglais dont les tendances critiques et moralisatrices correspondaient si bien aux siennes.
Nous verrons au cours de cette étude qu’il essaya plusieurs fois, d’abord dans la Gazzetta Veneta, puis dans l’Osservatore, d’imiter Addison et Steele (13).
(13) Tous les critiques littéraires qui se sont occupés de Gozzi voient en lui un imitateur d’Addison. Aucun d’eux ne mentionne le nom de Steele. On sait pourtant que la part de Steele dans la composition du Spectator est loin d’être négligeable,