ET D'ÉDUCATION MORALE
Les diverses rubriques dont nous venons de parler se trouvaient toutes déjà, plus ou moins, dans les journaux vénitiens qui avaient précédé la Gazzetta.
(60) Ibid., p. 291, n. LXX.
{61) Ibid., p. 424, n. XCIV.
(62) « AI invitissima tcittà di Venezia », éd. cit., p. 401, n. XCI.
(63) C’est le début de la 3° Satire, Ibid., p. 73.
(64) C’est un extrait de la «Mort d’Abel»> («Der Tod Abels ») publié en 1758, Ibid., p. 303, n. LXXIIT..
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En quoi consiste donc l'originalité de cette dernière par rapport à ses devancières ? En quoi aussi peuton dire qu’elle s’est inspirée du Spectator ? C’est par l'importance qu’y prennent, au cours de la publication, l’observation et l’éducation morale.
« L'étude universelle de l’homme ouvre un champ immense aux écrivains. Il y a deux mondes sur lesquels ils peuvent faire leurs réflexions : l’un est le monde vivant qui est une continuelle représentation de ce que nous avons sous les yeux et l’autre est le monde mort connu de nous par les chroniques, les histoires, les lettres, les nouvelles, et les autres écritures qui nous conservent le souvenir du temps passé » (65).
Observation de la vie et du monde, de l’homme, de ses vices et de ses vertus, parfois de son génie, voilà la source intarissable des inventions de Gozzi dans la Gazzetta Veneta. Tout cela revêt une forme variée; dialogues, fables, ou contes. Prenons au hasard des numéros quelques-uns de ces contes dont Giordani a pu dire qu’ils étaient un modèle du genre, et une de ces fables où apparaissent à chaque ligne l’humour et la sereine philosophie de leur auteur. L’« Avviso >» qui annonce la naissance de la Gazzetta Veneta ne contient-il pas justement la délicieuse « favoletta » du « Père qui laisse un trésor à son fils » (66), où le
(65) Gazzetta Veneta, p. 44.
(66) Ibid, p. 2-3-4. Notons ici qu’il semble y avoir une erreur au dernier vers de la troisième strophe. Voici les trois derniers vers:
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voile de l’allégorie dissimule une vérité des plus certaines; en effet, les hommes, pour la plupart, vont chercher bien loin ce qu’ils ont le plus souvent à la portée de leur main dans leur propre pays.
Comment pourrait-on garder son sérieux au récit, quelque peu léger, il est vrai, mais si joliment raconté, de la cruelle vengeance des trois jeunes filles qui, ayant à se plaindre de l'infidélité d’un galant qui les courtisait également toutes trois, saisirent une paire de ciseaux et d’un habile coup, l’affligèrent à tout jamais d’une voix de soprano (67). Et l’auteur d'affirmer la véracité de ce conte qui eût pu être signé Boccace.
Gozzi aime le naturel et la vérité. Tout ce qui. est pompeux, amphigourique, maniéré, lui déplaît souverainement. Quand il vient à parler de l’Eloquence Sacrée, il déplore qu’elle naïsse, non du cœur, mais de l'esprit, et il ajoute que «il grande apparecchio degli argomenti e il fiore del parlare » peuvent étonner, mais n’émeuvent pas (68). Bossuet s’adressant
«E cominciô fra suo cor a pensare Non alla morte del padre affogato, Ma duolsi del tesoro sotterato, »
Logiquement, après ce «non alla morte», nous attendons un complément qui forme une antithèse, Antonio Zardo (cf. note 16, p. 3) explique que <«questo subitaneo trapasso da un costrutto grammaticale ad un altro à un caso di « anacoluto » non imitabile. »
Cette affirmation ne nous empêche pas de croire à une leçon erronée. Gozzi n’aurait-il pas écrit (sans doute illisiblement) quelque chose comme:
« dove sia il» dont le copiste a fait « duolsi del»?
(67) Ed. cit., p. 452, n. XCIZ.
(68) Gazzetta Veneta, p. 57.
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aux prédicateurs de son temps n’avait-il pas dit quelque chose d’analogue ? « O faibles discoureurs dont les sermons sont le fruit d’une étude lente et tardive, détruirez-vous les remparts des mauvaises habitudes en jetant des fleurs ? (69).
