‹ Gasparo Gozzi, JournalisteChapitre 25 sur 69 · III. -— CHRONIQUES CITADINES, « FAITS-DIVERS », « MONDANITÉS · texte numérisé non relu

III. -— CHRONIQUES CITADINES, « FAITS-DIVERS », « MONDANITÉS

A côté des informations commerciales et des renseignements donnés par les Petites Annonces, il est dans un journal une rubrique dont le lecteur ne saurait se passer: celle qui concerne les menus événements de la vie citadine. Elle y reçut, dans la Gazzetta Veneta, tout le développement que le public vénitien pouvait désirer. |

Ces chroniques locales sont toujours particulièrement soignées dans les journaux de province. Les journalistes italiens ont de plus un talent spécial, dont témoignent telles feuilles comme le Messaggero romain, pour les « fatterelli » et la «cronaca nera » (disons les « faits divers» ) dont ils font volontiers des petits tableaux de mœurs très réussis. Gasparo Gozzi, y apportant ses dons remarquables d’observateur et de peintre, nous y donne une image d’un singulier relief de l’intense vie de la « piazza » et des « calli >. Ici, sont décrites les fêtes particulièrement réussies du jeudi gras de 1760; les fameux jeux acrobatiques des « Forces d’Hercule » (sorte de vaste pyramide humaine dont l'effet était saisissant): les lumières se reflétant dans la lagune et les feux d’artifice qui avaient été cause de la brûlure de quelques

habits brodés d’or, au grand mécontentement de certains masques. Toutes ces réjouissances populaires permettent à l’écrivain d’évoquer celles de l’antique Trévise «où, en 1214, l’on édifia un château fort de bois, entouré d’une enceinte de murailles et muni d’un pont-levis. Les plus jolies filles de l’endroit s’y enfermèrent. Les habitants des bourgs et des villages voisins, divisés en « camps » durent faire l’assaut du château. Furent proclamés vainqueurs ceux pour qui les jeunes filles firent abaisser le pontlevis » (21). Les moyens employés par les assaillants furent certes bien nouveaux dans la guerre de forteresse: certains dansèrent au son de quelque instrument de musique; d’autres chantèrent une amoureuse chanson sous les fenêtres de leurs belles; d’autres encore, essayèrent leur chance — moins poétiquement — par l’envoi de poulets cuits ou de pâtisseries; mais tous parurent bien grossiers et ternes en comparaison des Vénitiens qui jetérent en l'air des fleurs, des friandises mêlées à des pièces d’or et d'argent. Ces armes, mieux que toutes les autres, surent conquérir aux pacifiques et rusés guerriers le cœur des charmantes assiégées. Et le pont-levis

s’abaissa.….

Plus loin, Gozzi parle des processions de la semaine sainte qui se déroulaient avec une magnificence inouie: somptueux ornements sacrés, précieuses lan-

(21) « Gazzetta Veneta», p. 18-20.

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ternes finement ciselées, ombrelles incrustées d’or; bref, un luxe quasi oriental, qui seyait parfaitement à la ville ensorceleuse et aussi voluptueuse qu’une ville d'Orient. Ailleurs encore, Gozzi qui s’intéressait à sa Venise tout entière dépeint l’animation de la « calle del forno a san Polo », longue, étroite, bordée de maïisons misérables, et les « donnette » qui, à la bonne saison, sortent à la manière des lézards » et s’installent pour travailler devant le pas de leurs portes, sur des chaises de grossière paille, bavardant « du lever au coucher du soleil » avec cette abondance de verbe propre au peuple vénitien (22). Souvent, le bavardage tourne à l’aigre, la discussion s’envenime et ce sont alors des luttes du plus haut comique, à propos desquelles Gasparo se demande avec humour, s’il ne faut pas voir dans cet esprit batailleur des femmes une influence des étoiles? (23). Dans un numéro de juin, il philosophe gaiement au sujet de ces mêlées: « Si elles avaient lieu entre hommes, dit-il, les uns auraient été portés en bière ou confiés aux mains des chirurgiens et les autres auraient mérité la prison ou la potence: ces braves femmes ont soulagé leur colère par quelques horions et se sont créé pour -plusieurs jours un sujet de bavardages. Et elles sont contentes. Le Ciel les accompagne (24).

