‹ Gasparo Gozzi, JournalisteChapitre 37 sur 69 · IIE. —— LES PIÈCES DIVERSES · texte numérisé non relu

IIE. —— LES PIÈCES DIVERSES

La lecture du roman allégorique du Mondo Morale nous plonge aujourd’hui dans l’ennui, malgré les qualités de style et de description que nous avons citées. Il faut croire que les contemporains ne le trouvaient pas tous fort divertissant, car, dès le quatrième chapitre, Gozzi s’inquiétait d’y ajouter l’agrément de pièces étrangères à sa fable. L'annonce et la justification de ces changements sont données dans le dialogue suivant entre les deux « Pellegrine » : « Quand la Pellegrina I eut fini de lire le troisième chapitre de son roman, la Pellegrina II secoua la tête, montrant qu’elle avait quelque chose à dire : « Votre fable exige trop d’attention et vos noms grecs déconcertent.… ». « Je n’irai donc pas plus loin », dit la Pellegrina I. « Je ne dis pas que vous la laissiez, reprit la Pellegrina II, mais je vous conseille d’ajouter au chapitre du roman quelque dissertation morale

(25) Ibid. (p. 26-27.)

de l’un de nos compagnons, afin que celui qui ne comprend pas une chose puisse en trouver une autre à son goût. »

« J’ai là une feuille écrite par moi sur l’Amitié »,

dit le deuxième « Pellegrino »… Il fut prié de lire, et ayant le papier en main commença ainsi (26) « Certains disent que l’amitié n’existe pas dans le monde : parlant d'eux-mêmes, ils se déclarent des amis parfaits, mais cette amitié existe-t-elle oui ou non (27) ? En lisant certains livres, ajoute Gasparo, l’on se forme de l'amitié, une idée si haute, que l’on ne la trouve jamais telle dans la réalité. L’amitié pure, désintéressée qui serait une béatitude sur terre, est irréalisable (28). Seule existe celle qui naît d’un besoin. Plus une personne nous est nécessaire, plus l’amitié que nous éprouvons pour elle a de force. »

Ces petites compositions littéraires se multiplièrent et contribuèrent sans doute à soutenir l'intérêt du public. Celui-ci se montrait assez fidèle (il est vrai que l’on n’en était encore qu’à quelques semaines du lancement du Mondo Morale), lorsque, le 16 août 1760, Gozzi put annoncer, sous forme d’une lettre à son éditeur Pietro Marcuzzi, la fin de la première série de fascicules, formant le premier tome. La publication devait continuer au même rythme d’un cahier par semaine, en sorte que le second tome serait

(26) Zbid. (p. 33).

(27) Ibid. (p. 34.) (28) Ibid. (p. 35.)

achevé trois mois plus tard. Le succès avait été même assez grand pour que Gozzi acceptât de recevoir des abonnements, comme nous l’apprend ce « Dialogue entre un acheteur de livres et Paolo Colombani, libraire » :

« Voici donc le dernier numéro de la première partie du Mondo Morale ? >» — « Oui, Monsieur, et la semaine prochaine sortira le premier de la seconde partie. >» —— « N’y a-t-il donc pas moyen de le recevoir à domicile sans se déranger ? » — « Il est vrai que j’ai eu le désir de constituer une association pour cet objet, mais, je n’en ai jamais eu l’audace... J’ai toujours eu peur que cette petite œuvre ne plaise pas au public et que l’on ne dût rapidement l’abandonner. Le sujet a un je ne sais quai de grave et de subtil, et, en outre, il y a cette allégorie qui oblige le lecteur à faire attention, et ces noms tirés du grec; en somme, il y a tant de difficultés que je craignais à chaque numéro qu’il ne fut le dernier, et je ne me suis jamais risqué à rechercher des abonnés. >» — « … Colombani, c’est un manque de foi de juger les gens de cette manière. Le sujet de cette œuvrette est moral et chacun en porte les principes dans son cœur; c’est pourquoi, pour peu qu’il y prête attention, son esprit s’éveille et il lit en lui-même ce qu’il trouve imprimé. L’explication de l’allégorie et ces petits éclaircissements répandus çà et là, suffisent à faire comprendre, et les noms grecs sont expliqués si rapidement, qu’ils n’embarrassent en aucune fa-

çon... Avez-vous des acheteurs ? Vous sont-ils fidèles ? Augmentent-ils de jour en jour ? N’en avez-vous pas, même, en dehors de Venise ? » — « C’est vrai. » — « Donc, c’est de votre part un manque de courtoisie que de vouloir forcer un grand nombre de nobles personnages à se rendre à votre boutique. Invitez les lecteurs à s’abonner. >» — « Je le ferai et je publierai un avis. >» — « Adieu, préparez le cahier et inscrivez-y mon nom : voici l’argent. Dites à vos « pèlerins » qu’ils se mettent à l’œuvre. la « Pellegrina >» du roman est-elle belle ? >» — « Elle paraît vraîment un homme, et, quant à sa beauté, Dieu en garde celui qui la voit. > — « Colombani, au revoir. » (29). Mais c’étaient surtout les pièces diverses étrangères au roman allégorique que le public recherchait dans le Mondo Morale et Gozzi était amené par là à en accroître le nombre et à changer de plus en plus le caractère primitif de la publication. Le même dernier numéro de la première partie que nous venons de citer, donnait le programme ainsi modifié du journal : « Puisque les dialogues de Lucien ne déplaisent pas aux gens (30), on en donnera quelque morceau de temps en temps. Que l’on ne s’imagine pas cependant que le Mondo Morale doive être plein de mon roman allégorique ou des œuvres de Lucien.