Gozzi est assez indulgent pour le sexe féminin. A qui demande de blâmer les femmes parce qu’il vient d’être trahi par l’une d'elles, il répond qu’avant de critiquer la femme, il lui faudrait connaître l’homme: Pygmalion, dit-il, avait animé une statue, lui donnant donc ce qu’il y a de plus grand sur la terre : le souffle de la vie; mais devenue femme, elle aima un autre homme. Pygmalion lui avait tout donné, sauf l'amour (70). Aïlleurs, Gozzi, répondant à un ami désespéré qui le consulte au sujet d’un amour malheureux, lancera cependant un petit coup de patte aux coquettes qui laissent au désespoir ceux qu’elles aiment, feignant l’indifférence, par un raffinement de coquetterie. Il prodigue ses conseils pleins de sagesse et les termine par des vers délicieusement ironiques (71).
Que pense Gozzi de la discrétion des femmes ? Peu importe si elle racontent volontiers les faits des
(69) Bossuet: Oraison funèbre du R.P. Bourgoing. La Bruyère a également flétri « le discours chrétien devenu un spectacle. » (Caractères, Ch. XV.)
(70) Ed. cit., p. 64-65, n. XIII.
(71) « Tacer meglio era, e non versare inchiostro
Or sa che l’ami, e sarai servo quanto Ella vorrà; che questo è il destin nostro, »
(Tbid., p. 352, n° LXXXIIL.)
Ou autres; la discrétion consiste à garder le silence sur ses propres actes. Il serait plus facile, ajoute-t-il, d’arracher de terre un chêne vieux de quarante ans, qu’un secret de la bouche d’une femme.
Il n’a garde d’oublier le fameux « cicisbeo » et la satire qu’il fait du chevalier servant est empreinte d’une exquise finesse. D’après lui, les hommes, grâce aux dames acquièrent toutes les qualités, deviennent bons et actifs (72). Et là, il nous semble voir Gozzi sourire doucement de ce fameux « risolino cheto ed interno ». Parfois son ironie est mêlée de tristesse. C’est surtout lorsqu'il s’agit de l’éducation que certains parents donnaient à leurs enfants. Il se révolte d’en tendre un dialogue comme celui-ci: « L'enfant, levant les yeux au ciel, demandait à son père ce que faisaient les étoiles ? Celui-ci répondit : « O mon fils, les étoiles sont des étoiles et des choses qui brillent comme tu vois ». — Seraient-elles donc des bougies ?.. de suif, ou de cire ? reprit le jeune garçon. — O, de suif, dans le ciel ? Non, de cire, de cire », dit le père voulant en finir, se trouvant fort embarrassé pour répondre » (73).
Et pourtant, ajoute Gozzi, ce même père déclarait avec le plus grand sérieux qu’il ne voulait pour son fils d'autre maître que lui !
Comme l’on demandait au Gazetier de parler un
(712) Ed. cit., p. 420 et suivantes. Cf. les lettres de « Sofronia » et
celles d°’ « Ippolita ».
(73) Ed. cit., p. 87-89, n. XVII.
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peu de cette jeunesse qui n’a plus foi en la parole des anciens, il dit que les querelles entre les jeunes et les vieux ont existé de tous temps, et qu’il serait plus facile de réunir l’eau et le feu, que de mettre d’accord deux générations. Et, en peu de lignes, il dépeint les jeunes gens impétueux, bavards, inexpérimentés, faits pour l’amour, toujours remplis d’espoir (74), joyeux, désinvoltes ; il décrit ensuite les vieux, peureux, timorés, avares, très attachés à l’existence, parce que sur le point de la perdre, qui vivent plus de souvenirs que d’espoirs, et indulgents, plus par faiblesse que par générosité. Il y a là deux tableaux d’une réelle beauté et qui mériteraient d’être mieux connus ; deux pages écrites depuis bientôt deux siècles, mais qui palpitent encore de vie parce que les passions y sont fidèlement retracées et que les passions ont été et seront toujours les mêmes (75).
Gasparo les connaît bien : à propos de l’avarice, il déclare « qu’il n’est pas d’homme quelque riche qu’il soit, vêtu d’or ou d’argent qui, voyant un sequin sur le chemin au milieu d’ordures, ne se baissât, s’il n’était pas observé, pour le ramasser. »
La Gazzetta Veneta devient au fur et à mesure qu’elle paraît, de plus en plus littéraire. La partie « pratique » du journal n’intéressait guère Gasparo Gozzi (sauf cependant les « faits divers » qui lui per-
(74) « Perchè lo sperare è dell” avvenire, il ricordasi è del passato.» (bid., p. 70.)
(75) Gazzetta Veneta, p. 69-72.
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