Voyons maintenant les récits de vols: « Dans l’église (22) « Gazetta Veneta », p. 97.

(23) Ibid., p. 106.

(24) Ibid., p. 168.

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de S. Paterniano, dimanche dernier, se trouvait à la messe une actrice comique de S. Luca, connue sous le pseudonyme d’Ircana. Deux individus étaient à côté d’elle et avec la légèreté de mains particulière à certaines personnes, lui dérobèrent une boîte d’argent. La femme s’en aperçut et se mit à crier: « Au voleur! Au voleur! >» L’un des deux jeta la boîte à terre, et tous deux prirent leurs jambes à leur cou, tandis que l’un dégaînait. Ils furent poursuivis par la foule qui les injuriait et les montrait du doigt parce qu’ils étaient bien habillés et qu’ils arboraient des chapeaux à plumes. C'était un spectacle amusant à voir que celui de ces personnages bien attifés fuyant en voleurs. Cependant, agiles de leurs jambes comme ils l'avaient été de leurs mains, ils tournèrent tant et si bien qu'ils disparurent aux yeux de leurs poursuivants (25). »

Après le larcin à l’église, voici le vol dans la rue: « Un employé de l’imprimerie où est éditée la « Gazzetta >» appelé « Simone Tancon », se trouvant à deux heures et demie du matin dans les alentours de S. Giovanni Laterano marchait en tenant dans sa main un pan de son « tabarro ». Il sentit que quelqu’un, derrière lui, tirait fortement sur son manteau; il vit un homme et commença à crier: « Laisse mon tabarro ». L'autre le voulait. Simone le tenait ferme,

(25) Ibid., p. 40. — (Nous avons toujours cherché à traduire, le plus près possible du texte, ce qui explique certaines lourdeurs de

style.)

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pes tous les deux le tiraient en sens contraire. Finalement, le <tabarro >» pour apaiser la querelle les mit ainsi d'accord: un morceau demeura au propriétaire et le reste au voleur. » Ne croirait-on pas lire un récit de Sacchetti? (26).

Jetons un coup d’œil sur quelques autres « faits divers »… « Ces jours derniers fut renvoyé un serviteur pour la raison que l’on va lire: Son maître étant rentré chez lui et s’étant aussitôt mis au lit sans diner (selon son habitude), le serviteur au lieu d’utiliser le « chauffe-lit », enfila entre les draps, en toute hâte, la torche allumée et se mit à la tirer et à la pousser comme si ç’avait ét le « chauffe-lit » (27).

Et quel humour dans les lignes suivantes: « Rosa, femme de Michele le Levantin, mit au monde samedi trois filles dont l’une mourut aussitôt, et les deux autres moururent le lundi. Pour le jour que c’était, il me semble qu’elle en avait trop fait (28). »

Dans un extrait d’un numéro d’avril (29) il est question d’une bande de vauriens qui, munis de fausses patentes des autorités religieuses, demandaient l’aumône pour aider à la reconstruction des églises de Lisbonne (30). Plusieurs de ces imposteurs, découverts en Allemagne, se réfugièrent en Italie. On

(26) Gazzetta Veneta, p. 27.

(27) Did. p.21:

(28) Ibid., p. 16.

(29) Zbid., p. 83.

(30) Ces escrocs exploitaient le fameux tremblement de terre du 1°" novembre 1755,

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en avertit les bonnes âmes charitables afin qu’elles ne tombent pas dans le piège, au cas où elles rencontreraient l’un de ces vagabonds.