(29) Mondo Morale, Ire partie, p. 161-63. (Nous renverrons toujours à l’édition des œuvres complètes de Gasparo Gozzi, Padoue, 1818-20, tomes IV et V.)

(30) Gozzi avait déjà publié quelques dialogues de Lucien dans les Lettere Diverse, Venise, 1750,

Mes compagnons s’efforcent de composer une sorte de « Spectateur » et préparent des dissertations variées, attrayantes, érudites, satiriques. En somme, le Mondo Morale sera un jour une espèce de foire où les acheteurs trouveront diverses marchandises selon leur goût (31).

Nous voyons parfois Gozzi soutenir des idées originales. Voici ce que nous lisons dans les « Réflexions sur l'utilité des romans » :

« Depuis ma première enfance jusqu’à présent, j’ai toujours éprouvé un immense plaisir à lire les œuvres des poètes et des romanciers. et je vis que je n’avais pas perdu mon temps car, si jamais la vérité exista au monde, c’est dans de telles œuvres qu’on la trouve et sans ces dernières, c’est à peine si l’on saurait quelles furent les mœurs véritables de certains peuples au cours des siècles (32). »

Gozzi s'attaque ensuite à l’histoire, montrant [comme il le fera plus tard dans l’Osservatore (33)] le peu de confiance qu’il avait en sa véracité. Ces sujets ont inspiré beaucoup d’écrivains italiens du dix-huitième siècle. Certains condamnaient le roman, qu’il fut bon ou mauvais, d’autres, au contraire, pre-

(31) Mondo Morale, p. 249-50.

(32) Ibid., p. 76. (Ces réflexions sont placées à la suite du VIJ® chapitre du roman; elles n’ont aucun lien avec ce qui précède.

(33) Edit. Spagni (Florence, 1914, p. 532 et suiv.).

naient sa défense pour mieux attaquer l’histoire (34).

Ecoutons Gasparo : « Les historiens, dit-il, affirment qu’ils écrivent la vérité; mais l’un aime sa patrie, la loue plus qu’il ne devrait, et, en conséquence, blâme les autres nations; l’autre est timoré et n’écrit que ce qu’il ose; l’un veut gagner de largent, l’autre arrange les choses de manière à faire montre d’éloquence, et, sans qu’ils s’en rendent aucunement compte, la vérité est laissée de côté. C’est ainsi qu’écrivent presque tous les historiens, lesquels narrent des faits qui prennent naissance sous leurs yeux. Ceux qui viennent ensuite s’en tiennent à ce que disent les premiers ou y ajoutent mille inventions selon leur fantaisie (35) »… Et Gozzi continue ainsi : « Au contraire, les poèmes et les romans font profession de raconter des fables et des mensonges et leurs auteurs, sans qu’ils s’en aperçoivent, nous laissent des livres remplis d’une vérité qui resplendit de partout. Lis Dante et tu trouveras son siècle dépeint. Ayant ce modèle, parcours tous les poètes et les romanciers qui nous restent, et sois certain que, sous des manières déguisées et des actions inventées,

(34) Cf. Emilio Bertana : Pro e contro i romanzi del settecento dans le Giornale storico della letteratura italiana. T. 37, p. 339.

(35) Ce passage est à rapprocher du suivant de Costantini: «Li storici vi promettono tutti a gara di essere veredici, e sciolti dalle passioni; ma non vi mantengono la parola. Il Romanziere vi dice sinceramente che vi presenta una storia inventata.»

Lettere critiche, Giocose, Morali, Scientifiche ed Erudite alla moda ed al gusto del secolo presente, dal Conte Agostino Santi Pupieni. (C'était le pseudonyme de Costantini.) Venezia, 1751, II, p. 32 et suiv.

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tu as devant les yeux plus exactement que chez les historiens, la peinture de ces villes et de ces pays où les auteurs ont écrit (36). »

Parmi les autres idées que Gozzi exprime avec plus ou moins de chaleur, certaines concernent l’éducation qui était alors une question à la mode. Voici un « caprice » sur la manière de guider un jeune homme vers la véritable éloquence. « L’on devra, dit-il, éveiller en lui certaines passions telles que l’amour de la Patrie, de ses aïeux, éduquer, non seulement son esprit, mais encore son cœur qui apprendra ainsi à ressentir tant de choses qu’ignorent les rhéteurs et les savants (37). On lui parlera des temps glorieux de la République, des nobles actions des patriciens, de la réputation mondiale dont jouissait cette terre favorisée des dieux et ainsi, l'enfant sentira, peu à peu, naître en lui un saint et juste orgueil (38). » Gozzi ne donne-t-il pas là une preuve de son amour pour sa Venise bien-aimée ?

(36) Mondo Morale. (p. 77-78.) (37) 11 semble plutôt que les conseils suivants soient plus propres à former un patriote qu’un orateur.

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