D’autres fois, Gozzi nous divertit par l'étrange spectacle qu’il nous montre de ces hommes et de ces femmes qui tirent, des plus petits événements quotidiens, des présages pour les numéros gagnants du « Lotto » (31). « Il n’y a pas une araignée qui sorte de son trou, pas une mouche ou un moucheron qui bourdonne dans l'air, pas un autre petit animal ou insecte qui ne signifie quelque chose pour le « Lotto ». Une cartouche trouvée par terre est un présage; les éternuements sont d’autres présages. Les uns demandent aux autres ce qu’ils ont rêvé la nuit et celui qui ne rêve pas n’a ni politesse ni charité parce qu’il n’éclaire pas son prochain. »

Gozzi, en délicat conteur doublé d’un subtil artiste s’abandonne tout entier au plaisir de décrire des scènes amusantes ou de brosser de gracieux tableautins. Le récit de l’embarquemént à San Moisè des chanteurs et des danseurs est un petit chef-d'œuvre digne de Goldoni (32). Gasparo s’enthousiasme pour ces mille riens de la lagune et fait preuve d’indifférence pour ce qui se passe au loin. Cette chronique citadine, il la recueille lui-même et la commente sous forme

(31) Gazzetta Veneta, p. 40. (Les tirages qui, primitivement, avaient lieu une fois par mois, devenaient de plus en plus fréquents à mesure que s’aggravaient les conditions économiques de Venise.)

(32) Ibid., p. 194-196.

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de contes divertissants au possible ou parfois, comme nous l’avons vu, ce sont de très brèves nouvelles arrivées au moment de mettre sous presse, qui semblent être là pour combler quelque vide entre les résultats du tirage de la loterie et les annonces commerciales. ,

Les « mondanités » occupent un certain nombre de pages de la Gazzetta Veneta. On va voir dans l’exemple suivant, choisi parmi tant d’autres, quelle part importante tenait l’art chorégraphique dans les réceptions privées, et combien était goûté le talent des danseurs de ballet. Les célèbres artistes français, Monsieur et « Madama » Denis étaient portés aux nues par un public compréhensif et particulièrement sensible à la beauté du rythme et du geste.

« Chez Mesdames Nerici, a San Fantino, samedi dernier, en soirée, était donné un bal somptueux autant qu’élégant. Parmi les danseuses: « Madama » Denis (surnommée la « Pantaloncina » (33), la Nina di Sales, Madame Colonna, Madame Catrolli, cellelà même qui, cette année au théâtre de San Benedetto, vient d’être tant applaudie dans ses danses, et qui nous rappela la grâce et la perfection des meilleures ballerines qu’on ait jamais vues ici. Elles étaient toutes habilles fort élégamment, avec une profusion de dentelles d’un grand prix, splendides, mais sans « guardinfanti ». Toutes les autres virtuoses de la danse et de la musique se trouvaient

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(33) Ainsi surnommée parce qu’elle était la fille d’Andrea Cortini qui tenait dans les comédies le rôle de « Pantalone ».

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aussi là; cependant, parmi elles, et on ne sait pour quelle raison puisqu'elles étaient invitées, on ne vit point Mesdames Penni, Nichini et Agostinelli. De nombreux nobles du pays et deux étrangers de marque exécutèrent, seuls, une danse dans cette fête, avec beaucoup de brio et de grâce et, un peu à l’écart, étaient assises une quantité de nobles personnes, hommes et femmes qui admiraient la danse et y prenaient le plus vif plaisir. Il y avait des musiciens de choix, une multitude de lumières et une abondance magnifique de rafraîchissements. M. Denis, très applaudi dansa seul de tous les virtuoses du ballet et il fut ensuite placé à la direction des contredanses qui, dirigées par lui et exécutées par des gens qui y étaient exercés, furent infiniment agréables, si bien que la fête unanimement appréciée, débuta et se termina sans que naquit le plus petit accroc (34). »

Les « mondanités » donnent à Gozzi l’occasion de jeter un regard en dehors de Venise. Il a, en effet, quelques correspondants (peu nombreux) qui le tiennent au courant des solennités diverses des régions voisines. Dans plusieurs numéros d’août, de septembre et d’octobre, un de ces correspondants qui tient à garder l’anonymat envoie de nombreux détails sur les fêtes célébrées à Parme à l’occasion des noces de l’Infante Isabelle de Bourbon avec l’archiduc Joseph d'Autriche. Ce sont de minutieuses descriptions des

(34) Gazzetta Veneta, p. 27-28.

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cadeaux, du trousseau, des cérémonies, des divertissements, des spectacles auxquels cependant « Venise n’a rien à envier » (35). Il serait intéressant d’établir qui était exactement cet « amico del nostro foglio >» que ses affaires appelaient à Parme.

Il est tout d’abord question dans la Gazzetta Veneta, d’un merveilleux feu d’artifice dont la préparation avait été confiée à Gasparino Raffi, beau-père du fameux comique Medebach, puis d’un drame qui n’exigeait pas moins de 384 habits différents destinés aux chanteurs et aux danseuses (36). L'arrivée à Mantoue de la « Serenissima Sposa » est annoncée pour la date du 15 septembre. Après avoir assisté à des représentations données en son honneur, Elle quittera cette ville le 17 et sera à Trente le jour suivant. Suit ici la liste des hauts dignitaires de la Cour qui doivent accompagner l’Auguste voyageuse, de Castelmaggiore à Vienne (37).

Dans le numéro du 13 septembre, il est parlé de la venue à Parme du Prince de Liechtenstein qui avait comme mission de demander à Don Filippo la main de sa fille, Isabelle, pour l’archiduc Joseph. Ce soirlà eut lieu la première représentation de l’opéra de l’abbé Frugoni: « Le Feste d’Imeneo » cependant que toute la ville était féeriquement illuminée. La soirée

(35) Voir les numéros: LV (p. 245), LVIII (p. 257), LXI (p. 264) ; LXIV (p. 275), LXV (p. 277), LXVI-LXVII (p. 280), LXIX (p. 286), LXXIV (p. 308), LXXVII (p. 327).

(36) Ed. cit., p. 245.

(37) N° LVIII, p. 257.

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se termina par un banquet et un bal offerts par Je Prince. Enfin, le 7 septembre, dans le Dôme, était célébré le mariage. Les illuminations durèrent la nuit entière (38). Nous suivons la « Serenissima Sposa » dans son voyage à Mantoue, puis aux confins de la République Vénitienne où vint l’accueillir le vicepodestat de Verone qui l’accompagna jusqu’à Castelnuovo. Un somptueux festin attendait le cortège royal. Ensuite, ce fut l’arrivée dans la ville de Trente, toute pavoisée, et la visite de « Santa Maria Maggiore » et de ses fameuses orgues (39). S.A.R., acclamée par la population, saluée par des salves d’artillerie, partit le lendemain pour Bolzano et Vienne, où elle fit une entrée vraîiment triomphale le 6 octobre. Parmi les grandes fêtes qui eurent lieu ce jour-là et le lendemain, la représentaton de l’opéra nouveau de Metastase (dont Hasse avait composé la musique) revêtit un éclat tout particulier) (40). Ici se termine la chronique de ce grand mariage qui inspira au comte Daniele Florio, issu d’une noble famille d’Udine, un poème qu’il fit précéder d’un sonnet dédié à l’Empereur et à l’Impératrice (41).

Ces quelques allusions aux fêtes de Mantoue et de

(38) «Ottantatremila lumicini fra quelli di vetro venuti da Venezia e quelli di terra si contarono.. ma il vento accompagnato da un poco di pioggia, non lascié godere una veduta cosi magnifica. » (Gazzetta Veneta, LXIV, ip. 275.)

(39) « Quell’ organo cotanto famoso appresso tutte le nazioni. » (Gazzetta Veneta, p. 286.)

(40) C’était « Ercole al bivio », éd. cit., p. 308.

(41) Ibid., p. 327.

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